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Lettre datée d’Alger du 16 février

entre les éléments de la comédie égyptienne et les turlupinades du Bosphore, puisque les deux héros de ces différentes scènes jouent côte à côte sous la main exercée de nos imprésarios algériens. Caragueuz, c’est Ivarakouche ; Djouwaz, c’est Hadj Stiwaz. »

De 1830 à 1835, M. Cherbonneau suivit assidûment les représentations d’un montreur de marionnettes qui, lorsqu’il rapportait sa baraque de province, était appelé dans les principales soirées algériennes.

La farce de Karakouche se transformait suivant l’événement du jour. Le style, se pliant aux diverses nationalités des spectateurs, empruntait particulièrement les ressources de la langue sabir , c’est-à-dire un fond de turc, d’arabe, mélangé de calembours français pour la plus grande joie des conquérants.

Était-il question d’un Bey, renommé par son obésité, Karakouche l’appelait un bon Bey. Dans ses jours de mélancolie Karakouche ne manquait pas de répéter qu’il avait de l’Afrique assez.

Ce n’est certes pas de l’esprit le plus fin; il égayait nos soldats sur la terre étrangère ; aussi bien les caricaturistes parisiens de 1830, lorsqu’ils prenaient l’Algérie pour but de leurs plaisanteries, n’y mettaient guère plus de distinction.

Malheureusement Karakouche était menacé dans son existence.

« Un beau jour la police, gardienne sévère de la morale, se vit dans l’impossibilité de tolérer les

bouffonneries de ce Roquelaure polyglotte qui n’avait de respect ni pour les gendarmes, ni pour les autorités constituées. On lui aurait passé ses coups de tête, ses jurons de forban, son ivrognerie, l’abus môme du divorce en pleine polygamie. Il n’y aurait eu que peu de reproches à lui faire s’il s’était borné à jeter la perturbation dans l’islamisme par ses théories extravagantes, s’il ne s’était permis que d’introduire un âne dans le prétoire ou de coiffer le Gadi avec une plâtrée de couscous. Chacun avait souri en voyant Karakouche plonger dans un silo le spahi envoyé à sa poursuite, et l’on se souvenait qu’un de ses plus beaux titres aux applaudissements des spectateurs fut le festin où il grisait les marabouts de Sidi-Ali.

« Malheureusement l’ambition de produire des effets plus grandioses entraîna le sacripant turc audelà des convenances scéniques ; la soif du succès le transforma en pourfendeur. Ce fut la cause de sa perte.

« Des zouaves l’ayant pris dans une bagarre qui avait mis tout Alger en émoi, il fut conduit devant le Gouverneur, qui était un Maréchal de France. Les hauts fonctionnaires étaient accourus au palais, en grande hâte. L’aspect de cette assemblée majestueuse était de nature à intimider un coupable. Au lieu de montrer une ombre de repentir, Karakouche s’emporta. A la première question que lui fit le Gouverneur, il tira un argument de sa brayette et,

sans qu’on pût l’arrêter, passa au fil de l’épée le représentant d’un grand peuple. Ainsi, le Dieu de Mahomet ne s’était point opposé à ce que la France fût insultée une seconde fois. »

Avec beaucoup de prudence, M. Cherbonneau indique ici quel était le fonds des représentations de Karakouche à Alger, quelque temps après la conquête, la vengeance qu’exerçait le boüfîon contre le maréchal Bugeaud, le scandale qui se produisait et la haine contre les Français condamnés dans la personne de leur général aux yeux du peuple africain, à une sorte de supplice du pal.

Un peintre, passant à Alger en 1842, put encore voir Karakouche toujours quelque peu rancuneux contre la nation française, mais ayant mis des sourdines à son instrument. Dans cette représentation d’ombres chinoises, le diable, personnage principal, était grotesquement affublé d’un habit à la française, avec une croix blanche sur la poitrine, en souvenir sans doute des anciennes croisades. Il faisait défiler tour à tour un juif à qui on donne la bastonnade, un pauvre barbier élevé tout à coup à la dignité de grand vizir, un chaouch (bourreau) s’avançant, armé d’un formidable yatagan pour trancher la tête de l’ancien fonctionnaire dont le barbier a pris la place, un roumi (chrétien) à qui on coupe les oreilles, car le meselmin (musulman) triomphe toujours à peu près comme l’armée française au Cirque- Olympique. A la suite de ces divers personnages

LE THÉÂTRE DE KARAKOUCHE A ALGER vers 1840.

D'après une vignette de M. Th. Frère, publiée par le Magasin pittoresque.

s’élançait sur la scène Karakouche. « 11 a, dit le voyageur qui assistait à ce spectacle, je ne sais quelle conversation railleuse et fort ridicule avec une jeune juive qui se balance mollement ; c’est une juive comme le prouve son long sarmat, lourde coiffure en filigrane d’argent l. »

L’auteur de cette notice avait besoin de beaucoup de réserve pour donner une idée de la conversation que Karakouche rend toujours criminelle et plus que criminelle. De tels scrupules étaient commandés par un Recueil exclusivement destiné aux familles ; mais ici je m’adresse aux érudits qui veulent pénétrer au fond des choses et qui, tout chastes expérimentateurs qu’ils soient, écartent des voiles trop discrets.

Il faut donc procéder par ordre pour montrer sous toutes ses faces la silhouette de Karakouche ; par moments bouffon hardi, il se rapproche cependant de la gaillardise et de la gauloiserie françaises, et l’on trouve des équivalents dans les hauts faits quelque peu salés et pimentés du duc de Roquelaure. *

« Les Aventures de Karakouche, telles que je les ai vues, à Constantine, vers l’année 1852 ou 1853, formaient en réalité une priapée d’un ordre peu élevé; mais çà et là quelque bouffonnerie assez plaisante s’y rencontrait. Par exemple le prologue

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