‹ Le musée secret de la caricatureChapitre 28 sur 50 · Pièce de monnaie de très mince valeur · texte numérisé non relu

Pièce de monnaie de très mince valeur

pas un démon, qui s’approche avec la mission d’entraîner dans l’autre monde ces deux avares.

Même les rayons de Bouddha sont proportionnés à l’or qu'on lui offre.

Ici on .rentre dans le domaine satirique à la Lucien, c’est-à-dire que l’artiste qui a dessiné le croquis suivant ne craint que modérément la foudre des dieux. (Voir dessin page 229.)

Je laisse l’interprétation de l’image à MM. Steenackers et Tokunasuké :

« On voit ici une statue de Bouddha recevant les dons de gens riches qui lui font des offrandes à profusion ; le dieu empile l’or qu’on lui jette et, le pressant sous son bras avec amour, il prodigue ses rayons et sa faveur aux riches suppliants; mari et femme sont comblés de bienfaits.

« Tandis que le dieu accable de faveurs ces individus, il repousse de la main droite, d’un air méprisant, deux misérables vieillards qui n’ont à lui offrir qu’une misérable monnaie enveloppée dans du papier. Les pauvres vieux, stupéfaits de cet accueil, regardent avec envie les gens riches auxquels tous les honneurs sont prodigués. »

Je recommande aux auteurs dramatiques le dessin relatif au mot : Il y a des oreilles dans le mur. A l’intérieur d’une muraille que déblaye un maçon se détache tout à coup, sur fond noir, une énorme oreille blanche avec ses cartilages menaçants. Em-

ployé avec tact par d'habiles faiseurs, ce symbole d'un tyran cruel à qui rien de ce qui se dit dans son entourage n’échappe produirait, je le crois, un certain effet à la scène et ferait oublier la désespérante monotonie de nos comédies bourgeoises.

Il y a des oreilles dans le mur.

Proverbe japonais.

Une apparition d’un ordre plus graveleux se fait jour à l’aide de la locution Uwasa o sureba Kagé g a sasu.

Les estampes libres et plus que libres sont communes au Japon; on s’en passe volontiers la fantaisie dans les hautes classes, et MM. Steenackers et Tokunasuké en ont donné un comique exemple.

« Dans un palais de daïmio, quelques dames

de compagnie s’amusent à causer du sexe fort et regardent en cachette des images légères; ces dames, assises autour d’une hibatshi (brasero), examinent ce qui les intéresse à la lueur d’une lanterne. Au plus fort de la conversation, pendant une discussion soulevée par un dessin plus pimenté que les autres, elles voient tout à coup apparaître sur un châssis garni de papier une figure qui a la forme d’un phallus gigantesque, ce qui cause une émotion bien légitime aux personnes qui s’occupaient de lui.

« La vue de cet objet désiré, mais inattendu, leur cause une peur atroce : l’une d’elles se renverse les jambes en l’air; l’autre, en se relevant brusquement, fait chavirer la théière; la troisième se cache la figure derrière sa manche.

« Tout ce désordre est causé par un samuraï ; il écoutait la conversation des dames, et, pour être plus à l’aise, il s’est appuyé sur un tsudjiandô; la lanterne projette son ombre sur le chôdji (châssis) sous la forme entrevue par ces dames. »

Le commentaire du dessin ne me paraît pas avoir été suffisamment exprimé par les auteurs ; il y manque la moralité, non pas telle que nous la comprenons en Occident, mais ainsi que vraisemblablement elle est apparue à l’artiste.

Le dessinateur a montré sa griffe satirique, qui écarte un coin du rideau dissimulant la liberté des mœurs japonaises. Ne faut-il pas voir dans cette

Uwasa o sureba Kagé g a sasu.

Proverbe japonais.

image populaire la critique des femmes des hautes classes qui, blasées, ont recours à des excitants sensuels inconnus aux gens du peuple?

De semblables traits de mœurs empruntés aux dessinateurs d’images me semblent toutefois insuffisants pour rendre le sens moral des proverbes d’une nation, et je ne peux croire que le peuple japonais ne soit à même de nous fournir un code de maximes populaires semblables à celles qui ont cours en Chine.

La civilisation chinoise, que la campagne du Tonkin nous apprendra peut-être à connaître plus à fond, a de rudes proverbes qui émanent d’esprits soucieux, et les gouvernants habiles doivent prendre garde à un peuple qui vit sur des aphorismes tels que : Mieux vaut essuyer une larme de paysan que d’obtenir cent sourires du ministre .

Comme dans ces féeries où un souverain abusant de son autorité reçoit d’une main invisible un violent soufflet pour le châtier de chaque action inique, l’homme du peuple se venge, lui et ses semblables, par des proverbes forgés avec des misères, des rancunes, le sentiment du juste, la haine du mensonge, le mépris des richesses mal gagnées.

N’est-ce pas la revanche légitime des petits sur les grands, de l’opprimé sur l’oppresseur, du pauvre sur l’homme bourré d’écus que cette question malgré sa rusticité : Qu'est-ce qu’un sot qui a fait fortune ? Un pourceau qui ne sait quoi faire de son lard.

Ce sont de semblables proverbes, qui existent à foison en Chine, que je voudrais, maintenant que nous possédons l’interprétation de locutions populaires, voir traduire du japonais.

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