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ACCORDANT UNE GUITARE

PAR METZU

A la simplicité des scènes, à l'uniformité de ces costumes, si constamment désavantageux et si fidèlement observés dans presque tous les tableaux flamands dont le sujet appartient aux classes élevées de la société, on seroit tenté de prendre la plupart de ces ouvrages pour des portraits que le talent et la réputation du peintre ont seuls élevés au rang de tableaux, en leur donnant aux jeux des amateurs une valeur indépendante de l'intérêt individuel qu'ont pu y attacher ceux pour qui ils ont été entrepris. Mais , s'il est difficile de concevoir autrement le choix de quelques situations qui ne laissent, entrevoir dans les personnages, qui n'offrent à deviner au spectateur aucun sentiment, aucune pensée susceptible du moindre intérêt, il en est qu'on ne sauroit expliquer de cette manière. Le tableau de Mclzu nous paroit être de ceux qui ne peuvent avoir été faits pour représenter des personnages existans. Quelque délicate que soit la nuance des affections qui paroissent animer les deux acteurs de cette scène , quelque vagues , quelque foibles que soient les indices qui peuvent servir à déterminer leur situation, elle n'est pas de celles où une femme souffre qu'on la peigne.

Est-ce une première déclaration qu'elle reçoit en ce moment, cette jeune femme dont la main vient de s'arrêter sur la guitare qu'elle accordoit pour écouter les paroles que lui adresse d'un air ému un homme appuyé sur le dos de sa chaise, derrière laquelle il semble s'être réfugié pour oser parler sans craindre de rencontrer des regards capables de l'interdire? Est-ce la liqueur dont il vient apparemment d'avaler une partie dans le verre à moitié vide qu'il tient à sa main qui donne à ses yeux cette langueur passionnée? L'a-t-elle seulement aidé à vaincre sa timidité, encouragé à découvrir un secret retenu, mais deviné, mais attendu depuis long-temps? On seroit disposé à le croire. Sans doute celle qui l'écoute n'est pas surprise de ce qu'elle apprend; elle n'en paroît pas même

UNE FEMME ACCORDANT UNE GUITARE, troublée; un mélange singulier d'attention, d'intérêt, et d'une certaine tranquillité d'âme qui se peint avec confiance sur une physionomie aussi noble qu'expressive, donneroit lieu de demeurer en doute sur la nature des expressions qu'on lui adresse, et le genre des émotions qu'on prétend exciter en elle, s'il n'étoit difficile d'en conserver sur l'expression des yeux de l'homme qui lui parle. Cependant on ne sauroit nier que le mouvement de la bouche de celui-ci n'indique l'action de réciter ou de chanter à demi-voix, plutôt que l'accent de la simple conversation. Mais comment un chant ou un récit quelconque se concilieroient-ils avec le son de cette guitare qu'on accordoit encore dans l'instant même? D'ailleurs, quelles que soient les paroles proférées, il est clair que, pour celui qui les profère, elles expriment un sentiment personnel; un intérêt personnel anime aussi celle qui les entend, à son attention se mêle une sorte d'attente à peu près sûre de n'être pas trompée; sa tête s'est à demitournée, comme pour mieux entendre, mais sans consentir encore à être vue; les yeux fixés si passionnément sur elle ne peuvent encore apercevoir et ce sourire commencé et ces regards qui viennent de s'arrêter pour reprendre leur mobilité aussitôt que sera prononcé le mot qu'ils écoutent. Elle ne le repoussera pas, elle ne l'encouragera pas, elle l'acceptera comme un hommage qui lui plaît, comme un nouvel acte de soumission à une domination bien établie, bien reconnue, mais assez doucement exercée et assez bien récompensée par les habitudes d'une amicale familiarité. Le violon posé sur une table auprès de la jolie musicienne fait connoitre qu'un talent et un goût commun a pu souvent réunir les deux interlocuteurs dans une même et intéressante occupation; et un gros chien, qui ne peut être celui d'une femme, assis devant la maîtresse de la maison , la regarde d'un air qui prouve que lui du moins est accoutumé à se trouver à son aise auprès d'elle. Cette scène est remplie de grâce et d'esprit; la figure de la femme est charmante et d'un caractère remarquable, qui la distingue tout-à-fait des figures généralement assez froides et quelquefois assez communes, des figures de femmes représentées dans les tableaux flamands.

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