Paris, Didier, 1875. în
« Tout à coup on entend les sons d’une flûte mêlés à ceux d'un tambour : chacun se porte du côté d’où vient cette musique. Le cercle est bientôt formé à côté des musiciens; ceux-ci commencent à jouer sur un rythme très lent une mélopée monotone, qu’accompagnent quelquefois les voix des assistants. Bientôt deux des assistants se détachent et pénètrent dans le cercle : ce sont le phallophore, et celui qui représente la femme (quelquefois même l’homme) ; le premier tient entre ses mains le phallus, qu’il porte devant lui, incliné vers la terre. Les deux acteurs se promènent pendant quelques instants, en évitant de se rencontrer. Bientôt le phallophore se rapproche du second acteur ; insensiblement il relève le phallus, qui tout à l’heure apparaîtra complètement menaçant : la femme cherche à l’éviter, se cache, court de tous côtés : le phallophore la supplie ; puis, menaçant, il poursuit la femme avec frénésie. La musique a suivi les mouvements des acteurs : le rythme se précipite ; les sons de la flûte deviennent plus perçants, le tambour est frappé à coups redoublés ; enfin, l’homme est vainqueur, et les cris des assistants accompagnent sa victoire. La seconde partie du drame commence : la femme vaincue devient à son tour exigeante : le phallophore fuit, et la lutte ne finit que lorsque celui-ci se dérobe, en s’échappant du cercle des assistants, ou lorsqu’il abandonne sur le champ de bataille son arme désormais inutile,
dont la femme s’empare et qu’elle promène triomphalement aux applaudissements de la foule.
« Les indigènes prennent un très vif plaisir à ce divertissement, et il n’est pas rare de les voir recommencer deux fois de suite cette scène avec des variantes propres aux différents interprètes du drame. »
Les érudits (je n’écris que pour eux) voudront peut-être savoir ce qu’on entend par « phallophore » dans les campements de la province de Gonstantine, à Souk-Theas ou à Aï-Gultar. L’intelligent zouave français nous le dit :
.« Les tirailleurs algériens qui, presque chaque soir, se livraient au camp à ce genre de divertissement, employaient simplement un capuchon d’ordonnance (bleu-noir) , roulé en, forme de penem dont le bout velu était indiqué par un renflement à la partie supérieure : enfin ils coiffaient cette sorte de tête d’une calotte de zouave, de couleur rouge, ou d’un morceau d’étoffe de même nuance, arraché à quelque pantalon de militaire.
« D’autres fois, mais plus rarement, ils prenaient un assez gros morceau de bois, qu’ils revêtaient encore d’un capuchon, ficelé de manière à lui donner la forme décrite précédemment; quant à la partie supérieure, recouverte également d’un lambeau d’étoffe rouge, un artiste primitif la sculptait plus ou moins habilement d’une tête d’homme plus ou moins bizarre. »
Ce n’est pas sans un long regard en arrière que j’ai consigné ces jeux phalliques conservés depuis l’antiquité sur le sol africain. N’y faut-il pas voir, ainsi que dans les actes de Karagueuz, une source détournée des lois mystérieuses de la reproduction? Et je ne peux mieux terminer qu’en donnant l’oph* nion d’un érudit : « Dans l’antiquité, disait-il, la puissance génératrice se présenta la première comme digne des adorations des hommes; elle fut symbolisée dans les organes où elle se concentre; et alors nulle idée de volupté, même légitime, ne vint se mêler au culte de ces objets sacrés. »