PAR CLAUDE LORRAIN
Tout ce que nous sommes capables de concevoir existe dans la nature , mais dispersé et confondu. Le génie rassemble les qualités éparses de l'objet auquel il s'est attaché, ou plutôt qui s'est attaché à lui, l'envahit, et l'obsède; il en fait un être pour ainsi dire individuel, avec des formes déterminées et une existence particulière. C'est ainsi que le génie est créateur. Claude Lorrain s'est emparé de la lumière; et, dans ses tableaux, elle n'est plus simplement le moyen qui nous est donné pour percevoir les objets par l'organe de la vue, elle est elle-même objet des regards et de l'attention. Ses effets semblent être devenus indépendants des surfaces qu'elle éclaire; et, dans les espaces qu'elle remplit, la vue, que rien n'arrête, croit n'apercevoir que la lumière seule, tant, par leur ténuité, les corps qui la réfléchissent disparoissent et s'absorbent dans la splendeur dont elle les environne. Tantôt ce sont de légères vapeurs qui , imprégnées de soleil, semblent, en prêtant à ses rayons un peu de leur opacité, se pénétrer de leur éclat. Tantôt un de ces rayons, se dardant à travers un étroit interstice, frappe un coup si vif que l'œil saisi ne peut errer un seul instant, et, de son premier regard, dit: Là est la lumière. Quelquefois c'est parderrière qu'elle frappe des objets laissés dans l'ombre et qu'elle dessine comme par un contour enflammé.
Ici les accidents de la scène ont donné au peintre le jour à côté de la nuit, l'action de la lumière complète, et complètement contrastée par de véritables ténèbres. La mer occupe tout le devant du tableau, et s'enfonce à droite dans une vaste étendue terminée à l'horizon par des montagnes derrière lesquelles vient de se lever le soleil, pur, et dans tout l'éclat qui annonce un beau jour. Mais, à peine élevé sur l'horizon, en même temps qu'il enveloppe de lumière les sommités au-dessus desquelles il se fait déjà voir, il n'a pas encore surmonté les barrières que lui opposent des terrains plus rapprochés, et qui cachent, à la gauche du tableau, non seulement son disque, mais même les rayons éloignés qu'il lance autour de lui; à cette gauche, l'horizon est masqué par une très haute montagne,