‹ Le musée secret de la caricatureChapitre 19 sur 50 · Paris, Lemerre, 1881. In · texte numérisé non relu

Paris, Lemerre, 1881. In

est une simple boutique de tisserand dont on a appliqué le long des murs le métier démonté. La porte une fois refermée, il y règne une chaleur étouffante. Quelques indigènes ont suivi en se glissant sur nos talons. Du reste, pas de sièges; nous devrons assister au spectacle debout.

« Au fond; dans une cloison en planches, s’ouvre un cadre de mousseline derrière lequel on voit danser la flamme d’une lampe à huile. Par une porte pratiquée sur un des côtés de la cloison, l’homme de Karagouz, à la fois directeur et unique artiste, pénètre mystérieusement dans les coulisses. Il débute, invisible, par un long discours préliminaire, destiné sans doute à expliquer la pièce, et que pour mon malheur je ne comprends point.

« Bientôt une silhouette apparaît, noire et se démenant des jambes et des bras sur le fond du cadre éclairé. Mais ce n’est pas encore Karagouz, c’est un habitant de la ville, bourgeois enturbané qui a envie d’un beau poisson et qui en fait la commande à un nègre. Sur ce, Karagouz entre, monstrueux, armé d’impudeur et tout de suite reconnaissable, tant il est pareil à ce dieu rustique, taillé dans un tronc de figuier, dont les anciens voilaient de verdure aux endroits déserts de leur jardin l’image obscène et consacrée 1 ! Karagouz a surpris la conversation du

1. Voir pour les analogies du dieu antique et du bouffon tunisien le chapitre consacré à Priape dans mon Histoire de la Caricature antique. — Paris, Ed. Dentu, 3e édition, 1879. In-18.

bourgeois et du nègre. Il déclare que c’est lui, Karagouz, qui mangera le poisson. Et voilà le premier acte.

« Au deuxième, Karagouz ne parait pas. Nous sommes sur mer dans une barque à plusieurs rameurs très ingénieusement ajustée. Le nègre tient la barre. A l’avant le patron pêcheur jette sa ligne dans ce qui est censé les profondeurs salées. Un thon énorme, l’œil blanc et rond, la gueule ouverte, rôde sous l’eau et flaire l’hameçon ; mais le nègre parle toujours et empêche le poisson de mordre. Interminable discours du patron au nègre, à la suite de quoi le nègre promet de ne plus parler. En effet, il ne parle plus ; mais, autrement que par la bouche, il fait entendre, — à la grande joie de l’auditoire, très sympathique aux grasses facéties de ce Pierrot couleur de suie, — un bruit incongru, retentissant, formidable comme un coup de tonnerre.

« Le thon, effaré, se sauve aux abîmes. Nouveau discours du patron, accompagné de gesticulations furieuses. Nouveaux serments du nègre, qui jure de rester silencieux de toute façon. Enfin le thon est pris, on le hisse à bord, les rameurs rament, la barque disparaît dans la coulisse, et le deuxième acte finit.

« Au troisième acte, le bourgeois arrive, portant sous le bras son poisson qu’il dépose par terre. Il se couche auprès, du côté de la tête; Karagouz sur-

venant se couche du côté de la queue. Inquiet, le bourgeois surveille Karagouz. Mais Karagouz dort, Karagouz ronfle ; le bourgeois rassuré croit pouvoir s’absenter un instant, et sort, laissant le poisson à la garde des étoiles.

« Quand il revient, accompagné des amis qui veulent admirer son achat, Karagouz a enlevé le poisson; il s’est mis à la place, étendu sur le dos, et vous devinez ce que le bourgeois flaire dans la nuit sombre, en croyant flairer un thon nouvellement pêché.

« Première bataille, à la suite de laquelle Karagouz reste maître du terrain, non sans avoir, selon ses habitudes, passé l’ennemi vaincu au fil de son étrange épée.

« Quatrième acte et nouvelle bataille, cette fois-ci avec le nègre, qui veut que Karagouz rende le poisson.

« Le nègre est tué. Karagouz le traîne devant la porte du bourgeois. Le bourgeois, qui ne tient pas au compromettant voisinage d’un cadavre, traîne à son tour le nègre devant la porte de Karagouz. On trimbale un bon moment ce malheureux nègre. Enfin, on s’arrête à une transaction : le nègre sera placé au milieu de la rue, à égale distance des deux maisons. Karagouz mesure le terrain, avec quelle aune étrange, ô Mahomet! Mais comme il ne se pique pas de grande suite dans les idées, ou plutôt comme il médite d’autres farces, une fois le bour-

geois parti il se substitue au nègre qu’il fait disparaître.

« Cinquième et dernier acte. Les femmes prévenues entourent Karagouz qu’elles prennent pour

Danseuse de la troupe de Karakouche.

Marionnette d’Alger.

le nègre mort. Elles poussent des y oui you! plaintifs; elles entonnent des chants funèbres. Soudain le mort se redresse : ce n’est pas le nègre, c’est Karagouz, c’est l’ennemi ! Moins fort contre les femmes que contre les hommes, Karagouz se voit sur le point de subir le sort d’Orphée. Assailli, déchiré,

griffé, mordu au nez et encore ailleurs, l’infortuné reste sur le carreau, gémissant et crachant dans ses mains « prt... prt...prt... » pour oindre ses blessures. Des Juifs arrivent et veulent l’enterrer. Ils le placent sur une litière, et ce sont des lamentations nasillées en hébreu, des amin et des adonai dont l’imitation très comiquement caricaturée fait beaucoup rire les spectateurs. Déjà le convoi s’est mis en marche quand tout à coup Karagouz se dresse, farouche ! Emporté par son éternelle idée fixe, il déshonore en les poussant vers la coulisse ceux qui venaient l’ensevelir.

« Le cadre reste un instant vide; puis reparaît Karagouz énorme, idéal, dix fois plus grand que dans la pièce, le Gargantua des Karagouz. Gambadant et gesticulant en vrai polichinelle sémite, il baragouine un chant triomphal. La lampe s’éteint, la farce est jouée ! »

M. Paul Arène vit encore représenter deux autres pièces du même répertoire : Caragueuz à la maison des fous et Caragueuz père de famille, sans que rien dans ce dernier ouvrage fasse penser au drame bourgeois de Diderot.

« Dans cette comédie nous assistons à une scène d’accouchement du naturalisme le plus pur. Rien n’y manque : le lit dressé* en hâte, les hauts cris, les encouragements des matrones, et un petit Karagouz qu’on voit naître déjà bruyant, déjà féroce et joyeux, et abondamment pourvu déjà, malgré son

jeune âge, de tous les avantages paternels. Ne connaissant pas l’arabe, évidemment bien des finesses ont dû nous échapper. Mais la pantomime suffit à faire suivre les grandes lignes de l’intrigue; et même un profane comme nous est frappé du talent

spécial de l’acteur pour reproduire les bruits extérieurs, les cris de la foule, pour varier son parler, sa voix et son accent suivant l’âge, le sexe et la nationalité du personnage en scène. »

Ici se termine le chapitre, avec un vœu presque impossible à réaliser :

Marionnette

de la troupe de Karakouche, à Alger.

« Il serait à désirer que quelque traducteur, homme d’esprit, recueillît et publiât en belle édition le répertoire de Karagouz. Mais où trouverat-on ce Nodier orientaliste! »

Nodier ne travaillait pas dans cette partie. Sa bonhomie se fût effarouchée de l’insolence braquemardesque d’un bouffon sans pudeur.

Gérard non plus n’appartenait à l’école de prétendus savants voués à l’érotisme. Sans appuyer sur le relief matériel trop prononcé qu’affiche Caragueuz au physique, il cherche dans le répertoire du bouffon turc d’autres motifs à sa popularité et il prouve qu’une fois admis ce caractère ityphallique, Caragueuz est un personnage satirique avec lequel les autorités de Constantinople doivent compter. Dans le répertoire du théâtre turc populaire Caragueuz appartient presque toujours à l’opposition^ suivant Gérard.

« C’est, dit-il, ou le bourgeois railleur, ou l’homme du peuple dont le bon sens critique les actes des autorités secondaires. A l’époque où les règlements de police ordonnaient, pour la première fois, qu’on ne pût sortir sans lanterne après la chute du jour, Caragueuz parut avec une lanterne singulièrement suspendue, narguant impunément le pouvoir, parce que l’ordonnance n’avait pas dit que la lanterne dût enfermer une bougie. Arrêté par les cavas, et relâché d’après la légalité de son observation, on le vit reparaître avec une lanterne ornée d’une bougie

qu’il avait négligé d’allumer... Cette facétie est pareille à celles que nos légendes populaires attribuent à Jean de Falaise, ce qui prouve que tous les peuples sont les mêmes. Garagueuz a son franc-parler; il a toujours défié le pal, le sabre et le cordon. »

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