D’APRÈS LOUIS CARRACHE
Le mouvement qu imprime aux arts un homme de génie est suivi quelquefois dune sorte de stagnation, effet de l’excessive admiration dont il a frappé les esprits; les yeux uniquement fixés sur lui, on s’endort dans limitation dun si grand modèle; on oublie qu’il puisse exister ailleurs des beautés capables d’enricliir encore son art; et Fart, qui cesse de s’enricbir, s’appauvrit: car, en négligeant de cbercber dans la nature les beautés dont il pourvoit augmenter son domaine, il perd de vue celles que déjà il avoit su en obtenir.
Après Micbel-Ange, la peinture étoit tombée en Italie, et surtout à Florence, dans la langueur et la dégénération; on ne savoit plus qu’imiter et même copier; une manière toute de pratique avoit pris la place de l’invention et de l’observation de la nature; une réforme, ou plutôt une révolution, étoit indispensable; Le Cigoli l’essayoit à Florence, lorsque Louis Carracbe l’entreprit et l’acbeva à Bologne, d’où ses effets se répandirent ensuite dans toute l’Italie.
Un esprit droit, observateur et réfléchi, un profond sentiment de la vérité , reudoient Louis Carracbe peu capable de progrès dans une école où 1 art ne reposoit plus , pour ainsi dire , que sur des données traditionnelles, toujours plus fausses a mesure qu’elles s’éloignoient davantage de leur source : il parut d’abord profiter si peu de ses études, que ses maîtres, Fontana et ensuite Le Tintoret, lui conseillèrent de renoncer à la peinture; ,et ses camarades, se moquant de sa lenteur, comparée à la facilité avec laquelle ils se plioient aux leçons de leur maître, ne l’appeloient entre eux que le Bœuf. Mais le boeuf faisoit son sillon, et y recueillit enfin le fruit de sa patience et de son application.
Louis Carracbe avoit examiné les préceptes en les comparant à la nature; il s’étoit attaché à se rendre compte de tout, rejetant courageusement tout ce qui lui paroissoit contraire à la vérité, et s’imposant la loi de ne rien faire cjue de bien; car il étoit persuadé que la véritable facilité ne s’acquiert que par l’habitude de bien faire. Il partit ensuite; il alla étudier, dans les ouvrages des grands maîtres, les diverses beautés
la vierge et L’ENFANT JÉSUS.
qu’ils avolent su découvrir dans cette nature leur ““^èle commun et revint dans son pays, riche des trésors de 1 observation ^e ceu^^^^ l’imagination. Cependant il ne pouvoit lutter a lu. seul c de l’fabitude qui avoit envahi toutes les écoles; .1 sentit qu il lui Moi un parti dansl jeunesse, et il commença par former et s assoc e le talens de ses deux cousins, Augustin et Annibal Carrache. Ce fut de leurs travaux réunis que naquit cette éeole où ils brillent les premier , et d’oùsont ensuite sortis le Guide, le Dominiquin, 1 Albane, etc., ecole distincte de beaucoup d’autres, précisément en ce qu’elle ne se distingue par aucune manière, par aucun système particulier; car, fondée uniquement sur le beau et le vrai, elle laisse à ses élèves toute liberté de choix dans l’infinie variété des formes sous lesquelles le vrai et le beau peuvent se reproduire; en sorte que l’école des Carrache offre autant de styles différens qu’elle a formé d’hommes de génie.
Cependant un caractère commun à tous , c’est la noblesse et la décence, bornes utiles à mettre aux écarts du talent, et conservatrices de la vérité qui se perd souvent dans les excès où l’imagination échauffée croit trouver la liberté de la nature : le coloris, presque éteint entre les mains des copistes de Michel- Ange, se retrouve, dès cette époque, dans les fresques des Carrache; et, bien que leurs ouvrages à l’huile soient à cet égard un peu inférieurs à leurs fresques, ils sont exempts de sécheresse et de froideur. Le tableau que nous décrivons se fait particulièrement remarquer par le moelleux du pinceau, la vigueur et 1 harmonie des teintes. Quant à la correction du dessin et à la noblesse du style, cette composition est digne des plus grands peintres. La Vierge, la main droite appuyée sur un livre, soutient de la gauche son fils debout; ces deux figures sont admirables par la grâce de la pose et de l’expression; dans la tête de l’enfant un air d’empire qui n’exclut point la douceur, dans celle de la Vierge une modestie pleine à la fois de dignité et de soumission, annoncent et le maître de l’univers et la mère bienheureuse qui, choisie pour le porter dans ses Jlancs, répondit à l’ange chargé de lui annoncer cette haute mission : Seigneur, qu’il soit fait de votre servante suivant votre volonté.
Ce tableau, peint sur bois et de forme ronde, est sans contredit un des plus beaux ouvrages de ce maître, parmi ceux que possède le Musée Royal.
Proportions. Diamètre,