La Fiancée du roi de Garbes
D’après une peinture de Makimono.
rouleau qu’il est difficile de se procurer, les questions d’esthétique qu’il soulève, ainsi que certains détails anthropologiques, montreront qu’un sentiment de raillerie à outrance n’a pas poussé l’écrivain à ces études.
Ces peintures libres sont rarement exportées en France, par la raison que les Japonais, jaloux des motifs plaisants qui s’y conservent, les gardent précieusement, sans doute pour en divertir leurs amis et peut-être leur famille.
Traitées sommairement avec la facilité particulière aux peintres japonais, c’est avec un large trait d’encre de Chine qu’un pinceau habile obtient le contour de toutes les figures.
Ceux qui ont été à même de voir des Japonais dessiner savent qu’ils commencent un croquis de personnage, fût-il compliqué, en partant de la tête pour aboutir aux pieds, d’un même trait de pinceau non interrompu. Procédé calligraphique équivalant à celui d’un professeur d’écriture qui appose, sur sa feuille de papier, une signature majestueuse agrémentée d’ornements, et n’abandonne pas plus son trait qu’une chanteuse expérimentée ne s’arrête au milieu d’une roulade.
Ne demandez pas au peintre japonais une étude approfondie de son modèle, non plus que des modifications dans une composition quelconque. Cet heureux peuple laisse aux Occidentaux les tourmentes linéaires, les retouches, les grattages, les
« repentirs ». Son dessin, il l’a plus dans la main que dans la tête; aussi tout Japonais me paraît-il appartenir au groupe de ces artistes fa presto qui font le désespoir des chercheurs. Pour prendre un exemple moderne et à notre portée, le peintre japonais de second ordre ne se donne guère plus de mal que nos dessinateurs de journaux à images qui, chaque semaine, représentent le plus souvent des petites dames de rencontre. Meme simplicité de coloriage, même imagination, mêmes formes pour ainsi dire obtenues avec infiniment trop de facilité.
Le rouleau dont il est question ici contient une succession de scènes entre lesquelles le blanc du papier tient lieu de temps d’arrêt. Je n’analyserai que certaines situations, une même donnée offrant des répétitions qui fatigueraient et choqueraient en même temps; n’est-ce pas en pareille matière qu’il convient de ne pas trop approfondir ?
Un des premiers motifs représente quatre hommes nus, accroupis autour d’un plat contenant un mélange de fruits rouges et violacés qui paraissent être des poivres et des gousses d’ail; deux des convives ratissent gravement ces fruits et y apportent une application d’animaux qui n’ont pas d’autre préoccupation que de manger.
— Les Japonais sont des singes, me disait un voyageur qui, pour faire comprendre la nature de ce peuple, forçait quelque peu son expression.
En effet, ces êtres incapables, à s’en rapporter au
dessinateur, d’autres réflexions que celles amenées par la convoitise des fruits étalés, se rapprochent plus de ranimai que de l’homme. Darwin, en voyant ces planches, eût constaté l’étroitesse du trait d’union qui relie le singe à l’homme et semble faire de celui-ci' un descendant direct de celui-là. La faute d’un tel rapprochement est due au peintre qui a représenté en charge ses personnages, peut-être pour enlever de la réalité au drame et le rendre moins grossier. Les actes auxquels se livrent ces intermédiaires dans l’échelle des êtres paraissent sans doute ainsi plus grotesques aux yeux des Japonais.
La nourriture que vont prendre les convives est un excitant au combat qui se prépare ; ces aulx, ces poivres font penser aux matières fulminantes contenues dans les gargousses que des artilleurs introduisent dans les canons, avec cette différence toutefois que les gaz qui résultent de ce travail latent dans l’estomac n’auront besoin ni d’amorce ni de feu.
D’autres motifs du même makimono ont trait à des lutteurs se soumettant par avance à une sorte d’entraînement; l’effet des aulx et des poivres n’ayant pas d’action sur les papilles de leur estomac trop bronzé, il faut de violents efforts, des mouvements de reins, des poses extranaturelles, des bouches hermétiquement pincées pour refouler l’air dans le conduit inférieur du tube digestif et produire les résultats qu’on devine.
Les peintres japonais sont passés maîtres dans ces contorsions; sans efforts, ils savent rattacher les attitudes excentriques aux poses normales de certaines parties du corps ; ils ont l’art de faire paraître vraies leurs fantasques exagérations, et c’est à l’aide
de la sommaire calligraphie dont je parlais qu’ils arrivent à rendre leur dessin outré mais logique.
Un autre groupe du rouleau est une preuve de la grotesque et fertile imagination qui caractérise les Japonais. Parmi les lutteurs au cœur vaillant, disposés à combattre énergiquement, il en est qui constatent à regret que, malgré leurs efforts, ils manquent d’engins d’attaque. Semblables à des ar-
tificiers qui apporteraient un matériel mouillé, ils possèdent les fusées et pas de munitions. Désireux toutefois de prendre part à l’action qui va s’engager, ils font remplir par des mercenaires un sac de ces gaz dont chaque combattant doit être muni; au moins leur cartouchière ne restera pas vide.
C’est alors que ces valeureux adversaires se dirigent vers le lieu du combat où déjà des détonations se font entendre. Tenant à la main l’outre précieuse dont quelques gaz déliés cherchent la fissure, certains combattants se sont protégé le nez par un mouchoir énergiquement serré qui atténue la délicatesse de l’odorat.
Combien serait satisfait le dieu Crépitus des vives détonations qui annoncent le premier engagement avec ses curieux épisodes! Ici, un nègre, accroupi à quatre pattes pour se battre plus vaillamment, envoie une telle succession de projectiles à ses adversaires qu’il renverse une porte dont un assiégé se servait comme d’un bouclier ; là, des feux croisés s’entremêlent, qui enlèvent dans les airs les coiffures des meilleurs soldats. Certaines armes font long feu et l’action est terrible de cette poudre empestée. Un des combattants apporte une si vive concentration dans ses efforts qu’une torche de résine meurtrière s’échappe de ses flancs, décrivant d’effroyables paraboles.
Éole, crevant sa vieille outre et secouant ses tempêtes sur la tête des pauvres humains, n’arriverait
pas à un pareil résultat. La trombe renverse tout sur son passage et fait voler dans l’éspace meubles, corbeilles, boîtes, éventails.
On pense, en voyant cette guerre acharnée, aux combats homériques, aux luttes de Gargantua; aussi faudrait-il un Rabelais pour analyser cette composition tempétueuse. Lui seul, dans la vieille Europe, aurait qualité pour marquer les coups produits par de si vigoureuses explosions.
Je conviens toutefois que les dessins qui se succèdent sur le rouleau laissent finalement plus de stupéfaction que de véritable contentement pour les yeux. Si on éprouve quelque fatigue à lire les énumérations licencieuses de Rabelais, au moins sontelles un jeu de linguistique très déliée pour ce grave et bouffon esprit. Ici, le Japonais, qui a voulu faire preuve d’imagination scatographique, emploie des êtres de race tout à fait inférieure.
Il se produit même à ce sujet un rapprochement qu’admettront volontiers, je crois, les érudits quelque peu familiers avec l’art antique. Lorsqu’un personnage bouffon se glisse au milieu des élégantes figurines de Tanagra, c’est un être disgracié de la nature, la figure décharnée, souvent la poitrine rentrant ou le dos affligé d'une gibbosité. Tous ces grotesques égayaient les repas des Grecs et des Romains, comme plus tard les fous et les nains à la cour des rois. Il semble qu’il en soit ainsi au Japon ; les acteurs qui se succèdent dans le rouleau,
D’après une peinture de Makimono.
loin d’offrir l’harmonie corporelle des ligures des albums populaires, ne présentent que têtes hors de proportions, ventres gonflés et lymphatiques, jambes grêles ; on regarde un moment par curiosité ces êtres dégradés, mais ils laissent une impression triste et quasi morbide.
En regard de cet art qui fait penser aux bouffons du festin de Trimalçion, on cherche si, malgré un fonds de naïveté intellectuelle, les Japonais des hautes classes ne seraient pas blasés sur bien des plaisirs.
La rénovation sociale que tente ce peuple n’estelle pas due à la constatation d’une décadence qui pèse fatalement sur les nations les mieux douées?
Au moment de livrer ce travail à l’impression, je retrouve un album tout à fait populaire, dont les dessins n’ont rien de comparable à ceux d’Hokou- Saï. Il semble que l’imagier ait voulu plaire à des yeux d’enfant. Le grotesque s’y donne carrière et emploie pour ses exagérations trois tons principaux : le rouge, le bleu, le vert qui plaisent tant aux natures peu compliquées.
Au milieu des bouffonneries de cet album se détache une sorte de femme nue, armée d’un sabre, qui se laisse aller à de telles crépitations qu’un personnage grave qui assiste à la scène réfléchit profondément sur le sens et l’odeur de ces projections.
— Tiens, voilà pour toi, semble dire la créature éhontée.
— Aoh! pense la victime.
Ce petit drame burlesque trop clair prouve qu’au Japon les idées sur la pudeur féminine sont autres qu’en Europe.