Intermédiaire , 10 juillet
mon guide, que je l’accompagne dans ces avenues de l’ancienne Égypte, peuplées de sphinx graves, mais troublants, et ce n’est pas à leurs bouches de granit que je demanderai si le grand œil de Garagueuz offre quelque rapport avec le grand œil d’Osiris.
Vraiment, je le crains, les égyptologues me traiteraient avec mépris si je hasardais de semblables assimilations, et je risquerais d’être enfermé, pour le reste de mes jours, dans une boîte à momie, à l’intérieur de laquelle les savants, jaloux de leurs connaissances, font disparaître les profanes qui tentent d’expliquer par la fantaisie les hiéroglyphes sacrés.
Veut-on ma pensée sur ces mythes que l’érudition allemande a infligés à la France? Certes, ils sont une ressource quand l’observation ne trouve pas à s’accrocher à des faits. L’archéologue, mis au pied du mur et s’avouant à lui-même qu’il ne sait pas, sans vouloir l’avouer à ses lecteurs, trouve dans la science mythique une béquille peu solide, mais une béquille ; il ne dit pas combien il lui en coûte d’être garrotté par la science allemande qui l’entraîne dans sa brumeuse danse de willis.
A ces théories germaniques je préfère le regard du poète ; Il va loin dans sa perception de toutes choses.
Théophile Gautier, ayant appris que Caragueuz est souvent appelé à donner dans les sérails des
représentations auxquelles assistent les femmes derrière des tribunes grillées, disait :
« Gomment accorder ce spectacle si libre avec des mœurs si sévères? N’est-ce pas parce qu’il faut toujours quelque rondelle fusible à la chaudière trop poussée, et que la morale la plus exacte doit laisser un échappement à la corruption humaine? »
En évoquant le nom du bon Galland, le traducteur des Mille et une Nuits, celui d’Abel Rémusat, qui seul a rendu lisible Yu-Kiao-li, le chef-d’œuvre des romans chinois, M. Charles Magnin montrait toute sa sympathie pour ces orientalistes ingénieux qui, essayant de se dépouiller des aridités de la science, savent mettre leurs récits à la portée des femmes, des enfants, des hommes qui veulent être distraits et non fatigués par les obscurités des littératures étrangères ; à cette classe d’esprits délicats, et, sans nier les efforts d’autres érudits qui creusent péniblement le champ de la science, je rattacherai volontiers Gérard de Nerval pour ses scènes de la vie orientale et Théophile Gautier, grâce à son ingénieuse interprétation morale de Garagueuz et de la pensée populaire qui le met en action aux mains des montreurs de marionnettes.
Si les Turcs ont le bouffon Nasr-Eddin, les Arabes possèdent également le leur, Si-Djoha; ces deux personnages suffisent pour montrer la diversité des deux races.
Nasr-Eddin est ingénieux, narquois et plein de bonhomie , Si-Djoha est un Jocrisse cruel, brutal et sanguinaire. Le premier se tire d’embarras par son bon sens et son esprit; le poignard joue un grand rôle dans les récits du second, ensanglantés le plus souvent par des têtes coupées.
à&asft.
Un écrivain a essayé de nous faire connaître quelques Contes dont Si-Djoha est le héros1; ces contes, médiocrement plaisants, prennent peut-être un tour plus ingénieux dans la langue arabe ; il faut ajouter toutefois que de tels récits de bédouins, dans lesquels Si-Djoha feint une stupidité à laquelle il joint une effronterie sans bornes, s’adressent aux populations nomades et que les tours du bouffon se content après le dîner sous la tente ou chez le Kaouadji arabe.
Faire de Si-Djoha un conteur cher aux populations des grandes villes de l’Afrique fausserait les idées sur la civilisation algérienne, même avant la conquête ; aussi pour montrer les deux faces de ces populations je grouperai, ainsi que je l’ai fait pour les Turcs, certains proverbes Arabes.
Quand tu seras enclume, prends patience; mais, si tu es marteau, frappe droit et ferme.
Une nuit d’anarchie est pire que des années de tyrannie.
L’or n’appantient pas à l’ avare, mais l’avare à l’or.
Le silence est la meilleure réponse que l’on puisse faire à un sot.
Les affaires ne cheminent bien que par les hommes de coeur, (c’est-à-dire la meule ne tourne bien que sur un pivot de fer).
Le Messie a guéri des aveugles et des lépreux, mais jamais de sots.
J’ai goûté bien des substances amères ; nulle ne l’est plus que de demander.