JUDITH EMPORTANT LA TÊTE D’HOLOPHERNE
Alexandre Allori ne pardonna jamais à son fils d’avoir abandonné sa manière pour en adopter une nouvelle ; cette innovation fut entre eux le sujet de querelles interminables. La vieillesse voit tout dans le passé et ne veut rien perdre de ses souvenirs; la jeunesse voit tout dans l’avenir et ne veut rien sacrifier de ses espérances. Alexandre Allori tenoit à l’énergie un peu dure de son style , comme Caton à 1 âpreté des formes de l’ancienne constitution romaine; niais, comme dit Montaigne, la jeunesse a le vent pour elle; l’école du Cigoli , du Passignano, de Christophe Allori l’emporta, et elle fait époque dans l’histoire de la peinture à Florence.
La Judith est un des plus beaux ouvrages de ce dernier maître; ce n’est pas qu’on y trouve une expression spécialement appropriée au sujet; le peintre ne s’est point attaché à rendre cet enthousiasme singulier d’une femme juive, au moment d’une action qu’un siècle et un peuple barbares ont pu appeler héroïque , puisqu’elle étoit le fruit d’un patriotisme plein de dévouement; on ne voit rien de barbare dans la tète de Judith; rien n’y rappelle une joie fanatique; elle est noble, calme, d’une beauté sévère : peut-être la légère nuance de tristesse qui s’y laisse entrevoir contribue-t-elle à adoucir ce que, sans cela, ces yeux noirs, ces cheveux noirs, cette bouche dure et froide, ce maintien grave et tranquille, au milieu d’une action si terrible, auroient pu avoir de repoussant : Judith ne montre aucune sensibilité, aucune émotion ; elle emporte la tête d’Holopherne , comme Catherine de Médicis reçut celle de Coligny;
Médicis !a reçut avec Indifférence,
Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance,
Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens (i)
L'exécution est admirable; les chairs sont pleines, moelleuses, veloutées; tous les traits sont peints avec ce fini qui ajoute à la vérité sans dégénérer en détails minutieux. Les cheveux en particulier sont d’une extrême souplesse et du plus bel effet.
On a conservé sur ce tableau une singulière anecdote. On raconte qu Allori, amoureux de la Mazzqfirm, et tourmenté à l’excès par les caprices de cette femme, laissa croître sa barbe, se peignit en Holopherne, et fit, dans sa Judith, le portrait de sa maîtresse : singulière vengeance, qui rappelle la vie licencieuse de ce peintre : « Ses vices, dit Lanzi, le dérangeoient fort souvent de son travail; c’est pour cela que ses tableaux sont rares et qu’il n’est pas très-connu (2). »
(i) Hennade, chant II. (3) Storia Pitt. délia Italia, 1. 1, p. a36.
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