LÉ RÉPERTOIRE DE CARAGUEUZ
à Constantinople,
J’arrive au chapitre le plus épineux de ma tâche, et je l’ai longtemps tenu en charte privée, craignant de ne jamais le traiter avec assez de délicatesse. Garagueuz est un abîme de perversités ; aussi . la plupart des voyageurs qui ont écrit sur la Turquie s’empressèrent-ils de côtoyer prudemment l’abîme. Attirés par un spectacle aussi étrange que certaines peintures licencieuses de vases antiques, si ces touristes ne détournaient pas absolument les yeux, leurs plumes se refusaient à analyser les farces dans lesquelles Garagueuz l’ithyphallique montre sa trop virile parenté avec les satyres escortant de nobles figures sur les vases à fond noir de la Grande Grèce.
Peut-être Caragueuz, dans l’origine, fut-il une sorte de symbole d’agent de la reproduction; comme Priape, peu à peu, il finit par tourner au grotesque, et son extravagant appareil masculin, dont il se montrait aussi vain que l’est un capitan espagnol de sa colichemarde, fut traité avec une irrévérence motivée par ses hâbleries de Falstaff.
Il faut mentionner toutefois que les bouffonneries de Garagueuz ne sont tolérées en Turquie qu’une fois par an, pendant les fêtes du Ramazan, c’est-à-dire après un mois de jeûnes et de privations de toute espèce.
Or, la nature reprend violemment tous ses droits après de telles abstinences, de semblables continences, et, sans remonter jusqu’à la fête de l’Ane en France, à cette messe burlesque qui se chantait au xvie siècle dans les cathédrales et aux scènes licencieuses profanant les voûtes sacrées, tout voyageur qui s’est trouvé mêlé à une kermesse en Hollande n’a-t-il pas été étonné du dérèglement de mœurs qui, il y a une vingtaine d’années encore, se produisait en pleine rue ? L’homme, quoi qu’il fasse, tient de la bête ; à l’heure où le manque de compression des passions se fait sentir, ses appétits sensuels font éclater la chaudière. Peut-être pourrait-on expliquer ainsi l’excessive liberté momentanée laissée à Garagueuz par un peuple dont les quelques proverbes, cités plus haut, dénotent un fonds de haute morale.
J’ai lu au sujet de Garagueuz les récits des voyageurs, des hommes politiques et des poètes; autant qu’il m’a été possible, j’ai recueilli certaines observations d’écrivains étrangers; si les uns affichent une pruderie exagérée, les autres montrent plus de tolérance.
De l’ensemble de ces documents, j’ai extrait certaines pages les plus caractéristiques, laissant à chacun son opinion; je n’interviendrai dans le débat pour le résumer qu’avec des considérants discrets, après que le lecteur lui-même aura pris parti.
Alors que la plupart des orientalistes et des voyageurs reculaient à l’idée d’analyser le théâtre de Garagueuz, effarouchés par une virilité à la Gargantua, il était réservé à un humoriste français de saisir le phénomène par les cornes, de le dévoiler, de ne rien cacher, de tout dire et de ne rien dire qui pût blesser nos yeux non plus que nos oreilles ; mais il fallait, avec une extrême souplesse de langage, une grande délicatesse de ton, et, grâce à Gérard de Nerval i, nous possédons un Garagueuz presque complet, plus ingénieux que le grossier Ulenspiegel, et le bouffon par excellence d’une nation à qui, pour ma part, je ne fais pas plus un crime de sa populaire invention priapique, que je ne
1. Voyage en Orient , par Gérard de Nerval. Paris, Charpentier, 1862. 2 vol. in-18.
rends Louis XIY responsable des facéties gaillardes du duc de Roquelaure.
De même que Sterne, avec lequel il n’est pas sans certains rapports, Gérard de Nerval étudia la Turquie comme l’auteur du Voyage sentimental avait étudié la France.
Ne me parlez pas de ces écrivains descriptifs qui, d’un pays, ne voient que les murailles et en donnent des reliefs sans doute soigneusement travaillés, mais moins visibles qu’un croquis de peintre. Pour étudier un peuple, ses mœurs, ses coutumes, il faut s’être mêlé à la vie habituelle, y avoir aimé. La femme d’une nation étrangère en apprend plus que beaucoup de livres. Telle fut la façon de voyager de Sterne, telle celle de Gérard, et encore entra-t-il plus profondément dans la civilisation orientale que l’humoriste anglais n’avait pénétré dans la vie parisienne.
Dans son curieux livre sur la Turquie, Gérard, à l’affût des mœurs et usages populaires, ne pouvait oublier Garagueuz; sur ses actes répréhensibles il a jeté une gaze légère, et, quoique la citation soit développée, il est bon de la donner entièrement, car, à en changer les termes pour l’analyser, on risquerait de remplacer par de lourdes touches ce que le doux Gérard a rendu avec la bonhomie de La Fontaine.
C/est à Stamboul, pendant les fêtes du Ramazan, que l’humoriste vit jouer, sur la place du Séras*
quier, la pièce annoncée au dehors par un transparent portant en grosses lettres :
C ARAGUEU Z