LA CUISINIÈRE HOLLANDAISE
PAR GÉRARD DOUW.
Diderot, qui trouvoit probablement qu’on avoit tort de distinguer la tragédie de la comédie et du drame , ne vouloit pas non plus de la distinction communément établie entre les peintres d’histoire et les peintres de genre. Téniers et Greuze étoient à ses yeux des peintres d’histoire aussi bien que Raphaël et Le Poussin. « La nature, dit-il, a diversifié les êtres « en froids, immobiles, non vivans, non sentans, non pensans, et en « êtres qui vivent , sentent et pensent. La ligne étoit tracée de toute éler- (( nité : il falloit appeler peintres de genre les imitateurs de la nature « brute et morte ; peinti-es dliistoiie, les imitateurs de la nature sensible « et vivante, et la querelle étoit finie (i). »
J’en doute fort; les peintres d’histoire se seroient bientôt révoltés contre une égalité à laquelle les peintres de genre ne cesseront jamais de prétendre, mais qu’ils n’obtiendront jamais. L’homme aspire toujours à une nature supérieure, plus élevée, plus grande, plus pure que celle qui frappe vulgairement ses regards ; il en possède en lui-même le germe; et lorsqu’il est parvenu à développer ce germe , à le réaliser soit dans un poème, soit dans un tableau, il ne peut s’empêcher de regarder comme inférieurs ceux qui n’ont pas spécialement cultivé cette partie noble de la nature humaine , divines particula aurœ. Les grands sentimens , les grands événemens ont une puissance invincible qui les sépare, comme malgré nous, des noms, des événemens, des sentimens communs et journaliers. C’est sur ce besoin d’élévation et de grandeur, inhérent au cœur humain, que repose la distinction de la peinture historique et de la peinture de genre , et cette distinction est raisonnable puisqu’elle a sa source dans notre propre nature.
Cela ne diminue en rien le mérite des peintres de genre; ce mérite est peut-être tout aussi difficile à atteindre et tout aussi rare que celui d’un bon peintre d’histoire ; je veux dire seulement qu’il en diffère essentiellement, et que, même en lui accordant le même degré d’estime, on ne sauroit le placer sur la même ligne. Le parfait Gérard Douw ne sera
(i) Diderot, Essai sur la peinture, tom. XIII, pag. 462.
LA CUISINIÈRE HOLLANDAISE, jamais le sublime Raphaël; l’un n’a cherché que la vérité; l’autre a puisé dans sa pensée des conceptions qui ont ennobli la vérité même.
Tel est cependant le charme de cette vérité simple et familière, que, devant une composition de Gérard Douw, on oublie que , dans un autre genre, la peinture est allée, sinon plus loin, du moins plus haut. Quoi de plus naïf et de plus vrai que cette Cuisinière Hollandaise versant de 1 eau dans un plat de terre? Le mouvement, le costume, la coiffure, la forme des traits, le caractère de la tête, tout est en harmonie avec la condition et l’action du personnage : c’est la simplicité facile d un pinceau qui vise à la perfection et non à l’effet. Tel est le talent particulier de ce maître ; il n’ajoute rien à la vérité, mais il n’en veut rien perdre ; il ne tombe jamais dans la charge, et cependant il ne paroit jamais foible ni froid. Il étudie tout avec le soin le plus minutieux , parce qu’il veut reproduire tout comme l’a fait la nature. Tous les détails que peut offrir un intérieur de cuisine sont rassemblés, calculés et exécutés avec un art infini, qui s’explique sans peine par l’extrême soin avec lequel travailloit cet artiste. (( Il broyoit lui-même ses couleurs ; il faisoit ses pinceaux; les croisées « de son atelier étoient fermées au point que l’air j pouvoit à peine « passer : il avoit enfermé sa palette, ses pinceaux, ses couleurs dans (1 une boîte bien exacte; tout ainsi disposé pour les préserver autant qu’il « est possible de la poussière; il entroit doucement dans son atelier, se a plaçoit sur sa cbaise, où, après être resté immobile jusqu’à ce que le a plus petit duvet ne fût plus en l’air, il ouvroit sa boite, en droit, avec a le moindre mouvement qu’il pouvoit , sa palette et ses pinceaux , et se a mettoit à l’ouvrage (i). » Il lui falloir autant de temps pour le finir que de précautions pour le commencer, a Sandrart et Bamboche vinrent un
a jour le voir Il leur avoua qu’il avoit été trois jours à peindre un
a manche à balai (2). »
Peut-être, en voyant Gérard Douw travailler de la sorte, pouvoit-on craindre que ses tableaux ne manquassent de chaleur et d’effet; cependant la naïveté de l’expression n’a point souffert de ce travail précieux.
Ge tableau est peint sur bois.
(i) Descamps, Kies des peintres flamands, etc. fl (a) Ibidem, p. 219.
t.Il,p. 218. Il
Phopoktions.
Hauteur, 35 = ipi'"!
Largeur, o 27
opovt. jjiis-