D’APRÈS VERNET
Nos sens sont si bornés , qu’il faut sans cesse que l’imagination vienne à leur secours, et que, commençant son office précisément où finit le leur, elle continue et achève de nous apprendre ce qu’ils n’ont pu que nous indiquer; c’est l’imagination qui nous fait tourner autour de l’objet dont nous n apercevons qu’une seule face, qui donne à cette figure tournée vers nous dans ce tableau un dos et des épaules que nous ne pouvons voir, et que cependant nous ne pouvons nous empêcher de nous représenter. En considérant une des deux faces du double tableau ou Daniel de Volterre a peint David terrassant Goliath, personne n’a besoin d’aller chercher sur le revers de la toile l’autre aspect d’une action qu’on se représente tout entière; chacune des deux parties est à nos yeux un tableau complet; ce sont pour nous deux David et deux Goliath, et sans cela ce ne seroit rien; la part de l’imagination retranchée, tout disparoîtroit, et cette surface, terminée là précisément où nos yeux cessent de l’apercevoir, ne nous offrirait plus un objet réel.
C’est au contraire la part de l’imagination que tout artiste doit travailler à étendre, dans le sens que lui prescrit ou que lui permet le genre auquel il se livre. Ainsi, l’espace étant un des matériaux les plus nécessaires et les plus étroitement mesurés au peintre de payage, il doit donner beaucoup d’esjtace à deviner pour agrandir le peu dont il dispose. Quelque loin que fuie sa perspective, si ses devans ne viennent arrêter la vue et ne nous laissent supposer, par delà les bornes de son tableau, des espaces incomparablement plus vastes que ceux dont nos yeux parcourent l’étendue, nous nous sentirons gênés dans l’étroite enceinte d’un cadre, et péniblement contrariés par cette limite factice qu’on n’aura pas su nous déguiser.
Les vues rapprochées exigent encore du peintre plus d’art pour ménager à l’imagination des espaces que semble lui refuser la nature du terrain. Le tableau de Vernet, dont nous donnons ici la description, est