LA RENCONTRE DU PROPHÈTE ÉLIE ET D'ABDIAS
on voit, au coin du tableau, les premières fortifications d'une ville bâtie au pied d'une énorme masse de rochers; quelques arbres tapissent les creux des rochers et le fond de la vallée, laissant entrevoir au loin un pays sec et désert; sur le devant, un grand arbre presque mort et plusieurs autres entièrement desséchés, répandus çà et là, rendent témoignage de la calamité qui désole Israël. Ce paysage est très-bien composé et d'un bel effet.
Elzheimer, né en i5y4 d'un tailleur de Francfort, passa la plus grande partie de sa vie à Rome, où il fut très-connu sous le nom d'Adam de Francfort, ou Y Allemand [il Tedesco). Il étoit venu y chercher les dernières leçons de son art, et s'y rendit bientôt fameux comme peintre de paysage, genre alors peu répandu en Italie; il contribua beaucoup à le perfectionner. Remarquable par la composition, la couleur et l'esprit qu'il mettoit dans ses tableaux, il avoit de plus la propriété assez rare de peindre de mémoire et avec une exactitude parfaite, comme on le voit dans son tableau de la Villa Madame, qu'il a ainsi peint de souvenir. Il exécutoit ordinairement le soir dans son atelier ce qu'il avoit vu le matin dans la campagne; ce qui rend cette particularité plus singulière, c'est qu'Elzheimer peignoit très-lentement ; le fini de ses tableaux, presque tous fort petits, leur donnoit un prix considérable, mais cependant encore disproportionné au temps qu'ils lui coûtoient. Marié jeune et père de beaucoup d'enfans, hors d'état de subvenir aux besoins journaliers d'une si nombreuse famille, Elzheimer perdit enfin courage; surmonté par la misère, obligé de passer ses journées caché dans les ruines des environs de Rome pour éviter les poursuites de ses créanciers, il finit par tomber entre leurs mains, et mourut en prison en 1620. Depuis sa mort, la rareté de ses tableaux en a infiniment augmenté la valeur; la plupart représentent des sujets nocturnes.
Elzheimer avoit établi à Rome une école d'où est sorti David Teniers.
PAYSAGE
PAR GASPARD DUGHET, dit LE GASPRE.
« Gaspard Dughet n'eût pas eu d'égal pour la peinture des paysages, « dit Passeri (i), s'il eût pu prendre sur lui de n'en pas faire un si grand « nombre. » La prodigieuse facilité qui lui permettait, comme à Salvator Rose, de terminer en un seul jour un paysage avec les figures, a bien pu en effet le séduire quelquefois; mais cette facilité, qui tenoit à la richesse, n'ôtoit rien à l'exactitude; et Le Gaspre a été, si Ton peut le dire , un des peintres de paysages les plus véridiques , non seulement pour la couleur et l'effet général de ses tableaux, mais pour le détail de la composilion. « Tout ce qu'exprime Gaspard est vrai » , dit Lanzi. On ne reconnoit pas seulement dans ses tableaux l'heure du jour, la hauteur du soleil, et les teintes diverses qu'il donne à l'atmosphère, mais encore la direction du vent et le mouvement du zéphyr; et, quant à l'aspect des lieux, il avoit pris du Poussin, son beau-frère et son maître, cette scrupuleuse observation de la nature, par laquelle, dit Passeri (2), celui-ci se montra, « dans l'art du paysage , singulier et nouveau; entrant « le premier dans la route judicieuse de l'imitation, s'appliquant à rendre « les troncs d'arbres avec leurs écorces, les interruptions formées dans le « bois par les nœuds, et faisant reconnoitre jusque dans le feuillage L'es- « pèce d'arbre qu'il vouloit représenter. » Mais les progrès d'un art qu'il avoit perfectionné ne furent pas l'unique héritage que le Poussin laissa à son beau-frère. Il avoit trouvé dans Gaspard un génie propre à recevoir les fécondes inspirations du sien; et le goût classique du peintre de l'Arcadie, l'heureuse influence du climat de l'Italie, où Gaspard avoit reçu le jour, semblent vivre et se reproduire à l'envi dans ses ouvrages pour contribuer à en faire un des talens les plus poétiques et les plus gracieux qui se soient jamais exercés dans le genre du paysage. «Il composoit, dit « Lanzi, ses tableaux comme le Tasse les jardins d'Armide, des effets les « plus rians (délie amenita) qu'il eût rencontrés épars çà et là en diffé- « rens lieux. » Il peint, on le voit, les lieux qu'il aimeroit à habiter, où
(1) Vite de Pittori, p. 354- (a) Idem, p. 353,
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son imagination se promène avec délices, et il se plaît à nous faire pressentir toutes les beautés qu'il conçoit et que les bornes de son art ne lui permettent pas de déployer sur la toile : des routes tortueuses qui se perdent dans des bocages, des eaux limpides qu'on voudroit pouvoir suivre dans leurs cours, d'élégantes habitations dans l'intérieur desquelles l'imagination peut placer toutes les jouissances de la vie; et au bord de ces eaux, dans ces délicieuses prairies, des personnages dont les occupations, dont les vêtemens rappellent toutes les idées gracieuses de l'antique, et dont tous les mouvemens semblent exprimer la joie et la paix qu'inspirent ces beaux lieux.
Tel est le caractère général des tableaux du Gaspre, caractère qui n'exclut ni la richesse, ni la grandeur, ni la variété. Sans offrir tout-à-fait la magnifique étendue de ceux du Poussin, les fonds du Gaspre ont de la noblesse et de l'espace; il ne craint pas les aspects sauvages, seulement il a soin de les embellir; ses rochers seront toujours à demi voilés de verdure; des montagnes âpres et nues ne lui serviront qu'à relever par le contraste la riante vallée qu'elles enferment. Ainsi , dans le paysage que nous donnons ici, la vue au fond est bornée par un terrain montueux et stérile; un pic, même assez rapproché, fait partie du site, mais seulement pour le charme de la vue. Son pied est environné de rochers, de ruines, mais entremêlés d'arbres et couronnés de maisons et de jardins; un étang ou une rivière tranquille forment au pied une espèce de bassin dont les eaux réfléchissent le ciel, dont les bords respirent le repos et la fraîcheur. A gauche s'élève une masse de vieux arbres entassés avec toute la confusion d'une nature inculte, mais, avant d'y arriver, l'oeil a entrevu dans le lointain une prairie délicieuse. Quelques personnages se reposent sur les bords de l'étang; d'autres, à cheval, semblent se défier à la course; d'autres voguent sur l'eau dans une nacelle; plusieurs semblent assez animés, sans qu'on voie bien ce qui les occupe : il suffit, pour expliquer leur vivacité, de l'atmosphère et des aspects qui les environnent.
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