Lettre deM. Cherbonncau. Alger, 16 février
pour le faire figurer sur les registres de l’état civil de la caricature.
Les auteurs anciens, les voyageurs l’écrivent tantôt Caraqoz, Caraguz , 1 Carcigiieuz lorsqu’il s’agit du personnage à Constantinople ; en Algérie, on l’appellerait plus volontiers Karakeuch, Kara kouch,Garagouss , et lui-même, M. A. Cherbonneau, varie sur l’orthographe du nom dans ses diverses lettres.
Je proposerai, afin de ne pas établir de confusion dans cette étude, d’adopter définitivement pour la Turquie l’orthographe de Caragueuz, qui est un nom composé de gueuz (œil), et de cara (noir).
Suivant une version qui se trouve citée dans Y Histoire de l’Empire ottoman , par de Hammer, ce fut sous l’administration de Hadj Aiwaz, vizir de Mourad II (Amurat II), c'est-à-dire à partir de l’année 1421, que s’introduisit dans le jeu des ombres chinoises, en usage parmi les Turcs, le rôle d’un personnage débitant avec emphase des vers persans et des tirades arabes : sorte de pédant, barbouillé de sentences, qu’on appela le philosophe comique. A côté de lui figuraient Caragueuz et
1. « Caragoz ou Caraguz, en turc, les yeux noirs , surnom d’un Bcghlerbeg de Natolie, que nos historiens appellent Laragossa, qui fut empale auprès de Kutaige et de Cara Hissar, par Schah Culi, l’an 915 de1 l’hégire, sous le règne de Bajazet second, empereur des Turcs. » (D’Hcrbelot, Bibliothèque orientale, la Haye, 1767.)
Loblob, qui ont un air de famille avec Polichinelle et Arlequin.
Mon ami, M. Yictor Langlois, le savant voyageur archéologue trop tôt enlevé à la science, m’écrivait de son côté :
« Voici une note sur l’origine du personnage de Caragueuz que je trouve dans un historien arabe : « Le ministre de Saladin (le célèbre sultan d’Égypte et de Syrie à l’époque des Croisades) avait nom Caragueuz. Ce ministre était le favori du sultan et occupa même la charge de grand vizir en Égypte. On lui attribue l’honneur d’avoir fait creuser le puits de Joseph et d’avoir élevé la citadelle qui a commencé l’enceinte du Caire. C’était un petit homme, bossu, grotesque. Son nom fut donné au personnage lascif et ridicule qui est le Polichinelle des musulmans, et dont la verve sert à égayer les badauds sur les places publiques. C’est le personnage le plus spirituel de la scène orientale, mais aussi le plus ordurrer. »
De ces quelques documents, si peu concordants qu’ils soient, on peut inférer qu’un haut fonctionnaire, surnommé Caragueuz , en raison du développement de ses yeux noirs, fut mis très en vue par les actes de son administration en Turquie, et que le peuple en fit un personnage légendaire. Dans ce pays de beaux yeux, même chez les hommes, le grand dignitaire se faisait remarquer par un regard particulièrement brillant. Les masses se prennent à
ces détails physiques. Peut-être, comme dans la version de Victor Langlois, le fonctionnaire avait-il l’esprit plaisant, fécond en reparties; peut-être étaitil disgracié de la nature, une sorte d’Ésope dont la bosse faisait encore ressortir la malice.
Le peuple de tous les pays est curieux à suivre dans son travail de statuaire inconscient qui lui sert à modeler certaines figures. Ce sont des coups de pouce brutaux qu’il imprime dans l’expression de ses maquettes, na'fves ou grotesques. Ces personnages, le peuple les déforme le plus souvent, on pourrait dire par reconnaissance de la gaieté qu’ils inspirent.
J’explique mon idée en prenant deux noms dont le premier se rapporte plus particulièrement au sujet actuel : Roquelàure et Marlborough. L’un passe pour un bouffon cynique, dont les aventures plus que gaillardes étaient consignées dans de petits livres à l’usage des laquais du xvmc siècle ; ses récits, empreints d’un gros sel de cuisine, ont été dans la plupart des mains des paysans français, grâce à la popularité de la Bibliothèque bleue. Qu’était-ce en réalité que le duc de Roquelàure? Un officier supérieur réputé par sa bravoure. Lieutenant général, il fut blessé au siège de Rordeaux; le roi le nomma gouverneur de la Guyenne en 1676. Les chroniqueurs disent bien que ses coups de langue valaient ses coups d’épée; mais le peuple ne s’est préoccupé que de sa première qualité.
Lui aussi Marlborough fut un grand capitaine, un habile diplomate. Pendant trente ans, par de rudes croupières; il s’opposa aux conquêtes de Louis XIV. De ses actes, reste la ballade enfantine : Mort et convoi de V invincible Marlborough. Goethe, voyageant en France, parle avec impatience de cette
« Monsieur Malbrough est mort. •>>
D’après une assiette de Nevers de 1783.
rage de mironton , ton ton mir ont aine , qui était revenue à la mode par la nourrice du Dauphin, au xvme siècle , car les nourrices avaient conservé pieusement la ballade.
Jusqu’à l’âge de sept ans, et encore aujourd’hui,
l’enfant est élevé avec la complainte de Marlborough ; c’est un nom qui reste fixé pour la vie à ce tendre cerveau et que rien ne saurait effacer.
De tels exemples pourraient être cités à foison. J’estime que Caragueuz peut entrer, pour les mêmes raisons, dans la nécropole particulière qui contient les cendres de Roquelaure et de Marlborough. Combien de grands esprits ont-ils rêvé de figurer dans cet Élysée où l’arrivant est accueilli dès l’entrée par des personnages de bonne humeur ?
IY