PAR KARL DU JARDIN
On est toujours étonné qu\m grand talent qui surpasse de beaucoup les facultés communes n'absorbe pas toute l'imagination, toute Pexistence dé celui qui le possède, et que ce qu'un homme ne pourroit faire en y consacrant sa vie et sa volonté tout entière , un autre le puisse exécuter en se jouant lui-même de son temps, de ses forces, en gaspillant à plaisir ce qui lui a été donné d'imagination, d'esprit, de chaleur, pour produire de grandes et belles choses. On se laisse volontiers séduire à cette facilité d'exécution qui semble ne donner au travail que les restes de la dissipation, à cette richesse de facultés toujours prête, toujours suffisante, à quelque excès et de quelque manière qu'on en abuse; et Ton ne sauroit se dissimuler que les désordres de conduite, en ôtant au talent une partie de sa considération, n'ajoutent cependant généralement à l'idée de sa puissance, et n'augmentent ainsi l'admiration pour ce qu'il a fait d'une sorte d'étonnement vague sur ce qu'il auroit pu faire.
C'est aux hommes qui l'ont éprouvé à décider si ce besoin des plaisirs et même des excès de la débauche, commun à un trop grand nombre d'artistes célèbres, doit être regardé comme l'indice d'une force qui ne sait où se porter et comment s'épuiser, ou comme l'effet d'une impuissance à se soutenir dans le degré d'exaltation nécessaire aux arts, sans le secours de l'effervescence factice qui résulte des habitudes d'une vie désordonnée. Le goût de la boisson, qui a été le défaut de plusieurs peintres du nord, semblerait devoir tenir à cette dernière cause, tandis que les excès des peintres du midi sembleraient provenir davantage de l'ardeur et du caprice de l'imagination ; mais on peut du moins reconnoitre que dans l'un et dans l'autre climat ni la force ni le sérieux n'ont été le partage du talent qui a senti le besoin de se ranimer ou de se reposer dans la débauche. Raphaël fut foible contre les passions et les plaisirs; mais, s'il eût été plus loin , il n'eût pas été Raphaël. Michel-Ange a été tempérant; et le plus grave des peintres hollandois, Rubens, en est le premier.
Karl du Jardin, mort d'indigestion à trente-huit ans, après une vie digne d'un pareil dénoûment, n'avoit peut-être à demander à son talent rien de plus piquant que ce qu'il nous a laissé; mais il y a lieu de croire