‹ Le Musée royal, ou, Recueil de gravures d'apres les plus beaux tableaux, statues et bas-reliefs de la collection royaleChapitre 58 sur 143 · DANS UNE VASTE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

DANS UNE VASTE CAMPAGNE

PAR J. WYNANTS.

LVrt du paysagiste, comme tous les arts, a des règles fondées sur la nature des objets qu’il reproduit et des moyens dont il dispose. Si l’on n’avoit jamais peint de paysages, il seroit à peu près aussi impossible de déterminer ces règles, qu’il l’eût été à Aristote d’assigner celles du poème épique et de la tragédie, si l’on n’avoit fait, avant lui, ni tragédie ni épopée. Cependant ce n’est point des épopées et des tragédies déjà existantes qu Aristote a déduit les réglés du genre : ce n’est point parceque ces règles étoient observées dans ces tragédies, dans ces épopées, qu’elles devinrent des lois : elles avoient leur base et leurs raisons dans la nature même de ces genres de poésies, dans la constitution de l’esprit humain, et les ouvrages d’Homère et de Sophocle ne furent que l’occasion de leur découverte; leur lecture réveilla la pensée du philosophe; ce fut dans sa raison ainsi mise en jeu, non dans \ Iliade ou dans YOEdipe roi, qu’il trouva les principes de la poésie épique et dramatique, et ces poèmes lui servirent d’exemple de la vérité de ces principes, sans en être la cause première et l’unique preuve.

C’est ce qui arrive et arrivera toujours quand la vue d’un bel ouvrage, quel que soit l’art auquel il appartient, fera naître dans l’esprit l’idée de lois auxquelles on n’avoit pas encore pensé. Que nous offre ce paysage de Wynants l Une femme, quelques arbres, une vaste campagne, quelques animaux qui marchent ou se reposent. Il n’y a là aucune action : le site n’a rien de remarquable ; la nature n’est ni riche ni imposante, ni même très-gracieuse ; à quoi tient donc l’effet très-agréable du tableau .^ Supposons que l’artiste n’eût pas placé sa ferme au milieu d’une vaste campagne, qu’il l’eût présentée isolée, dans un très-petit espace, entourée d’un petit nombre d’objets, son ouvrage auroit pu nous intéresser encore par la vérité des détails et le mérite de l’exécution, mais il n’auroit produit aucun effet; il n’auroit point eu ce mérite d’ensemble dont on est frappé

VUE D’UNE FERME DANS UNE VASTE CAMPAGNE, au premier coup-d’œil : ce n’eût pas été un beau paysage. Supposons, au contraire, qu’ayant à représenter un site magnifique, soit par la richesse, soit par la majesté, l’artiste l’eût noyé dans un espace immense, l’eût environné d’une foule d’objets accessoires, il auroit de même manqué son but; l’attention, disséminée sur un terrain fort étendu, distraite par la multitude des détails , n’auroit pu se concentrer sur le site particulier qui devoit l’attirer, et ce site n’auroit fait aucune impression, sans que tout son entourage dédommageât le spectateur de cette perte.

Guidés par un bon sens naturel, et quelquefois aussi par la réflexion, les grands paysagistes ont évité de telles fautes, et c est en admirant leurs ouvrages que nous arrivons à ces règles quils y ont suivies, peut-etre sans s’en douter, mais dont la violation en eût détruit et l’effet et le charme. Dira-t-on encore que ces règles n’existent que parce que des hommes de génie les ont observées, et ne reconnoîtra-t-on pas plutôt qu’ils les ont observées parce qu’elles existoient, avant eux, dans cette raison humaine dont le génie devine rapidement les lois que le philosophe vient ensuite analyser ?

En plaçant sa ferme dans le coin de son tableau, Wynants s’est donné tout l’espace dont il avoit besoin pour développer les environs d’une ferme; sur le devant un terrain qui n’est pas cultivé et qui paroît servir de pâturage; dans le lointain, sur la droite, des champs en culture, des meules de blé ou de foin, une petite rivière; plus loin encore une autre petite ferme : devant la porte de la maison, sur la gauche, une route qui, tournant par derrière, coupe l’étendue de la campagne où se trouvent ainsi réunis tous les objets propres à réveiller, à agrandir, à compléter l’idée des travaux rustiques et du genre de vie des fermiers. Les détails sont insignifians, et cependant leur réunion, l’immensité du terrain dans lequel ils sont distribués , l’art avec lequel ils sont subordonnés à l’ensemble , sans qu’on puisse remarquer nulle part la vaine prétention de faire ressortir en particulier tel ou tel objet, tout cela produit un effet simple, facile, agréable, que le mérite de l’exécution rend encore plus complet.

Les figures et les animaux sont d’Adrien Van den Velde.

^ 1 Hauteur, o®*'" QQtcoaiu. aüs- q65.

Proportions. ^ ^

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