Paris. Ghio, 1882. In
contrôleur et d’ouvreuse, a soin de vous faire payer en entrant.
« J’ai regretté le diseur de boniments qui égaye nos foires ; mais un joueur de fifre qui tient son instrument d’une main et qui tape de l’autre sur une calebasse garnie de peau, remplace avantageusement le trombone classique.
« Au fond est une estrade, garnie de décors en carton, rappelant tout à fait le théâtre de Guignol. Seulement les pantins sont remplacés par des ombres chinoises qui s’agitent derrière un grand carré de parchemin tendu sur un cadre en bois noir.
« A toutes lés places on a le droit de s’asseoir par terre. Nous avons préféré nous tenir debout, Patureau et moi, et nous nous sommes glissés modestement tout au fond de la salle.
« Kerrageuss paraît bientôt sur la scène et récite en arabe un long monologue auquel nous ne comprenons naturellement rien du tout, mais qui doit être fort intéressant si j’en juge par l’air attentif des auditeurs.
« Heureusement que j’ai pris avant de venir ici mes informations sur ledit Kerrageuss, et le récit qu’on m’a fait des exploits du personnage m’aidera à comprendre le spectacle. »
Les renseignements quelejeune volontaire recueille sont la traditionnelle parenté de Karakouche avec le Polichinelle français. Personne dans le bataillon où était incorporé M. Jean Lux n’avait les connais-
sances archéologiques suffisantes pour lui faire connaître les anciennes relations de la Turquie et de l’Algérie,, non plus que les causes qui ont poussé Karakouche à émigrer à Tunis ; toutefois ce « Journal de volontaire, » écrit sans prétention et qui se fait
Femme
de la troupe des marionnettes d’Alger.
lire sans fatigue, contient un passage qui, en l’absence d’autres documents plus approfondis, mérite d’être cité.
« En arrivant sur la scène, Kerrageuss expose son rôle sur la terre. Il se pose en bienfaiteur de l’humanité, quoique au fond ce soit le plus grand coquin
du monde. Il se dit protecteur du beau sexe; mais chez lui, foin de la sentimentalité et des procédés de Don Quichotte! Il parle comme Sancho Pança et agit à la manière de Diogène le Cynique. C’est un Don Juan brutal pour qui rien n’est sacré et qui fait bon marché de l’honneur des femmes. Tant pis pour celles qui tombent entre ses mains; il les sacrifie sans pitié sur l’autel du dieu Priape dont il est le grand pontife sur la terre.
« Les honnêtes gens qui cherchent à ramener ce brigand à des sentiments meilleurs sont fort maltraités et se sauvent roués de coups de bâton quand il ne leur arrive pas pire encore. Quant aux malheureuses qui se sont livrées à lui, elles trouvent bientôt le châtiment de leur faute dans les lois mêmes de la nature. Elles expieront dans les douleurs de l’enfantement un moment passager de bonheur; mais elles auront une compensation à leurs peines dans les joies de la maternité.
« Kerrageuss est donc tout à la fois le tyran et le propagateur de l’espèce humaine. Il est le dieu auquel tout le monde sacrifie. Il gouverne en maître toute la race des hommes, et son règne ne finira qu’avec le monde.
« Les ombres qui s’agitent derrière la toile ont pour but de figurer par des images matérielles cet exposé philosophique. Elles nous montrent Kerrageuss tour à tour chez lui, dans son harem, sur la place publique, au milieu de ses juges ou de ses victimes.
Je ne décrirai point par le menu tous ces différents tableaux, car pour les peindre sans faire rougir nos lecteurs, il faudrait parler arabe ! La langue française se refuse à raconter des scènes auprès desquelles les comédies les plus crues d’Aristophane sont de véritables idylles ! Et pourtant tous les jours un parterre de Musulmans, parmi lesquels beaucoup d’enfants, se délectent à l’audition de toutes ces ordures ! »
La conclusion offre quelques points qui, s’ils étaient exacts, jetteraient un nouveau jour sur Karakouche.
« Ce qu’il y a de vraiment curieux, c’est que ce Kerrageuss est aussi populaire dans l’extrême Orient qu’en Afrique. Les Chinois l’ont en grand honneur, et dans toute l’Asie on le retrouve sous des noms peu différents. »
Je crains que M. Jean Lux, trompé par de vagues récits, n’ait donné trop d’extension au personnage en disant que les Chinois « honorent grandement » Karakouche.
Aucun personnage grotesque de la même famille ne m’apparaît dans les nombreuses collections de peintures sur papier de riz importées en France depuis le xvnc siècle.
Cette opinion, qui me semble manquer de justesse, me permet de me détourner un instant du sujet et de faire un léger crochet en Chine.
Au nombre des divinités chinoises qui président
au bonheur des hommes, on compte dans le Panthéon bouddhique Pon-taï, dieu du contentement. Avec sa liberté habituelle, la langue française a fait de Pou-taï poussah, un mot sur lequel les étymologistes français ne sont pas d’accord; longtemps toute figurine chinoise dont la bouche est entr’ouverte par un rire perpétuel fut traitée irrévérencieusement de poussah.
On oubliait trop en France la qualité du Dieu, cette précieuse et inaltérable gaîté considérée par les Chinois comme l’expression suprême de la félicité terrestre; aussi un voyageur a-t-il fait la piquante remarque qu’une figurine de Louis XIY, exécutée en Chine vers 1664 pour la Compagnie des Indes Orientales, représentait le roi dans un très vif accès de gaîté.
Si les historiens et les chroniqueurs français ne nous ont pas habitués à voir le roi-soleil rire aux éclats, les statuaires chinois, peu soucieux de l’étiquette et de la majesté, croyaient ne devoir mieux honorer le monarque français qu’en imprimant sur sa physionomie la joie, signe du parfait bonheur dans les représentations bouddhiques.
Entre Garagueuz et Pou-taï. s’ouvre un abîme. Que le poussah trouve le bonheur parfait dans la contemplation de son ventre, ce n’est pas là l’idéal que poursuit l’effréné bouffon turc. S’il avait fait quelque apparition en Chine, si un personnage quelconque eût offert une ombre d’analogie avec Cara-
gueuz, nul n’était plus porté à le signaler que M. Jules Arène, l’auteur de la Chine familière 1 : comédiens, chanteurs, musiciens populaires, il les a étudiés curieusement dans les loisirs que lui laissaient ses fonctions au Consulat de France en Chine. Et plus tard n’eût-il pas indiqué ces migrations du bouffon turc à son frère, M. Paul Arène, alors que celui-ci faisait une promenade à Sousse et recueillait les notes qui nous ont valu le spirituel volume de Vingt jours en Tunisie 2?
M. Paul Arène en voyage ne se contente ni d’à peu près, ni d’opinions traditionnelles. Il veut regarder, juger, et c’est à lui qu’on doit cette rectification de Carthage, vue par M. Flaubert avec « ses yeux grossissants de bœuf de Normandie ». Un touriste qui n’accepte pas la description « démesurée » ou « l’énorme » de convention est un guide sûr; aussi faut-il citer presque en entier le morceau qui suit sur Karakouche.
« Une première fois, il y a deux jours, l’impresario, qui dormait en travers de sa porte, a refusé de se déranger pour moi. Mais ce soir, nous sommes avec un officier qui parle un peu d’arabe, de sorte qu’il devient facile de s’entendre.
« La salle, noire et sans autre ornement que les toiles d’araignée tombant du plafond en draperies,