L'Intermédiaire, 10 juillet
la Suisse actuelle; les hardiesses du bouffon ne démontaient pas M. Gustave Revillod qui, grâce à ses études sur les réformateurs du xvie siècle, jugeait avec un véritable sentiment philosophique les prouesses du drôle.
C’est à Ismaïlia que le savant lettré vit une représentation de Caragueuz1.
« La foule indigène est plus pressée qu’ailleurs et les rires des spectateurs annoncent que, sous cette tente, il doit se passer une scène burlesque... On rit; j’aperçois un homme nu jusqu’à la ceinture, poursuivant une danseuse, son tambourin à la main, à peu près comme les Romains représentaient le dieu Pan poursuivant la nymphe Syrinx; c’est le Polichinelle arabe. Quoi d’étonnant à ce que la foule prenne à tous ces tours un si joyeux intérêt! Vous me permettrez cependant de ne pas m’appesantir sur ce sujet : les scènes que nous allons avoir sous les yeux sont d’une crudité telle qu’elles ne seraient pas souffertes en Europe, et que le récit même en est impossible.
«J’entendis des Européens, peu au fait des mœurs de l’Orient, parler avec une indignation extrême de ce spectacle, particulièrement aimé du peuple arabe.
« — Mais vous n’avez donc jamais lu nos vieux chroniqueurs? leur répondis-je. Vous ne savez pas que
1. G. Révillod, De Genève à Suez; Lettres écrites d’Orient. 1 vol. gr. in-8°, Genève, 1870.
dans leur langage naïf ils peignaient ce qu’ils voyaient; et, en quoi les mœurs de nos pères,' avant la Réformation, différaient-elles de celles des Arabes d’aujourd’hui? Notre vieux Bonnivard ne racontet-il pas comme une chose fort naturelle des représentations dans les rues de Paris1, sous François Ier, auxquelles celles du camp d’Ismaïlia n’avaient rien à envier. »
1. Pour les détails de ces représentations voir mon Histoire de la Caricature sous la Réforme et la Ligue. Paris, Deritu, 1880. ln-18.
MARIONNETTES DE CARAGUEUZ
A Stamboul, près du bazar des libraires, quelques marchands ont pour spécialité de vendre de petits livrets du répertoire de Caragueuz; à ce commerce ils joignent les personnages de la comédie qui y figurent.
Il y a une quinzaine d’années, les marchands de Garagueuz se tenaient au Tarouq-bazar sous des arcades entourant la mosquée du sultan Bayezid.
A cette époque, M. Baligot de Beyne eut l’obligeance de me faire venir de Constantinople la troupe tout entière de pantins, semblable à celle qui est appelée à donner des représentations de jour dans les harems, devant les femmes et les enfants, grâce au concours d’esclaves qui ont appris les livrets par cœur.
Cette troupe est composée de personnages en carton découpé, articulés à l’aide de fils qui mettent
en mouvement les bras, les jambes, les têtes. Peints de couleurs voyantes, ils font penser aux jouets à bas prix que les camelots parisiens vendent au jour de l’an sous les portes cochères. Que ceux qui aiment les tons affadis ferment les yeux devant ces pantins. Les figures sont blanches, les barbes, les sourcils et les yeux noirs, les habits bleus, jaunes, roses, et verts comme dans la nature1. Un effroi pour les civilisés, un régal pour les yeux d’enfants qui, n’étant pas corrompus par le veale des colorations rompues, s’en tiennent aux bluets et aux coquelicots des champs, aux blés dorés s’épanouissant au bord des chemins verts. Palette simple et harmonieuse qui n’a rien à voir avec celle de l’École des beaux-arts.
Il ne faut pas moins d’une cinquantaine de personnages pour que le tableau de la troupe soit com plet. Garagueuz y figure en première ligne avec Hadji-Aivar, son confident. Puis vient le sultan monté sur un cheval richement harnaché.
Méhémet-Ali éprouvait, dit-on, devant la baraque de Garagueuz les mêmes jouissances que certains esprits philosophiques ont trouvées de tout temps à regarder les exploits de Polichinelle ; aussi le sultan laissait-il toute liberté aux propos du bouffon, et c’est pourquoi sans doute la marionnette, caractérisant le chef de la nation osmanli, offre une envergure majestueuse et pleine d’apparat.