UNE MARINE
PAR CLAUDE GELÉE dit LE LORRAIN.
Les effets de soleil sont ceux dont la peinture a le plus sobrement usé; trop décidés, trop éclatans pour ne pas attirer d'abord les regards, ils ne conviennent pas au tableau d'histoire, dont la gravité morale seroit blessée de cette distraction procurée aux jeux et à l'esprit par un objet purement matériel. Le tableau de genre les a quelquefois employés avec succès au moyen de ce que les Italiens nomment lume chiuso. La lumière du soleil pénétrant à travers une fenêtre, une porte ou des vitraux qu'elle dessine sur un mur ou sur une colonne , a produit , particulièrement dans quelques intérieurs d'église, un effet de vérité qui arrive presque à l'illusion. Mais dans le paysage, véritable royaume du soleil, les peintres n'ont guère cherché qu'à se soustraire à sa puissance immédiate; tous leurs moyens ont été employés pour éviter ou voiler cette lumière immense qui, remplissant l'espace, n'y laisse de place à aucun autre objet qu'elle-même. Le petit nombre de ceux qui se sont hasardés à nous rendre ou le soleil, ou seulement l'effet immédiat de ses rayons sans voile, ont senti que, là où on le montre, on ne doit prétendre à montrer que lui. Ils ont presque toujours choisi, pour y porter son plus grand éclat, ou des lointains dont la distance a déjà confondu et affoibli les contours, ou des surfaces planes sur lesquelles la lumière n'a aucune forme à dévorer. Les grands bâtimens sont singulièrement propres à recevoir les effets du soleil, parceque la simplicité de leurs profils n'a rien à souffrjr de son éclat, ni rien à dissimuler de la forme des lignes tranchées qu'elle lui oppose : les angles et les sinuosités d'une surface inégale, ou se perdroient enveloppés dans la lumière, ou formeroient à l'œil un papillotage insupportable d'ombres diverses et multipliées. Ce n'est pas d'ailleurs lorsqu'on a su nous mettre en possession de la lumière, qu'il faut songer à nous en priver; l'oeil, incapable de chercher autre chose, s'importune de tout ce qui la lui dérobe 7 et cette reine du monde devient maîtresse de notre être, comme de tout ce qui se trouve à sa portée.
Voyez ce tableau de Claude Lorrain ; c'est le soleil qui le remplit. A