‹ Le musée secret de la caricatureChapitre 34 sur 50 · Humbert, le Japon illustré. Grand in-8®. Hachette · texte numérisé non relu

Humbert, le Japon illustré. Grand in-8®. Hachette

Mais pour quelques masques ingénieux, naturels et capricieux, combien compte-t-on de contorsions de la face, de nez aplatis, d’yeux affligeants, de bouches de travers par lesquelles passent des langues de grimaciers vulgaires !

Saltimbanque japonais.

Il y a trente ans, ces masques, peu nombreux en France, attirèrent l’attention des curieux; ils fatiguèrent vite quand des exportateurs, les envoyant du Japon par navires bondés, les répandirent dans le commerce parisien. Si une mélodie agréable prend le caractère de l’obsession quand, passant dans le

répertoire des orgues de Barbarie, elle fatigue les oreilles, à quel dégoût doit conduire un tel étalage de grimaces et de déformations de la figure humaine ! Exprimées par un artiste ingénieux, ces outrances physionomiques purent amuser un instant; reproduits à l’excès par des ouvriers qui font du baroque un poncis, ces masques devaient produire la satiété actuelle.

Les Chinois, qui usent et qui abusent de l’opium, n’ont pas trouvé dans ses fumées un élément plastique semblable à celui des artistes japonais. La Chine serait-elle moins intoxiquée que le peuple son voisin, quoique celui-ci ait conservé la faculté de rire et de s’amuser de ses propres ridicules l?

1. La chanson populaire Tchiè iang ien, contre l’abus de l’opium, semblerait montrer qu’il y a effort actuellement en Chine pour se délivrer de cette fatale et abrutissante passion.

Une sœur prie son frère aîné d’abandonner l’usage de l’opium : « Si tu renonces à l’opium, ton corps sera vigoureux, mon garçon, Yal mon garçon! Il faut écouter les paroles de ta sœur, ai y al Il faut que tu écoutes mes paroles

« Tu ne penses qu’à fumer l’opium et tu oublies l’heureux moment. Tu m’oublies, et je n’en suis pas contente. Défais-toi petit à petit de ta triste habitude, ai y a! ai yal II ne faut pas toujours penser à l’opium

« Songes-y bien : ne fume plus l’opium. Regarde tous ces fumeurs d’opium : ils ne ressemblent plus à des hommes. Ne fume pas, ne fume pas. Quand on fume, on devient jaune, noir, maigre; force et vigueur vous abandonnent. Mon amant, y a! écoute mes conseils : les fumeurs d’opium sont misérables, leurs habits sont

Il doit exister au Japon une ville dont l’industrie correspond à celle de notre Épinal : on y fabrique toute une série d’images enluminées à la diable, avec quatre tons ; ces feuilles à bon marché servent également à décorer l’extérieur des bottes à jouets; les choses représentées dans de petits carrés qui rappellent nos anciens jeux d’oie sont des animaux légendaires, le renard en tête, des masques féroces ou grimaçants, des objets usuels, théières, fourneaux, légumes que l’enfant connaît. Grâce à la fantaisie des dessinateurs, ces objets inanimés prennent de l’animation : la théière, fumant sa pipe, part en voyage d’une façon toute gaillarde, la cuiller à pot sur son épaule; la batterie de cuisine se charge de fournir le charivari; les éventails se déploient convulsivement. On pourrait croire que ces ustensiles de ménage se sont coalisés contre l’homme, leur ennemi, qu’ils bafouent.

Amusante débauche de rose, de jaune, de vert et de bleu qui fait bien comprendre les procédés expéditifs des imagiers du Japon dont je parlais plus haut.

déchires. Ai ya! ai y a! Écoute mes conseils et ne m’en veuille pas. Bien que tu ne doives pas toujours rester avec moi, écoute mes conseils.

« Tu es jeune, tu ressembles au saule qui se couvre de feuilles vertes à la troisième lune. Ne fume plus, et partout lu réussiras. »> (Jules Arène, la Chine familière et galante, Paris, Charpentier, 1876. In-18.)

Ils n’ont pas, cependant, trouvé tout d’abord ce dessin, cette sorte de calligraphie qui semble plus généralisée chez ce peuple qu’en Europe; mais comme les Japonais ont un culte pour la mimique, ils cherchent à la développer en saisissant la moindre occasion de se loger dans les yeux les gestes les plus usuels, afin de les apprendre par cœur pour ainsi dire et.de les retracer de mémoire sur leurs images.

Le fait suivant, dont le récit certainement eût plu à Lavater, montre une extrême attention des mouvements de l’homme.

Engelbert Kaempefr, médecin de la factorerie hollandaise, ayant été admis devant l’empereur, ce prince fit prier les membres de l’ambassade de se tenir debout, de marcher, de tournoyer, de s’arrêter, de se complimenter les uns les autres, de faire les ivrognes, d’écorcher quelques phrases japonaises, de lire en hollandais, de dessiner, de chanter, de danser, de mettre et d’ôter leurs manteaux.

« Ce n’était pas que le siogoun et ses courtisans pensassent avilir les Hollandais en exigeant d’eux de pareilles complaisances, dit M. Fraissinet1, car

1. Le Japon , histoire et description. Paris, 1864. 2 vol. in-12.

dans ce pays les plus nobles et les plus grands personnages en font tout autant pour amuser leurs princes, sans pour cela se croire déshonorés. »

L’empereur fut si content d’une telle représentation que l’année suivante, en revoyant l’ambassade hollandaise il lit prier les Hollandais, sans perdre de temps, de faire les gestes d’hommes qui s’adressent des félicitations ou des injures, de s’inviter à dîner, d’entrer en conversation, de discourir familièrement comme font un père et un ûls, de montrer comme s’abordent deux amis ou deux époux et comment ils se quittent.

Le siogoun voulut savoir de quelle manière en Hollande on s’y prend pour inviter quelqu’un à dîner.

Il fit jouer les Hollandais avec des enfants qu’ils portaient sur leurs bras : les ambassadeurs durent ôter et remettre plusieurs fois leurs manteaux et leurs perruques de cérémonie, sans oublier les scènes de la première audience qu’on ne manqua pas de leur faire réitérer.

Le prince voulut même absolument qu’ils s’embrassassent comme de véritables amoureux, ce qui amusa beaucoup la partie féminine de l’assistance.

Ce singulier spectacle, donné par les graves ambassadeurs de la Hollande, me paraît avoir pris naissance dans le cerveau d’un peuple préoccupé de mimique et des arts du dessin; ne voit-on pas sur

leurs albums la diversité de gestes appartenant à l’ordre dramatique ou au domaine des choses fantastiques auxquels on peut appliquer ces vers chinois :

Le pinceau rempli d’encre est un nuage noir chargé. de pluie; La main agile semble poursuivre les traits qu’elle vient de former b

Oui, tout cela nous a amusé pendant quelques années, tout cela était clair, prestement colorié; on ne sentait pas l’effort dans la libre composition de ces drames, dans le rendu des personnages; c’est qu’en effet, grâce à d’heureux dons naturels, grâce surtout à la gymnastique constante du crayon, les peintres japonais n’avaient à faire que peu d’efforts.

Malheureusement, l’habileté prolongée finit par fatiguer comme un ciel bleu inaltérable.

On pressentit que le délié de tels contours s’arrêtait tout à coup comme devant une muraille infranchissable, celle des sentiments humains exprimés profondément.

Beaucoup d’acquis mais beaucoup de superficiel chez les Japonais; satisfaits de représenter facilement les choses et les hommes, les peintres du Japon, aussi bien d’ailleurs que certains artistes européens, n’entrevoyaient pas les difficultés de l’art qui ne vit que par l’expression de vives et fortes sensations.

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