Lettre de M. Cherbonneau, datée d’Alger, 5 janvier
6° Une favorite dudit;
7° Une danseuse de la tribu des Sulad-Naïl ;
8° Un serpent terrible avec des annelures articu-
lées, personnage muet mais terriblement agissant dans la plupart des pièces du répertoire. A cette troupe il faut joindre divers accessoires non moins importants :
9° L’arme particulière à Karakouche, cette arme dérobée à Priape. et qui fonctionne avec plus de brutalité en Afrique que dans l’Antiquité ;
10° Une hache ;
11° Enfin, un arbre à végétations fantastiques
dont les branches, ajustées à l’aide de morceaux de cire, laissent passer la tête d’un Kabyle assez malavisé pour vouloir soustraire sa femme aux ardeurs de Karakouche.
Un papier huilé, une lampe derrière suffisent pour la scène. Les acteurs sont mis en jeu par un bâtonnet, accroché à la ceinture du personnage, et qui, mis en mouvement par les doigts du montreur de marionnettes, produit des gestes vifs et plaisants, suivant les articulations des bras et des jambes.
Seul, le serpent exige plus de frais de mise en scène; il faut y mettre les deux mains pour le faire ramper, onduler traîtreusement à la façon du jeune Hamlet, et s’élancer sur la partie honteuse de sa victime que sans pitié il dévore.
Poussant l’obligeance à l’extrême, M. Cherbonneau n’eut de cesse qu’il ne m’eût procuré le canevas complet d’une pièce du répertoire traditionnel.
« Selon votre désir, m’écrivait-il, je me suis procuré un croquis du théâtre de Karakouche. Je vous l’envoie, les yeux fermés. Vidi, puduitque vider e. La personne qui a reproduit à la plume ces scènes grivoises avec des légendes explicatives est un vieil Algérien doué d’une certaine jeunesse d’esprit. Le dessin est d’un réalisme qui ferait rougir le conservateur du musée secret de Naples. »
Les croquis, dans leur crudité, sont en effet trop cyniques pour qu’il soit possible d’en extraire un détail quelconque; en me tenant sur mes gardes et en appelant à mon aide certains équivalents j’essaierai de me faire comprendre des esprits philosophiques auxquels on peut tout dire.
L’exposition de la pièce est traitée sobrement, mais de façon à frapper aussitôt les yeux des spectateurs. Dès la première scène, suivi de Djourvaz, son homme de confiance, Karakouche se présente avec sa triomphante terzia gamba.
— Tu vois, Djourvaz, rien ne peut résister à un tel argument.
Passe un marchand maltais avec son éventaire de caramels. Karakouche, dissimulant ses armes, tourne autour, flaire les caramels et en demande le prix. Le Maltais, qui croit avoir affaire à un acheteur sérieux, fait son prix.
On connaît le conte des Lunettes, de La Fontaine. L’abbesse d’un couvent apprend qu’un galant s’est introduit parmi les nonnes; la mère examine une à une ses filles et arrivée devant le gaillard qui cherche à cacher ses avantages, l’examen par trop prolongé fait éclater les attaches, d’où la chute des
Djourvaz, confident de Karakouche.
Marionnette d’Alger.
lunettes de l’abbesse. Il en est de même avec Karakouche; d’un coup de sa batte masquée jusque-là, il fait sauter en l’air la boîte de caramels du Maltais, renverse l’homme et, pour le punir de lui avoir demandé de l’argent, le châtie à sa façon.
Djourvaz reparaît alors, tenant dans les bras un petit marmot dont il est tout fier d’être le père. Toujours à l’aide de sa singulière batte, Karakouche fait sauter l’enfant en l’air et le rattrape avec l’adresse d’un bâtonniste qui, ayant lancé un étroit gobelet dans l’espace, le reçoit aux applaudissements des curieux, au bout d’une canne.
Ges premières scènes font penser à nos anciennes pantomimes, à la gourmandise de Pierrot, à ses farces avec un enfant au maillot; mais l’ancien théâtre français avait, malgré ses hardiesses, des réserves que ne comporte pas le théâtre populaire algérien.
De même que dans la pantomime française, les scènes dont Karakouche est le héros sont décousues ; elles offrent une succession de motifs comiques sans plus de liaison que les morceaux de verre dans un kaléidoscope.
C’est ainsi que Djourvaz dresse une balançoire sur laquelle grimpe Karakouche, attraction dont le public doit payer les frais. Non loin de la balançoire est placée une grande jarre destinée à recevoir l’argent des spectateurs; ceux qui se montreraient rebelles à dénouer les cordons de leur bourse savent
qu’ils sont d’avance condamnés à être internés dans la jarre.
Faisant face à la balançoire qui sert à Karakouche à se lancer à toute volée dans l’espace, une autre balançoire est réservée aux dames. On a là comme une scène de trapèzes de nos équilibristes, avec la différence qu’une rencontre s’opérant entre Karakouche et la femme qui lui fait vis-à-vis, le bouffon se livre à un exploit d’une certaine habileté, mais réprouvé par les mœurs occidentales.
Un Anglais qui a assisté à ce spectacle, se refusant à en payer la vue, est introduit de force dans la grande jarre, et pour l’y mieux tasser, Karakouche emploie sa terrible batte; mais, dans sa colère, l’Anglais saisit l’accessoire avec ses dents et en mord violemment la partie supérieure.
Pour rendre à la batte sa physionomie correcte, Djouwaz va quérir une meule et l’opération réussit. En possession de son arme aiguisée à point, Karakouche l’essaie sur une Juive qui passe; mais la femme pousse de tels cris que trois gendarmes viennent s’enquérir de la cause du tumulte. Sans perdre de temps, Karakouche passe les gendarmes au fil de l’épée. Ceux qui se rappellent la naïveté avec laquelle les imagiers d’Épinal ont représenté les quatre fils Aymon enfourchant le même cheval, peuvent se faire une idée de l’attitude triomphante de Karakouche et des trois gendarmes.
Au moment où le bouffon chante ses prouesses,
Karakouche.
Facsimilé d’une marionnette d'Alger.
arrive en rampant un serpent, le serpent vengeur et moral qui punit l’auteur de tant de méfaits en enlevant d’un coup de dents ce qui faisait l’orgueil de Karakouche.
Ne pouvant survivre à la perte de sa parure naturelle, Karakouche meurt; aussitôt quatre biskris, préposés aux funérailles, portent en terre le bouffon : beau cortège où ne manquent pas les femmes juives et mauresques pleurant le héros regretté.
L’enterrement terminé, les biskris se partagent le prix affecté aces sortes de cérémonies. Tout à coup, dans les nuages, apparaît la silhouette fantastique de Karakouche. Mahomet, touché de sa vaillance, a-t-il voulu que le bouffon redescendît sur terre, armé d’une belle batte neuve, plus développée, s’il est possible, que celle dévorée traîtreusement par le glouton reptile ? Fondant sur les biskris, Karakouche les traite comme un cuisinier accommode des mauviettes à la brochette, et il remonte avec son butin vers le paradis de Mahomet.
« Telles sont les farces dont s’amusent les indigènes, pendabt les soirées du Ramadan, dit M. Cherbonneau ; et, ce qui prouve que la comédie de Karakouche est une importation de Constantinople, ce sont les prouesses de bestialité qui s’y succèdent. Point d’esprit, de la grossièreté seulement. Une profession de foi ramenant les actes de la vie à l’impudicité la plus révoltante.
« Plus de membrure que de génie dramatique;
une manie d’envisager les choses par leurs envers et de prendre la société à rebours, voilà le type parfait du farceur ottoman. Nous avons ici l’expression altérée, populacière, du théâtre primitif; en sorte que le héros n’est plus reconnaissable qu’à la longueur de sa Durandale et à la façon dont il argumente en mainte occurrence. Loin de nous rappeler son origine de seigneur féodal, le Karakouche algérien est un vulgaire sacripant. Ne lui demandez ni des enlèvements de jouvencelles, ni des coups d’épée, ni de bruyantes orgies, ni de bons mots ; il n’a rien du prestige qui entoure les gentilshommes. Il est sorti tout entier du cerveau de quelque matelot du dey Hussein, et son éducation s’est faite tout naturellement dans les tavernes des forbans, au milieu des jurons et de la promiscuité. »
Pour en terminer avec le Karakouche d’Alger, et s’il fallait chercher la moralité de ses immoralités, je dirais que la farce populaire n’a aucun souci du Beau, du Bien, du Vrai, et se passe résolument de morale.
Il en est de même à peu près chez tous les peuples. Punch, Polichinelle, Guignol, au triomphe de la farce joignent le mépris de l’autorité. Sans doute leur bâton n’a rien de commun avec celui du cynique Karakouche ; mais ne faut-il pas tenir compte du climat, des races, et peut-on appliquer à l’Afrique et à la Turquie les chastes enseignements du christianisme qui, dans sa décence,, jetait un voile prudent sur les sensualités orientales ?
CARAGUEUZ EN TUNISIE
Deux relations de voyage, à l’aide desquelles le rôle de Karakouche sur la terre africaine peut être complété, ont paru récemment. Sous forme de notes MM. Jean Lux et Paul Arène ont consacré quelques pages au bouffon qui, changeant de théâtre comme les grands comédiens, fait aujourd’hui le bonheur des Tunisiens après avoir égayé longtemps l’Algérie.
Trois mois en Tunisie 1 de M. Jean Lux est le « Journal d’un volontaire » français alerte, de bonne humeur, qui ne regimbe pas sous le harnais militaire et le porte au contraire avec l’aisance d’un vieux troupier aguerri.
L’auteur n’est pas un lettré à proprement dire, et rien qu’à la configuration du nom qu’il donne à Kerrageuss, on voit que les origines du personnage fameux lui sont inconnues; M. Jean Lux parle du théâtre de Karakouche en Parisien qui n’a guère d’autres points de comparaison en tête que les baraques de la fête de Saint-Cloud.
« Ce soir nous nous sommes payé le théâtre arabe, et pour la somme de quatre caroubles (pas tout à fait vingt centimes) nous avons été voir jouer Kerrageuss.
« Kerrageuss est le Polichinelle musulman, son théâtre une baraque foraine. Figurez-vous une grande tente rectangulaire à toit pointu, dans le genre de celles où l’on voit la Femme torpille ou le Colosse Hongrois. Même entrée crasseuse, garnie d’une portière en jaconas faite d’un vieux rideau de lit démodé, avec la caisse aux recettes placée à côté de la porte. Ici la caisse est remplacée par une gargoulette ébréchée suspendue à un clou. Le caissier, un vieil Arabe sordide qui sert en même temps de