MASQUES, RÊVES ET CAUCHEMARS
Quelle liqueur boivent les Japonais?
Plus d’une fois, cette question dut se présenter à l’esprit des curieux en regardant quelques-unes des images enfantées par l’imagination des peintres du Nippon : un élément si bizarre entre dans la composition de certains de ces caprices qu’il faut les classer plutôt dans la famille des cauchemars que dans celle des rêves.
Les liqueurs alcoolisées sont-elles capables de donner naissance à de telles tératographies ?
Il faudrait la stupéfiante fumée d’opium et sa prise de possession du système nerveux, pour permettre plus tard à la main de reproduire ces troubles qui ont pénétré jusqu’à la moelle du sujet intoxiqué; mais l’usage de l’opium est inconnu au Japon.
Sans vouloir m’appesantir sur l’essence d’images encore plus troublantes que fantastiques, il con-
vient toutefois, pour rendre leur nature, d’enregistrer sommairement les allongements sans bornes de personnages hagards dont la tête penchée fait penser au feuillage des saules pleureurs agités par la
tempête. Tout se mêle, tout se confond, tout perd sa forme dans ces bras qui deviennent des jambes, dans ces jambes qui prennent des proportions d’échasses et poussent le buste dans les altitudes inconnues; les têtes flottantes semblent attachées au bout de
longues ücelles ; les cous se perdent en replis tortueux; les enchevêtrements de jambes laissent indécis sur l’endroit où elles se rattachent au tronc ; chez certains personnages, la boîte osseuse du crâne se développe en cylindre sans fin, tandis que le crâne s’aplatit en forme de toit chez certains autres. Un malin esprit semble avoir, en attachant par un fil les oreilles d’un troisième personnage, communiqué un écart bizarre qui les détache de la tête et les pousse à écouter les bruits mystérieux du sol.
Quant à la prolongation du nez, elle est un des motifs favoris du grotesque chez les Japonais ; que deux voyageurs se suivent, l’un porteur d’un fardeau embarrassant, l’autre d’un nez d’une projection hors du commun, le fardeau sera pendu à ce nez qui, faisant fonction de perche, s’appuiera sur l’épaule du premier compagnon. C’est là du comique facile et quelque peu enfantin ; mais tous les peuples s’en sont servi et l’antiquité ne l’a pas dédaigné.
A l’aide de petits morceaux de bois qui relèvent les parties charnues du nez et allongent la lèvre supérieure ou agrandissent démesurément la bouche, déformations dont Hokou-Saï lui-même a donné la recette dans ses albums, ces personnages plus bizarres que grotesques, travaillés plus que naturels, sont incapables d’arracher un sourire à un esprit délicat.
C’est qu’il ne fait pas bon de vivre longtemps sous l’empire du Laid ; de même un être quelque peu sensitif ne saurait regarder toute une soirée des clowns américains malgré leurs prodigieuses dislocations, de même ces images, fussent-elles traitées avec habileté, finissent par écœurer, tant l’homme a soif d’idéal, c’est-à-dire de parfaite pondération de beauté, d’harmonie des formes en rapport avec la gamme des colorations.
A ce même ordre de choses appartenant au domaine du bizarre voulu et cherché se rattache la série des masques japonais, dont un voyageur disait:
« Il y a les masques nobles, représentant les placides figures des gentilshommes et des dames du daïri, les farouches physionomies des héros des guerres civiles, les masques fantastiques, articulés, aux mâchoires mobiles. D’autres représentent le grotesque et divin Tengon, la bonne Okamé, la plus joufflue des Japonaises dont l’histoire fasse mention, ou la malheureuse Hipokoko, idéal de la laideur. Toutes les variétés de démons à un œil et à trois yeux, sans corne ou avec corne, sont reproduites par le faiseur de masques. Enfin, une dernière catégorie comprend les masques faits à la ressemblance de maître Kitsué, le renard, ou de Sarou, le singe, ou de Kappa, l’homme-grenouille qui hante les falaises du Nippon1. »