PAR SALVATOR ROSA
Salvator Rosa a possédé un de ces génies heureux et faciles, ouverts à toutes sortes d'inspirations, et tel qu'il le falloit pour répondre aux divers appels d'un caractère actif, entreprenant, amoureux de la gloire et même du bruit; mais assez sage toutefois pour ne le vouloir qu'à de certaines conditions, et pour demander sa célébrité plus encore à la singularité de ses talens qu'à celle de sa vie. Salvator Rosa a voulu être peintre ; il a voulu être poète; il a voulu acquérir de Faisance et de la considération; il a voulu vivre avec les grands seigneurs, et se faire remarquer par la noblesse de sa dépense; il a voulu composer et jouer des comédies; il a voulu obtenir la vogue, et se faire une suite considérable de prôneurs et de partisans; et tout ce qu'il a tenté lui a réussi jusqu'à un certain point, ou du moins ce qu'il a cru devoir abandonner n'a laissé après soi ni tache honteuse, ni suite funeste, parce qu'un caractère naturellement élevé, bien qu'un peu glorieux, un jugement naturellement sain, bien que troublé quelquefois par la vanité, l'ont toujours retiré à temps des entreprises mal conçues, et surtout parce qu'un talent supérieur a toujours tiré ce grand artiste de la foule des chercheurs de crédit ; en sorte que ces ardeurs d'esprit qui d'un homme ordinaire eussent fait un aventurier, ont procuré ou laissé obtenir à Salvator Rosa pendant sa vie une existence brillante et honorable, après sa mort une longue renommée.
C'est comme peintre qu'il subsiste aujourd'hui; et dans cet art, où il fut éminent, Salvator a dû, comme dans tous les autres, beaucoup au naturel, très-peu à la science. Elevé, quoique sans fortune, d'une manière assez libérale, mais purement littéraire, il n'avoit aucune donnée de son art, lorsque sa sœur aînée ayant épousé un peintre, Ciccio Fracanzano, napolitain ainsi que Salvator, celui-ci éprouva le désir de devenir peintre aussi; et, selon l'usage des peintres de son pays, suivant sa disposition naturelle, qui le portoit d'abord à l'effet, au lieu de crayons il prit des pinceaux, copiant d'abord les ouvrages de son beau-frère, et bientôt peignant d'après nature les divers objets que lui présentaient les environs
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de Naples. Encouragé par la rapidité de ses progrès, par les éloges de son beau-frère, et surtout par le sentiment de ses forces, il s'adonna totalement à la peinture; et, profitant de circonstances favorables, commença à se rendre assez difficile sur le prix de ses ouvrages, méthode qu'il a soutenue depuis, et qui lui a toujours réussi.
Ce fut en i635 qu'il se rendit à Rome, étant alors âgé de vingt ans; et c'est de ce moment qu'à travers l'activité un peu inquiète de sa vie Salvator n'a cessé de croître en fortune, en réputation, comme aussi en talent. Si ce n'est qu'ambitieux d'égaler les premiers maîtres de Fart, et trop disposé à se flatter d'y parvenir, il dédaigna trop souvent pour les grands tableaux d'histoire, auxquels il étoit moins propre, ces compositions d'une dimension plus médiocre et d'un genre moins relevé, mais qu'il a rendues admirables par le feu, l'originalité, la vérité de sa composition, l'étonnante facilité de son pinceau, qui étoit telle qu'il pouvoit en un seul jour faire en entier un paysage orné de figures. Aussi plusieurs de ses ouvrages semblent-ils avoir été jetés pour ainsi dire de verve et d'un seul coup. Dans les figures historiques de proportions naturelles on lui a reproché un défaut de style et quelques incorrections. Mais ces défauts, peu remarquables dans les figures de dimensions inférieures, disparoissent entièrement dans les figures très-petites, qui deviennent véritablement étonnantes par le caractère et le mouvement qu'il a su leur donner. Il n'y en a pas un grand nombre dans le paysage que nous décrivons ici. Quelques guerriers achètent du poisson à des bateliers, sur le bord d'une rivière où ils sont venus se reposer; mais on voit qu'ils ne s'y reposent pas pour long-temps; on devine même à leurs gestes que, non loin du lieu de la scène, quelque chose de plus actif les attend. Un grand arbre les abrite. Sur l'autre bord de cette rivière, couverte de petits bâtimens, s'élève, dans un lointain assez rapproché, une montagne d'où paroît s'être détachée une masse de rochers dont le pied baigne dans la rivière, et qui semble encore menacer d'une nouvelle chute, bien que la végétation qui s'y entrelace annonce qu'elle est depuis long-temps dans la même situation. Rien n'est plus ouvert, plus riant que ce paysage, singulier surtout par la fraîcheur des teintes, la transparence des eaux et des airs, mérite si peu ordinaire à Salvator Rosa, qui, dit Lanzi, introduisait rarement, même dans les airs, un peu de couleur vive.
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