‹ Le musée secret de la caricatureChapitre 31 sur 50 · Champfleury, les Chats , De édition · texte numérisé non relu

Champfleury, les Chats , De édition

volontiers des initiateurs en toutes choses et font savoir au public qu’ils ont découvert le Japon ; oui, mix tout seuls vraiment, à les en croire, ont enfoncé les portes de cet empire fermé jusque-là.

J’ai montré qu’à M. Frédéric Villot et à quelquesuns de ses amis était due la popularité des peintres japonais. Depuis, il ne me coûte en rien de le reconnaître, on est entré plus avant dans l’ordre des connaissances japonaises et, pour ce qui touche plus particulièrement Hokou-Saï, on le doit en partie à M. Th. Duret, compagnon de voyage de M. Cernuschi. Alors que cet économiste d’un goût si exercé recueillait les grandes figures du Panthéon bouddhique qu’on voit dans son importante collection, M. Th. Duret allait à l’art plus familier et appelait l’attention des érudits français sur un artiste que depuis les Anglais et les Américains ont étudié de près u

Suivant le voyageur, la mode des albums populaires pourrait être fixée à la fin de la première moitié du xviii6 siècle. Type le Jiki-shi-lio, par Morikouni, recueil de neuf volumes, imprimé en 1745.

«L’auteur s’est représenté au frontispice du livre, avec un grand parapluie qui le préserve de la pluie

1. Une biographie de Hokou-Saï se trouve dans Dickins, The Fugahu Hyalukeï or Hundred views of Fuji, Londres, B. Batsford, 1880; également une étude sur Hokou-Saï, par Edward S. Morse, a été publiée par la Revue Américaine The Art Review.

qui tombe ; il tient une lanterne à la main, sans doute par allusion au but de son livre qui est de faire de la lumière dans les arts du dessin; il s’avance de cet air narquois que savent si bien rendre les artistes japonais, vers une tori flanquée d’un grand pin contourné. C’est là une petite page absolument japonaise, qui pourrait avoir été dessinée cinquante ans plus tard, en pleine époque d’Hokou- Saï1. »

A l’aide de ces documents français et étrangers, on a quelques données sur la vie et l’œuvre d’Hokou- Saï.

Il naquit en 1760 à Yeddo, dans un quartier plein de fleurs, appelé le Eondjo. Son père portait le nom de Murayo Hachiyemon; capricieusement, le fils prit dans ses premières publications divers pseudonymes : Sori, Tameiclii, Saïto , jusqu’à ce qu’il adoptât définitivement le nom (ïHokou-Saï, traduction d’ « atelier du Nord », c’est-à-dire du quartier de Katsushika, au nord de Yeddo, habité par le peintre 2.

D’autres documents plus positifs se trouvent à foison dans les albums d’Hokou-Saï; rapidement vus d’un coup d’œil, ils complètent les relations des

1. Théodore Duret, les Livres illustrés au Japon, Gazette des Beaux-Arts , 1882.

2. « Hokou-Saï se figure à l’aide de deux caractères chinois ; pour lui conserver sa réelle physionomie, il faudrait l’écrire en deux parties : Hokou Saï, en séparant les parties pour les faire correspondre aux caractères. »

voyageurs sur les mœurs, les croyances religieuses des Japonais, ainsi que sur la configuration du sol et sa flore. Ces dessins clairs et parlants disent en même temps que la nature d’esprit de l’artiste, ses goûts, ses caprices, les visions qui hantaient son cerveau.

A quoi bon aller au Japon pour en rapporter des déconvenues d’idéal, comme il arrive souvent aux gens de trop d’imagination? Ces croquis précis passent de l’hiver à l’été, des grands tapis de verdure aux neiges épaisses ; ils transportent le curieux au pied des plus hautes montagnes, dans les ports de mer, au bord des flots agités, sous des nuages menaçants qui font trembler pour le retour des barques de pêcheurs à l’horizon. Les croyances religieuses, les superstitions du peuple japonais, y sont figurées par d’imprévues représentations de divinités bouddhiques singulières ; plus fantastiques encore ces guerriers, ces monstres légendaires, ces princesses persécutées qui semblent appartenir au domaine de noirs mélodrames.

La Japonaise donne raison à l’humoriste français qui disait qu’il n’existe dans les cinq parties du monde qu’un seul type de femme avec les mêmes caprices, les mêmes coquetteries, les mêmes légèretés emplissant son cerveau ; Hokou-Saï nous montre la femme d’Yeddo toute aux soins de sa toilette, avec ses robes élégantes, entièrement préoccupée de se faire belle.

Yeut-on voir le peuple de la ville à ses plaisirs, les populations rurales à leurs travaux? C’est dans les croquis du peintre qu’on les surprend dans la variété de leur condition; de même, l’artiste montre les mendiants, les fumeurs, les gras qui ont abusé de la bonne nourriture, les maigres qui se sont ruiné le corps peut-être par leurs vices. Les mimes, les clowns, les grimaciers sont aussi nombreux à Yeddo qu’à Paris ; Hokou-Saï a dévoilé tous leurs tours, leurs exercices gymnastiques, leurs masques.

Pour montrer comment on enseigne la géométrie, le dessin linéaire dans les écoles, le peintre, laissant de côté sa troupe de fantoches, trace de nets contours et devient aussi classique qu’il était capricieux. C’est évidemment en voyant un de ses premiers albums, rapporté par un voyageur l, que Théophile Gautier disait judicieusement :

« Les Japonais ont le sentiment de l’art ; leur goût n’est pas chimérique et monstrueux comme celui des Chinois. M. de Ghassiron a joint à son livre des fac-similés d’illustrations tirées de petits traités populaires didactiques. On y voit des planches d’histoire naturelle gravées sur bois avec une singulière intelligence du caractère, du mouvement et de la physionomie des bêtes; ce sont des qua-

1. Baron Ch. de Chassiron. Notes sur le Japon, la Chine et l'Inde. Paris, 1861. Grand in-8°.

drupèdes, des oiseaux, des poissons, des reptiles, des insectes indiqués d’un trait si vif, si libre et si génial, qu’aucun artiste d’Europe ne ferait mieux. Les planches relatives aux travaux de la campagne sont aussi instructives que curieuses.

« Les caricatures décèlent la bouffonnerie la plus humoristique et un profond sentiment du ridicule humain. »

Une qualité qui fait d’Hokou-Saï un maître est de savoir donner à ses compositions les plus étroitement circonscrites l’apparence du grand. Un éléphant, un pic neigeux, la mer, rendent les proportions considérables de la nature sur un modeste cahier où tous les effets sont obtenus discrètement par une sorte de lavis ombreux rehaussé de tons discrets ; je n’analyserai pas davantage les procédés du peintre-graveur, voulant en laisser le bénéfice aux enragés descripteurs qui n’ont rien de mieux à dire.

Ce fut en 1810 que Hokou-Saï publia le premier volume de sa Mangoua : « l’idée que le mot Mangoua exprime en japonais, a dit un voyageur, peut se rendre en français par « rapides esquisses » ou « croquis de premier jet ».

Hokou-Saï mourut à Tokio en 1849, âgé de quatrevingb-neuf ans.

Il avait été dans le long parcours de sa vie le contemporain de Goya, de Rowlandson, de Daumier. Ces trois noms coulent de ma plume, amenés par

de secrètes analogies avec les puissants satiriques que le Japonais ne connut certainement pas ; mais de certains courants existent dans une même époque qui relient les nations et les hommes. Le Japon n’est pas entré tout à coup au demi-siècle dans les voies de la civilisation européenne sans avoir écouté antérieurement de multiples appels de lumières et de progrès. Hokou-Saï bénéficia, sans en avoir conscience, de l’imagination fantasque qui produisait les Caprices en Espagne, les sujets galants de Rowlandson en Angleterre, les violentes et admirables lithographies de Daumier1.

De même que ces maîtres, j’imagine que le vieil Hokou-Saï mourut dans son « atelier du Nord », satisfait de son labeur, ayant sans doute la conscience que son œuvre gagnerait avec le temps. J’ai

1. C’est d’après le même courant d’idées qu’un ami des arts a pu dire :

« Ok-Saï, qui vivait dans le courant du siècle actuel, résumait en lui le génie d’Hogarth, de Callot et de Goya. Il a « croqué » les daïmios, les samuraï, les hattamotos, les yakunins, les musmés, les gueshas, les lutteurs, les acteurs, les saltimbanques, les prestidigitateurs, les animaux, les poissons, les oiseaux, les insectes, les reptiles, les fleurs et les sites du Japon avec une verve inépuisable. L’énergie du mouvement et l’intensité de l’expression sont poussées jusqu’à leurs dernières limites. Le vieux Nippon dédie comme une féerie et un cauchemar dans ses albums, fidèles révélateurs des types et des mœurs de l’Extrême-Orient. Je ne connais pas de crayon plus sûr, plus large, plus fougueux, plus humoristique et plus universel que le sien; c’est un des plus grands dessinateurs du monde. (Le Blanc-Duvernet, le Japon artistique et littéraire . Paris, Lemerre, 1879. Petit in-18.)

vu mourir un de nos plus célèbres humoristes, Henry Monnier ; il travailla jusqu’à la dernière heure, indépendant, c’est-à-dire pauvre, fier d’avoir marqué en traits ineffaçables la sottise, l’agitation névralgique de tous ces écureuils en cage, le carcan que volontairement l’homme s’attache au cou pour satisfaire son ambition immodérée, l’amour des honneurs, la course aux places, la passion de l’argent, qui rendent la plupart de ces êtres si plats vis-à-vis des grands, si arrogants vis-à-vis des petits.

Hokou-Saï paraît s’être adonné plutôt à la peinture des mœurs populaires qu’à la caricature politique ; il respectait certainement le fonctionnaire chargé de la police, qui porte le titre inquisitorial de reg ardeur en chef. Chez Hokou-Saï je trouve un certain culte pour la femme, semblable à celui qui enveloppe les figurines de Tanagra, culte qui me paraît s’attacher plus à l’élégance et à la beauté des courtisanes qu’aux femmes des hautes classes de la société. Elles ne manquent pas à Yeddo les filles de joie, dans le quartier de Yosiwara où elles sont cantonnées. Les humoristes font montre de peu de sévérité en matière de mœurs ; une jolie femme leur suffit pour faire opposition à leurs figures grotesques, pour les reposer de la laideur de l’homme.

Hokou-Saï, a dit un voyageur, se livra à la peinture populaire avec une grande délicatesse de touche. Ses compositions, publiées en gravures

Le caricaturiste Kio-Saï,

d’après un croquis fait au Japon par M. Régamey.

coloriées, servent de modèles dans les écoles publiques. Il résuma avec habileté les procédés hardis et expéditifs des écoles de Okousoo de la Chine et Kano-é du Japon ; il y ajouta son esprit d’observation fine et ce sens particulier de l’élégance qui est le propre de la plupart des artistes japonais, meme quand ils reproduisent les scènes les plus triviales.

Hokou-Saï fit école après sa mort ; des peintres, bénéficiant du regard avec lequel le vieux maître avait envisagé la nature, marchèrent sur ses traces et l’imitèrent de telle sorte qu’on arrive à confondre parfois leurs cahiers de croquis avec la Mangoua ; M. Th. Duret en a cité quelques-uns : la Kangna de Bumpo, « scènes humoristiques à l’état minuscule, » Bokousen, qui vers 1840 a publié, « un volume de personnages dans les poses les plus grotesques et les plus bouffonnes. » L 'Owari Meisho (1844, 8 vol.), avec ses illustrations humoristiques, est précieux pour nous ; il est toutefois dépassé en intérêt par le Yédo Meisho (1837, 20 vol.), le plus parfait des ouvrages de son genre.

Mais c’est à M. Émile Guimet que nous devons de faire connaissance avec un véritable caricaturiste japonais. Dans leurs courses à travers les rues de Yeddo (aujourd’hui Tokio, car Yeddo pour les Japonais est une appellation archaïque qui ne s’emploie plus), M. Guimet et son compagnon, le peintre Félix Régamey, rencontraient souvent chez les marchands des images humoristiques, hardies et anti-

religieuses, dont les Japonais hésitaient ou se refusaient à nommer Fauteur. Les voyageurs français surent enfin qu’il s’appelait Kio-Saï.

Ils allèrent le voir. L’artiste, élève de Karino, peintre du Taïkoun, était célèbre par son habileté. Arrivé à un certain âge, il trouva que le style de son maître manquait de vivacité et de hardiesse et, au grand désespoir de son professeur, il se mit à faire des dessins humoristiques; mais en même temps, ayant pris l’habitude de boire à outrance, il vécut dès lors à sa fantaisie, sans se soucier des usages si respectés au Japon. Le nom qu’il adopta dès lors pour signer ses ouvrages signifie fou . Et comme on le comparait au Shoofoo , le singe légendaire qui boit sans cesse, il signa Shoofoo-Kio-Saï, le singe ivrogne et fou.

Voilà bien l’artiste irrégulier qui, vivant en dehors de la société, croit trouver dans la dépendance de ses passions, l’indépendance qu’il témoigne pour les lois et les usages, un élément à sa nature de talent.

Shoofoo-Kio-Saï a été plusieurs fois emprisonné pour des caricatures politiques sans doute très audacieuses, car M. de Ghassiron dit à ce propos :

« Quant aux caricatures, le gouvernement a non seulement une tolérance sans limite, mais il leur donne même un essor qui, sous ses inspirations, entre ses mains, devient un des moyens utiles de sa politique intérieure, à la condition toutefois de ne

s’attaquer qu’à ses fonctionnaires, de quelque rang qu’ils soient, sans jamais oser monter jusqu’au souverain. »

Kio-Saï ne sut sans doute pas garder la mesure respectueuse ; il habite, quand il n’est pas sous les verrous, dans les environs de Tokio, une petite maison en bois, en chaume et en papier, composée de deux pièces occupant six mètres carrés.

« ... Le vestibule, écrit le voyageur, est entièrement rempli par deux femmes qui se prosternent pour nous recevoir. La seconde chambre est l’atelier, plein de lumière, encombré de rouleaux de papiers, de pinceaux et de boîtes à couleurs. Deux ou trois masques comiques, des inscriptions encadrées représentant des sentences philosophiques, et, sur une table, une chimère et un fétiche de terre cuite d’une très haute antiquité : ce sont les dieux lares; on a placé devant eux des offrandes de gâteaux et de sakké (le sakké est une eau-de-vie de riz que l’on boit tiède). La chambre est égayée par le jardin qui l’entoure et l’envahit ; des branches d’arbre passent à travers les cloisons mal fermées. Un jeune chat à la queue coupée, selon l’usage, escalade les piles de papier et renverse les burettes à eau. Il se permet même, pendant la visite, de s’adjuger le gâteau offert au dieu en terre cuite.

« L’artiste paraît très heureux et très ému de la démarche que nous faisons auprès de lui. Il se frotte constamment le bras droit avec la main gauche,

ce qui est chez les Japonais le signe d’une grande préoccupation ou d’un grand embarras. On cause, grâce à l’interprète qui nous accompagne, et peu à peu la gaîté se met de la partie. Mmc Kio-Saï apporte du thé et des gâteaux... »

M. Régamey demanda la permission de faire le portrait de Kio-Saï : touché de cet honneur, le caricaturiste rendit la pareille à son visiteur, et c’est ainsi que, pour la première fois, une image réelle nous a été donnée d’un peintre de basse classe, de ce fou qui étonne presque autant ses concitoyens de Tokio qu’Edgard Poë étonnait les Américains ses compatriotes.

KRUPTADIA

11 existe au Japon des albums ou plutôt des rouleaux de dessins originaux qui mesurent plusieurs mètres en longueur et n’offrent en hauteur qu’une surface étroite. Recouverts d’une étoffe de soie agrémentée de broderies d’or, ces rouleaux, appelés makimonos, contiennent une série de croquis divers que les Japonais étalent sur table et dont ils commentent les divers motifs au fur et à mesure qu’est déroulée cette sorte de panorama de scènes d’un ordre tout particulier.

L’auteur de la Chine galante et familière , M. Jules Arène, a eu l’obligeance de me communiquer deux de ces rouleaux qu’on trouve rarement en Europe. Les sujets scabreux qui y sont traités font penser à un concours dans lequel divers prix seraient décernés par Priape et Grépitus à des actes que les peuples civilisés voilent habituellement et qui, ici, sont retracés avec un paroxysme effréné ; aussi

convient-il de ne pas s’arrêter aux effronteries d’un pareil étalage dont Pétrone disait : « Habebat enim inguinum pondus tam grande ut ipsum hominem laciniam fascini crederes. O juvenem laboriosum ! Puto ilium pridie incipere, postero die ûnire. »

Par ces temps de naturalisme sans vergogne ne convient-il pas de parler latin, à moins qu’avec ingéniosité La Fontaine ne complète la description?

Là, les gens pour idole ont un certain oiseau,

Qui dans ses portraits est fort beau,

Quoiqu’il n’ait de plumes qu’aux ailes1.

Je ne veux pas soulever davantage le voile de ce premier album japonais ; mais du second, qui jusqu’à un certain point forme pendant, car il est peint par le même artiste, on peut tenter une discrète interprétation des faits et gestes des acteurs qui y concourent, à condition que la plume soit taillée fin.

Savants archéologues du passé qui avez scruté les origines du culte rendu au dieu Grépitus, membres de sociétés facétieuses de l’ancienne France, conteurs de propos salés, amateurs de gauloiseries qui regardez la joie comme l’agent conservateur le plus précieux de la santé, protégez un écrivain qui, sans malice, essaie de faire connaître à ses contemporains les gaîtés de l’Extrême-Orient. La prudence avec laquelle seront analysés certains croquis d’un

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