LE MARCHÉ AUX POISSONS
Peu de tableaux sont aussi propres que celui dont on voit ici la gravure à donner une idée précise de ce genre de mérite. La tête du marchand de poissons, comme je l’ai déjà dit, n’a rien de particulier, de remarquable; mais la forme des traits, la couleur et les rides de la peau, soit sur le visage, soit sur les mains, le costume, l’attitude, tout est vrai, réel; et si l’on ne s’étonne pas de n’avoir jamais été saisi par cette figure dans un marché aux poissons , on s’étonnerait encore davantage de ne pas l’y rencontrer en y retournant. La même vérité se trouve dans tous les détails , dans les figures du fond, dans les poissons ; et l’on peut dire de ce tableau ce que disoit un Anglais des anatomies en cire de mademoiselle Biberon : c’est la nature , sauf la puanteur.
Il faut plus d’esprit et de talent qu’on ne seroit d’abord tenté de le croire pour arriver à ce genre de perfection. L’artiste qui a conçu l’idée d’une action ou d’une expression particulière déterminée est soutenu et dirigé dans son travail par cette idée même ; il tend vers un but positif dont la connoissance précise ne lui permet pas de tomber dans le vague ou de marcher au hasard. Mais rien de saillant ne s’offre à l’attention de celui qui ne se propose que d’être vrai ; il doit donner à toutes les parties le même soin, porter partout la même observation de la nature, car, s’il n’est pas parfaitement vrai, il n’aura plus aucun mérite, puisque rien, dans l’action ou dans l’expression de son personnage, ne dédommagera de ce qui pourroit y manquer.
Le talent d’Adrien Van Ostade n’étoit pas borné à cette fidélité en quelque sorte littérale; il ne manquoit pas de verve, et peignoit avec autant de facilité que de soin : mais on découvre dans ses ouvrages la confirmation d’un fait que racontent les historiens de sa vie : il n’étoit pas né avec une manière décidée; il fut tenté de prendre celle de Teniers, celle de Brauwer ; ce dernier, qui étoit son ami , l’en détourna et l’engagea à s’en faire une (i). Peut-être faut-il attribuer à cette indécision le défaut de fermeté qui perce dans quelques-uns de ses tableaux.
Descamps parle d’une Poissonnerie d’Adrien Van Ostade qui se voyoit à Amsterdam chez M. Braam-Kamp ; il est probable que c’est notre Marché aux Poissons.
(i) Descamps, flamands, t. II, p. 174.
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