C ARA GUEUZ
Croquis d’ensemble..
Il est un autre bouffon plus populaire encore que Nasr-Eddin. On l’appelle Garagueuz : en turc, l’homme à Vœil noir . Garagueuz ne perd pas son temps en ingénieuses reparties comme le hodja ; agissant plus que parlant, il est le personnage principal dans des baraques d’ombres chinoises où il remplit ur^ rôle qu’on peut comparer à celui de notre triomphant Polichinelle; mais à côté de Garagueuz, Polichinelle est naïf, et il faudrait mettre en regard quelques-unes des apostrophes gaillardes du libidineux Mayeux de la Restauration. Pour donner une idée complète des agissements de Garagueuz la langue latine est trop claire, la langue grecque manque de voiles et la langue turque devient nécessaire.
Ce bouffon, à qui j’essaye de faire les honneurs d’une monographie, ne le mérite guère quoique, la lance en arrêt comme un paladin entrant en lice, il chante sans cesse victoire. Aussi ai-je longtemps résisté à devenir son biographe (on le verra par la
Caragueuz.
D'après une marionnette de Constantinople.
date déjà ancienne de mes correspondances avec de savants orientalistes).
Il est des époques où le sadisme et le sotadisme, affichant presque publiquement leurs immondes principes, forcent les honnêtes gens à attendre qu’un pareil courant soit tari.
— Une idée morale s’échappe-t-elle des actes de Caragueuz?
— Caragueuz peut-il être considéré comme un personnage mythique?
— Un homme occupant d’importantes fonctions dans l’État se serait-il incarné, grâce à l’esprit populaire, dans une représentation de fantoche fictif?
— Quel intérêt l’érudition a-t-elle h exhumer un tel bouffon?
— Caragueuz compte-t-il des ancêtres?
— Lui connaît-on des émules, des similaires, des successeurs?
— Si Caragueuz a une importance quelconque, pourquoi la science a-t-elle attendu jusqu’ici pour retracer la vie, le caractère, les mœurs d’un être si dissolu?
— Caragueuz s’est-il amendé avec les progrès de la civilisation?
— L’esprit occidental peut- il aujourd’hui donner une idée des hardiesses du monde oriental archaïque? \v
Telles sont les questions que maintes fois je me suis posées avant d’ouvrir au bouffon les portes du Panthéon de la caricature que je m’étais juré de lui fermer au nez. Plus d’une fois je regardai, non sans appréhensions, le dossier de documents que j’avais recueillis depuis une dizaine d’années sur Caragueuz.
Poussé par les curieux à donner corps à ces études, je me décide aujourd’hui à jeter ma récolte dans le tonneau des Danaïdes de l’érudition; elle disparaîtra avec tant d’autres si son passage ne vaut pas la peine d’être signalé.
ORIGINES DE C ARÀGUEUZ
Son nom. — Sa biographie.
Une des qualités indispensables au chercheur est de s’assurer tout d’abord des portes auxquelles il convient de frapper. On ne peut tout savoir; il est même dangereux d’emmagasiner trop de documents dans le cerveau; c’est un entassement d’où les faits ne portent qu’avec peine. La modestie, la bonne volonté, valent mieux; il est bien rare qu’en s’adressant à un véritable érudit, il ne s’empresse de partager la desserte de ses connaissances avec celui qui a vraiment à tâche de s’instruire.
C’est ce qui m’est arrivé dans ces études d’orientalisme où j’étais des plus novices; mon désira peine exprimé, divers savants sont venus à mon aide, et particulièrement M. A. Cherbonneau, alors
directeur du collège oriental d’Alger *, homme d’esprit, ce qui ne gâte rien même dans les matières ardues.
Appelé en Algérie depuis la conquête, curieux des usages et des mœurs populaires, M. Cherbonneau répondait on ne peut mieux à mes désirs. Une longue correspondance s’engagea entre nous, plus particulièrement en ce qui concerne Garagueuz et son théâtre à Alger ; mais de l’ensemble des lettres qœ’ôn lira dans la seconde partie de cette étude se dégagent quelques notes intéressantes sur les origines du bouffon.
« Karakouche, dont le nom signifie, en langue turque, oiseau noir, est la caricature de Boha-eddine, l’un des principaux ministres du grand Saladin. Gomment s’est-il fait qu’un personnage distingué par ses qualités administratives, investi de la préfecture du Caire et sincèrement dévoué à la gloire de l’islamisme pendant le cours de sa carrière, ait été travesti en fantoche grotesque ? Gomment la parodie de ses actes publics, de sa gestion politique, a-t-elle pu donner lieu aux exhibitions obscènes qui égayent les soirées du Ramadan? Le polygraphe Soyouthi nous le dit : Lorsque le sultan Saladin se rendit indépendant en Égypte, c’est-à-dire en 553 (de J. -G., 1175), il décréta que la capitale serait
1. M. Cherbonneau, mort il y a peu d’années à Paris, occupait une chaire à l’École des langues orientales.
défendue par une citadelle et une enceinte fortifiée. Le préfet, auquel incombait le soin de faire exécuter ces travaux, fut obligé de sacrifier tous les établissements compris dans le plan adopté. Des mosquées, des tombeaux, des maisons particulières tombèrent sous la pioche des ouvriers. On vit même une partie des remparts envahir les jardins de plaisance, chers aux habitants des villes. Si la destruction des sanctuaires et la profanation des tombes soulevaient l’indignation des âmes pieuses, le mécontentement des propriétaires ne connut plus de bornes. Les indemnités offertes par l’autorité supérieure représentaient à peine la valeur des matériaux. En présence de tant d’habitudes dérangées, de tant d’intérêts lésés, il fallait une vengeance.
« Les beaux esprits lancèrent des épigrammes en vers, se contentant de ridiculiser le préfet démolisseur. Mais le peuple alla beaucoup plus loin. Son imagination, sœur de la brutalité, métamorphosa le fonctionnaire abhorré en fanfaron cynique, et lui fit jouer le principal rôle dans un drame inepte.
« Telle est donc l’origine que l’on peut assigner aux farces de Karakouche, d’après le manuscrit arabe, intitulé : El-Fachonche b »
Il me paraît utile, avant d’étudier la personnalité du bouffon, de bien fixer l’orthographe de son nom