PAR SALVATOR ROSA
«Les forêts sauvages, les montagnes, les rochers , les cavernes, les « champs hérissés de racines et de débris de végétation , telles sont les « scènes qu'il présente le plus volontiers aux jeux; les arbres, ou brisés, « ou renversés , ou tors , sont ceux qu'il choisit le plus ordinairement « pour les peindre (i) ». Cette idée générale, que nous donne Lanzi du goût de Salvator Rosa dans le choix des paysages qu'il aimoit à représenter, s'applique presque entièrement à celui que nous avons sous les jeux. A. droite, un énorme rocher à pic, sur lequel s'aperçoivent dans le lointain les premiers bâtimens d'une forteresse; au bas, une rivière audessus de laquelle s'élève un autre fragment de roche à moitié suspendu sur son cours, qu'il menace d'interrompre un jour par sa chute; au fond, un terrain montueux, rocailleux, et comme déchiré et tourmenté par des bouleversemens de la nature : il semble qu'un désastre récent ait passé sur cette terre désolée ; ces roches portent l'empreinte d'une fracture opérée avec violence; l'action de l'air n'a point adouci l'âpreté de leurs angles, et les nombreuses crevasses dont elles sont parsemées laissent à peine échapper quelques plantes arides qui rampent sur leurs parois dépouillées de ce peu de terre végétale qu'on aperçoit seulement sur leur sommet. Quelques arbres placés sur le devant, seulement pour attester le deuil et le désordre de la nature , présentent de tous côtés leurs troncs mutilés, presque dépouillés de branches, brisés ou renversés par l'orage perpétuel qui semble les tourmenter.
Non frondi verdi, ma di color fosco, Non rami schietti, ma nodosi e' nvolti.
Dante , Inferno , c. an
ce Des feuilles, non pas vertes, mais de couleur brune, point de branches « droites, mais noueuses et contournées. » La rivière seule donne quelque idée de repos et d'un mouvement régulier; mais ses eaux lentes et tristes réfléchissent un ciel obscur. Ni troupeaux, ni bergers, n'égaient ce site sauvage. Du milieu des rochers un chasseur tire un oiseau; on voit le feu de son arme; on voit tomber sa proie. Trois guerriers revêtus de leur
(i) Lanzi, tom. II, p. ig5.
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armure sont arrêtés sur le morceau de roche qui ombrage la rivière; rien n'a pu les y conduire que le goût de la difficulté et du danger; ils sont là comme le peintre qui les y a placés, cherchant le plaisir dans les ébranlemens de Pâme que cause une sorte de terreur.
Il seroit peut-être permis de croire que l'époque où vécut Salvator Rosa n'a pas été tout-à-fait sans influence sur cette disposition de son imagination; rien de plus sombre que l'histoire des peintres napolitains de cette période; les passions haineuses et envieuses se satisfaisant par tous les moyens possibles, la trahison, la violence, le poison, l'assassinat public ou secret, tels sont les traits qu'on y rencontroit à chaque pas. Une coterie de peintres du pays, soutenus par l'Espagnolet, s'est proposé d'exclure de la concurrence des travaux ordonnés par le gouvernement, les grands peintres de tout le reste de l'Italie , appelés à Naples par le vice-roi espagnol. Le Guide , après avoir vu un de ses domestiques assassiné par eux, menacé d'un sort pareil, est forcé de s'enfuir. Des menaces du même genre, des dégoûts de toutes sortes, font partir avec la même précipitation le cavalier d'Arpino et Annibal Carrache; le Dominiquin, saisi de terreur sur leurs desseins secrets, trop annoncés parles persécutions ouvertes qu'ils lui ont fait subir, vieux et infirme, se dérobe un jour de Naples au péril de sa vie, et n'y revient qu'un an après pour mourir de chagrin, ou plutôt du poison. Deux élèves de Gessi sont enlevés en trahison et embarqués dans une galère, sans que leur maître puisse être instruit de leur sort. Belisario, le chef de cette criminelle association, empoisonne par jalousie un de ses propres élèves. Aniella Falcone, l'un des maîtres de Salvator Rosa, pour venger la mort d'un de ses parens, forme une bande de ses nombreux élèves, y associe plusieurs peintres de ses amis, et profitant de la révolution de Mazzaniello, remplit Naples de carnage. Des morts violentes, la fuite, des exils inconnus, terminent la plupart de ces atroces histoires, et l'on conçoit à peine que le talent ait pu trouver sa place au milieu de tant de crimes. Salvator en fut entièrement exempt ; sa vie a même été honorable , et sa considération peu commune : mais si l'élévation de son caractère l'a placé au-dessus des effets coupables de ces sombres passions, il ne seroit pas étonnant que son génie eût reçu quelques teintes des idées dont elles environnèrent sa jeunesse. Le paysage que nous donnons ici est un de ses plus beaux et des plus remarquables pour la hardiesse du pinceau, la parfaite harmonie du ton et du site.
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PAR JEAN BOTH dit BOTH D'ITALIE.
Le talent de voir, beaucoup plus rare qu'on ne pense, est un des premiers qui doive entrer dans la composition d'un bon peintre; et ce talent ne se borne pas à voir juste, à voir assez, il consiste aussi à ne pas voir trop, à ne pas suppléer aux impressions de la vue par ce qu'y peuvent ajouter la réflexion et la connoissance des objets. Lorsqu'un objet se présente à nous dans le lointain, d'abord confus, il s'éclaircit insensiblement par l'attention et le souvenir; les premiers traits que nous sommes parvenus à démêler nous en révèlent d'autres déjà connus pour appartenir à l'objet dont nous commençons à nous rendre compte, et nous conduisent à deviner ceux que nous ne pouvons apercevoir. De ce travail, où concourent à la fois la vue et l'imagination, résulte enfin pour nous l'impression nette et complète d'un corps que nous croyons entièrement sensible à nos yeux, bien qu'ils n'en aperçoivent réellement qu'une partie. C'est à cette conviction de l'esprit que le peintre doit craindre de trop laisser séduire ses yeux, en même temps toutefois qu'il doit s'aider de son secours , afin de ne pas demeurer dans l'incertitude de ce premier coup-d'œil, qui ne lui donneroit à représenter que des objets vagues , informes et méconnoissables. L'habitude de regarder, qui accoutume l'œil à démêler promptement la forme réelle des objets sans avoir besoin d'un travail trop attentif et trop détaillé, est donc une des facultés les plus nécessaires aux peintres, surtout aux peintres de paysage; elle devient sensible dans leurs tableaux; et l'on peut, je crois, remarquer en général chez les paysagistes formés par des voyages une manière large et facile qui tient moins encore à l'habitude de faire qu'à celle de voir et à la faculté de comprendre dans un même coup de pinceau, parcequ'ils le comprennent dans un même coup-d'œil, tout ce qui appartient à la représentation vraiment sensible de l'objet.
C'est une des qualités de Both, qualité d'autant plus précieuse quelle n'exclut pas le degré de soin nécessaire à la variété autant qu'à la vérité. Ses devans, qu'il rapproche beaucoup du spectateur, et qui assez ordi-
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nairement occupent une grande place dans le tableau, offrent une variété très-détaillée , sans apparence de minutie, d'herbes, de feuillages différens par la forme et la couleur, et toucliés avec autant de liberté que d'exactitude. En même temps, les masses les plus voisines de l'œil, peintes aussi largement que hardiment dessinées, se détachent les unes sur les autres sans contrastes forcés d'ombres et de lumières et par le seul effet des couches d'air qui les séparent. Pris à leur point de vue, les paysages de Jean Both sont d'un effet singulièrement harmonieux et piquant.
Les figures de son frère, André Both, portent le même caractère de hardiesse facile; les attitudes en sont naturelles, rapidement saisies, et parfaitement d'accord avec la simplicité agreste des sites où elles se trouvent placées.
Leur couleur est belle, chaude; c'est la nature du midi qu'ils ont le plus constamment représentée, et qui se retrouve dans le paysage dont nous donnons ici la description : des chênes verds, des plantes épineuses et tortueuses , tapissent les rochers ou plutôt les masses de terre qui occupent presque entièrement le devant du tableau ; sur la droite s'élèvent deux grands arbres plus vigoureux que touffus; des broussailles recouvrent d'autres masses de terre plus enfoncées, et entre lesquelles serpente un chemin creux d'où l'on voit sortir deux ânes chargés et conduits par un paysan. Deux autres paysans s'entretiennent sur le devant en gardant quelques chèvres. Le fond laisse entrevoir une prairie agréable, parsemée d'arbres, mais promptement terminée par un terrain montueux et stérile. Derrière deux monticules, l'horizon est borné par le pied d'une haute montagne qui s'élève en pente assez douce de la gauche à la droite du tableau.
„ f Hauteur, 7 I«"<™. 2 piecI S pouces 2 li 8 n.
Proportions. { t ' » D
( Largeur, 58 =18 3