‹ Le musée secret de la caricatureChapitre 12 sur 50 · DU SENS MYSTIQUE DE CARAGUEUZ · texte numérisé non relu

DU SENS MYSTIQUE DE CARAGUEUZ

Les archéologues, Voués spécialement à la recherche du principe mâle antique figuré par des personnages mythologiques, se sont peu préoccupés de Caragueuz jusqu’ici; ils le rattacheraient volontiers à la chaîne traditionnelle des mythes, se fondant avec raison sur l’hérédité qui fait du bouffon turc un proche parent de Priape.

Autour de la statue du dieu, chanté par les poètes grecs, se déroule en effet un vaste champ qui prête à la glose. Au milieu s’élève un temple, sur la façade duquel le symbole de l’instrument fécondateur est sculpté dans sa rigidité; aux murs intérieurs, aux voûtes sont suspendus des ex-voto bizarres, des amulettes capricieuses, de fantasques tintinnabulations qui, loin d’évoquer des idées charnelles, donnent à réfléchir. Les êtres superficiels peuvent s’amuser de ces représentations;

elles ont creusé plus d’un pli sur le front des esprits méditatifs et les nombreuses découvertes que les tombeaux de l’Égypte, de la Grèce, de l’Italie antique, de la France même *, mettent au jour, à chaque fouille, loin d’apporter la lumière, semblent épaissir les voiles pudiques qui entourent les attributs priapiques.

Garagueuz participe à ces mystères ; aussi un érudit distingué de l’Académie des inscriptions, qui avait amassé un certain nombre de notes au sujet du pantin turc, pour ajouter un nouveau volume à son Histoire des Marionnettes1 2, nous aurait-il donné, à propos du rôle mythique de Garagueuz, des pages d’une solide érudition si la mort, qui ne respecte pas la science, n’avait enfoui dans la tombe de l’érudit tant de recherches accumulées.

« Tous les récits des voyageurs abondent en documents sur les marionnettes chinoises, japonaises, siamoises, tartares, persanes, turques, dit M. Charles Magnin. Aussi ai-je été vivement tenté de compléter mon travail en coordonnant ces témoignages dont l’ensemble présenterait, à n’en pas douter, les résultats les plus curieux; mais j’ai senti bientôt que je ne possédais pas, pour bien remplir cette tâche,

1. Voir les curieux monuments phalliques, reproduits clans {'Historique monumental de l'ancienne 'province du Limousin , par J. -B. Tripon. Limoges, 1837. In-4°.

2. Charles Magnin, Histoire des Marionnettes en Europe , depuis l'antiquité jusqu à nos jours. Paris, Lévy, 1852. In-8°.

une suffisante connaissance des institutions, des origines et des mythologies orientales. Je n’ai pas osé suivre les destinées de ce petit spectacle (qui est presque tout le théâtre de l’Orient) à travers les méandres de tant de races, de tant de religions, de tant de langues, et j’ai cru plus sage de laisser prendre la plume à des mains mieux préparées. Puisse donc un des habiles successeurs de Galland et d’Abel Rémusat répondre à mon appel et ne pas dédaigner d’ajouter cet intéressant chapitre à l’histoire des mœurs et des littératures asiatiques!

«Pour moi, je ne me risquerais à essayer d’interpréter tant de mythes étranges qu’autant qu’il ne se présenterait aucun orientaliste disposé à approfondir le sens et l’origine de toutes ces créations problématiques, à commencer par l’incomparable Garagueuz (le Polichinelle oriental), dont les voyageurs ne nous ont guère montré jusqu’ici que la monstrueuse silhouette. »

On voit l’écheveau embrouillé qu’avait à dévider l’archéologue, la conscience qu’il apportait dans ses travaux et la juste mesure d’éclaircissement des textes dont l’auteur de Y Histoire des Marionnettes fait preuve.

Pour M. Magnin, Garagueuz semble appartenir à l’ordre des « créations problématiques » ; l’érudit eût certainement basé son opinion, s’il lui avait été permis de déshabiller à loisir et d’étudier sous toutes ses faces la marionnette osmanli, d’après

les attestations des voyageurs, les opinions des mythologues.

Je poserai un pas prudent sur le terrain de ces derniers, estimant que la présente monographie donnera peut-être plus tard naissance à des commentaires savants qui ne sont pas de ma compétence.

Le voyageur qui, d’après l’appel que je faisais dans X Intermédiaire, voulait bien y répondre par un récit curieux, ajoutait les commentaires suivants :

« Garagueuz est évidemment une reproduction de Priape (personnification du principe mâle, dans son rôle de fécondateur), mais avec une différence essentielle et caractéristique sur laquelle je n’insiste pas.

« D’un autre côté, Y œil, le grand œil, que des contours accentués mettent en relief aux yeux du public, me semble rappeler le grand œil de cet autre fécondateur puissant qu’on nomme Osiris. L’œil de celui-ci était, comme on sait, dans l’ancienne Égypte, vénéré à part et servait en quelque sorte de talisman (voir les vitrines du Musée du Louvre). Cette croyance existe encore en Orient, et Y œil d’Osiris se porte, soit seul, soit en chaton de bague, le tout en verre h »

C’est malgré moi, et en suivant bien timidement

Page 1