LA VIERGE ET L'ENFANT JÉSUS
D'APRÈS ANDRÉ SOLARI, dit DEL GOBBO.
Del Gobbo fut le surnom commun des deux frères Christophe et André Solari, Fun sculpteur, et l'autre peintre; il seroit assez singulier qu'un même sobriquet leur eût été mérité par une même difformité; mais le génitif del donne plutôt lieu de soupçonner qu'ils pouvoient le tenir de leur père. Tous deux vécurent à Milan, dans la première moitié du seizième siècle; tous deux paroissent avoir été assez célèbres, du moins dans leur patrie. Vasari rapporte que des Lombards, dont probablement les connoissances ne s'étendoient pas fort loin hors de leur pays, visitant à Rome l'église de S. Pierre, se demandoient de qui étoit la Mère de douleur, placée dans la chapelle de la Vierge; de notre Gobbo, répondit Fun d'eux, comme si lui seul eût été capable d'exécuter une aussi belle oeuvre. Michel-Ange étoit présent; il ne se nomma point; mais, peu de temps après, il revint une nuit inscrire son nom sur la ceinture de la Vierge : ce qu'il n'a jamais fait, dit Vasari, pour aucun autre de ses ouvrages.
André, le peintre, fut un des meilleurs élèves de Gaudenzio Ferrari, artiste qui n'a pas, dit Lanzi, hors de l'Italie, toute la réputation qu'il mérite, Vasari, dont les ouvrages sont presque seuls consultés au-delà des monts, ayant négligé de lui rendre justice. Ferrari étoit un élève de l'ancienne école de Milan , qui commençoit alors à se rapprocher de celle de Léonard de Vinci, avec laquelle cependant elle ne s'est jamais entièrement confondue. Il joignit aux avantages que l'école milanaise avoit tirés des exemples ainsi que du commerce aimable et généreux de Léonard, les avantages particuliers du commerce et des instructions de Raphaël. Dans un voyage qu'il fit à Rome, il avoit pris les leçons de ce grand peintre , et avoit même travaillé à plusieurs de ses tableaux, particulièrement à ceux de la fable de Psyché. Il rapporta de Rome un plus beau style et un dessin plus large et plus gracieux à la fois que celui de l'ancienne école milanaise; mais ce qu'il eut en propre, ce qu'il étudia, à ce qu'il paroît, par dessus tout, ce fut l'expression : // peignit mieux encore, dit Lanzi, les âmes que les corps.
Parmi les mérites qu'André Solari avoit hérités de son maître, le char-
LA VIERGE ET L'ENFANT JÉSUS, marit tableau dont nous donnons ici la description peut faire juger à quel point il posséda ceux de l'expression et de la grâce. Une espèce de balcon qui occupe le devant du tableau soutient un coussin d'étoffe verte, sur lequel est couché l'enfant Jésus. La Vierge, penchée vers lui, le soulève de la main droite; la gauche presse son sein pour en faire sortir le lait; l'enfant, la bouche ouverte, le pied dans sa main, tourne vers sa mère ce regard qu'un enfant n'a jamais eu que pour la mère qui le nourrit; les jeux de la Vierge y répondent avec l'expression de la tendresse maternelle concentrée dans sa plus douce occupation. Jamais visages n'ont été plus parlans, comme le dit Lanzi de ceux de Ferrari ; jamais un ensemble d'attitudes et d'expressions n'a rien offert de plus gracieux et de plus naïf à la fois. La figure de la Vierge est d'un beau style; celle de l'enfant est charmante; la robe rouge, le voile blanc, et le manteau bleu de la Vierge, sont richement drapés; la couleur, belle encore, sur-tout dans la partie inférieure du corps de l'enfant, et la perfection des cheveux, justifient l'opinion de Vasari sur André Solari , qu'il représente comme un peintre et un coloriste rempli d'agrément (vago), et ne négligeant rien pour la perfection de son travail (amatore délie fatiche delï arte);lsL perspective est très-bien observée, comme dans tous les tableaux de l'école milanaise; les divers plans , soigneusement marqués par des lignes à peu près parallèles, indiquent cet état de l'art où, satisfait d'avoir atteint son but, il ne songe pas encore à déguiser ses moyens. Un des plus beaux et des plus grands ouvrages de Solari est une Assomption qu'il fit pour la chartreuse de Pavie, et que cependant la mort ne lui a pas permis de terminer entièrement.
Ce tableau est peint sur bois.
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