LA LEÇON DE MUSIQUE VOCALE
PAR GASPARD NETSCHER.
Si les divisions et les subdivisions étoient d’une grande utilité dans les arts, il seroit aisé d’en établir beaucoup entre les peintres de genre : les uns, comme Teniers et A. Van Ostade, ont presque toujours pris leurs personnages dans les dernières classes de la société, parmi ces hommes dont les sentimens sont communs , l’allure franche , et qui ne sont pas plus gênés dans leurs haillons que les personnages héroïques dans les larges draperies dont on les enveloppe. D’autres, comme Gérard Douw, ont choisi une nature moins basse ; ils ont peint des bourgeois plutôt que des gens du peuple, et ont mis dans leurs compositions plus de grâce, de finesse, moins de trivialité, sans prétendre cependant à l’élégance; des intérieurs de ménage, ÏEpicière de village (i), la Femme hydropique (2) etc., appartiennent à cette classe. D’autres enfin, comme Netscher, Metzu, etc., se sont élevés plus haut, et ont souvent représenté ce qu’on peut appeler la bonne compagnie de leur pajs : ils n’ont point cherché à en ennoblir le costume, à y introduire une beauté idéale; ils l’ont montrée telle qu’elle étoit alors : un cavalier qui fait présenter des rafralchissemens à une dame (3) , un autre cavalier qui, le verre à la main , converse avec une jeune dame occupée à accorder une guitare (4), par Metzu , et plusieurs taljleaux de Gaspard Netscher , entre autres la leçon de musique vocale, sont de ce nombre.
Les deux premiers genres, je l’avoue, me paroissent préférables au dernier : dans tous , la vérité est le principal mérite , et elle peut s’y rencontrer également ; mais quelle différence de richesse, de mouvement, d’intérêt entre les sujets de Teniers et ceux de Netscher ! La nature du peuple est une nature bien déterminée où rien n’est contraint, où tout est en harmonie , sentimens , actions , vètemens : ses habitudes sont franches ; elle n’est point embarrassée des guenilles , et l’artiste en dispose librement pour toutes les scènes que peuvent lui fournir son imagination et l’observation des mœurs populaires. S’élève-t-il à la nature
(1) Exposé au Musée Napoléon sous le numéro 237. | (3) Sous le numéro 4 18.
(2) Sous le numéro 236. Il (4) Sous le numéro 4.1.
la leçon de musique vocale.
bourgeoise, là encore il trouve de la simplicité, de la naïveté, et, quoiqu’elle ne lui offre plus autant de vivacité et de mouvement, il peut y mettre encore un naturel parfait, sans roideur et sans prétention: les cuisinières , les vieilles femmes , les marcliandes de Gérard Douw en sont des exemples. Mais dès que nous arrivons à ees hautes classes de la société dont le costume est riche sans beauté , et recherché sans élégance, dont les sentimens et les actions ont à passer au travers d’un immense attirail de baleines et d’étoffes brillantes sans souplesse, dont les attitudes sont roides et les mouveraens gênés, l’artiste n’a plus à nous montrer qu’un naturel sans liberté, et une magnificence sans grâce : les poses deviennent monotones ; les expressions n’ont plus de franchise : il mettra de la finesse dans ses têtes, de l’esprit dans sa composition, une grande vérité dans ces satins, ces damas dont ses figures sont grotesquement surchargées; mais, plus cette vérité sera parfaite, plus la contrainte, la prétention, le mauvais goût de ces détails si bien rendus seront choquans, et les convenances qu’exigent des personnages de cette classe ne lui permettront pas de nous en dédommager par la vivacité des scènes et la variété des effets.
C’est au genre et non à l’artiste qu’il faut reprocher ces inconvéniens , car son talent ne peut les vaincre. G. Netscher excelle à peindre les étoffes , et surtout les satins ; rien n’égale l’éclat de ses blancs , l’art avec lequel il sait les fondre dans les demi-teintes et rendre ces innombrables petits effets qu’y produit la lumière : mais ce sont toujours de petits effets et un papillotage de blanc et de gris dont la singulière vivacité fait tout le mérite. Ses têtes ont de la finesse et de l’agrément; mais cet agrément n’est pas de la grâce : on admire le peintre; mais on sent que cette nature n’a ni facilité , ni abandon , ni charme véritable ; et cette élégance de convention qui détruit soigneusement la simplicité des formes, pour leur substituer une roideur qui prétend à la noblesse et n’est jamais que de la roideur, ne laisse à imiter à l’artiste qu’un ensemble de mauvais goût, sans doute plus difficile à reproduire qu’agréable à retrouver.
PnOPOBTIONS.
Hauteur, 4?‘
Largeur, o 36
UN PAYSAGE