‹ Le muséum d'histoire naturelleChapitre 10 sur 100 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

oubli, ot un décrût de 1834 déclara qu’il reprendrait sa place. Il revint en effet en France en 1837, se maria à l’Age de soixante-quinze ans et cul un fils. Lakanal s’éfeignit en 1844, en disant à (jiudques amis qui rontouraient : « Je vais me présenter devant Dieu, le cœur pur et « les mains nettes. » 11 avait dit quebpies jours auparavant à l’un d’eux : « Je n’ai jamais eu sur les mains une goutte de sang, ni dedans une obole mal aci|uise. »

Le décret (jui organisait le Jardin des Piaules sous le nom de Muséum d'IIistoire naturelle, fut rendu le 10 juin 1793 et publié le 14, fl reproduisait presque intégralement le projet délibéré, en 1790, par l’Assemblée des officiers du Jardin, sur la demande de la Convention. Voici quelles en étaient les dispositions principales : l’égalité des droits, des fonctions, des émoluments entre tous les professeurs ; une administration sim[ile , confiée a l’assemblée générale des officiers ; une surveillance fratenielle ot réciprociue ; récpiilibre maintenu par des efforts communs, le poids du travail également supporté par tous; le droit de vote sur tout ce (jui est relatif à l’enseignement; un président annuel, un trésorier et un secrétaire. Le nombre des chaires était porté à douze ; celui des leçons était augmenté : aux chaires existantes on ajoutait dos cours do cliimie appli(iuée, de culture, de géologie, d’instructions pour les voyageurs et d’iconographie. La zoologie divisée com})rcnait deux chaires, indépendamment de celle d’anatomie des animaux.

Les officiers proposaient les sujets pour les places vacantes, ot nommaient les aides-naturalistes. Clia»iuo année, dans une séance publi(jue, on rendait compte des jtrogrès de la science et de ceux do l’établissement ; on créait une bibliothèque , formée de tous les ouvrages de physique et d’histoire naturelle recueillis dans les bibliotliè(}ues des ordres religieux supprimés ou dans les dépèts publics, et à laquelle on réunissait la collection des vélins jusque-là déposée à la Ribliotbèquo royale.

Tous les professeurs en exercice conservaient leurs chaires. Lacépède ayant envoyé sa démis.sion quelques mois auparavant, M. Geoffroy-Saint-llilaire, présenté par llaüy et par Daubonton, fut chargé du cours de zoologie : quadrupèdes, oiseaux, poissons et reptiles ; et Lamarck ijui, depuis ipiehpies années déjà, avait le titre de botaniste du cabinet et de garde des herbiers, eut la chaire de zoologie qui comprenait les insectes et les vers. Comme ce dernier a[ipartenait à l’administration précédente, nous placerons ici les détails biograplihiues qui le concernent ; ceux qui se ra|iportent à Gooffroy-Saint-Hilaire trouveront naturellement leur place dans l’histoire de la période suivante.

Voici la liste dos cours arrêtés à cette époque et les noms dos [trofesseurs qui y furent attachés :

Minéralogie , MM.

Chimie générale ,

Arts chimiques , liolanique ,

Botanique rurale ,

Culture ,

Zoologie : quadrupèdes , etc..

Zoologie : insectes et vers ,

Anatomie humaine.

Anatomie des animaux,

Géologie et instructions aux voyageurs.

Iconographie ,

D AUBKNTON ;

FoL’ncuoY ;

RnO.NGNI ART ; Dksfüntaixks ;

De Jussieu ;

A. Tiioui.x;

Geoffroy - Saint-Hilaire; Lamarck ;

Portai. ;

F aujas-S aint-Fom) ;

Van Sl’AENDONCK.

Dès l’année 1787, Ruffon avait adjoint au cabinet deux aides pour la préparation des animaux, ainsi ipie M. François Lucas, avec le titre d’huissier. A la réorganisation, Jean Thouin , frère d’André, fut nommé jardinier en chef. On désigna également (luatre aides-

■ f ff Jia i jc/

FlISTOfRE. — 177 I - 1791.

naturalistes : MM. Desmoulins, Dufresne, Valenciennes et Deleuze; enfin, trois peintres d’Histoire naturelle : Maréchal et les deux frères Redouté.

Jean- Raptiste- Pierre -Antoine de Monet , chevalier de Lamarck , né à Barentin, près de Bapaume, en 17-14, était le onzième enfant du seigneur du lieu. On le destina de bonne heure au sacerdoce , et on l’envoya chez les Jésuites d’Amiens ; mais sa vocation n'était pas là. La France, à cette époque, était engagée dans une lutte violente et désastreuse contre la Pmsse et l’Angleterre. L’un des frères de Lamarck avait trouvé une mort honorable, sur la brèche, au siège de Berg-op-Zoom. Deux autres de ses frères servaient encore avec distinction ; presque toute sa famille avait suivi la carrière des armes, et le jeune homme avait à cœur d’imiter de tels exemples. Son père étant mort en 1760; Lamarck quitta aussitôt le petit collet ; il partit, à peine âgé de 17 ans, pour l’armée d’Allemagne, monté sur un mauvais cheval et muni d’une simple recommandation, que madame de Lameth, amie do sa famille, lui remit pour le colonel du régiment de Beaujolais. L’officier, frappé de la mine chétive du jeune homme, l’admit pourtant comme volontaire. C’était en juillet 1761. Le maréchal do Broglie, qui venait de réunir son corps d’armée avec celui du prince de Soubise, devait attaquer le lendemain les alliés, commandés par le prince Ferdinand de Brunswick. Cette bataille de Willinghausen, village situé entre Uam et Lippstadt, fut perdue par les Français. Une compagnie de grenadiers, au premier rang de laquelle Lamarck s’était placé de son propre mouvement , se trouva exposée au feu de l’artillerie ennemie, et, dans le mouvement de la retraite, on l’oublia. Il ne restait plus que quatorze hommes, dont le plus ancien proposa à la petite troupe de se retirer. Lamark s’y opposa avec énergie, et il fallut que le colonel envoyât, par mille détours, une ordonnance pour l’y décider. Ce trait de courage ayant été rapporté au maréchal , le jeune volontaire fut nommé officier. A quehpie temps de là , il reçut le brevet de lieutenant. Un accident l’arrêta dans sa carrière militaire , à laquelle il se vit par la suite forcé de renoncer. Son régiment ayant été envoyé à Monaco, un de ses camarades, en jouant avec lui, le souleva par la tête, ce qui détermina une affection grave des glandes du cou, pour laquelle Lamarck fut obligé de venir se faire traiter à Paris. Ce traitement exigea une année entière ; pendant sa longue maladie , il fut contraint de rester dans la solitude , n’ayant d’autre ressource que de se livrer à la méditation.

Lamarck avait reçu au collège des notions de physique <iu’il n’avait point oubliées. Pendant son séjour à Monaco , il s’était occupé de Botanique , sans autre guide que le Traité des Plantes usuelles de Chomei. A Paris, logé dans une mansarde, il n’avait guère d’autre spectacle devant les yeux que les nuages et le firmament, ce (jui lui inspira également la pensée d’étudier la météorologie. 11 prit dès lors le parti d’apprendre la médecine. Réduit , à cette époque, à une modùiue pension de 400 livres, il était forcé, dans les intervalles de ses éludes, de travailler dans les bureaux d’un banquier. Cependant, de toutes les parties de l’art médical, celle (|ui l’intéressait le [ilus était la Rotani(jue, et c’est à cette science (pPil s’attacha définitivement. Il s'y livra avec une persévérance telle (ju’après dix ans d’un travail assidu, il se présenta tout à coup dans le momie savant, avec un ouvrage aussi remarquable par la nouveauté du plan que par celle de l’exécution.

I‘ rappé de 1 insuffisance des systèmes imaginés pour la détermination des plantes, Lamarck a\ait eu 1 idée d en créer un nouveau qui devait conduire plus facilement et plus sûrement à ce résultat. Il se mit aussitôt à l’œmTe, et c’est dans ce but qu’il écrivit la Flore française, ou\rage qui ne larda pas à avoir un grand retentissement. Sans chercher à augmenter d’une rnanièie notable le nombre des plantes de la France alors connues, il s’était seulement attaché à les feure reconnaître à l’aide d’une méthode aussi commode qu’ingénieuse. Il prenait pour point de départ les conformations les plus générales, et, en procédant toujours par voie diohotomi(iue, il no laissait chaque fois à choisir qu’entre deux caractères opposés, divisant et subdiusant toujours par deux, jusqu’à ce que, n’ayant plus à se décider entre deux caractères bien tianchés, on amvàt infailliblement à la détermination de l’espèce que l’on étudiait. Cette

PHKMlknK PARTI K.

méthode eut un succès rnpido; Ruflon on fut si émerveillé qu’il obtint de faire imprimer la riore française [>ar I imprim('rie rovalo. Dauhenton travailla au discours prélimii\uire, et, dans le cours de l’ouvrage, le bon llaüy vint souvent en aide à la plume encore peu exercée de I auteur, Presfjue au même moment, une place de Rotanique étant devaniue vacante h l’Académie des sciences , Lamarck y fut admis , bien (|ue présenté eu seconde ligne , à l’exclusion du botaniste Descemet, qui mourut sans obtenir justice de ce passe-droit jus(iuo-là sans exemple.

Ruffon lui donna un autre témoignage de l’intérêt qu’il lui portait, en le faisant voyager avec son Tils , mais pourvu d’une commission de botaniste du roi , qui le cbargeait en cette qualité de visiter les Jardins, les cabinets étrangers, et d’établir avec eux des correspondances. 11 parcourut ainsi , pendant deux ans (I78t-1782), la Hollande, l’Allemagne et la Hongrie, (’-ependant, à son retour, il n’obtint aucun emploi, et ce ne fut ([u’après la mort de Ruffon que M. d’Angivilliers créa pour lui la place de botaniste du Cabinet, avec le soin et la garde des herbiers du roi. (i’est pendant les années (jui séparèrent son voyage de son entrée au Jardin que Lamarck publia la partie botaniiiue do V Encyclopédie méthodique ; travail bien plus important (pie sa Flore française , bien qu’il ait Joui dans le monde d’une moindre céU'-brité,

Au moment où le Jardin et le Cabinet du Roi furent reconstitués sous le nom do Muséum d' Histoire naturelle, Lamarck, alors le dernier venu des officiers qui avaient à se partager les cbaiivs nouvellement instituées, fut sur le point de sc trouver exclus. Cependant, Lacépède venait de se démettre de ses fonctions et avait laissé vacante la chaire de zoologie relative aux insectes et aux vers, Lamarck se vit obligé d’en prendre possession. Il avait alors 50 ans et ne connaissait cette matière (pie pour s’être occupé de conchyliologie. Mais son courage ne lui fit pas défaut, et il se trouva bientôt en état, non-seulement do professiïr avec succès cette branche de la science, mais encore d’y acquérir une réputation supérieure à celle qu’il avait obtenue en Rotanique. Malheureusement, à peine eut-il obtenu la chaire de zoologie, que sa vue commença à s’affaiblir, et (pi’il fut obligé de recourir à l’assistance de Latreille, pour observer et étudier les insectes. Cette infirmité ne fit (|ue s’accroître par un travail forcé, et, dans les derniers temps, il finit par devenir tout à fait aveugle.

Lamarck avait beaucoup mt'dité sur les lois générales de la physique et do la chimie, sur les révolutions du globe, sur les phénomènes météorologiipies , sur les lois 'pii [(résident à l’organisme et à la vie. Il crut devoir émettre, sur ces différents sujets, des opinions fondées uni(|uement sur des raisonnen^ents et des hypothèses. Ses théories, souvent en d(*saccord avec les faits, furent Jug(*es avec rigueur; on chercha mi'me à le tourner eu ridicule, et ses amis lui firent comprendre (jue quel([ues-unes de ses publications ne répondaient pas à la consid('*ration que ses autres travaux lui avaient méritée; il se soumit en silence, mais il continua ses observations. Lors(iue l’état de sa vue ne lui permit plus de les poursuivre, et (jue ses infirmités eurent accru ses besoins , ses moyens d’existence se trouvèrent à [)cu près ri’duits aux modiques émoluments de sa chaire d’Histoire naturelle. (( Les amis des science»’, dit Cuvier, attirés par la haute réputation ([ue lui avaient valu ses ouvrages de botani([ue et de zoologie , voyaient ce délaissement avec surprise ; il leur semblait qu’un gouvernement protecteur des sciences aurait dô mettre un peu [dus de soin à s’infornuir de la position d’un homme célèbre. Mais leur estime redoublait à la vue du courage avec le([uel ce vieillard illustre supportait les atteintes de la fortune et celles de la nature. Ils admiraient surtout le dévouement qu’il avait su ins[)irer à ceux de ses enfants qui étaient demeurés près de lui. Sa fille aînée, entièrement consacrée aux devoirs de l’amour filial pendant des années entières, ne l’a pas (pùtté un instant, n’a pas cessé do se prêter à toutes ies éludes (|ui pouvaient suppléer au défaut de sa vue, d’écrire sous sa dictée une partie de ses derniers ouvrages, de l'accompagner, de le soutenir tant qu'il a pu faire encore quelque exercice, et ces sacrifices sont allés au delà de tout ce qu’on pourrait exprimer. Depuis que le père ne quittait plus la chambre , la fille ne ([uiltait plus la maison. A sa première sortie , elle fut incommodée par

inSTOIRK. - 1 77 1-1791.

l’air libre dout elle avait perdu rasage. S’il est rare de porter à ce point la vertu, il no l’est pas moins de l’inspirer à ce degré, et c’est ajouter à l’éloge de liUmarck que de raconter ce qu’ont fait pour lui ses enfants. »

Le meilleur oin rage de Lamarck est sans contredit sou Système des animaux sans twrlèbrcs, en .sept volumes in -H". C’est là qu’il établit ce grand principe de classification qui partage tout le Règne animal en deux grandes classes, fondées sur la présence ou l’absence des vertèbres. C’est en effet la seule cir(;onstance d’organisation qui soit commune à tous les animaux. Ce trait de lumière était d’autant plus remarquable que Lamarck était assez peu exercé aux recherclies d’anatomie prati(juo ; mais il profita liabilement des travaux de ses devanciers et même de ses contemporains, pour en déduire des généralités lieureuses. On lui doit également une Philosophie zooloyiqiie , dans laquelle il établit une physiologie toute nouvelle, appuyée toutefois sur des hypothèses dont il ne put déduire que des conséquences forcées. C’est là qu’il développe cette singulière thèse (ju’un besoin peut donner naissance à un organe, et (pie cette génération spontain'ie est modifiable indéliniment ; proposition qui tombe évidemment devant ce fait que, depuis les temps les plus reculés Jusqu’à nos jours , les formes animales n’ont pas changé.

Lamarck répandit ses vues sur divers sujets de physique et d’iiistoire naturelle dans un grand nombre d’écrits. Les plus importants ont pour titre ; Recherches sur les causes des principaux faits physiques, etc. ; Mémoires de Physique et d’ Histoire naturelle ; Hydrogéologie, ou Recherches sur Vinjluence générale des eaux , etc. ; enfin un Annuaire météorologique dont il parut successivement onze volumes. Ses idées avaient (m général de roriginalité, de la hardiesse, quelquefois même elles portèrent l’empreinte du génie ; mais son intelligence, appli(iu(» à la fois à un trop grand nonibn* d’objets , ses théories fondées tro|) rarement sur des observations exactes l’ont conduit à des excentricités souvent regrettables. Lamarck était certainement un esprit hors ligne; il avait le goût du travail, une activité rare, et toutefois, après une longue vie toute consacrée à l’étude, il lui restera peu de cho.se peut-être d(! son énorme bagage scientifKiue. Cependant, sa Flore française, sa Philosophie zoologique, mais surtout son Système des animaux sans vertèbres, sont de justes titres à une célébrité qui s’attachera longtemps encore à son nom. Lamarck avait été marié quatre fois; il mourut en 1829, à l’Age de 85 ans.

I.e décret (pii organisait le Mus(nnn une fois rendu, les professeurs, dans leur première assemblée générale , nommèrent Daubenton pnisident , Desfontaines secrétaire , et André ïhouin trésorier. On prépara le local destiné à la bibliotlnspie, iM. de Jussieu .s’occupa de r(?cueillir les livres qui devaient la composer, M. Toscan en fut nommé bibliothécaire, Mordant de Launay bibliothécaire adjoint, et, au mois de septimibre 1791, elle fut ouverte solennelhmient au public.

On s’occupa en même tiniips de disposer pour la Ménagerie un local provisoire, ou l’ou réunit les animaux de la Ménagerie de Versailles et (pielques autres que l’on se procura par des acquisitions ou des échanges. L’intendance fut destinée à fournir des logements aux professeurs ; on décida de construire un second étage au-dessus des galeries pour doubler leur étendue. Le règlement intérieur une fois an-été, le représentant Thibaudeau en fil, au comité des sciences; le sujet d’un rapport (jui fut adopté et qui fixa d’une manière définitive l’organisation du Muséum.

(.(•pondant, on avait bien compris, dès le princi|)c , la nécessité de créer une troi.sième chidre de zoologie ; mais , en l’absence de Lacépède , démissionnaire , on crut ne devoir pas en parh'r dans le projet d’organisation, se réservant de faire valoir ultérieurement les droits de 1 eunnenl professeur. (Test en effet ce qui eut lieu : la loi du II décembre 179-1 créa celle Il oisième chaire de zoologie, et on s’empressa de dérfîgner Lacépède pour l’occuper.

L<i même loi ordonna l’acquisition des terrains compris entre la rue Poliveau, la rue de Seine, la ri\ière, le boulevard de l’Ih’ipital et la rue Saint-Victor, afin de compléter le péri-

l' Il K w I f:

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iiK-lro oocuiMi |n)r lo Muséum. I.a cummissinu (l’iustrucliou pul)li<iuo nviiit formé uu plan rMicnro plus vaslo, mais impralieable , ol , ou mai 1791, lo Comité .io salut public l’avait oouvorti (!U loi ; mais cotto lui fut rapportée, à la sollicitation niônu' des professeurs, et on d(!ci(ia que 1 étendue du .lardin serait bornée défimlivoment par les rues de lluffon et de Seine, par la rivière et la rue Saint-Victor, l.,e projet ainsi limité devenait d’une exécution plus facile, et, toutefois, il ne [)ut se réaliser complètement (pie longtemps après.

A la fin de 1791 , l’ampliitliéAtro fut agrandi et terminé jjar l’addition de trois pavillons et du laboratoire de chimie. C’est dans ce local que se fit, en janvier 1795, l’ouverture de l’Éiiolc normale, sous la pré.sidonce do Lakanal et de Si(‘vès, délégués par la Convention, on présence de «piatorze cents é-lèves venus de tous les [»oiuts de la France, des douze professeurs, et par une magniliipio leijon de l’illustre laqilace.

QUATUIÈME PÉIUODE

Le .Musi'um d’bisloire naturelle était fondé, mais son inauguration avait ou lieu sous de tristes auspices. L’activité, le zèle (A le savoir d(‘ scs professeurs ne [louvaieut suffire à tout ce (pie la science et l’enseignement attendaient de cette grande institution. Les troubles de la société, la pénurie des finances, rinlerru|ition de tout commerce avec biS acad(‘mies étrangères, la difficulté des rapports av(?c l’autorité (pii cliangeait de mains cliaipie jour, touti's cos causes entravaient l’exécution d(;s jirojets les mieux comjus et des mesures b's plus utiles. On fit pourtant l’acipiisition de (piel(|ues terrains, on entrefirit des constructions indis[)ensables, on préparait l’organisation de la Vhmagerie et les dévelop[)ements du Cabinet; mais, d’une autre part, on ne pouvait pourvoir aux nécessités les plus urgentes; on maïupiait d’argent pour payer les ouvriers, pour nourrir les animaux, pour acheter des engrais. Ou cultivait des pommes de terre dans les carrés destinés aux plantes rares; les collections s’entassaient dans les magasins; on n’avait ni local, ni armoires pour conserver les objets les plus précieux. Heureusement, le dévouement et le courage des professeurs ne se ralentissaient jioint, et leur désintéressement, bien digne des vrais amis de la science, prévint plus d’une fois la ruine imminente de l’établissement.

Cet état de choses devait se prolonger jusqu’aux dernières années de ce siècle, (pii marchait si difficilement vers sa fin. Cependant, grAce à une administration hm\ entendue, on parvint à exécuter des améliorations d’une nîello importance. Dès rannéc 1795, on acheta, pour les réunir au Muséum, toutes les propriétés particulières ([ui entouraient l’h(3tel de Magny. On y établit les bureaux et on y résin va un local pour le Cabinet d’anatomie. On disposa des logements pour les professeurs dans d’autres bAtiments, autrefois possédés par la communauté des Nouveaux-Convei'tis , et situés lo long de la rue de Seine. Les jardins (pii dépendai(Mit de ces liabitations furent réunis au Labyrinthe. On commença la construction d’une serre tempérée; on acheta (piehpies' pièces des terrains (pie l’on destinait A la Ménagerie et dans lesquels on dessina les premiers parcs pour les animaux ruminants; on entreprit la construction du second étage au-dessus des galerii^s, et un peu plus tard celle d’une nouvelle seire, destinée aux végétaux rapportés par le capitaine llaudin. Ces constructions furent dirigées par l'archilecte Molinos, (jui avait succédé à Verniquet, à qui l’on doit l’érection du grand ArnphithéAtre actuel.

.Cependant, le Muséum recevait de différents [toiuts des objets de la plus grande valeur

mSTOlIîK. — 179 1-

pour SOS oolloclions. En 1795, la eontjnôto do la Hollande lui avait procuré les doux Elépiiaiits et le cabinet d’histoire naturelle du Statliouder, riche surtout en objets de zoologie. L'ne autre colleotioii précieuse lui était parvenue de la Belgique; l’année suivante, M. Desfontaines avait offert au Muséum sa collection d’insectes de Barbarie. L’Académie des sciences lui avait donné une pépite d’or d’un poids considérable ; le gouvernement avait remis au Muséum la collection de pierres précieuses de l’hùtel dos Monnaies. En 1797, on acheta la collection d’oiseaux d’Afrique, de Levaillant, puis celle des oiseaux de la Guyane, de Brocheton; enfin, en 1798, on reçut les nombreuses collections de botanique et de zoologie rapportées d’Amérniuo par le capitaine Baudin et ses savants collaborateurs.

Au commencement de 1796, le capitaine Baudin, récemment de retour d’un voyage do recherches dans l’Inde, avait annoncé au gouvernement (ju’il avait laissé dans l’île de la Trinité une riche collection d’histoire naturelle , et qu’il l’offrirait au Muséum , si ou voulait lui confier un vaisseau pour l’aller chercher. Cette demande, vivement appuyée par les professeurs, fut accordée, à la condition (juo Baudin emmènerait avec lui (piatre naturalistes. On désigna pour l’accompagner Maugé et Levillain, pour la zoologie; Dru, pour la botanique, ainsi (|ue Biedley, jardinier du Muséum.

Il u; U I \

Baudin partit du Havre en seplembre 1796. Son vaisseau ayant fait naufrage aux îles Canalies, le gouvernement espagnol lui donna un autre bAtinient pour continuer son voyage. L’îlo de la Trinité étant alors au pouvoir des Anglais, il sc dirigea sur Saint-Thomas, et de là sur Borto-Bicü. Après deux ans, il appareilla pour revenir en France, et entra à Fécamp avec ses collections au mois de juin 1798. « .lamais, dit Deleuze, on n’avait reçu à la fois un aussi „iand nombic de \egétaux et surtout d’arbres des Antilles : il y avait une centaine de caisses dont pi usieui s iLiifei niaient des individus de six et jusqu’à dix pictls de hauteur; les plantes

PnEMIKHK P A HT I K.

nviiif'iit fté si hion soignées poudanl la traversée, ([u’elles étaient en pleine végétation et ([u’elles réussirent très-bien dans nos serres, »

(( Le résultat du voyage ne se borna point à procurer au Jardin des jilantes vivantes, il enricliit egalement les cabinets : les herbiers furent accrus d’un grand nombre de plantes des Antilles, recueillies et desséchées avec soin par Dru et itiedley, (jui n’avaient pas néïgligé d’indifjuer le lieu où elles avaient été ramassées. Iliedley avait fait de plus une collection de tous les bois de Saint-Thomas et de Porto-llico, et il avait attaché à cha(|ue échantillon un numéro qui renvoyait au rameau fleuri du même arbre conservé dans rii(;rbier, ce ([ui donna au professeur do botaui(pie la facilité de les déterminer. Les deux zoologistes rapportaient aussi des

peaux de (luadrupèdes , <les Oiseaux et des Insectes. La nombreuse collection d’Oiseaux faite par Maugé était surtout très-intéressante, parce (pie la plupart des espèces main|uaient au Muséum et que tons les individus étaient parfaitement conservés. »

Toutes ces nchesses auraient fini par être perdues pour la science, si l’on n'ent pourvu à leur conservation pur des mesures immédiates. En (798, les [)rof(>sseurs se décidèrent à pré-

senter au gouvernement un Mémoire pour lui faire connaître les besoins du Muséum. On y énumérait les objets précieux que l’on avait reçus, mais dont on ne pouvait tirer aucun parti : les collections restaiemt enfouies dans des caisses, oîi elles étaient exposées à être détruites par les insectes ou par d’autres causes ; les animaux vivants étaient logés provisoirement dans des écuries, où le défaut d’air, le froid et une mauvaise alimentation allaient les laisser périr : un moment, la détresse fut telle «jue l’on dut autoriser le surveillant de la Ménagerie à faire tuer les animaux les moins précieux pour servir la nourriture des autres.

(I était |ires(pie impossible au gouvernement de satisfaire à ces demandes, dans l’état oîi la guerre et les dissensions intérieures avaient réduit la France. On pourvut toutefois aux besoins les plus urgents; mais les événements qui furent la consé(|uence du 18 brumaire (9 novembre 1799) changèrent la fai;e des choses, et dès lors un nouvel avenir s’ouvrit à la prospérité du Muséum. L(^ gouvernement consulaire comprit toute l’importance de l’institution et résolut aussitôt de lui dontier tous les développements qu’elle méritait. On reprit les travaux interrompus, on continua les aciiuisitions de terrain, on mit en ordre les collections. On fit acheter à Londres plusieurs animaux importants pour la Ménagerie : deux Tigres, deux Lynx, un Mandrill, un Léopard, une Panthère, une Hyène, divers Oiseaux étrangers. Sir Joseph Banks, avec sa générosité accoutinnée, saisit cette occasion pour offrir au Aluséum (juelques plantes intéressantes qui inainpiaient aux serres. \ la même épocpie, la collection anatomique s’enrichit des dépouilles do plusieurs animaux rares; M. Latreille, aide naturaliste d’un mérite éprouvé, disposa la collection d’insectes avec nn soin et une intelligence qui annonçaient un entomologiste des plus distingués; sous les mains de M. Alexandre Brongniart, les cadres du Cabinet de Minéralogie s’étendirent, se complétèrent; enfin, on commença à former, avec les échantillons accumulés dans les magasins, des collections classi(iues destinées à enrichir les Écoles centrales des départements.

Cependant, une circonstance grave menaça tout à coup d’interrompre le cours de cette prospérité naissante. On eut un moment la pensée de confier l’administration du Muséum à nn intendant, directeur général, nommé par le ministre, et de réduire les fonctions des professeurs à leur enseignement, ainsi qu’à la conservation dos collections qui s’y rapportent. Les professeurs s’émurent de ce projet , non dans leur intérêt personnel , mais dans celui des sciences et de l’institution. Ils s’empressèrent de faire de vives représentations à ce sujet; ils firent valoir les rapides développements du Jardin sous l’administration des premiers intendants , qui tous avaient été professeurs , les notables succès (pie l’établissement avait déjà obtenus, grâce au nouveau ivgime administratif, le danger do voir (juchpie jour cette administration passer dans les mains ,d’un homme étranger aux sciences , et (pii poiiiTait , à leurs progrès réels, préférer l’éclat d’une institution brillante sous d’autres rapports; ils ajoutaient (pie l’état do subordination oii sn trouveraient les professeurs ris(pierait de paralyser leur zèle.

inSTOlHK. —

rendrait leur responsabilité illusoire, ciiliii que ceux d’eutre eux qui étaient pourvus de places éminentes dans l’État no pourraient recevoir des ordres d’un chef moins élevé liiérarcliiquement et se verraient contraints de se démettre de leims fonctions. Ces motifs ne furent pas accueillis; le ministre persista et nomma M. de Jussieu directeur. Celui-ci, loin d’accepter, protesta avec plus d'énergie, et Cliaptal , devenu ministre de l’intérieur, se hâta de faire droit à des réclamations (jui lui parurent parfaitement fondées,

Sous rim[)ulsion de ce ministre, à qui le Muséum doit des souvenirs pleins de reconnaissance, l’institution ne tanla pas en effet à reprendre une vie nouvelle. Chaptal était médecin, chimiste très-distingué, jirofesseur éminent. Il avait été dans l’École de .Montpellier, comme ^’ourcroy dans la chaire du Jardin des l'Iantes, l’éloquent propagateur d’une science encore toute nouvelle. Il com[»renait mieux que personne la portée des sciences naturelles et toutes les ressources que leurs applications promettaient à l'industrie. Élevé au premier emploi de l’administration |)uhliipie , sa |)remière pensée avait été de ramener les esprits dans les voies de l’ordre , à l’aide d(î l’étude , et de fonder la prospérité de la nation sur l(!s développements do l’intelligence : il ne pouvait donc manquer de couvrir le Muséum de sa haute protection.

L’enceinte totale du Jardin ([ui , dans les premières années de l’administration de liuffon, u’était <pie de vingt et un arpents, avait été plus que doublée en 1783. li’École botanique, déjà fort étendue par les soins de Jussieu, fut augmentée d’un tiers par ceux de Dosfontaincs, et replantée intégralement. La galeri(j supérieure du Cabinet et son ameublement furent termiu(!S. On arrêta le plan do la .Ménagerie et des parcs; on construisit de nouvelles salles pour un laboratoire de zoologie et [)our les préparations anatomiques. Dès l’année 1802, le .Muséum se trouva complètement oi’ganisé; toutes les parties de l’établissement recevaient la même impulsion; l’ordre, l’activité régnaient sur tous les points, et l’enseignement, confié aux mains des plus habiles [)rofesseurs , attirait de nombreux élèves autour de ce large foyer de lumières et de savoir.

La seule iiartie dos collections <iui laissât encore à désirer était celle do la minéralogie, «jui.

PJIKMIKIIK J‘Ain'IK.

créée par Daubcutoii avec clos soins tout particuliers et une assiduité de cimiuanto uns présentait uéannioins beaucoup de lacunes. Une collection très-ricbc et très-étendue, ayant été apportée en Franco par un Allemand, M. Weiss, les professeurs s’empressèrent d’appeler sur ce sujet l’attention de Cbaptal, (lui, après avoir pris l’avis du Conseil des mines, trouva le moyen, à 1 aide d échanges et do quehjues sacrifices, de l’accpiérir pour le .Muséum. En 1802, ,M. Ceoffroy-Saint-Hilaire fit don à rétablissement des objets do toute nature (pi’il avait recueillis en Egypte pendant un séjour de (|uatre années. Cotte collection, du plu.s liant intérêt au point do vue de l’iiistoiro naturelle, comme sous les rafiports bistoriiiue et archéologique, contenait entre autres plusieurs des animaux sacrés conservés dans les tombeaux de Thôbcs et do Memphis , ainsi (lu’une foule d’autres pièces qui devaient jeter une vive lumière sur diverses questions importantes do philosophie naturelle.

Vers la même époque , l’empereur Napoléon donna au Muséum la collection des Poissons fossiles, achetée au comte de Cazola, une autre collection du même gcive, offerte par la ville de Vérone, et celle dos roches de Corse, recueillie par M. de Barrai.

Les travaux du laboratoire de zoologie avaient pris une immense activité. On s’en étonnera peu tpiand on saura que ces travaux étaient dirigés par des zoologistes de premier ordre, remplis de zèle et de talents, ((ui s’étaient imposé la mission de créer de leurs propres mains la galerie d’anatomie comparée, et qui donnaient l’exemple du travail aux élèves et aux dessinateurs ijui les secondaient : entreprise qui devait faire autant d’honneur à leur courage, (lu’elle rendait de services à la science , car alors ces travaux difficiles n’étaient pas exempts de danger. En 1803 et 1804, Cuvier acheva avec le plus grand succès, sur trois individus morts successivement au Muséum, l’anatomie de l’Éléphant, jusque-là fort peu connue et aujourd’hui aussi complète que celle du Cheval.

En 1804, le Muséum s’enrichit à la fois d’une collection considérable de zoologie et de botanhjue, la plus importante <pii lui fût jamais parvenue. Au comnamcement de l’année 1800, l’Institut avait proposé au premier consul d’caivoyer deux vaisseaux aux terres australes pour y faire des découvertes relatives à la géographie et aux sciences physiques et naturelles. Le premier consul adopta cette idée , et , .sur la présentation de l’Institut et du Muséum d’IIistoire naturelle, il nomma, pour faire partie de l’exfjédition, vingt-trois hommes instruits, qui furent chargés de s’occuper uniquement de ce <]ui est relatif au progrès des sciences. Les deux vaisseaux le Géographe et le Aaluraliste, commandés, le premier par le capitaine; Baudin, le second par le capitaine Ilamelin, partirent du Havre le 19 octobre 1800; ils relâchèrent à l’île de France, où restèrent la plupart de ceux qui s’étaient embarqués pour des recherches scientifiques.

Après avoir quitté l’île de France , les deux vaisseaux allèrent reconnaître la côte occidentale de la Nouvelle-IIollaudo, et ils .se rendirent à Timor, ou ils passèrent six semaines. De là, ils retournèrent visiter la même côte , ils firent le tour de la terre de Diemen , et remontent au Nord, ils allèrent au port Jackson, où ils firent un séjour de cinq mois. Ils reprirent ensuite la roule do Timor, en passant par le détroit ele Bass. De Timor, ils revinrent en Franco, et ils entrèrent dans le port de Lorient le 25 mars 1804.

Des cinq zoologistes qui avaient été nommés pour cette expédition, deux s’étaient arrêtés à nie do France. Los deux autres, Maugé et Levillain, étaient morts pendant le voyage. Pérou, resté seul, se lia de la plus intime amitié avec M. Le.sueur, peintre d’histoire naturelle et très -bon observateur; ces deux hommes infatigables vinrent à bout de recueillir, de conserver et de décrire une infinité d’objets. On passa quinze jours à débarquer la collection au port de Lorient, et elle fut aussitôt envoyée au Muséum. Pour en donner une idée, nous ne saurions mieux faire que de transcrire ici (luelques phrases du rapport fait à l’Institut par

,M. Cuvier.

« Chatjuo jour dévoile mieux , dit-il , l’importance et l’élenduc do cette collection de zoologie. Plus de cent mille échantillons d’anjjnaux grands et i)Ctils, cl appartenant à toutes

lllSTOinK. — 1 794 - I 8t5.

los classes, la composent. Elle a déjà fourni plusieurs genres importants; et le nombre des espèces nouvelles, d’après le rapport des professeurs du Muséum, s’élève à plus de deux mille cinq cents. »

« Tout ce qu’il était possible de conserver, ils l’ont rapporté, soit dans l’alcool, soit empaillé avec soin , soit desséché. Lorsqu’ils ont pu préparer des squelettes , ils ne l’ont pas négligé, et celui du crocodile des Moluques prouve jusqu’ou leur zèle s’est étendu à cet égard. »

« Le même voyage, ajoute Deleuze, procura au Muséum plusieurs animaux vivants, du nombre desquels étaient le Zèbre et le Gnou, que M. Jansen, gouverneur du Cap, envoyait à l’impératrice Joséphine, et qu’elle donna au Muséum. La collection de Botanique n’était pas moins importante que celle de zoologie. La végétation de la Nouvelle-Hollande ne ressemble point à celle des autres parties du globe. Quelques plantes étaient déjà connues par les Anglais et par le voyage de M. de Labillardière , mais elles étaient en petit nombre auprès de celles qui furent apportées en 1804. Il y avait plusieurs caisses d’arbrisseaux vivants (jui se multiplièrent facilement, un très-gran<l nombre de graines (jui germèrent, des herbiers très-bien conservés, dans lesquels les trois quarts au moins des plantes étaient nomelles , et dont plusieurs même ne sont pas encore connues , malgré les savantes recherches de M. Bobert Brown, Quelques-unes ont été publiées dans les Annales du Muséum. Ce qu’il faut surtout remarquer, c’est que les plantes de la Nouvelle-Hollande, depuis le port Jackson jusqu’au détroit d'Entrecasteaux , ne sont point de terre chaude comme celles des Tropiques; toutes peuvent passer l’hiver en pleine terre dans les départements méridionaux de la France, et un grand nombre ne 'craindraient pas lt;s hivers à Paris. Aussi depuis que le Muséum a reçu cet envoi, a-t-on vu s’introduire dans les jardins les Mélrosidéros , les Mélaleuca , les Leptos- {)ormum, (pii, par la beauté de leurs tleurs, ont d’abord excité l’admiration. Les magnifl(|ues Eucalyptus qui, dans leur pays natal, s’élèvent à 1.50 pieds, et dont le tronc acquiert 7 à 8 pieds de diamî'tre , commencèrent à se mullii)lier. On les conserve encore dans l’Orangerie à cause do l’époque à laquelle ils fleurissent. Mais en les élevant de graine , on parviendra à changer leurs habitudes, et ils seront cultivés dans nos parcs. C’est du Muséum que de beaux individus de tous ces arbres de la famille des Myrtes se sont répandus chez les pépiniéristes, et de là dans toute la France. »

I.es herbiers, autrefois réunis assez confusément dans des pièces dépendantes ('u logement du professeur de Botanique, avaient été transportés dans une salle des maisons nouvelhmient acquises, et d’abord conflés aux soins de Lamarck; mais celui-ci, faute de local, n’était point parvenu à les mettre en ordre, et, devenu profes.seur de zoologie, le temps lui avait mamjué pour y donner ses soins, Desfontaines s’y consacra avec zèle, et réussit à classer toutes ces richesses. Cette partie des collections devait bientiM s’enrichir du inagnificiue herhier dos plantes équinoxiales de l’Amériiiue, recueillies par MM, de Humboldt, Bonpland et Kunth. Cet herbier contenait 4,(500 espèces, dont plus de 3,000 étaient inconnues jusque-là, et renfermait tous les échantillons d’après lesquels avaient été gravées les figures ipii accompagnent leur grand ouvrage sur l’histoire dos plantes équinoxiales. En 1809, le ministre acheta la collection des bois de rAinéri<|ue septentrionale, recueillie par Michaux le fils, ainsi que l’herbier du même (lays, et (lui est le type do l’ouvrage d’André Michaux père, mort à Madagascar, en 1802. ün y joignit les beaux herbiers de M. Martin, directeur des pépinières de Cayenne.

La collection de minéralogie s’était accrue de la série des roches de Corse de M. Rampasse, (jui complétait celle de M. de Barrai. On y avait réuni les nombreux échantillons de ce Règne qu en 1808, M. Geoffroy-Saint-llilaii'e avait rapportés de Lisbonne, ainsi que les minéraux envoyés d Italie et d’Allemagne par M. Marcel de Serres. Ces dernières acquisitions avaient trouvé place dans los salles récemment ouvertes, dans le [u’olongcraent des galeries du cabinet, et dans les constructions dont on les avait surmontées au second étage.

pnKMii'<;nK i>\rtik.

Miiis la parlio des collpctions (|ui avait actpiis h* plus cli* (l(‘V(‘l()ppf‘inoiUs ('•tait colle qui st* rapporte a la zoolo;^i(>. l’t'u <l(> teiiqis apres la réor^^aiiisatioii du \hiséutii, on avait présenté le plan d’nne vaste Menaf'erio, (ians laquelle les aninmnx de tontes les classes et de tous les climats auraient été places dans des conditions (“u ra[)fiort avec leurs besoins et leurs habitudes; mais ce projet, dans lequel on avait en peu d’égard aux moyens d’exécution, fut abandonne. Kn 1S02, rarcliiteclo Molinos ayant [)résenté le |)lan d’une vaste rotonde destinée a renfermer les animaux féroces , on commença à mettre, ce projet à exécution ; mais on ne tarda pas à reconnaîire ses inconvénients et l(*s travaux furent sus[)endus. On b's reprit en (SI ( , toutefois après avoir modifié' la distribution int<'rieure, d(? manière à pouvoir y lo^er les prends herbivores, comme les ^:iépb;mts , les Chameaux et les Cirafes. Cette habitation, d(‘slinee à être chauffée pendant l’iiiver, bien qu’elle ne renq)lisse pas <‘,omplétement toub's les condilions désirables, ne laisse pas d’être très-utile ('t de faire un effet assez pittoresque au milieu des parcs dont elle (>st entourée.

La .Menaperie s’etait augmentée de vingt-quatre animaux env’oyés par le roi de Hollande, et de plusieurs autres offerts par des voyapc'urs ou des uégociauts étrangers. On étendait chaque année l’espace destiné aux animaux vivants. Les Cerfs, les Daims, les Axis, les Jiouquetins, le Zèbre, les kanguroos, respiraient eu liberté, erraient dans des parcs charmants et logeaient dans des abris construits avec goiU et élégance. Les Oiseaux atpiatifjues avaient des bassins ou des mares appropriés à leurs instincts; les l*aons , les Autruches, les Casoars avaient leurs enclos réservés; les Faisans et les Oiseaux d(? bas.se cour des cages commodes et de larges espaces ; il ne manquait plus qu’un logement convenable pour les Singes et une volière : l’avenir devait y })ourvoir.

Les galeries d’anatomie comparée furent ouvertes au public en 18()fi. La plus grande parties des pièces qui la composaient étaient l’ouvrage do Cuvi(g. Ces galeries n’offraient plus .seub'inent une aride collection do scpielettes, mais une .série complète de parties et d’organes, appartenant à toutes les classes du Règne animal, et préftarés avec le plus grand soin, de manière à servir à l’étude et à ,1a comparaison. Ce travail, auquel le jeune professeur s’était livré avec une ardeur et une persévérance extraordinaires , avait été pour lui l’occasion d’une découverte (jui , fondée sur des études anatomiques , devait fournir dos éléments de la plus haute importance aux progrès de la géologie, et ouvrir à l’élude dos révolutions du globe une carrière aussi immense qu’imprévue.

On avait beaucou[) fait pour la zoologie, en créant une Ménagerie déjà très-nombreuse, en consacrant un vaste laboratoire aux préparations anatomi<iues , en rassemblant les matériaux d’une galerie d’anatomie comparée. Mais ce qui d(;vait surtout imprimer une marche nouvelle à cette branche de la science; c’était l’organisation de son enseignement. Cet enseignement était alors réparti entre plusieurs cours : celui de Ceoffroy-Saint-llilaire, (pii s’afqjlâpiait à tout l’ensemble de la science, celui d’anatomie comparée, dans lequel Cuvier avait remplacé .Merlrud, mais en lui donnant une pliysionomie toute nouvelle; le cours de Lacé[)ède, n*latif aux Re[)tiles et aux Poissons; et celui de Lamarck, qui comprenait les Vers et les Insectes, lin peu {)lus tani, Ceoffroy-Saint-llilaire, chargé à la fois de son cours, de la correspondance et du soin des colleclions , demanda qu’on lui adjoignît un naturaliste [Miur la surveillance et le mouvement de la .Ménageri('. On désigna pour cet emploi M. Frédéric Cuvier, frère du professeur, déjà connu dans la science par de bons travaux de zoologie. Anus verrons bientôt tout ce (pi’un pareil concours d’bomiiKîs <le tabnits et de génie devait répandre de nouvelles lumières sur cette branche importante des sciences naturelles; mais il faut reprendre à sa source l’bistoire des événements scientilàpies de cette période et celle des savants (jui la remplissent d’une manière si brillante par leurs actes et par leurs découvertes.

Étienne Ceoffroy-Saint-llilaire, le créati'ur de l’anatomie |)lnlosopliiqne en France, naquit à Étampes en 1772. Sa famille, originaire de Troyes, avait déjà, dans le siècle précédc'nt, fourni trois membres à l’Académie des sciences, et l’im d’eux avait été professeur au Jardin

IMSTOIHK.

I or.

tin Uni (I). Son aitpartonail an barman, ot le jonno Élionno snniblait nalnrnllcinnnt. liné à la môme carrière. Son éducation tle famille fut non-seulement tJirigée par son père, mais surtout par son aïeule maternelle, femme d’nn vrai mérite, qui déposa dans son cœur le germe des vertus et le goîït du travail. Sa constitution était délicate; il avait montré de l’aptitude et de l’intelligence dans ses classes, et on eut d’al)ord la pensée de le destiner à l’Église. Son père, cliargé de famille, avait dans le clergé tpielques amis puis.sants, dont la protection pouvait lui faciliter les abords de la carrière ecclésiastûpie. Il obtint en effet une bour.se an collège de Navarre, puis un mince canonicat à Élampes, mais avec la perspective d’nn bénéfice assez avantageux dans le même diocèse. Cependant le jeune homme , avant môme de quitter le collège, se sentait entraîné par une antre vocation. A Navarre, il avait suivi avec le plus vif intérêt les cours de physique de llrisson, et, en 1790, au moment de terminer ses études, il supplia son père de lui permettre de suivre les cours du collège de Finance et du .lardin des Plantes. Son père y consentit, à la condition (lu’il entrerait comme pensionnaire en chambre au collège du Cardinal-fjcmoine , et qu’il suivrait en môme temps les cours de l’École de droit. Ceoffroy-Saint-lIilaire se résigna; avant la lin de l’année, il était déjà hachelier, mais l’étude de la jurisprudence ne répondant point à ses goûts, il obtint la permission de (juitter la carrière du droit pour celle de la médecine. C’était lui ouvrir la seule voie qui convînt réellement à ses dispositions, celle des sciences naturelles, à hnpielle il ne tarda pas à se livrer exclusivement.

Ceoffroy-Saint-llilaire trouva au Cardinal-Lemoine l’abbé lîaüy, régent émérite de seconilo, |)hy.sici(Mi et minéralogiste célèbre, déjà membre de l’Académie depuis sept ans. Bien iju’au réfectoire ils ne dussent pas .s’asseoir à la môme table, il y avait (mtre eux plusieurs motifs de rapprochement et le jeune homme s’enhardit à Pahorder. llahy avait fait ses étuiles à Navaire et était élève de Brisson; leurs goûts et leurs souvenirs les portaient naturellement l'un vers l’autre. Ceoffroy-Saint-llilaire, (|uoique hien jeune encore, fut admis en tiers dans l’intimité qui existait entre Haüy et le vénérable Lhomond. On juge combien le jeune homme profitait à leurs conversations savantes, car Lhomond était botaniste et llaüy s’était occupé aussi de zoologie; mais la minéralogie, la physique et la chimie étaient les .sujets les plus habituels de leurs entretiens. Ccoffroy s’affermissait de plus en plus dans la résolution de se livrer à l’étude de ces sciences; il était un des auditeurs les plus assidus des cours de Fourcrny et de l)aubenton. l’résenté à ce dernier par llahy, Daubenton le prit en amitié, le lit travailler près de lui et lui confia la détermination de quehiues échantillons de la collection de minéralogie.

A ce moment, l’horizon politique se rembrunissait de jour en jour. On était en 1792, et le clergé était alors particulièrement en butte, à l’animosité de la faction démagogi(}ue. Haüy, qui .se trouvait au nombre des prêtres qui avaient refusé le serment , venait d’être arrêté avec d’autres ecclésiastiques du Cardinal-Lemoine (>t de Navarre, et incarcéré avec eux dans l’église de Saint-Firmin , convertie en prison (2).

Ceoffroy-Saint-Hilaire, effrayé du danger auquel est exposé son jnaître et son ami, court (diez Daubenton, chez les membres de l’Académie, chez les hommes influents, et grâce à ses démarches, il obtient l’ordre d’élargissement du bon professeur. 11 le lui apporte le 14 août, à dix heures du soir, mais l’illustre physicien ne peut se décider à (piitter encore ses amis; il veut pa.s.ser la nuit auprès d’eux, et le lendemain , jour de fête, il veut, dans la i)rison même, remercier Dieu de sa délivrance. Enfin, le 15, ce n’est qu’à force de sollicitations <pie (•eoffroy-Saint-llilairo parvient à l’entraîner et à le sauver, car on était à la veille des événements lie se[)lemhre. Mais (hioffroy n’avait pas terminé sa tâche; d’autres professeurs de

■.,1) Voyez imges m et -iü.

{'ij Les liahilalioii.s ont aussi leurs (lestinée.s : .Saiiil-Firniin fut li'alionl iiu eollége; eu l(»2l, il devint le couvent de la .Mission; plus lard, on le convertit en séminaire; il servit de prison pendant lu terreur, puis on y établit I iiKtitut'un des Jeunes Aveii'/les; aujourd'litii c'est une caserne.

pnKMif-:nE PAirriK.

Navarre cl du (’ardinal-Lonioiiuï ctaicul rosies sous les vorroux. Il eutropreiul de nouvelles démarches, niais on vain; cependant les circonstances devieniK'nl de jtlus en plus graves : des menaces sinistnis lancées contre les prisonniers le décident; il ne prend plus conseil f|ue de son courage et de son dévouement (I).

« l u plan d’évasion s’était présenté à son esprit; il fait aussitôt ses préparatifs. A la faveur des relations qui naissent du voisinage , il avait déjà réussi à gagner l’un des employés de Saint-Firmin, Le l' '' .septembre' , par rontremi.se do son barbier, il parvient à se procurer la carte et les insignes d’un commissaire des [trisons, Hetiré dans .sa chambre, dont la fenêtre avait jour sur Saint-Firmin, il attend, plein d’anxiété, le moment favorable. Le 2 septembre, à deux heures, au moment où le tocsin sonne, oîi le désordre est partout, il revêt ses faux insignes, il se présente à la prison, il y pénètre, et bientôt S(!S maîtres connaissent les moyens d’éva.sion qu’il a préparés. « Tout est prévu, leur dit-il, et vous n’avez <|u’à me suivre. » Tout avait été prévu en effet , tout , sinon le dévouement sublime de ces vénérables prêtres. « Non, répond l’un d’eux, l’abbé de kérauran, proviseur de Navarre, non, nous ne (piitterons pas nos frères; notre délivrance rendrait leur perte plus certaine! »

« Les supplications do (ieoffroy-Saint-Flilaire ne [)urent vaincre leur résolution, il sortit, plein de regrets , suivi d’un .setil ecclésiastique, qu’il no connaissait pas. »

« Dans la même journée, le massacre, (pii , vers trois heures, avait commencé aux Carmes et à r.Vbbaye, devint général. De sa fenêtre, Geoffroy-Saint-lIilaire vit frapper plusieurs victimes; il vit, et cet horrible spectacle lui est toujours resté présent, il vil préci|)iter d’un second étage un vieillard qui n’avait pas répondu à l’appel , soit tpCil eût voulu .se caclier, soit [)Out-êtro (pi’il fût sourd.

(( Et pourtant , il restait à sa fenêtre , ne pouvant détadier son esprit de la pensée d’être utile aux ecclésiasti(pies de Navarre et du Cardinal-Lemoine, et toujours prêt à saisir les cliances favorables qui pourraient naître des circonslances. Il attendit on vain toute la soirée; mais, dès (jne la nuit fut venue, il se rendit avec une échelle à Saint-Firmin, à un angle do mur (pi’il avait le matin même, afin de tout prévoir, indiqué à l’abbé de Kérauran et à* ses compagnons. Il passa jilus de huit heures sur le mur, sans «pie personne se montrât. Pîntin, un prêtre parut, et fut bientôt hors de la fatale enceinte; plusieurs autres lui succédèrent; l’un d’eux, en franchissant le mur avec trop de firécipitation, fit une cliute et .se bles.sa le pied. (leoffroy-Saint-llilaire le prit dans ses bras, et le porta dans un chantier voisin. Puis, il courut de nouveau au poste (jue son dévouement lui avait assigné , et d’autres ecclésiasti<iues s’écliap{)èrent encore. Douze victimes avaient été ainsi arraclnîes à la mort, lorsqu’un coup de fusil fut tiré du jardin sur (!eoffrny-Saint-llilaire et atteignit ses vêtements. Il était alors sur le haut du mur, et, tout entier à ses généreuses préoccupations, il ne s’apercevait pas ijuc

le soleil était levé.

<{ Il lui fallut donc descendre et rentrer cliez lui, à la fois heureux et désespéré. 11 venait de sauver douze vénérables prêtres; mais il ne devait plus revoir ses chers maîtn?s de Navarre : au pieux rendez-vous convenu entre le libérateur et les victimes, le libérateur seul s’était rendu ! »

Épuisé par de telles émotions, Cenffroy-Saint-llilairc se retira dans sa famille et y tomba malade, l. ne fièvre nerveuse mit quehpie temps ses jours en danger , mais sa jeunes.se triompha, et, au commencement de l’hiver de 1792, il vint à Paris pour reprendre ses travaux. On comprend avec quelle effusion il fut reçu par llaüy, par Lhomond, et même par Daubenton à (pii llaüy l’avait .signalé et recommandé comme son sauveur. .lamais recommandation ne fut mieux accueillie : Daubenton, rpii déjà l’avait apprécié, sembla l’adopt(îr

(1) Nous devons ces détails, ainsi (juc les priiieipaiix traits de cette biographie, an bel ouvrage publié par M. Is'dore Geoffroy-Saint-Ililuire, .sur la vie, les travaux et la doctrine scientifique de son illustre père. Nous ne pouvions les puiser à une source oins exacte et surtout plus respectable.

IIISTÜIHK. —

commo un 111s, el il saisit avoo oinpressemeut la premiùrc occasion (jui s’offrit de lui ouvrir les i)orles du Jardin des Plantes.

Nous ne résistons point au désir de reproduire ici un fragment d’une lettre écrite à (ieoffroy- Saint-Ililaire, à l’occasion de sa maladie, par l’excellent Ilaüy ; « Le rétahlissement do votre santé, lui disait-il, exigo que vous écartiez toute occupation sérieuse. Laissez-là les problèmes sur les cristaux et tous ces rhomboïdes et dodécaèdres , hérissés d’angles et de formules algébritjues ; attachez-vous aux plantes qui se présentent sous un air bien plus gracieux, et parlent un langage plus intelligible. Ün cours de Botanuiue est deriiygiène toute pure; on n’a pas besoin do prendre les [)lantes en décoction; il suffit d’aller les cueillir pour les trouver salutaires. Nous reprendrons l’étude des Minéraux, lorsqu’elle sera plus de saison. Je suis toujours fort tranquille ici ; J’ai assisté ces jours derniers à la revue de notre bataillon, mais sans pique ni fusil ; j’ai seulement répondu à l’appel, après (pioi l’on m’a permis d.e me retirer; cette démarche m’a procuré beaucoup d’accueil do la part des piànci[)aux membres do la section; tous les absents ont été notés; j’ai cru devoir éviter cette petite disgrâce, et je me conformerai toujours au principe, que tout ce qu’on peut faire, on le doit. »

Lacé()ède s’était vu obligé, par divers motifs, de se retirer à la campagne et de résigner scs fonctions de démonstrateur au (iabinet d’histoire naturelle. Daubenton proposa à Bernardin de Saint-Pierre de nommer Geoffroy-Saint-llilaire à la place devenue vacante. La proposition fut agréée ; mais , au’môme instant, l’établissement lui-même était menacé dans son existence. On a vu ailleurs comment le coup fut détourné par le dévouement de Lakanal. La nouvelle organisation éleva tout à coup le sous-démonstrateur du Cabinet au rang de professeur titulaire au Muséum. Ce ne fut pas néanmoins sans quelque opposition : Fourcroy, alors membre intlueut du comité d’instruction publique, blâma avec violence la nomination d’un professeur encore inconnu et à peine âgé de 21 ans. La fermeté de Daubenton, secondée par les instances de Ilaüy et par l’autorité de Lakanal, maintint Geoffroy-Saint-IIilaire dans la possession de l’emploi, l.’ne autre difficulté vint de Geoffroy lui-même tpii, en effet , se trouvait bien jeune, et peut-être un peu déplacé pour une chaire de zoologie, .science que jusque-là il avait peu étudiée; mais Daubenton s’opposa énergiiiuemeut au refus que lui dictait sa modestie ; « J’ai sur vous l’autorité d’un père, lui dit-il, et je prends sur moi la responsabilité do l’événement.» Geoffroy-Saint-llilaire cétia ; toutefois, un autre scrupule s’éleva dans son esprit : la chaire appartenait de droit à Lacépède , que des causes indépendantes de sa volonté avaient éloigné de Paris. Il écrivit donc à Lacépède pour lui offrir cette chaire ; Lacépède refusa avec délicatesse, et dans des termes tels que le jeune professeur dut se résigner à prendre place au milieu (le ses maîtres.

Tout était à créer dans renseignement (jui lui était destiné. La collection zoologique, commencée sousBuffon, ne s’était développée qu’avec lenteur. Les squelettes de Daubenton avaient été longtemps relégués dans les combles du Cabinet, « où, selon une expression do Cuvier, ils gisaient entassés comme des fagots. » Les salles d’anatomie comparée étaient surtout fort incomplètes. Geoffroy-Saint-llilaire n’avait aucun antécédent pour le cours qu’il allait entreprendre : ni leçons , ni méthode , ni matériaux , ni auditoire ; il n’avait pas à suivre , mais à donner l’exemple. Lamarck se trouvait dans la même situation. Des deux cours de zoologie, l’un était confié à un botaniste, et l’autre à un minéralogiste de 21 ans.

Geoffroy-Saint-llilaire commença néanmoins, dès son entrée en fonctions, à former les collections qui devaient servir de base à son enseignement ; il enrichit surtout de ses propres travaux la colhiclion des Mammifères et des Oiseaux. Son cours fut ouvert au mois de mai 1791, et, dès la fin de la même année, il publiait son premier travail zoologique, sur VAye-Ayo. Mais déjà il avait rendu à la science un éminent service, en créant presque inopinément la Ménagerie. On a vu que la première ])onsée de cet établissement, iiuc Buffon avait appelé de ses ^œux, sans o.ser en faire la proposition formelle, avait été énoncée, avec l’autorité de la raison et de l’éloquence, pur Bernardin de Saint-Pierre. Après le 10 août, la Ménagerie de

PHKMIKIIK PAHTli:.

Ncrsailk's avant élâ «l(îvasli;o ,

il avait réclamt!' le ]totit nombre (l’animaux (|ui avaient écliap[>é

an massacre, an nom du Jardin des Plantes, mais on n’avait pu donner suite à celte demande pour divers motifs. Les professeurs, dans leur projet de règlement, insistèrent à leur tour sur le même sujet, du moins coinnn! une vue d’avenir; une circonstance fortuite, et dont il sera parlé plus au long lors de la description du .Muséum dans la seconde partie de col ouvrage, saisie avec habileté par (!eoffrov-Sainl-Milaire, amena subitement la réalisation de l’Institution de la .Ménagerie.

Le décret qui fut rendu à ce sujet, sur la proposition de Lakanal, [)rotecleur ardent et dévoué lie l’établissement, porte la même date que celui qui rétablissait au .Muséum la chaire d’histoire des Reptiles et des l’oissons en faveur de Lacépède : 1 1 décembre 1794.

Cette même année est aussi celle des premières relations de (leoffroy-Saint-Hilaire avec Cuvier « qui devait être, tour à tour, le plus cher de ses amis, le plus illustre de ses collègues au Muséum, et le plus puissant de .ses adversaires scientiti(;ues. L’agronome Tessier, ancien membre do l’Académie des sciences et ami de la famille Ceoffroy, .s’était retiré en A’ormandie |)Our fuir la persécution, et exerçait à l’hêpilal de Fécamp les fonctions de médecin en chef, fl y fit la connaissance il’un jeune homme, habitant d’un château voisin , où il faisait l’éducation du fils d’un gentilhomme protestant, M. d’Iléricy. Tessier, avant la révolution, avait eu le bonheur de révéler au monde savant un homme devenu depuis justement célèbre , l’astronome Delambre. Dès ses premiers rap[)orts avec le jeune précepteur ,' (]ui lui communûjua (|uel{]ues travaux d'histoire naturelle, Tessier comprit, suivant ses expressions, « qu’il venait encore d’avoir la main heureuse. » 11 annonçait à ses amis qu’il venait de faire « la meilleun‘ de ses ilécouvertes, » et leur demandait d’ouvrir la carrière des sciences à un autre Delambre. Ceoffroy, après avoir aussi parcouru les Mémoires du jeune protégé de Tessier, se prit pour l’auteur d’une estime mêlée d’enthousiasme, et dans son admiration déjà affectueuse, il lui écrivait : » Venez, Monsùjur, vein'z jou(>r [)armi nous le rôle de Linné, d’un autre législateur de l’Histoire naturelle. » Cuvier vint en effet, au commencement de 1795, pas.ser quelques mois à l’aris avec son élève.

lIlSTOinK

I7üi- «815.

(ioofrrov-Sainl-JIilaire l’accueillit avec empressement, et une vivo amitié ne tarda pas à s'établir outre eux. « Même amour de l’étude, même élan de la jeunesse vers tout ce (pii est noble et beau , même désir de servir la science et leur jjays. » Aussi, dès le iiremier moment, ils vécurent en frères ; les amis, l'habitation, les moyens d’étude, tout devint commun, et ils s’associèrent ijour composer ensemble un premier ouvrage. Peu de temps après, Cuvier, nommé suppléant du cours d’anatomie comparée, se décidait à rester à Paris.

Nous dirons ailleurs quels succès attendaient ce jeune et brillant naturaliste , quelles idées le raftprochèrent et l’éloignèrent tour à tour de la ligne suivie par son savant émule. Hâtonsnous de constater ici (jue, quelle qu’ait été la dissidence de leurs opinions scientiti<pios, le souvenir de leur première amitié prévalut toujours et ne s’effaça jamais de leur cœur. « Je crois, a dit Ceoffroy-Saint-llilaire , dans l’un de ses derniers écrits, que l’on devra dire un jour de moi que j’ai rendu à la société deux services éminents. » L’un de ces services , il le place dans .ses travaux de pbilosopliie naturelle; l’autre, qu’il semble mettre sur la même ligne, « c’est, dit-il, d’avoir a[)pelé à Paris et d’avoir introduit chez les naturalistes le célèbre fieorges Cuvier. »

Pendant la même année, les deux amis publièrent en commun cinq Mémoires, pres()ue tous relatifs à la classe des Mammifères. C’est là ([u’à l’occasion de certains phénomènes physiologiques, lie la détermination dequehjues espèces, et de rétablissement de divers genres nouveaux, se trouvent déposés les germes des vues générales (jui dominent aujourd’hui tout l’édilico des sciences zoologiipies. li’anuée suivante, Ceoffroy-Saint-llilaire publia seul un Mémoire sur les Makis, où s’établit, pour la première fois, ce principe au développement duquel il devait consacrer toute sa vie : <i l’unité de composition orgaiiiipie. » On y trouve également l’idée-mère de l’anatomie philosophiiiue , formulée dans les termes suivants : « La Nature a formé tous les êtres vivants sur un plan unique, essentiellement le même dans son principe, mais varié de mille nianières dans toutes ses parties accessoires. »

\u connnenceinent do 1798, Berthollet vint proposer à Ceoffroy-Saint-llilaire de prendre part à une expédition lointaine et encore secrète, dans laquelle 1a science dmait jouer un certain rôle. « Venez, lui avait-il dit, Monge et moi serons vos compagnons, et Bonaparte sera notre général. » Cooffroy-Saint-Hilaire n’hésita point ; il accepta sans savoir dans quels climats allait l’entraîner sa destinée aventureuse. Le choix seul des matériaux sciontifiiiues que l’on emportait semblait indiquer pour but l’exploration de l’Égypte ou de la Syrie.

Le 19 mai 1798, sortit de la rade de Toulon la grande escadre commandée par l’amiral Brueys. Elle portait trente-six mille soldats, dix mille marins et un nombre considérable de gens de lettres, d’artistes et de savants, parmi lesquels on comptait Monge, Kourier, Malus, Berthollet, Doloniieu, Cordier, Ceoffroy-Saint-llilaire, Jomard , Larrey, et une foule d’autres déjà illustres ou prêts à le devenir. Ceoffroy monta avec son frère , oflicier du génie, sur la frégate V Alceste; peu de jours après, on se présentait devant .Malte, et la ville imprenable tombait au pouvoir des Français. V la fin de juin, on débarquait sur la plage d’Égypte, et le lendemain on s’emparait d’ VIexandne.

Ceoifroy-Saint-llilaim cominença aus.->itôt ses recherches de zoologie et d’anatomie comparée. Il fut l’un des sept charges par Bonaparte de former l’Institut d’Égypte, établi au Caire. Pendant un an, il se livra avec ardeur à ses explorations et à ses travaux : année d’enchante-

ment pour un jeune homme enthousiaste d(! la science (!t de la nature. « Après une excursion dans 1«> désert, un voyage sur le Nil, uue visite aux Pyramides, il se retrouvait tout à coup au milieu de la civili.sation de son pays, i)armi des collègues dont la fdupart étaient devenus

ses amis ; il pouvait communiquer à un Institut français les fruits d’une exploration terminée la veille sur les ruines d lléliopolis nu do Memphis; et si, le soir, il voulait prendre du repos, il retrouvait 1 élite des nffhâers, des savants, des littérat(‘urs, des artistes, réunie chez le général en chef, dans un cercle que Paris lui-même eôt envié au Caire. »

Ceoffroy-Saint-llilaire fit successivement avec Saviguy , âlechain et plusieurs autres mem-

IMIKMIÈHK PA HT I K.

l»ros (lo la commission, trois voyafxes dans lo l)<'lta, dans la Ilanto-Kgypic! , jusque par-delà les cataractes et a la mer Hou^'e; il en rapporta d’immenses et curieuses collections de toute nature, car il s<* montrait partout géoloffue, zoologiste, archéologue, ethnographe. On connaît le triste dénomment de cette célèbre ex|>édition, les désastres qui raccompagnèrent et les iionihreuses peri[iéties (jui retinrent si longtem|)s lu Hotte et la commission scieiititi(pie , tantôt au Caire, tantôt à Alexandrie, livrées tour à tour à la |»este, à la famine, à la trahison, à toutes les horreurs d’un siège i»rolongé. C’est pendant le hlocus d’Alexandrie que (îeoffroy-Saintllilaire étudia les Poissons de la iM édi terra n ée , qu’il fit ses belles expériences sur la Torpille, sur le .Malaplérure, et (pi’il écrivit son Mémoire sur l'anatomie comparée des organes élec-

triques.

Knfm , une. cajûtulation est consentie; nos savants vont être libres, mais on h;ur annonce (jue leurs richesses scientifiques resteront au pouvoir des Anglais. Les protestations sont unanimes et énergitiucs. Knlraîné par elles, honteux de l’acte tpi’il avait signé, Menou fit entendre quel([ues représentations, mais Uutchinson insista. (ieoffroy-Saiiit-Hilaire et ses collègues Savigny et Delilhs se rendirent aussitôt au camp anglais ; ils établirent (pie nul n’avait le droit de leur ravir des collections, fruits de leurs travaux particuliers. Ils ajouténîiif qu’(*ux sc'uls possédaient la clef de leurs dessins, de leurs plans, de leurs notes, et (jue ce serait on priver non pas la France seulement, mais la science et le monde entier. Le géiuîral fut inHexible. Ce fut alors, dit l’iiistorien de l’expédition d’Égypte, que, par un élan courageux, par une inspiration énergi(pie, (ieoffroy-Saint-llilaire sauva une ])artie que tout le monde considérait comim? perdue. (( .\on, s’écria-t-il, nous n’obéirons pas! Votre armée n’entre <pie dans deux jours dans la place. Kh bien ! d’ici-là, le sacrilice S(‘ra consommé. Nous brftlerons nous-m(^mes nos richesses. Vous disposerez, ensuite d(; nos personnes comme bon vous semblera. — C’est à de la célébrité que vous visez. Fh bien ! comptez sur les souvenirs de l’histoire ; vous aurez aussi brûlé une bibliothèque à Ahsxandrie! n L’effet produit par ces paroles fut magitiue, le général ne vit |)lus (hivant lui tpie la réprobation ([ui pèse encore, après douze .siècU\s, sur la mémoire d’Omar, et l’artich* Ifi de la capitulation fut annulé.

Jus(jue-là l’existence de Ceoffroy-Saint-llilaire, bien que vouée aux travaux scientifàiues, avait été ('gaiement remplie d’événements , d’agitations et do périls , au milieu des(iuels riiomme et le citoyani se montnMit sans cesse à côté du savant. Ce ne fut (pTen janvier 1802 qu’il revit le Muséum , sa famille et ses amis. Ses collections avaient bt'aucoup soufûat, mais elles coidenaient encore d’immensc's richess('s. Dans le rap[)ort (lui fut fait à ce sujet par Lacépède, Cuvier et Lamarck, les commissaires déclaraient «pie leur collègue avait dépassé toutes les espérances (pie l’on pouvait fonder sur son zèle, Vrrivés à la {lartie archéologique des collections , ils ajoutèrent : (« On ne peut maîtriser les élans de son imagination , lors(pron voit encore, conservé avec ses moindres os, ses moindres poils, et parfaitement reconnaissable, tel animal qui avait, il y a deux ou trois mille ans, dans 'Thèbes ou dans Memphis, des prêtres et des autels! »

Geoffroy s’empressa aussitôt de mettre en ordre toutes ses richesses, et commença a les

décrire. De 1803 à 1806, datent ses («lus nombreux travaux de zoologie et d’anatomie comparée. Il lira de tous ces matériaux les éh'ments de plusieurs Mémoires sur la Faune d’Egypte, sur lê polyptère, sur les Poissons électri«iues, le Crocodilt?, l’appareil ri'spiratoire surnuméraire (le rilétérobrauche, et diverses monographies remarquables par leur exactitude, dans lesquelles il exposa et développa les nouvelles théories «pii le préoccupaient. la même époipie, il travaillait au Calalogue des Mammifères du Muséum, ou il commençait a modi(l(3r la classification du .Mémoire de 1795, «[ui lui était commun avec Cuvier. D(“jà il avait été frajipé de cetl«‘ idée (ju’il entre inévitablement de l’arbitraire dans une méthode; «pi’une classification est toujours imparfaite et (pie la vraie science doit être cherchée plus loin et plus haut; que les faits ne sont pas les seuls éléments de notre savoir, et «]ue l’observation n’est jias la source uniipie de nos connaissances en histoire naturelle.

irisToiiu-

\ partir tlo 1806, (leofl'roy-Saiiit-Uilairo s’attacha à approfondir cette pensée, ainsi que les grands principes sur lesquels il voulait fonder une nouvelle école zoologiquo : l’unité de composition, le balancement des organes, la théorie dos analogues, le princi[)odes connexions, etc. Qurtques-unes de ces idées n’étaient pas entièrement nouvelles : P.iiffon, Camper, Mcq-d’Azxr et d’autres les avaient vaguement énoncées, Geoffroy lui-même en avait posé les germes <lans ses [iremiers Mémoires. Le moment était venu de leur donner pins do consistance et d(f les établir d’une manière nette et précise, de les élever, en im mol, à la liauteur <rnne science. Tel est le point de départ de la scission qui allait surgir entre lui et Cuvier, l’origine de la lutte mémorable «pii devait diviser si longtemps les deux plus grands naturalistes dont s’honorait alors la France. Un nouvel incident devait encore la suspendre et mettre un temps d’arrêt dans les travaux sur lesquels' Geoffroy-Saint-Ililaire voulait s’appuyer lui-même pour la soutenir.

En 1808, Napoléon, maître du Portugal, résolut d’y envoyer un naturaliste pour reconnaître' les matériaux scientifiques que l’on pourrait tirer <le cotte source. Cette mission fut donnée à Geoffroy-Saint-IIilaire, à qui l’on adjoignit Delalande, jeune préparateur du Muséum, plein de savoir et de dévouement, qui depuis fut l’intrépide explorateur de l’Afrique, et mourut martyr do son zèle pour la science. Geoffroy devait visiter toutes les collections, les Musées, les bibliothèques, et choisir tous les objc'ts (jui pourraient être utilement transportés à Paris. !l avait reçu à cet égard des pouvoirs illimités; mais, dès le principe, il se [)0sa à lui-même pour règle de conduite cotte maxime : (}ue les sciences ne sont jamais en guerre. Il voulut (pie sa mission, pour être utile à la France, le fût aussi au Portugal, et, avant de partir, il fit préjiarer plusieurs caisses remplies d’objets destinés à remplacer, dans les collections portugaises, les productions d.u Rrésil, alors si rares en France et très-abondantes dans le pays qu’il allait visit(;r.

l’arti do Bayonne au mois do mars, il entra en Espagne sous de funestes auspices : une crise violente allait y éclater. Les deux naturalistes se rendaient paisiblement de Madrid à la frontière portugaise, (juand ils se virent enveloppés par l’insurrection. Arrêtés aux' portes de Mérida , leur escorte eut peine à les protéger contre la fureur du peuple, (jui voulait assouvir sur deux hommes inoffensifs leur haine contre les Français. On les mit en prison ; la popula(;e voulut en enfoncer les [)ortes et y mettre le fim. Plusieurs jours se passèrent dans celte horrible angoisse. Tout à coup, au milieu de cette crise t('rrible, un rayon d’espoir anive jusqu’à eux : un l(%er service allait être payé par un bienfait.

Quehjues jours auparavant , une voiture dans laquelle .se trouvait une dame espagnole versait sur la route que parcouraient les deux voyageurs; la dame était légèrement bless(;e; ils s’empressent de lui offrir leurs soins, lui font accepter leur propre voiture, l’accompagnent ju.squ’à la ville voisine et ne la fpiittent qu’après s’être assurés que leur secours lui devient inutile. C’était une dame de Mérida, f(»mme d’un officier supérieur, et ni(*ce du comte de Torrefresno, gouverneur de l’Estramadure. L’arrestation des deux Français, les tentatives violentes du |>euple contre eux , le danger qu’ils courent sont les premières nouvelles (pi’elle apprend à son arrivée à Mérida. Dans la nuit du II au 12, par l’autorité du gouverneur, les portes do la prison .s’ouvrent pour eux; leur voiture leur est rendue, une escorte les accompagne, et, le 13, ils sont à Elvas, première ville de Portugal , alors occupée par les Français,

Geoffroy-Saint-Milaire, accueilli à bras ouverts par .lunot, son ancien compagnon d’Égypte, se mit en devoir d’accomplir sa mission. Les musées et les bibliothèques s’ouvrirent devant lui, mais il déclara qu’il ne s’y [trésentait (pie comme visiteur et pour ses propres études; qu’il recevrait des dons, (]u’il ferait des échanges, et (pi’il ne voulait rien obtenir que par la conciliation , jamais par la violence. Une telle conduite lui conquit aussitiit l’estime et la confiance des depositaires de ces tri'sors. Ce qu’on lui eût caché, on le lui montra, on le lui offrit. Il fit une ample moisson d’objets précieux, n’em|)ortant que d(>s doubles inutiles, après avoir mis

iMiKAiikiiK i‘\irriK.

('Il nnlre, (l(•l(‘mlin(• los (■diantillons ([u’il laissait, et remplacé ceux irautivs (ju’il avait apportés et qui maiKiuaieiit aux mêmes cnlli'ctiniis.

«pi’il avait choisis jiar

(leoffroy-Saint-llilaire u’avait fait (lu’obéir aux sentiments généreux de toute sa vie; mais, dans cette circonstance, la conduite la plus iinhlo avait été aussi la plus habile. La guerre s(3 rallumait en Portugal. Au mois de juillet, les Anglais débarquèrent en force supérieure. Ln armistice, puis une capitulation entraînèrent l’évacuation du pays. Le Portugal voulut garder les collections scientifiipies que ('.eoffroy-Saint-lIilaire avait faites avec tant de soin et de di'sintéressenient. li’Académie de Lisbonne intervint en faveur du savant français, et l’on dccida ([u il y aurait partage, l u tiers des caisses lui fut accordé, mais à titre [lersonnel. Lue nouvelle négociation lui valut un autre tiers; enfin, [lour concilier la stricte éijuité avec l’amour-propre des commissaires, on convint (jue Geoffroy-SairU-Ililain' abandonnerait seulement quatre caisses, ipi’il désignerait lui-mème. Il indiipia colles (jui contenaient ses propres effets, son linge, ses livres. Il partit entin et arriva à La llocbelle, en octobre l«tü. Les savants portugais, n'iidant Justice à la noblesse, à la loyauté avec laquelle il avait rempli sa mission, déclarèrent ipi’il avait ('mporté leur respect et leur estime; et lorsqu’on 1814, les nations ipie la France avait autrefois vaincues réclamèrent les richesses (pie la guerre b'ur avait enb'vées, le Portugal seul ne réclama rien.

Lu 180Î), (ieoffroy-Saint-iniaire fut nommé professeur de zoologii' à la Faculté des scicmces. Il refiKsa d’abord cette chaire pour la laisser à Lamarck , (pi’il croyait y avoir plus do droits (pie lui; mais Lamarck, dt'Jà vieux et infirme, ne crut pas pouvoir la n'inplir dignement et refusa. Geoffroy .se trouva donc placé à la tète de l’enseignement de la zoologie, et comme son programme n’avait aucune limite, il put y donner la carrière la plus étendue aux tendances de son esprit généralisatepr. G’est dans cette chaire que, soutenu [>ar l’intérêt respectueux d’un auditoire (b'ji'i vi'rsé dans les études philosopbiipies , il put s’élancer plus libre dans le cbanq) des abstractions l't pn'îsenter avec autorité ces grandes lois de l’organisation animale, à la conception do.squelles son nom demeurera attaché. Il entreprit en nn*iue temps la description et la -détermination des productions nouvelb'S des deux Indes (pi’avait procurées à la scimice .sa mission en Portugal, et rédigea, pour le grand ouvrage d’Kgyf»te, l’ictbyologie, la mammologie et l’erpétologie. Après une maladie grave, (pi’il éprouva en (812, il alla se rétablir et pri'ndre quebpie repos à Goulommii^rs. Nommé repré.sentant, en 1815, par les ébîcteurs de sa ville natale, ces nouvelles fonctions l’éloignèrent un moment de ses travaux ac(;outum(*s, mais bi(Mit(^t rendu à ses cbèrivs études, il en reprit le cours avec une ardeur nouvelle, et renon(;a désormais à toute autn' carrière que celle de la science.

En 1818, Geoffroy-Saint-llilairc publia son ouvrage célèbre intitulé : Anatomie philosophique. Nous avons vu fdus haut quelles étaient, depuis l’origine de ses travaux (;n zoologie, les tendances de l’auteur au sujet des grandes lois sur le.squelles .se fonde rorgani.sation du llègne animal. L’anatomie pbilosopbâjue est le résumé de ces lois, telles (}ue Gooffroy-Saint- Hilidre l(?s a coneuiis, en les appuyant sur les faits qui résultent de .ses longues observations zoologi(iues. Sou objet spécial est d’ajouter la rccberclie des analogies à la recherche d(>s différences , bKjuelle est le résultat uniipie de la méthode et de la classification. Observer, décrire, classer, n’est pour lui que le commimcement de la science; il y ajoute l’emploi du raisonnement; a[>rès l’exposition des faits, celliî de leurs conséquences, (iiii sont les lois générales de l’organisation.

« Pour lui, la méthode ne doit pas être soiiloment une suite de divisions, de coupes, de ruptures, mais au contraire un enchaînement de rapports (pii s’appellent, s’adaptent, s’identifient. Toutes ces distinctions opérées, à mesure (pie le nombre des espèces s’accroît, les difbh’enccs s’effacent, se fondent par des nuances intermédiaires, b's grands intervalles se comblent et Vunilé du Itègne se montre. »

Cette recliercbe des analogies conduit l’auteur à ce qu’il appelle la Théorie des analogues , laqu('lle n’est autre chose que l’ensemble de ces lois et de ces principes. Celui qui se pri'Sf'iiti'

UISTOIHK. — l79i - I«I5.

le premier est le principe de la connexion des parties, c’est-à-dire do la iiosition relative et de la dépendance des orjfanes entre eux; cette connexion est fixe, tandis que la plupart des autres caractères : la fonction, la forme, la grandeur sont \ ariuldes. De ce principe découle la considération des organes rudimentaires ; celte considération elle-même est la base d’un troisième principe qui consiste dans le batancement des organes, leijuel complète la tlniorie des analogues. « Un organe normal ou pathologique, dit Geoffroy-Saint-Hilairo, n’acquiert jamais une prospérité extraordinaire, qu’nn autre de son système ou de ses relations n’en souffre dans une même raison. » Une augmentation, un excès sur un point supi)Ose une diminution sur un antre, et, comme le dit (Joëtlie, le budget de la nature étant fixe , une somme trop considérable affectée à une dépense exige ailleurs une économie. Ainsi , dans la philosophie anatomique, tout se tient et s’enchaîne par des liens multiples, liens de correspondance et d’harmonie , résultant du concom's de toutes les vues de l’auteur vers un but commun.

Geoffroy-Saint-Ililaire posait donc l’unité de composition comme la loi de [)remier ordr<! dans l’organisation du Règne animal. Ruffon avait dit (ju’il existe dans les êtres une conformité constante, un dessein suivi, une ressemblance cachée plus merveilleuse que les différences a|)parenles. (( 11 semble, avait-il ajouté, <|ue l’Ètrc suprême n’a voulu employer qu’une idée, et la varier en même tem[)S de toutes les manières possibles, afin (jue l’homme pilt admirer également et la magnificence de l’exécution et la simplicité du dessin. » C’est de cette pensée (jue Geoffroy-Saint-Hilaire venait de faire sortir toute sa doctrine d’anatomie philosophique.

En appli(|uant ce principe au développement anormal et incomplet ([ue l’on désignait sous le nom do Monstruosités , il porta le système des causes accidentelles, si longtemps soutenu [tar Lemery fils, jusqu’au dernier degré d’évidence. Geoffroy-Sainl-Ililaire donna l’explication la plus rationnelle de ces |)hénomènes, à l’aide de deux principes : celui de V arrêt de développement et celui de V attraction des parties similaires. A ses yeux, les monstres ne sont plus que des anomalies secondaires et accidentelles, et les phénomènes de cet ordre sont devenus pour lui l’objet d'une science nouvelle, à laquelle il a donné le nom de Tératologie.

Jusque-là, Geoffroy-Saint-Ililainï n’avait appliqué le principe de l’unité de composition qu’aux animaux vertébrés, et aucune contestation sérieuse ne s’était élevée à cet égard. En 18iî0, il voulut l’étendre aux animaux inarticulés, et Cuvier commença à manifester son improbation. Geoffroy, loin do s’en inquiéter, reprit ses études zoologiques, mais cette fois sous l’influence de sa théorie généralisée; et, en 1830, il se crut en position d’en appliquer les principes meme a la classe des Mollusques. G’est à celle occasion que l’impatience de Cuvier éclata. La belle oriionnance que celui-ci avait établie dans sa classification des invertébies, et qui était l’heureuse application de sa méthode, se trouvait menacée par le principe d’un plan unique dans l’organisation dos animaux de toutes les classes ; il était naturel qu’il s efforçât de la défendre, et l’on sait avec quelle supériorité il savait faire prévaloir ses opinions.

« Le débat, dit M. Hourens (1), fut porté devant l’Académie. Jamais controverse plus vive ne di\isa deux aihersaires plus résolus, plus fermes, munis de plus de ressources pour un combat depuis longtemps prévu, et, .si je puis ainsi dire, plus savamment préparés à ne pas s’entendre. — Entre ces deux hommes, tout, d’ailleurs, était opposé : dan.« l’un, la capacité la plus vaste, guidée par une raison lumineu.se et froide; dans l’autre, l’enthousiasme le plus bouillant, avec des éclairs de génie.

« De 1 Académie, de la France, 1 émotion s’étendit dans tous les pays où l’on pense sur de tels sujets. Nous eussions im nous croire revenus à ces temps antiques, où les sectes philosop u(}U( s en s agitant lemuaieiit le monde. Le monde se partagea. îios pen.seurs austères et

(1) Klopc «iinuellc du

lüatoi-ique d Etienne Gooffroy-Saiiil-Hilaire, In à l'Acadéniiu des ifîf mars t8'>2

.sciences ,

dans la séance publique

IM J'REMIËÜE PAHTIE.

ruKuliers, co\i\ qui sont plus louclu's de la marche sévère et iiréciso des sciences que de leurs elaus rapides, prirent parti pour ,M. (luvier. I,es esprits hardis se rangèrent du c(Mé (h? M. (leoffrov. Du lond de r \lleiuague, le vi(*ux Cioi'tho applaudissait à ses arguments.

<( Coëthe ou vint à se passionner si fortement sur cos (piestious, qu’au mois do juillet 1830, abordant un ami, il s’ecrio : « Vous connaissez les dernières nouvelles de France : i|ue peiisez- « vous de ce grand événement? l.o volcan a fait éru[»tion; il est tout on flammes. — C’est (( une terrible histoire, lui répond celui-ci ; et, au point oh en sont les choses, oti doit s’at- « teinlre a l’expulsion d(> la famille royah*. — Il s’agit bien de troin* et de dynastie, il s'agit « i)i(‘u de révolution |)olitique! nqireud Coëthe; je vous parle d(! la séance d(! l’Académie des « sciences de Paris : c’est là (pi’est le fait im|)ortant , et la véritable révolution , celle de l’es- « {irit humain ! »

(( Dans ce débat, en effet, oii la discussion directe semblait no [)orler que sur le nombre ou la i>osition relative de quelques orgaue.s, la discussion réelle était celle des deux pbilosopbies (pii se disputeront éteruelbuneut l’empire : la |)biloso[ihiedes faits particuliers (>t la philosophie des idées générales... (tuant aux deux adversaires, la discussion eut sur eux l’i.-ffet ordinaire do t(»utes les discussions : chacun d’(*ux on sortit un peu plus arrêté dans ses convictions.

« liOr.s(|ue, dans la dernière année du dernier siècle, M. Cuvier publia ses Acfo/is tomie coinpanh', l’admiration fut universelle. De grands résultats, de grandes lois, aussi certaines qu’inattendues, étonnèrent tous les esprits. La même main (pii fondait l’anatomie comparée, en faisait sortir une scieuci' plus neuve encore, la sci('iices des cotres perdus. .V la voix du génie, la tern? se recouvrait de ses populations nnti(pies. Cependant, apnVs les vues giauVides et sufiérieures , était venue l’étude des détails. Les faits n’étaient plus (jue des faits. J.a moi.ssou des grandes id('“es semblait épuisi'-e.

« Alors, un génie nouveau s’élèvi* : original, hardi, d’une pénétration infinie. 11 remue toute la science* et la ranime. Il rajeunit h* fait par l’idée. A l’observation exacte, il mêle la conjecture; il o.se. Il franchit les bornes connues; et, par delà ces bornes, il pose une science nouvelle, à laquelle il donne (pichpie chose de ce (pi’il avait eu lui-même de plus essentiellement |)ropre (*t de plus marqué : de son audace, de son goi'it pour les combinaisons abstraites et basard(;es, de ses lumièivs vives et imprévues. — La gloire de Ceoffroy-Saint-llilaire sera d’avoir fondé la science profonde do la nature intime des êtres : VA/iatomio philosophique. »

(Hi’on nous pardonne l’étendue do cette citation. Four aiiprécier la jiortée d’un événement scientifiipie aussi grave, il fallait nou-.seulement l’autorité d’un tel juge, il fallait aussi sa plume éloipiente et sa haute impartialité.

Cette discussion ne pouvait se continuer plus longtemps sur le terrain académiiiue. l ne sorte de trêve la suspendit, eu attendant (pi’elle fût reprise par les deux adversaires, soit dans leur chaire professorale, .soit dans leurs écrits. (ieoffroy-Saint -Hilaire résuma en effet ses opinions dans uii livre intitulé : Principes de philosophie zoologique, (aivier aniiouça (ju’il publierait les .si(>nnes sous ce titre : 1>e lu rarie'té de composition dons les unimaux. C(!Üe controverse célèbre, à lacjuelle la mort de Cuvier devait mettre un terme fatal, servit du moins à fixer l’attention des savants sur les idws générales de philosophie naturelle. On examina, on étudia les lhi*ories de Ceoffroy-Saint-llilaire, circonstance heureuse (pii avait manqué au suc(;ès de Coëthe, lors(pi’il avait émis ses premières vues sur la Mêlnmorphose des plantes. L’important, h* difticile pour les novateurs n’est pas d’exposer leurs tli('“ories, mais de les faire écoul(*r, de les faire comprendre. Otte fois, le public écouta; il comprit la haute gravité de ces (piestious, et, sans prendre parti pour nu contre l’un ou l’autre des illustres athlètes, il vit (pie la science avait (piebpie chose à gagner des deux parts; car c’est le profire de la controverse scientifàpie de doiuK'r toujours naissance à d’utiles véritds.

Ilàtons-nous de dire que Cuvier et (ieoffroy-Saint-llilaire ne furent jamais qu’adversaires scientiliipies et lu* cessèrent point d’être personnellement amis. \ers la lin de leur ('arrière, les deux savants furent, dans l’espace do deux années, frajipés dans leurs affections les plus vives

îS'e» * Î832

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IllSTOin K.

17Ui- INI 5.

et atteints de la mémo douleur : ils perdirent l’un et l’aulre une fille do 20 ans. (a; fut pour eux la triste oecasiou de revenir spontanément aux témoiynagos d’une estime, d’une aniilié réciproiiue, fondée sur la justice (ju'ils rendaient au mérite run de l’autre et sur des souvenirs <[ue des dissidences scientiliiiues n’avaient pu effacer.

(îeoffrov-Saint-llilaire sun’éeut douze ans à Cuvier. Ses ilernières années fimait encore consacrées ü la science; il revint aux travaux d’observation, et continua d’exposer, dans la chaire et dans quehpies écrits, ses théories et .ses principes; il fit ileux vovages, l’un en Beliricpie et l’autre en Allemagne, où t’accueillirent les sympathies les jilus vives. En 1840, il s’aperçut tout à cou[) qu’il ne pouvait jdus lire : il était frappé de Cécité, (tuelques années apres, on 184-1 , il s’éteignit, à l’àge de 72 ans.

En terminant cette esquisse biographiiiue , qu’il nous soit permis d'ajouter aux traits ipii caractérisent le savant, de nouveaux faits qui témoignent de l’énergie et de l’ardente générosité de son Ame. On sait ce <iue lit (îeoffroy-Saint-lfilairo pour le bon llaüy; on connaît moins son dévouement on faveur de (pielques autres victimes do nos dissensions politiipies. « 1/tMithousiasme, dit Eariset, j'ai presque dit le fanatisme do l’humanité, ce fanatisme qui n'est (pEune pitié souveraine, et ne serait peut-être qu’une exacte justice, était sa ndigion ; et cette sainte religion, d’autres proscrits la retrouvèrent dans son cœur, » 11 parvint pendant quelques jours i\ soustraire le poète Houcher à la mort qui finit [>ar l’atteindre, en le cachant chez lui au Jardin des Plantes, Il détourna avec adresse le coup qui menaça un moment Daubenlon, son maître et son père ailoptif. Ses avis et ses démarches protégèrent longtemps Eacépède dans .sa retraite de l,euville. Pendant la campagne do Portugal , il avait eu le bonheur de soustraire aux plus grands dangers l’évêque d’Evora, l'iin des hommes les plus distingués do sa nation, le Eénelon poi;tugais; peu de .semaines après, le pivlat sauvait à son tour un de nos |)ostes surpris par l’ennemi, et il adressait à .son lilM-ndeur ces simples et touchantes paroles : « Je me suis souvenu de vous. » Ajoutons un dernier trait. Le 2i) juillet 18.30, rarche\êque do Paris avait trouvé une retraite chez M. .Serres, à l'hêipital d(‘ la Pitié; mais ses traces ayant été suivies, (îeofiroy vint lui offrir un asile chez fin, l’y conduixit et l’y retint , à l’abri de toute recherche, jus<[u’au rétablissement de l’ordre. M. dtîOiuten quitta la maison de (ieoffroy le 11 aoiU : c’était le même jour que, trente-huit ans auparavant, llaüy lui avait dù sa délivrance.

Entre les deux naturalistes auxquels se rapportent tous les progrès de la zoologie pendant cette période, nous ne pensons pas avoir besoin de transition. Plus d'un point les rapprocha dans h'ur exisfimco comme dans leurs travaux; h;ur carrière scientilitpie , commencée en même temps, fut à peu près de la même éteruiue, et la renommée, qui s'attacha à leurs savantes recherches, se répandit d’une manière à p(!u près égale sur hmr personne, sur leur pays et sur le Muséum ipii fut, pendant quarante années, le glorieux thécitre de leur enseignement. f'ieorges Cuvier ( Léopold - Frédéric -Chrétien- Dagobert ) naquit à Abtntbéliard , le 2.3 août 17(59 , cette année si fertile en graiuls hommes, qui donna naissance à llumboldl , à Canning, à Soult, à Walter Scott, à Chateaubriand, à Xapoléon. Sa famille, originaire du Jura, était |)rotestante, et, lors des persécutions religiou.ses, avait cherché un refuge tlaiis la principauté de Montbéliard, alors dépendante du Wurtemberg. Son père, officier dans un régiment suisse, attaché au service de France, n’avait pour toute fortune, après (piarante ans de services, qu’une modâpie pension de retraite. Heureusement, le jeune Cuvier trouva près de sa mère, femme d’un esprit élevé , les moyens de s’instruire et de développer son comr ainsi que son intelligence. Il fit , dans ses premières études, des progrès rapid(‘s : assis aux genoux do sa mère, il a[)prenait ses leçons, il lisait des ouvrages d'histoire, de liltératun;, d«; voyage; il dessinait avec une facilité étonnante, tout en prêtant l’oreille aux sages réfiexions de son excellent guid(>. Comme Lacépède,il s’ins|)ira de bonne heure [jar la lecture des ouvrages de Buffon. A tieize ans, il avait co[)i(' les mille |)lancbes eiduminéos (pii ac(,‘oni|iagneiit son Histoiie Htilin el/e , en (•nrrigeanl le dessin et la coideur des figures parleur comparaison avec

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l*|{EMli:nK PARTIE.

les coutouih el les nuances des objets eux-infunes. Lue inéinoire |)rodigionse et une aptitude reiijai(|ual)le a tous les travaux intellectuels venaient s’ajouter aux heureuses dispositions de son esprit sérieux et patient.

.Ses étud(ïs classi(iucs terminées de bonne heure, on chercha i\ obtenir pour lui une bourse à rPniversité de Tubingue, dirigée vers les études théologiciues. Mais il fallait pour cela sidnr un cojicours; et, bien (juc Cuvier se fût jusipi’alors montré le premier dans toutes les classes, il échoua, soit qu’une circonstance fortuite eilt détourné un moment sa pensée, soit que le piofesseui Idt volontairement coujjable d’un pass(*-droit. C’est à (;ette circonstance <|u’il dut I eutrei! de bi canière ou 1 app(‘lait naturellement son genie. L’enfant s’eu consola en roftrenant ses études avec une nouvelle ardeur. Cependant, le duc Charles de Wurtemberg, qui avait entendu parler de ses talents précoces, ayant appris l’échec qu’il avait éprouvé , le fil appeler et lui accorda une place gratuite dans l’Académie Caroline de Stuttgardt, oii s’ensognaient à la fois les arts, les sciences et l’administration. Ce magnifique établissement réunissait quatn' cents élèves (jui y recevaient des le^-ons de |»lus de quatre-vingts maîtres. Il comi)renait cimi Facultés su()érieures : le droit , la médecine, l’administration, l’art militaire et le commerce. Le cours de philosophie terminé , les élèves passaient dans une de ces cintj Faculté's. Cuvier choisit l’administratiou , par ce singulier motif qu’on s’y occupait beaucoup d’histoire naturelle, et qu’il y avait de fréquentes occasions d’herboriser et de fré»pienter les Cabinets. Il apprit en peu de mois la langue allemande, les mathématâjues, les élf-nn>nts du droit, et commença à se livrer à .son goût de prédilection pour l’étude de l’Mistoire naturelh', à l'aide d’un exemplaire de Idnné, (pn forma pendant dix ans toute sa bibliothèque scientifiipie.

En sortant de cette école, il pouvait espérer un emploi très-proclmin dans l’administration, mais la fiosition de ses parents ne lui permettait pas d’attendre, et il accepta avec ompres.senn'iit l’offre d’une place de précef)teur dans une famille do Normandie, auprès de Fécamf». C’était en (7HH, l’année même de la mort de Buffon; Cuvier avait près de 19 ans. Là, tout en se livrant à son nouvel emi»kn, il se jn-end à étudier, à observer les insectes, les mollusques, les poissons , et déjà se forment dans son esprit les |tremiers rudiments de ses grandes vues sur l’ensemble du Bègue animal. C’est dans cette silencieuse retraite, au milieu d’une famille aimable et distinguée <pi’il pa.ssa ces années orageuses (pii devaient être aussi terribles pour la France (ju’elles furent douces et fécondes pour le jeune savant.

Cependant, la révolution avait ini (juehpies retentissements dans la ville près do laquelle il habitait : on voulait y créer une soci(Hé populaire. Cuvier fit comprendre aux hommes éclairés et paisibles (pie leur int(*rêt le [)lus puissant était de la constduer eux-mêmes, afin de la dominer. On suivit ce conseil; la société se forma; Cuvier en fut nommé le secrétaire, et dans les assendilées, au lieu de s’occiqier de politiipie , ou se borna à agiter des (piestions d’économie et d’agriculture. On a vu plus haut (pie Fécam[) possédait alors l’abbé Te.ssier, un des agronomes h's plus distingués de Franc(‘, (jui, pour se soustraire à des dangers plus graves, remplissait alors les fonctions de médecin de l’inlipital île cette ville, 'fessier apprend (pTune société s’adonne à .sa scieiu^e favorite; il s’y fait pré.senter, il y parle, et à ses discours Cuvier reconnaît l’auteur des articles d’agriculture do V Encyclopédie méthodique. A la fin do la séance, il s’approche de l’orateur, lui fait comprendre qu’il l’a reconnu, le rassure d’ailleurs, et lui demande' la permission d’aller (uiuser de science avec lui. A la première confidence des travaux du jeune savant, 'fessier s’étonne, s’émerveille, et, ravi do sa découverte, il l’annonce à s(‘s anciens amis du Muséum et de l’Académii*. I.ui-même, de retour à Paris, l’y appelle avec instance et lui offre son logement, u Ne rejetez, lui écrivait-il , ni l'hospitalité que je vous offre, ni les vo-ux des amis (pie je vous ai donnés, et (pii vous appellent, ^otre mérite (d leurs soins feront le reste. » On .sait l’accueil (pie firent à Cuvier, .liissieu, Laméthrie, Laeépi'-do et (îeoffroy-Saint-llilaire. Il était à peine âgé de ’2(i ans, et, avant d’entrer dans la capitale, il y avait d(‘jà une réputation de savoir et des liens de la plus vive amitié.

niSTOJHE.

(I Admirez, s’écrie un de ses biographes (1) , i>ar «luel encliaînement de conjonctures, on apparence insigniliantes ou mallieureuses, la Providence conduit le jeune Cuvier vers sa destinée ! Une santé délicate le rend studieux et de bonne heure appliqué ; une mauvaise composition de collège le dissuade du sacerdoce et lui concilie l’amitié d’un prince puissant; le défaut de fortune le préserve du séjour énervant et corrupteur des villes, et lui fait trouver à propos, dans une campagne voisine de la mer, un stimulant pour ses souvenirs classi(iues, un air salubre pour sa faible santé, des matériaux pour scs études favorites, en même temps qu’une école de mœurs et un asile assuré contre les orages politiques et les sanglantes calamités d’alors. » C’est là, il est vrai, un concours de circonstances singulières »iui ont j)u servir au développement de sa destinée; mais ce qu’il ne devra qu’à lui-même, c’est sa passion [)our l’étude, cette application persévérante, cette patience (\m Buffon assimilait au génie, et cet ensemble si rare de facultés (]ui allaient en faire non-seulement le naturaliste le plus brillant , mais l’une des capacités les plus vastes et les plus variées de notre époque.

La carrière lui est ouverte, et il va la parcourir à pas de géant. Ses premiers travaux ont un tel caractère de profondeur et d’originalité, sa parole est si précise et si lumineuse qu’il devient aussitôt comme le centre et le chef d’une école nouvelle. Millin le fait nommer membre de la commission des arts, puis professeur d’Histoire naturelle à l’école centrale du Panthéon. Lacépède et Geoffroy-Saint-Ililaire le font admettre au Muséum comme adjoint, ou plutôt en remplacement du vieux Mertrud , dans la chaire d’anatomie comparée. Tous les obstacles s’aplanissent comme d’eux-mêmes, et aussitôt Cuvier appelle auprès de lui tout ce qui restait de sa famille : son vieux père et son frère Frédéric qui, lui aussi, prendra bientôt dans la science une place honorable et tout à fait digue de son nom.

La variété des talents (jui distinguèrent Georges Cuvier et la multiplicité des matières auxquelles il les appliqua en font, pour ainsi dire, plusieurs hommes, qu’il faudrait examiner successivement pour apprécier d’une manière convenable l’ensemble de son génie. N’ayant à le considérer ici (pie comme naturaliste, c’est encore à M. Flourens — et (jucl autre pouvait mieux nous servir de guide? — que nous emprunterons les principaux détails que nous allons reproduire sur les travaux scientitiques de son illustre prédécesseur.

Les premières recherches de Cuvier s’appliquèrent à la réforme de la classilication et de la méthode en zoologie. Il avait compris dès l'abord que la classification comme l’explication des phénomènes de cet ordre ne jiouvaient procéder que de la connaissance approfondie de la nature intime et de l’organisation des animaux. Cette connaissance, tiui avait évidemment manqué à Linné et à Buffon, était à ses yeux la cause de l’imperfection de leurs systèmes. 11 s’attacha donc à étudier ces grandes lois. C’est à leur aide qu’il renouvela la zoologie, l’anatomie comparée, et sur ces deux sciences il eu fonda par la suite deux autres ; celle des animaux fossiles et la géologie.

Quels (pie soient le mérite et l’exactitude des recluîrches anatomiques de Daubenton, il est (U?rtain (jue jusqu’alors les naturalistes s’étaient principalement attachés aux caractères extérieurs des animaux. Linné, dont l’influence avait été si puissante, avait divisé le Règne animal en six classes : les Quadrupiides, les Oiseaux, les Beptiles, les Poissons, les Insectes et les Vers. Or, ces classes, notamment la dernière, tantôt séparaient les animaux les plus rapprochés par leur organisation, tantôt réunissaient les plus disparates , en sorte (pie la classification, au lieu do favoriser l’étude des rapports, romjiait (piel(|uefois ceux-ci de la manière la plus cho(juante. Le seul moyen de réforim.T cette classification était de la fonder sur l’organisation même , sur l’anatomie des animaux , car c’est l’organisation seule (]ui donne les vrais rapports et permet d’on tirer des généralités d’un ordre supérieur.

ti est ce (jue fit Cuvier dès le premier Mémoire (pi’il publia en 1791 , où il divisa tous les ' tr(>s (-onfondus jus(iue-la sous le nom d’ iniinaiijc h sang blanc , en six classi's : les MoUas-

;1) M. [$iitor(‘ Hoiinlnn.

118 P1\KMIÈHE PAIÎTIK.

qucs, les Crustacés, lt‘s Insectes, les Vers, les Cchi/noderutes et les Zoophijles, Tout était neuf dans cette distriliutioii , mais aussi tout y était si évidt'ut (urolle fut généralement adoptée. Dès tors, le Règne animal prit une nouvelle face ; la précision des caractères sur lesquels s’appuyait celte distribution , la convonance parfaite des êtres que cliaquc classe rapprocliait , tout dut frapper les naturalistes; une lumièn! subite venait de se répandre sur les parties les plus élevées de la science; les grandes lois de l’organisalion animale étaient saisies, Aul liomme n’avait encore porté un coup d’o'il aussi étendu sur ces lois générales; on comprenait tout ce que la zoologie devait attendre d’un début aussi éclatant.

Dans un second .Mémoire, re[)rcnant en particidu'r ruiu* des classes (|u’il venait d’(dablir, celle des Mollusques, Cuvier jeta les fondenu'nts de son grand travail sur ces animaux, travail qui a produit les résultats les plus neufs et les plus téconds de la zoologie cl d(! l anatomie conqau’ée modernes. C’étaient l’exactitude et la précision dont Da\ü)enton avait donné le modelé, appliquées aux parties les plus tincs et les plus délicates et a l’organisation d une classe des plus difficiles à étudier.

Le principe qui lui avait servi de guide dans ces reeberebes était celui de la suhordinatUm des organes, que lîernard et Laurent do .Jussieu avaient imaginé et appliqué d’une manière si heureuse à la botaniciuc, mais (}ui n’avait pas encore pris place dans la zoologie, sans cloute à cause du nombre et de la complication des organes »iui constituent les animaux. Cu\iei s’appuyant sur l’anatomio n’hésita pas à cHendre ce principe à la classification des êtres de ce Règne , et le résultat de ses efforts donna naissance à son grand ouvrage intitule : Le Ih'gne animal distribué d'après son organisation , où sa doctrine zoologitiue si? montre reproduite dans tout son caisemble et coordonnée dans toutes ses parties.

Jus(iue-là, on n’avait guère vu dans la méthode qu’un moyen de distinguer les especes ; Cuvier on fit l’inslrumenl même do la généralisation des faits, .VpplKpiec au Rogne animal , 1a méthode, en effet, n’est autre chose que la subordination dos groupes entre eux, d après 1 importance relative des organes caractéristiques et distinctifs de ces groupes. Or, les organes les plus importants sont aussi ceux ipii entraînent les ressemblances les iilus generales; en sorte qu’eu fondant les groupes inférieurs sur les organes subordonnés et les groupes supérieurs sur les ovgowes, dominateurs , ceux-ci comprennent nécessairement les inferieurs, et que 1 on peut toujours passer des uns aux autres, par des propositions graduées, et de plus en plus generales , à mi'sure que l’on remonte des groupes inférieurs vers les supérieurs.

Jusqu’ici , Cuvier n’avait encore considéré, <lans les grandes classes d’animaux sans vertébrés que les organes de la circulation, lùi considérant le système nerveux , <iui est un organe beaucoup plus important, il arriva à découvrir quatre formes générales de ce système, qm partagent tout l’ensemble du Règne animal. 11 y a donc (luatre plans, «luatre l\pes, ou quatic. formes générales du svstèrne nerveux dans les animaux, rpii donnent lieu a ce que Cuvier appela .les embranchements. L’une comprend les Vertébrés, la seconde l.>s Mollusques, la troisième les Articulés, et la dernière les Zoophytes. \ l’aide de ce trait de lumieie, cspii saisit nettement l.,-s divers ordres de rapports .pn lient les animaux entre eux : les rapport, d’ensemble constituent l’unité, le caractère .lu Itègne, les rapports plus ou moins generaux, l'xmilé ÛGii embranchenients , des classes, et les rapports plus particuliers constituent 1 unité

ordres, des genres. romc -irm

Ce premier ouvrage une f.ns produit , Cuvier voulut entrer plus avant dans les ik tail.s , afa

(le coinrilélcr le système .|uMI ii'ovail encore iircsenlc .|ue il’une maniéré aliresee. (. est a ms im’il enlreinil la seconde liarlie de son œuvre, et il la commenta i.ar \’IMo,rc ,!n ,

oui composail, parmi les Verlélnés, la classe la plus nombreuse et la moins connue. Il voi.la t par resposilion délaillèo et approfondie do toutes les espè-ccs de celte c asse otfin •

pour lalscripllon ultérienre de toutes les autres. I,e premier volume e ce ''dan ra I lu 1828 ; l'ouvraso devait en avoir vingt ; il en publia neuf en moins de sis ans ; la n i . c |•auleur en arrêta l'c.véciilion dolinitive . mais les matériaux étaient recueillis, nus en onlii ,

HISTOIHE. — 1794-1815.

M. Valcucioancs, (lui l’avait secondé si liabilenieiit, devait le continuer. Les deux collaborateurs avaient quadruplé le nombre des espèces décrites dans les ouvrages les plus récents, ceux de Bloch et de Lacépède : « Ouvrage étonnant [>ar son étendue, dit M. Flourens, i)lus étonnant encore par cet art profond de la formation des genres et des familles, dont l’auteur semble s’ètro Gom[du à dévoiler les secrets les plus cachés , et par cette science des caractères (|ue nul homme ne posséda jamais à un tel degré : résultats de rexpéricnce la plus consommée et fruits du génie parvenu à toute sa maturité. »

Presque au même moment , Cuvier opérait dans V anatomie comparée une réforme tout aussi importante. Cette science dont il ne parlait jamais lui-même tpi’avec enthousiasme, il la regardait comme celle (pii devait domiiK'r fout ce qui se ra[iporle aux êtres organisés. 11 n’a pas achevé non plus le grand ouvrage qu’il avait [)réparé et médité toute sa vie sur ce sujet, mais il en avait répandu les éléments dans plusieurs publications, notamment dans ses Leçons (Vanalomie comparée, dont ciiui volumes parurent par les soins do M. Duméril , et dans s(;s liecherches sur les ossements fossiles, dont ^\. Duvernoy a publié trois volumes. Ces travaux en peu d’années, ont porté rajiidernent cette science si longtemps négligée au niveau, et peutêtre au-dessus de toutes les autres sciences cultivées à la même époque. , Jusque-là, l’anatomie compar('>e n’était (]u’uu recueil de faits particuliers touchant la structure des animaux; Cuvier en lit la science des lois générales de l’organisation animale. 11 en déduisit comme principes généraux : que chaque espèce d’organes a ses modifications fixes et déterminées; (lu’un rapport constant lie entre elles toutes les modifications de l’organisme; il en tira la loi de subordinntion des organes dans l’ordre de leur importance, celle de corrélation ou de coexistence , et divers autres rapports généraux sur lescpiels s’a{>puie aujourd’hui la philosophie de cette science.

Mais l’application la [tlus neuve et la plus brillante que Cuvier ait faite de l’anatomie comparée est c(îlle (pu se rai)porte aux ossements fossiles. C’est grâce aux travaux de eott(? nature qu’il retrouva, dans les entriiilles de la terre, les traces d’une création antérieure à la nêtre. I.’étude de cea fossiles l’amena à recomposer la géologie, l’histoire des révolutions du globe terrestre, et à faire de tous ces débris, comme l’a dit M. Dupin, autant de médailles attestant l’àge relatif des terrains (pii les recèlent, fournissant des dates aux diverses opérations de la nature pour la formation de notre .sol , et une sorte de table chronologitiuc des révolutions qui ont amené l’état dans lo(iuel nous le voyons aujourd’hui.

l.e glohe que nous habitons [irésente presipie partout des traces irrécusables des grandes révolutions (lu'il a .subies à diverses épo(iues. Les produits de la création actuelle, de la nature encore vivante, recouvrent partout les débris d’une cn-ation antérieure, d’une nature détruite. Des masses considérables de productions marines se trouvent à une grande distance des mers, sur de hautes montagnes. De grands ossements, découverts dans le sein de la tciTe, ont fait croire à des races de géants (jui avaient existé dans des siècles fort reculés ; des savants eu.x-mêmes ont longtemps regardé les pieiTes figurées, les pétrifications et les coquillages fossiles comme des jeux de nature. Bi.'rnard l’alissy émit b; premier, au seizième siècle, à ce sujet, des opinions plus rationnelles, et vit dans tous ces phénomènes dos preuves frappantes des grands cataclysmes auxiiuels notre glolic avait été soumis. \ [lartir de cotte époque, l’attention des naturalistes commença à se tourner sur ce sujet. Dans le cours du dix-huitième siècle, cette partie de la science, ({ui ne portait pas encore de nom, fit des [irogrès a.s.sez rapides; mais l’étude des ossements fossiles devait bientt'it, dans les mains de Cuvier, lui donner le plus grand essor, et constituer désormais les bases réelles de la Géologie.

Son premier travail à ce .sujet date de la fondation même de l’institut. I..e 1®"^ pluvi(5se an iv (1 avril 179G) , jour de la première séance publique tenue par cette assemblée, le jeune naturaliste lut devant elle un .Mémoire sur les espèces d’Éléphants fossiles, comparées aux espèces \i\ antes, dont la conclusion semblait annoncer toute la série de ses découvertes ultérieures à ce sujet.

PRE Ml KH K PA HT IL.

(( Ou’on SC dcman<l<!, disait-il, pounnioi l’on trouve tant de dépouilles d'animaux inconnus, tandis qn’on n’en trouve aucune dont on puisse dire t|u’elle a|»partienl aux espèces (juc nous connaissons, (>t l’on verra combien il est probable (pi’elles ont toutes a[ipart(!uu à îles êtres d’un monde antérieur au notre, à des êtres détruits fiar ipielque révolution du f^lobe, à des êtres dont ceux qui existent aujourd’bni ont rempli la place, »

« L’idee, ajoute M. Elourens, l’idée d’une création entière d’animaux antérieurs à la création actuelle, d’une création (>ntière détruite et perdue, venait donc enfin d’être (conçue dans son ensemble. Le voile (jui recouvrait tant d’étoimants pbénomènes allait donc enfin être soulevé, ou plutùl il l’était déjà, et le mot de cette grande énigme qui, do))uis un siècle, occupait si fortement les es|)rits , ce mot venait d’être dit. Mais pour transformer en un résultat positif, et démontrer cette vue si vaste et si élevée, il fallait rassembler de toutes parts les dépouilles des animaux perdus, il fallait les revoir, les étudier toutes sous ce nouvel aspect; il fallait les comparer toutes, et l’une après l’autre, aux dépouilles des animaux vivants; il fallait, avant tout, créer et déterminer l’art mêiiuî de cette comparaison. Or, pour biiui concevoir toutes les difficultés de cette méthode, de cet art nouveau, il suffit de remarquer ipie les ossements fossiles sont presque toujours isolés, épars; que souvent les os de plusieurs espèces, et des espèces les plus diverses, sont mêlés, confondus ensembb;; que jiresiiue toujours ces os sont mutilés, brisés, réduits en fragments. Que l’on se représente ce mélange confus de débris mutilés (*t incomplets recueillis par Cuvier; que l’on se représentiï sous sa main habile chaque os, chaque portion d’os allant reprendre sa place, allant se réunir à l’os, à la portion d’os à la([uelle elle avait dd teinr, et toutes ces espèces d’animaux , détruites depuis tant de siècles, renaissant ainsi, avec leurs formes, leurs caractères, leurs attributs, (;t l’on ne croira plus assister à une sinqile opération anatomique, on croira assister à une sorte de résurrection , et ce qui n’ùtera sans doute rien au prodige , à une résurn^ction qui s’opère à la voix de la science et du génie ! »

Mais (piel est le principe qui doit présider à celte reconstruction merveilleuse des espèces perdues? C’est celui de la correlnlion des formes, principe au moyen duquel chaque partie d’un animal peut être donnée par cbaijue autre, et toutes par uu(‘ .seule. Mais laissons Cuvier lui-même exfiliquer par quel enchaînement logique d’idées il arrive à établir celte loi , et à en tirer d’admirables conséipiences. « L’anatomie comparée possédait, dit-il, un principe qui, bien développé, était capable de faire évanouir tous les embarras : c’était celui de la corrélation des formes dans les êtres organisés, au moyen duquel chaque sorte d’être pourrait, à la rigueur, être reconnue par cbaipie fragment de chacune de ses parties.

« Tout être organisé forme un ensemble, un sy.stème uiiniue et clos, dont les parties se correspondent niuluellemeid et concourent à la même action définitive par une réaction réci- |»roqu(‘. Aucum; de ces parties ne peut changer sans que les autres changent aussi, et, par conséquent, chacune d’elles, prise séparément, indiigie et donne toutes les autres.

« \insi, si les intestins d’un animal sont organisés de manière à ne digérer que de la chair, et de la chair récente , il faut ausM (jue ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie, ses griffes pour la saisir et la déchirer; ses dents pour la couper et la divi.ser, le système entier de ses organes du mouvmncnt pour la poursuivre et pour l’atteindre, ses organes des sens pour ra[)ercevoir de loin. 11 faut même que la nature ait placé dans son cei’veau l’instinct nécessaire pour savoir se cacher et tendre des pièges à ses victimes. Telles seront les conditions générales du régime carnivore; tout animal destiné pour ce régime, les réunira infailliblement, car sa race n’aurait pu subsister sans elles; mais, sous ces conditions générales, il en existe de particulières, relatives à la grandeur, à l’espèce, au séjour de la proie pour bnpielle l’animal est dispo.sé , et de chacune de ces conditions particulières résultent des modifications de détail dans les formes qui dérivent des conditions générales. Ainsi, nonseulement la classe, mais l’ordre, mais le genre, et jusqu’à l’espèce, se trouvent exprimés dans la forme de chaque fiartie En un mot , cha(iue portion de l’animal détermine les

IllSTÜinK. — I79i-(8ir,.

autres; la forme de la dent entraîne la forme du condyle, la forme du condylc celle de l’omoplate, celle des ongles, tout comme l’équation d’une courbe, entraîne toutes ses propriétés

La moindre facette d’os, la moindre apophyse ont un caractère déterminé, relatif à la classe, à l’ordre, au genre, à l’espèce auxquels elles appartiennent, au point que, toutes les fois que l’on a seulement une extrémité d’os bien conservé, on peut, avec de l’application, et en s’aidant avec un peu d’adresse de l’analogie et de la comparaison effective , déterminer toutes ces choses aussi sûrement que si l’on possédait l’animal entier. J’ai fait bien des fois l’expérience de cette méthode sur des portions d’animaux connus, avant d’y mettre entièrement ma confiance pour les fossiles; mais elle a toujours eu des succès si infaillibles, que je n’ai plus aucun doute sur la certitude des résultats qu’elle m’a donnés. »

Telle est, en effet, la méthode à l’aide de laquelle Cuvier, en explorant avec persévérance les entrailles de la toiTO, parvint à déterminer et à classer les restes de plus de cent cinquante Mammifères ou quadrupèdes ovipares , dont plus de quatre-vingt-dix appartiennent à des espèces aujourd’hui inconnues. Ces recherches lui firent découvrir on môme temps des animaux de toutes les classes : des Oiseaux, des Reptiles, des Poissons, des Crustacés, des Mollusques , des Zoophytes, et l’on vit ainsi reparaître, par groupes et par masses, toutes ces populations éteintes, (|ui attestent les révolutions successives du globe que nous habitons. Mais, toutes ses découvertes opérées, il s’agissait de les classer, et, suivant les couches de terrain où on les avait faites , de les rapporter aux différentes catastrophes que le globe avait dû éprouver à diverses époques.

En 1769, Pallas avait publié un Mémoire sur les Ossements fossiles de Sibérie, où l’on apprit avec étonnement que l’Éléphant, le Rhinocéros et rifippopotame, animaux qui ne vivent aujourd’hui que sous la zone torride , avaient habité autrefois les contrées tes plus septentrionales. Dans un second Mémoire, il rapporta ce fait non moins extraordinaire d’un Rhinocéros trouvé tout entier dans la terre gelée, avec sa peau et sa chair; fait qui s’est renouvelé depuis dans cet Élé[>hant découvert en 1806 sur les bords de la mer Glaciale, et si bien conservé que les Chiens et les Ours ont pu en dévorer et s’en disputer les chairs. Ruffon s’était hâté d’appuyer sur le premier fait son système du refroidissement graduel des régions polaires, mais le second ne pouvait pas s’y accommoder, car il montrait que ce refroidissement, loin d’avoir été graduel, avait dû être, au contraire, subit et instantané; il prouvait que le môme instant qui avait fait périr les animaux dont il s’agit , avait rendu glacial le pays qu’ils habitaient; car, s’ils n’eussent été gelés aussitôt que tués, il est évident qu’ils n’auraient pu nous parvenir avec leur peau , leur chair et toutes leurs parties parfaitement conservées.

A ces faits déjà si difficiles à expliquer s’ajoutait cette observation si frappante que les ossements des animaux trouvés à l’état fossile sont très-différents des animaux analogues, aujour- «l’hui vivants. Cuvier ^^t dans toutes ces circonstances les preuves les plus évidentes des révolutions successives du globe; il ne s’agissait plus que de fixer l’ordre et, en quelque sorte, la chronologie de ces révolutions. « C’est aux fossiles seuls , dit-il , qu’est due la naissance de la théorie de la terre; sans eux, l’on n’aurait peut-être jamais songé qu’il y ait eu dans la formation du globe des époques successives et une série d’opérations différentes. Eux seuls donnent la certitude où l’on est qu’ils ont dû vi\TC à la surface, avant d’ôtre ensevelis dans la profondeur. »

Ainsi, les dépouilles dos êtres organisés , par leurs rapports avec les couches du globe dans lesquelles on les rencontre, montrent les différents âges de la terre qui les a nourris; elles montrent qu’après chacune des catastrophes que cette terre a subies , la vie animale a pris de nouvelles formes, justju’à celles qui caractérisent les espèces aujourd’hui existantes. En pénétrant , en effet , dans les profondeurs du sol , on ne trouve aucune trace de la vio animale ou veg(îtalc .sur les granits et les schistes, premiers fondements de l’enveloppe actuelle du globe; dans les terrains do transition qui forment la seconde couche, on voit paraître des Zoophytes, des Mollusques, des Reptiles gigantesques et inconnus aujourd’hui : Vlchilifiosaure ,

P U KM if: R K P ARTI K.

le Plésiosaure, etc. , espèces de liézards grands comme des Baleines. Dans la troisième couche, commencent à se retrouver les grands Mammifères terrestres, les Pachydermes énormes découverts dans les carrières de Montmartre, les Paléothérium, les Lephiodons , les Anoplulhérium, en même temps que des Carnassiers, des Rongeurs, des Crocodiles, des Tortues et des Poissons.

La quatrième couche de terrains renferme les dépouilles d’animaux marins; au-dessus, celles-ci disparaissent, et on retrouve une nouvelle population d’animaux terrestres. Ce sont des Mammouths , Kléphants gigantes(|ues, des Rhinocéros, des Hippopotames, des Mastodontes, des Paresseux énormes dont les espèces actuelles ne dépassent pas la taille d’un Chien et dont les races perdues égalent en grandeur les Rhinocéros, et cette population se retrouve partout dans les couches .sablonneuses et limoneu.ses d(( toutes les latitudes, sur les bords de la mer Glaciale aussi bien (jue dans les carrières de Montmartre. Ce n’est enfin que dans les dernières couches superficielles du globe, dans les concrétions récentes, que l’on trouve à l’état fossile des os appartenant à des animaux connus, aujourd’hui vivants.

Dans les couches précédentes, on ne trouve presque aucun Quadrumane, presque aucun Singe. Mais un fait bien plus renumpiable, c’est qu’on n’y rencontre aucun ossement humain. Ainsi, l’espèce humaine n’a été contemporaine ni de toutes ces races perdues, ni de toutes ces catastrophes qui les ont détruites; ainsi, l’Homme est le dernier des êtres vivants que la nature semble avoir produits, et nous nous trouvons aujourd’hui au milieu d’une (luatrièrne succession d’animaux et conséciuemment de végétaux terrestres. Entre chacun de ces ègos , de ces générations différentes, la mer est venue recouvrir la terre, engloutir les débris des êtres organisés qui vivaient à sa surface, et ce n’est qu’après sa troisième irru[»tion que l’Homme, accompagné dos animaux actuels, est venu en prendre possession. « La science, guidée par le génie, a donc pu remonter jusciu’aux époques les plus reculées de l’bistoire de la terre; elle a pu compter et déterminer ces épocfues, marquer le premier moment ou les êtres organisés ont paru sur le globe, et toutes les modifications, toutes les révolutions ([u’ils ont éprouvées. Sans doute, toutes les preuves de cette grande histoire n’ont pas été recueillies par Cuvier; mais il n’est pas jusqu’aux découvertes (jue d’autres ont faites après lui qui n’ajoutent encore à sa gloire, à peu près comme on a vu grandir le nom de Colomb, à mesure que les navigateurs , venus après lui , ont fait mieux connaître toute l’étendue de sa conciuêle. »

En parcourant cette suite brillante des travaux de Cuvier, ou l’historien de la science trouverait difficilement quelque temps de repos, nous avons passé sur les détails de sa vie privée, auxquels nous devons pourtant revenir. Ses premiers Mémoires, publiés en 1795, l’annee même de la fondation de l’Institut, lui avaient ouvert les portes de cette Compagnie , où il forma , avec Dauhenton et Lacépède , le premier noyau de la section de zoologie. Il en était secrétaire en 1799, lorsque Bonaparte, revenu de la campagne d’Égypte et nommé premier consul, fut élu président de cotte assemblée. Les rapports qui s’établirent entre le président et le secrétaire donnèrent au grand capitaine l’occasion d’apprécier le savant. Daubenton étant mort à la fin de la même année. Cuvier lui succéda dans la chaire d’histoire naturelle au Collège de France, et fut chargé d’honorer sa mémoire en présence de l’Institut. L’éloge qu’il prononça à cette occasion est le premier de cette série de panégyriques qui forment l’un de ses meilleurs titres de gloire; car, à ses nombreux talents. Cuvier unissait encore ceux de 1 orateur et de l’écrivain. Eu 1802, il succéda à Mertrud dans la chaire d’anatomie comparée au Muséum. Lorsqu’on réorganisa l’Instruction publique, il fut chargé, en qualité d Inspecteur général, de présider à la fondation des Lycées. Devenu secrétaire perpétuel do l’Institut, c est à lui que Napoléon demanda un rapport sur les progrès des sciences naturelles depuis 1789, travail immense dans lequel il dut pas.ser en revue toutes les l)ranches des connaissances do cet ordre, y compris la physique, la chimie, la médecine, comme leurs principales applications, et qui est resté comme un véritable monument de l'histoire .scientifi<iue pendant cotte épofjue. Dans la même année, il fut nommé conseiller à vie de rFniversité.

On a blùmé parfois Cuvier d’une 'certaine condescendance pour le pouvoir , et dans cette occasion surtout où les paroles qui terminaient ce célèbre rapport n’avaieht pourtant (lue le cai'actère d’une louange aussi élevée que délicate. « Il m’a loué comme j’aime à l’ètre, » avait dit Napoléon. Cependant, Cuvier s’était borné à l’inviter à imiter Alexandre et à faire tourner sa puissance aux progrès de l’IIistoire naturelle. .« 11 est permis de croire, ajoute Judicieusement M. Flourens, que la louange qui n’a d’autre but que de porter un souverain à faire de grandes choses , n’est point indigne d’un philosophe. )»

En 1813, Napoléon avait manifesté le dessein de charger l’Aristote moderne de l’éducation de son fils ; c’est ‘probablement dans cette prévision (lu’il le chargea , à plusieurs reprises , de diverses missions en Italie.

Cuvier conserva sous la Restauration sa haute position scientitique , à laquelle vinrent s’ajouter encore de nouvelles fonctions. Il fut nommé successivement conseiller d’État, président du Comité de l’intérieur, chancelier de l’Université, grand officier de la Légion d’honneur, directeur des cultes non catholiques , enfin baron et pair dé France. 11 avait refusé la place d’intendant du Jardin du Roi et le portefeuille de ministre de l’intérieur. Cuvier montra (luo l’esprit des affaires n’est pas incompatible avec le génie des sciences. Il introduisit, surtout dans l’Instruction publique, des améliorations importantes. C’est lui qui fit introduire, dans l’enseignement des collèges, des cours d’histoire, de géographie, do langues vivantes, de sciences physiques et naturelles; et, en 1809, c’est à lui qu’on dut l’organisation do la Faculté des sciences.

Les nombreuses fonctions dont il était revêtu n’enlevaient rien à ses devoirs de professeurs. Dans les dernières années , il avait entrepris au Collège de France une série de leçons sur riiistoiro des sciences naturelles. Le 8 mai 1832, il ouvrit ce cours pour la troisième fois, en présence d’un immense auditoire. A l’issue de cette séance , il fut atteint des premiers symptômes d’une paralysie, sans doute provoquée par des excès de travail et qui, en peu de jours, devait le conduire au tombeau. Tous les secours de l’art furent inutiles. Il vit arriver la mort avec une sérénité admirable : il s’était fait transporter dans son cabinet , comme sur son champ de bataille, pour y exhaler son dernier soupir, entouré de sa famille, de ses amis, des objets ordinaires de ses travaux. Sa figure était calme, reposée; aucune altération sensible ne s’y faisait apercevoir. 11 n’exprima qu’un regret, celui de laisser inachevés les ouvrages importants qu’il méditait encore et dont les matériaux étaient entièrement préparés. Cuvier mourut le 13 mai 1832 , et , comme Aristote, à l’àge de 63 ans.

Le nombre et l’étendue des travaux de ce grand naturaliste ne peuvent s’expliquer que par les facultés supérieures dont son esprit était doué , par sa mémoire qui tenait du prodige, par sa facilité à passer sans effort d’un travail à un autre , mais aussi par l’ordre et la régularité qui présidèrent toujours à l’arrangement de sa vie. Aucun homme no s’était jamais fait une étude aussi suivie , aussi méthodique de l’art de ne perdre aucun moment. Chaque heure avait son travail marqué ; chaque travail avait un cabinet qui lui était destiné, et dans lequel se trouvait tout ce qui se rapportait à ce travail : livres , dessins , objets. Tout était préparé, prévu , pour qu’aucune cause ne vînt arrêter , retarder l’esprit dans le cours de ses méditations et de ses recherches. Voici, du reste, d’après l’un de ses biographes, quel était habituellement le programme do sa journée ;

« Levé à neuf heures , il déjeunait à dix ; il consacrait cet intervalle à dresser le plan de sa journée , à donner des ordres , à lire sa correspondance et aussi à ranger sur son bureau les matériaux de ses travaux. Ce bureau offrait quelquefois un curieux spectacle; on y voyait rangés avec ordre des livres ouverts à un chapitre précis et tous au même , des planciies gravées , des animaux empaillés , des squelettes , des mâchoires , des crânes , quelquefois une pièce à demi disséquée, et quelquefois à côté d’un ossemont fossile, un discours ébauché ou un éloge , des os(}uisses et des épreuves , des crayons , des plumes , un compas et même un bmin , car il gravait aussi. A cette description, il faut ajouter, d’après M. Pastpiior, (juc

JMÎEMIÈUE FARTIE.

chacun dos differents cabinets où travaillait Cuvier était arrangé suivant l’espèce d’occupation a hupiellc il était destiné, et de manière à lui permettre de trouver toujours sous sa main les ouvrages dont il pouvait avoir besoin pour ce genre de travail.

(( Au déjeuner, où il arrivait presque toujours un livre à la main, Cuvier se faisait apporter les journaux. Après le déjeuner, repas pour lui toujours frugal , il donnait des audiences aux- (pielles était admis tpiicorique avait à lui parler, et pour lestpielles il n’exigeait pas, comme tant d’insignifiants personnages , iju’on lui écrivît d’avance ; jamais il ne faisait attendre. « Quand on demeure, disait-il, au Jardin des IMantes, si loin des solliciteurs, on n’a pas le « droit de leim fermer sa porte. » 11 recevait les intimes à son bureau , devant sa table à la Troncliin; car toujours, étant chez lui, il écrivait debout. Quant aux étrangers, il les recevait dans son salon; il les écoutait et leur répondait en se in-omeuant. Autant il était vif à éconduire les intrigants et les fats, autant il était affable et bon pour les bornmes studieux, et surtout les jeunes gens timides et laborieux, dont il aimait à encourager le zèle en leur prodiguant des secours et des conseils. Vers midi, Cuvifir avait coutume de monter dans sa voilure, où il lisait et écrivait même, en se rendant soit au conseil d’État, soit au ministère de l’intérieur, pour sa direction des cultes, soit au Conseil royal ou à l’une des trois Académies dont il était membre. Toutes ces fonctions , il les reni{)lissait avec ponctualité, avec amour; mais il était surtout admirable à son secrétariat d(! l’Académie des sciences. xVussi impartial ([u’attontif, il lisait intrépidement les mémoires ou les lettres les plus illisibles, traduisait à la simple vue les textes étrangers, donnait l’équivalent de ce qu’un autre <jue lui aurait trouvé incompréhensible, écoutait chaque réclamation et prenait note de toutes choses pour les procès-verbaux comme pour les analyses annuelles. »

Cuvier fut, à la vérité, admirablement secondé par d’habiles collaborateurs, heureux de se placer sous son brillant patronage. Nous avons cité MM. Duniéril, Duvernoy, de Hlainville, Brongniart, Valenciennes, qui ont droit de réclamer une large part dans ses premières recherches. A ces noms devenus célèbres, nous devons joindre celui de M. Emmanuel Housseau, (( homme modeste et infatigable; » ce sont les expressions de Cuvier, qui avait aussi partagé les travaux dcMertrud et de Ceoffroy-Saint-Milairo, et celui de Laurillard, qui, dans un éloge couronné [lar l’Académie de Besançon , paya un si noble tribut à la mémoire de son maître. (( Ses collaborateurs! s’écrie Pariset, des rois, des princes, des ministres, des négociants, des voyageurs, des savants, des navigateurs de toutes les nations l’ont été. Ils se dis[iutaient rhonneur de procurer ou de transmettre à Cuvier, de toutes les parties du monde, les notes, les dessins, les échantillons qui pouvaient contribuer à la perfection de son travail. » La haute considération dont il jouissait et sa position élevée dans la science attiraient chez lui tous les savants étrangers (pii visitaient la capitale. 11 admettait à travailler dans sa vaste bibliothwjue tous les naturalistes (pii réclamaient cette faveur. Les voyageurs (jue, sur sa désignation, le Gouvernement dirigeait sur tous les fioints du globe pour recueillir des documents scientifiques, recevaient de lui des instructions particulières, en sorte que l’on pouvait dire de lui , comme de Linné, iiue, par toute la terre, ou interrogeait la nature en son nom.

Comme écrivain. Cuvier, sans avoir la pompe, la majesté, l’éclat de Buffon, se distingue par un style naturel , grave , précis , élégant , parfaitement propre à l’exposition scientifique. Plus ferme, plus élevé, [)lus brillant dans ses discours, il prend encore de la noblesse et de la grandeur, lor.sipi’il traite de hautes (piestions de philosophie.

En géïKîral , son style retlèto les (jualités dominantes do sou esprit : l’ordre, la clarté, rétendue des pen.sées, la force et la nett(.*té de l’expn'ssion. On retrouve toutes ces (pialités dans son célèbre rapport sur les lu’ogrès des sciences naturelles, dans ses discours à l’Académie, et surtout dans ses éloges historiques, où elles sont encore rehaussées par une forme |dus vive, plus animée, plus saisissante, a Son débit, dit M. Flourens, (Hait en géaiéral grave, et même un peu lent, surtout vers le début de ses leçons; mais bientôt ce débit s’animait par le mouvement des pensées; et, alors, ce mouvement qui se communûiuait des

HlbTOlUE. — 1791-1815.

peusécs aux expressions, sa voix pénétrante, Tinspii’ation de son génie peinte dans ses yeux et sur son visage , tout cet ensemble opérait sur son auditoire l’impression la i)lus vive et la plus profonde. On se sentait élevé , moins encore par ces idées grandes , inattendues , qui brillaient partout , que par une certaine force de concevoir et de penser que cette parole semblait tour à tour éveiller , ou faire pénétrer dans les esprits. »

Cuvier s’était marié à trente-quatre ans. 11 avait épousé madame Duvaucel , veuve de l’un des vingt-huit fermiers généraux, morts victimes de la Révolution. 11 en avait eu quatre enfants. Les deux premiers moururent en bas ûge; il perdit le troisième, qui était un 01s, à l’àge de sept ans. Mais un plus grand malheur lui était réservé; ce fut la perte d’une flllo charmante , personne d’un mérite accompli , qu’il adorait , et qui mourut à l’âge do vingt-doux ans, huit jours avant de contracter un mariage qui lui promettait le plus heureux avenir.

« Au moment où Cuvier avait été si soudainement enlevé a l’admiration publique, dit M. Isidore Geoffroy-Saint-llilaire , un fuit, encore sans exemple peut-être, s’était produit, et ce fait était le plus magnifique hommage que pût recevoir la mémoire de notre immortel zoologiste : le mouvement de la science s’était ralenti tout à coup ; il avait pres^jue paru , en France , du moins , s’arrêter un instant. C’est que les naturalistes de toutes les écoles s’étaient sentis également atteints , les uns perdant un chef sous lequel ils étaient depuis si longtemps habitués à marcher, les autres, un adversaire dont l’opposition même, si utile autrefois au développement des théories nouvelles, était nécessaire encore à leur libre défense. »

Les événements scientifiques qui composent cette période de l’histoire du Muséum d’histoire naturelle, seniblent en effet se concentrer uniquement dans les jirogrès si considérables (jue fit la zoologie sous Cuvier et Geoffroy-Saint-llilaire, et, cependant, d’autres sciences s’avançaient également d’un pas rapide et soutenaient avec honneur la renommée de cette grande école. Ainsi, la chaire de minéralogie, en passant des mains de Üaubenton, do üolomieu et de llaüy, dans celles d’Alexandre Brongniart, non-seulement consenmt tout son éclat, mais semblait ouvrir à cette science des voies nouvelles et fécondes. L’enseignement de la chimie continué, après Fourcroy, par Laugier, Vauquelin etGay-Lussac, attirait auxcom’s du Muséum un auditoire avide do recueillir la parole de ces illustres maîtres; et la Botanique, confiée aux soins d’A.-L. de Jussieu et do Desfontaines; l’Agronomie, à ceux d’André Thouin et de Bosc, poursuivaient leur marche progressive, en attendant que deux jeunes botanistes, aux noms chers à la science, vinssent augmenter ses richesses, en môme temps que la célébrité de leurs savantes familles.

Le nom do Brongniart était déjà ac(iuis au Muséum d’iiistoire naturelle. C’était celui du démonstrateur des cours de Fourcroy , devenu , à la réorganisation , professeur de (Jiimie appliquée aux arts. Alexandre Brongniart né à Paris, en 1770, était neveu de ce chimiste et fils de l’éminent architecte à qui l’on doit le palais do la Bourse et plusieurs autres monujnents do la capitale. Entouré, dès sa jeunesse, de savants, d’artistes et de tous les moyens d’instruction , son éducation se ressentit de cet heureux concours d’éléments , si propres à dévelo[»per sa précoce intelligence. Cependant le goût dos sciences prévalut dans son esprit; il était né curieux, ardent, appliqué; son élocution était facile, et l’on assure que Lavoisier prit plaisir à lui entendre faire, à quinze ans, une leçon do chimie.

Alexandre Brongniart fit ses premières études scientificpies à l’École des mines. A vingt

ans, il était allé faire un voyage en Angleterre pour visiter les mines du üerbyshire; peu de temps après, il publia un premier Mémoire sur l’arl de rémailleur , qui fut son début dans la carrière céramique. Devenu préparateur des cours de sou oncle, au Jardin des Plantes, il commença l’étude de la médecine; mais, atteint par la première réquisition, il se fit commissionner, comme pharmacien militaire, à l’armée des Pyrénées. Pendant quinze mois, il parcourut ces belles montagnes, en zoologiste, en botaniste et en géologue. Cependant, soupçonné <1 avoir favorisi; l’évasion du naturaliste Rroussonnel, ([ui, en effet, n’échap[>a à la mort (]u’en franchissant la frontière, à la brèche de Roland , il fut mis en prison. Rendu à la liberté ajirès

PHEMIÈRK PARTIE.

le 5) thermidor, il revint ù Pans et obtint un emploi d’ingénieur, attaché à l’agence des mines. Bientôt après, il fut nommé professeur d’histoire naturelle à l’École centrale des Quatre- Nalions; en même temps, il devint collaborateur des meilleurs recueils scientifiques do répoipu*. En 1800, sur la recommandation de Rerlhollet, qui avait compris toute su portée, il fut nommé directeur de la Manufacture do porcelaine de Sèvres.

A l’époque de la réorganisation do l’Eniversité impériale, Alexandre Rrongniart fut chargé de composer un Traité élémentaire de minéralogie. Cet ouvrage, qui parut en 1807, l’un des meilleurs et des plus prati(iues (pii eussent paru jusqu’alors sur cette science, était le complément indispensable du Traité d’Ilaiiy sur le môme sujet. La clarté et l’originalité d’exposition, (|ui en font le [irincipal caractère, le rendirent aussitôt classiiiue, et l’auteur en fit le texte de ses leçons à la Faculté des sciences, où il secondait M. Haüy, professeur titulaire. A la mort de son illustre maître, il fut appelé, à le remplacer dans la chaire de minéralogie au Muséum.

Alex. Bhokgxiart.

M. Brongmart n’avait pas cessé do s’occuper de zoologie. C’est à lui qu’on doit la division des Reptiles en (}uatro ordres ; classification adoptée aussitôt par Cuvier et par tous les naturalistes. 11 créa pour les Animaux de cette classe, les noms de Sauriens, do Bahaciens, de Chéloniens et d' Ophidiens, que l’on répète chaque jour sans se rappeler qu il en fut 1 auteui. 11 posa également les bases de la classification des Tnlobites, ces singuliers crustacés, étrangers à toutes les créations modernes, et son Mémoire à ce sujet est le point de départ de tous les travaux qui, depuis, se sont rapportés à cette immense famille. C est à cotte occasion que Rrongniart entra en rapport avec Cuvier, dont il devint presque aussitôt le collaborateui et l’ami. 11 venait de faire, en 1800, un voyage en Auvergne, où il avait signalé, comme formes dans l’eau douce, des terrains (]ui ne renfi'rmau'nt, à l’état fossile, que des co(iuilles fluvialiles; c’était une application nouvelle de la zoologie à l’étude des couches minérales. Cuvier r('connut dès lors dans Alexandre Rrongniart le collaborateur qu'il cherchait, et, dès 1 annee

1810, ils présentèrent ensemble à l'Institut leur Essai sur la géographie minéralogique des environs de Paris. Ils avaient été secondés dans ces recherches devenues célèbres par MM. Beudant , Constant Prévost et Desmarest fils. C’est principalement à ce beau travail , devenu' le type de tous les travaux du même genre, que Brongniart dut, en 1815, son admission à l’Académie des sciences.

En 1827, Alexandre Brongniart fit avec son fils un voyage en Suisse. 11 y fit de nombreuses recherches géologiques, dont il joignit les résultats à sa seconde édition de sa Description géologique des environs de Paris. En 1824, il visita, dans le même but, la Norwége et la Suède, où Berzélius voulut lui servir lui-même de guide et d’interprète. C’est là qu’il posa les premières bases de la classification des plus anciens terrains fossilifères , et qu’il recueillit les éléments de son beau travail sur les blocs erratiques. A la même époque, il donna de nombreux articles au Dictionnaire des sciences naturelles. Dans les années suivantes, il fit un voyage en Italie, dont les résultats enrichirent la science de plusieurs Mémoires importants , entre autres sur la théorie générale des volcans , et celle du Vésuve en particulier. En 1825, il obtint le titre d’inspecteur général des mines.

Alexandre Brongniart était doué d’une activité prodigieuse. A l’âge de dix-huit ans, il avait été l’un des fondateurs de la Société philomatique ; il en resta le trésorier depuis cette date jusqu’à sa mort. Il exerça le professorat durant une période de trente années. Il ne cessa jamais de donner des soins à la collection minéralogique du Muséum, aujourd’hui la plus riche du monde. Pendant les quarante-sept ans qu’il fut placé à la tête de la Manufacture de Sèvres, il s’occupa constamment de perfectionner et d’enrichir ce célèbre établissement. 11 visita dans ce but toutes les fabriques de porcelaine de l’Europe. Artiste, administrateur, géologue, chimiste, il réunissait toutes les conditions désirables pour un pareil emploi. C’est à lui que l’on doit la renaissance d'un art presque perdu, celui de la peinture sur verre. Enfin, il fonda, à Sèvres, le Musée céramique, riche collection des poteries de tous les âges et de tous les pays, qui lui fournit les matériaux du dernier ouvrage qu’il ait publié, sous le titre de Traité des arts céramiques , en deux volumes in-8°, avec atlas, 1844.

M. Brongniart était le patriarche d’une famille toute scientifique, digne d’un chef aussi illustre, et qui faisait à la fois .sa gloire et .son bonheur. Son fils, à qui l’on doit les belles recherches sur les végétaux pétrifiés, contemporains des animaux fossiles, enfouis dans les mêmes sépultures, et, comme eux, appartenant, pour la plupart, à des genres aujourd’hui perdus, M. Adolphe Brongniart, bien jeune encore, avait pris place à .ses côtés à l’Académie des .sciences, ainsi que .ses deux gendres. L’un d’eux était M. Victor Audouin, né en 1797, naturaliste distingué, fondateur des Annales des sciences naturelles et de la Société entomologique. Après avoir été suppléant de Lamarck au 7Iuséum , il fut Jnommé professeur d’entomologie, à la place de Latreille, mort en 1833. On lui doit d’importantes ob.servations sur les crustacés , sur la muscardine du Ver à soie , sur la pyrale de la Vigne , une Histoire naturelle du littoral delà France, en collaboration avec M. .Milne-Edwards. Audouin fut admis à l’Académie des sciences en 1838, et mourut prématurément en 1841. L’autre gendre d’Alexandre Brongniart est M. Dumas, dont tout le monde connaît les titres scientifiques, les talents élevés, et qui tient aujourd’hui un si haut rang [>armi les premiers chimistes de notre époque.

M. Brongniart sut jouir pleinement, mais avec modestie, des biens dont le sort l’avait comblé. Sa maison était un véritable sanctuaire de la science; ses collections étaient ouvertes à tous les naturalistes; son salon, qui réunissait les savants, les artistes, les hommes éclairés de toutes les nations, rappelait ces écoles de l’antiquité où les philosophes discutaient avec leurs disciples. Son accueil bienveillant, les lumière^variées que l’on puisait dans sa conversation, scs encouragements, son exemple surtout, exerçaient rinfiuence la plus heureu.se sui tous ceux qui l’entouraient. Il aimait et protégeait les jeunes savants, qui, en retour,

aient poui lui autant d'attachement que de vénération. M. Brongniart mourut on 1847, à

PHKMIËHK PVirriK.

l'Ago do soixante-dix-sept ans. Carrière honorable et bien remplie, ipn montre combien le "oùt du travail , le zèle pour la science et lo dévouement au devoir laissent encore de place aux plus heureux sentiments, au culte dos arts, aux jouissances de 1a famille et aux douceurs de l’amitié.

I,a "éologie, qui tient de si près j\ la minéralogie, avait non-seulement pris un rang définitif parmi les sciences naturelles, mais elle s’était élevée à une hauteur inespérée sous l’influence des découverti's et des théories de Cuvier et de Prongniart. Fanjas de Saint-Fond continuait d’en faire la matière de son enseignement au Muséum; toutefois, l’Age commençait à affaiblir ses forces, et, retiré à la campagne, il no venait guère A Paris (pie pour faire son cours. Les collections, qui s’augmentaient Journellement, avaient besoin d’être disposiies dans un nouvel ordre : ce soin était réservé à M. Cordier, inspecteur divisionnaire des mines, élève et ami de Dolomieu, son compagnon dans plusieurs voyages, son collègue dans l’expédition d’Égypte, et qui devait bientiM succéder à Fanjas de Saint-Fond.

Nous n’avons rien à ajouter à ce que nous avons dit plus haut de l’enseignement de la botanique au Muséum, durant cette période. Quant à la chimie, on sait que la chaire de Fourcroy échut, en 1810, à Laugier, son suppléant depuis plusieurs années. Dès l’année 1804, la cliaire de chimie appli([uéo, laisscîe vacante par Auguste Brongniart, avait passé dans les mains de Vauquolin, l'élève et le collaborateur assidu de Fourcroy.

Nicolas-Louis Vau({uelin nafiuit en 1763, dans la petite commune de Saint-Andié-d Helierlot , département du Calvados. Ses parents étaient pauvres. Ils éultivaient la terre pour les autres et pour eux-mêmes, car ils possédaient quelques champs et une cabane. Dans lo voisinage était le chAteau d’Hébertot, appartenant au descendant d’un homme illustre^, du chancelier d’Aguesseau. Le père de Yauquelin avait la direction d’assez grands travaux d agriculture, que le jeune homme partageait comme un sinqde ouvrier. Cependant, il faisait (pielques études chez le magister du village, et il montrait autant d’intelligence que d appli-

IllSTOnu:. — I701-IH15.

cation. Sa mère, cliarmée de ses succès autant qu’eblouio par la belle livrée que portaient les domestiques du château, lui répétait souvent : « Courage, Colin! ap])liipie-loi : tu auras ipielipie jour de beaux babils connue ces messieurs. »

Lassé des travaux rusti(]ues et préférant ceux <pii se rapportaient à l’étude, Vauquelin se l>résenta chez un pharmacien de Kouen, (|ui l’admit (•onune garçon de laboratoire. Ce pharmacien faisait chez lui quehiucs cours de physitpie et de chimie. Vainpielin, tout en surveillant les fourneaux et les appareils, saisissait à la volée queh|uos paroles du professeur, le.s recueillait avec soin dans sa mémoire, puis, à l’aide de (luehiues livres que lui prêtaient les élèvi^s, rédigeait, peiuiant la nuit, les notions qu’il avait retenues. Surpris dans ce travail |iar le professeur, au lieu d’encouragements, il reçut des réprimandes et le maître, dans son (MUportement , mit en pièces le manu.scrit. « Ou m’aurait ôté le seul habit que j’eusse au « monde, disait Vauquelin, j’aurais été moins affligé. » Ce trait de dureté le révolta, et il (|uilta Houen pour venir à Paris.

Cependant, déjà formé par le travail et par ses éludes secrètes, il n’hésita pas à se présenter comme élève en pharmacie, dans (|uclques oflicines. Il eut le bonheur de trouver une place chez Chéradame, professeur à l’Kcole de pharmacie. C’est là qu’il connut Laugier, et, plus lard, Fourcroy, déjà professeur brillant et très-répandu. Fourcroy avait une somr malheureuse, tpie la famille Chéradame avait accueillie et «lu’il venait voir souvent. Il avait besoin d’un aille, d’un préparateur; frappé de l’intelligence et de l’exactitude de \auquelin, il lui offre un logement, sa table et :U)0 francs de traitement, mais ce tpii louche bien plus le jeune chimiste, la direction d’un hd)oratoire et le [tatronage d'un maître déjà célèlire.

C’était l’époque où, sous rius()iratiou des découverbîs de Lavoisier, Fourcroy, lui-même, l’un des fondateurs de la nomenclature chimiijuo, répandait les nouvelles lumières de cette science au Lycée, au .lardin des Plantes, dans son propre amphithéâtre, où, par le charme de sa parole, comme par l’intérêt des phénomènes im’il expliquait, il faisait naître partout l’admiration et l’enthousiasme. Placé à la source de ces vérités proclamées avec tant d’éclat, \ auquelin s’échauffait de la même ardeur. Il étudiait la [ihysique , l’anatomie, l’Iiisloire naturelle, il reprenait sous main ses étudi's classiques, il s'exerçait surtout à l’analyse chimique, partie de la science dans laquelle il se po.sa bientêit on maître, et oii personne depuis n’espéra l’égaler. Fourcroy, qui regardait Vauquelin comme son plus digne ouvrage, l’encourageait à s(> [u-oduire, à sortir di' l’ombre qui convenait si bien à sa timidité, entin, il l’associa à ses recherch(‘s, (d, dès C('tte époque, commença à paraître cette suite de travaux célèbres, signés de leurs deux noms réunis, à |)artir de ce moment, ces deux noms se trouvèrent confondus eu quolipie sorte dans l’es|»rit, dans l’estime de tous les chimistes. .lamais, eu effet, deux natures si diverses ut» s’étaient plus heureusement associées. L’ardeur, la vivacité, l’esprit synthétique de Fourcroy étaient tenqtérés par la sagacité froide, jiatiente, ingénieuse de ^ auquelin. Fourcroy .sans lui ei'it anticipé sur l’avcMur, Vauquelin sans Fourcroy n’eùt jteul-êlre rien fait pour sa propre renommée, lléunis, ils se complétaient l’uu par l’autre, et leur association |»ré.senlait l’idéal des conditions les mieux appropriées à la recherche scientifhjue : le génie qui imagine et celui qui exécute, l’habileté qui réalise et le talent ([ui expose et

résumé.

Vauquelin, de garçon de laboratoire devenu un grand chimiste, Fourcroy aurait voulu i]u’il devînt un grand profi?sseur; mais est-ce là une faculté qui s’acquiert par l’élude, quand les dispositions natives ne s’y prêtent (jirà regret? Néanmoins, à force de lutter contre le.s obstacles, \auqu(‘lin |jarut avei^ succès dans la chaire prufe.ssorale. Ce n’élaienl point l’abondance, la facilité, la richesse d’élocution de Fourcroy; mais la simplicité des démon.stralions, 1 exactitude des expériences, une profusion inépui.sable de détails pratiques, voilà ce «pii donnait tant de prix à ses cours, à l’Athénée des arts, au Lycé(', et bientêt dans la cbains du .Muséum d histoire naturelle. « Aussi, dit Pariset, tandis que, par l’éclat de ses leçons, Fourcroy répandait le goût de la chimie <>1 se formait des légions d’admirateurs, Vauquelin,

PH KM If: H K PAHTIE.

par la solidito des siennes, incul<inail la science, et lui formait une élite d’excellents élèves. Tout ce <iui fait aujourd’hui rorneinent de la chimie française est sorti de son école. Enfin, une place fut vacante dans l’ancienne Acatlémie des sciences; elle fut donnée à VaiKjuelin. \ aiupielin fut le dernier membre que nomma cette illustre compagnie. »

« Déjà l’orage grondait au-dessus de ce grand abîme que creusait la révolution française, et oïl s’engloutirent et l’Académie des sidences, et tous les corps savants, et toutes les écoles, et toutes les institutions; éf)0<pie désastreuse oîi tout manquait à la France, excepté son invincible courage, oii les sentiments les plus naturels, la paix, la modération et jusipi’à la pitié, semblaient bannis du cunir des hommes. Du moins, C(‘lto pitié ne fut-elle jamais éteinU; dans le cœur do Vau(iuelin, et quelle preuve il en donna ce jour de fatale mémoire où fantbiue trône de France s’écroula dans le sang, et oii ses défenseurs furent si malheureusement aux prises avec la fureur populaire! MM. Chevallier et Hobinet racontent (pie ce jour-là, [>our éviter la mort (}ui 1e pressait, un garde suisse s’échappe, fuit, court, vole, tourne une rue, trouve une [)orte, s’y jette, traverse une cour comme un trait et tombe palpitant, où? dans le laboratoire de Vauquelin, à ses pieds et aux pieds de deux femmes (jui étaient avec lui. Que faire! il n’est (lu’un parti : c’est de rendre ce malheureux si différent de lui-même (]ue l’œil des meurtriers no puisse le reconnaître. A l’instant ses vêtements sont ôtés , jetés au feu , brôlés , ses moustaches coupées, son visage, ses mains noircis de cliarbon; on l’affuble d’un vieux habit et d’un tablier. Le voilà ce que fut Vauquelin, garçon de laboratoire. Quel magicien opéra une métamorphose si pronqitc et si complète? ce vif sentiment d’humanité, cette pitié pénétrante qui no raisonne plus avec le péril, et fait renoncer à la vie pour sauver celle d’un infortuné. Heureusement ceux qui, le couteau à la main, poursuivaient le garde suisse, perdirent sa trace. 11 s’était évanoui comme l’oiseau (jui fuit, comino la flèche qui vole. Le laboratoire (]ui l’avait reçu faisait partie d’une officine (pie Vampielin avait prise dans son changement de fortune, et ((u’il tenait avec le titre de maître en pharmacie. Les deux dami's (jui partageaient sa nouvelle demeure étaient les .sœurs de Fourcroy. Il avait été leur pensionnaire. Elles avaient été pauvres, elles l’avaient recueilli : il les recueillit à son tour, et ne s’en sépara jamais. Les rôles étaient changés, parce que les cœurs ne l’étaient pas.

« Cependant , les événements se précipitent. Seule et debout contre toutes les nations, la France, pour s’en défendre et pour les attmpier, la France, au milieu de ses divisions, cherche en elle-même toutes ses ressources. Ce (ju’elle demandait autrefois à l’étranger, elle le demande à ses concitoyens, à Monge, à Berthollet; elle le demande à Vauquelin , mais dans ijuels termes! L’ordre qu’il reçoit est ainsi conçu : « Pars, fais-nous du salpêtre ou marche au supplice. « La postérité le croira-t-elle? Sous ces accents de fureur, on cachait un bienfait : on voulait sauver Vamjuelin on le rendant nécessaire. 11 part, il visite les départements, il en fait sortir des milliers de salpêtre (]u’il expédie pour les ateliers de la capitale. On sait le reste : l’Europe fut vaincue, et l’histoire, en célébrant les triomphes de la France, fera ressouvenir qu’ils n’ont pas été moins dus au génie (pi’à la valeur de ses habitants.

(( Hevenu au calme et à l’œuvre, on reconnut l’utilité des sciences et les services qu’elles avaient pu rendre. On avait détruit , on s’empressa de reconstruire les institutions savantes. A côté des Lyc(?es et des Écoles ccntrfdes qu’organisait Fourcroy, s’élevèrent et l’Ecole polytechnique, et l’École des mines, et l’Institut national. Lue place fut marquée pour Vau(]uelin dans ces trois derniers établissements. Il fut un moment successeur de J. d’Arcet à la chaire de cliimie du Collège de France; mais Fourcroy était fixé au .Jardin du Hoi; la mort de M. Aug.-[j. Hrougniart y laissait vacante la chaire de chimie appliquée aux arts. Ce fut ci'lle (jue VaiKiuelin préféra, et, en se réunissant à l’illustre colonie du .Jardin des Plantes, il semblait rentrer dans le sein de sa propre famille. La lA-gion d’honneur fut créiki : Vauquelin fut un des premiers h'gionnaires. On forma des Écoles spéciales de pliarmacie; il fut mis à la tête de celle de J^aris.

« A peu près à la même époque, on avait fondé un bureau de garantie pour les matières d’or

inSTOlHE. — 1791-1815.

cl d’argent; Vauquelin en sollicitait la direction, mais on le refusa ; il n’était <1110 grand cliimiste. On voulait des connaissances spéciales, et il les avait; un praticien et un manipulateur, et il rétait. 11 s’enferme, compose VArt de l'essayeur, et le jette dans le public, en gardant l’anonyme. A l’instant , on se récrie sur l’excellence de l’ouvrage , dont l’auteur ne j)0Ut être qu’un essayeur consommé. Vau(juelin se nomme et obtient la place.

« In dernier hommage lui était réservé, ajoute Pariset, à qui j’emprunte ici les meilleurs traits de l’éloge qu’il a fait de Vauquelin, à l’Académie de médecine. 11 eut, en 1809, le malheur do perdre l’ourcroy. La chaire de chimie n’appartenait i)lus à personne. 11 fallait, pour l’occuper, l’obtenir au concours , et avoir le titre de docteur en médecine. Ce titre, Vauquelin ne l’avait pas, mais il en était digne, et par des connaissances médicales très-étendues, et par d’autres connaissances ipie n’ont pas toujours les médecins de profession. 11 écrivit sur l’analyse de la matière cérébrale, dans l’homme et les animaux, une Thèse qui lui valut à la fois le doctorat et la chaire. L’estime, le respect, la crainte, le sentiment (jue l’on avait de sa supériorité , tout concourut à écarter ses rivaux. 11 triompha sans conibattre, et la chaire vint à lui plutôt qu’il n’alla à elle... »

Que servirait de présenter ici la longue énumération des travaux chimiques de Vauquelin? Ces détails n’apprendraient rien aux chimistes de profession , auxipiels les nombreux travaux de ce savant sont si familiers, travaux dont les ouvrages spéciaux sont en quelque sorte remplis? Qui ne sait que parmi les corps nouveaux qu’il a découverts se trouve en première ligne le chrome, métal (ju’il retira le premier du plomb rouge de Sibérie, et qu’il retrouva dans le rubis spiuelle, à l’étal d’acide; découverte du plus grand intérêt pour la teinture, pour l’art de colorer le verre, les émaux et la porcelaine? 11 trouva, dans l’aigue-marine et dans l’émeraude, une terre nouvelle, la glucine, que d’autres chimistes avaient longtemps confondue avec l’alumine. Il faudrait citer du moins ses recherches sur l’asparagine, sur les quiinjumas, sur les acides pecti(|ue, citrique, tartareux, sur la conversion des acides les uns dans les autres, sur l’identité do l’acide pyroligneux avec l’acide acétique, sur celle du sucre avec la gomme et la fécule, et une multitude d’autres travaux qu’il exécuta tantôt seul, tantôt en collaboration avec Fourcroy ou d’autres chimistes , mais qui portent tous l’empreinte d’une étude sévère, profonde, attentive, comme ils se distinguent [»ar les vues d’utilité et d’application qu’il s’efforcait toujours d’y rattacher.

Vauquelin était d’une taille élevée , d’une physionomie. ouverte et calme , ou se réfléchissait la sérénité de son esprit, qu’animait seulement deux grands yeux noirs, d’un regard plus ferme que [lénétrant, et où se peignaient à la fois l’intelligence et la bonté. Dans les épanchements de son cœur, il aimait à parler du lieu de sa naissance, do la pauvreté de ses parents, de l’humilité de sa condition, des rudes épreuves de son premier âge. Il faisait presque chaque année le voyage d’Ilébertot, non pour y promener l’orgueil de sa célébrité, mais pour consoler, honorer sa mère, pour assurer son bien-être et celui de ses frères, et retrouver au milieu des siens ces vives affections de famille dont les premières impressions sont ineffaçables, et qu’il étendait jusipie .sur .ses élèves. Il eut, en 1827, l’honneur d’être élu député par le département du Calvados. Arrivé à la fin de sa carrière, entourée de la considération la mieux méritée, rien n’eût manqué à son existence, si sa santé de[mis quel(|ue temps chancelante ne se fût assez rapidement altérée. Il voulut encore aller respirer l’air natal. Après des alternatives de bien et de mal , une imprudence accéléra la funeste catastrophe. Malgré les soins les plus éclairés , il sentit sa fin s’approcher, et occupé dans ces moments suprêmes de quelques vers de Virgile qu’il essayait de traduire, il exj)ira tranquillement en novembre 1829. 11 était âgé de 66 ans.

Laugier était depuis un an préparateur du cours de Fourcroy, son parent, et le suppléait parfois dans ses leçons, lors(iue Vaiuiuelin vint occuper la chaire de chimie applhiuée, au Muséum. André Laugier, né à Paris en 1770, était fils du trésorier des Quinze- Vingts. Lu homme puissant de l’épo(iue, d'une moralité fort suspecte, mais ayant la haute main sur

PHKMIKMK PVin'IK.

l'i*l;il»liss('iin*iit, cul la |it'nséc(le prclovcr une certaine sniiimc sur la caisse de l’adniiiiistraliou et firoposa à laïugier père de surcliar'ïia- ses comptes, l/iutèfirc comptal)le s’y refusa avec indifriialion, et la veiiü;eance rie se fil point attendre, l ne lettre de cacliet fut lancée contre lui, et il perdit uon-seuleinent son emjiloi, mais une partie de sa fortune, li'aisance de sa famille se trouva fort restreinte, et réducation du jeune André s’en ressentit tpielque i>eu. Cependant, on le plai.’a à Piepus, puis au colléfre d(> Lisieux, à l‘aris; il olitint «pielipies succès dans ses classi's, Lien (ju’il fdt peu encoura^m par ses maîtres, et, à cesuj(‘t,il racontait lui-même une aventure decollé{j:e, bien capable en (‘ffet d'éteindre plutôt ipie d’exciter son émulation.

Sa classe comptait près de cent élèvc's; il était le plus jeune de tous, et rarement dans les compositions il dépassait le tiuarantième. Le professiuir ne s'étonnait nullement de ne pas le voir figurer en meilleur rang, l’àge de l’cuifant lui en indiiiuait le vrai motif. Cependant, ajirès «luelques efforts, Laugier se fit jour et obtint une des [iremières places. Heureux de ci* fictif triomphe, il en attendait la n'“compense, lorstpi’ou le manda chez le frère correcteur, et là le succès du lils fut traité avec autant de justice (jue la |irnbité du jière. Encore était-il (|ue le firofesseur prétendait légitini(;r cet acte de brutale sévérité par un raisonnement sfiécieux , car il disait : « Je ne sévissais pas contre lui, |iarce que je ne le croyais pas capable de mieux fain*; mais, [niisqu’i' vient d’obtenir une bonne place, il est éviilent que c’était sa faute, et que, par conséquent , il doit être |iuni pour le passé, »

Ses études étaient terminées eu 17S8. La chimie, à cette épociue, préludait au brillant (essor (|u’elle allait prendre dans Ues dernières années du siècle; Fonreroy était 1 un de ses (doipn nis interprètes, et c’est à son école (fuc Laugier vint puiser les premifTcs notions de cette sciencie Il se livra avec ardeur au travail sous ce précieux jiatronage, mais les evinienionts politiques ne tardèrent pas à l’y arracher. La l’rance venait d’être envahie; I (Minemi se dirigeait siu l<i ciqiitah;; laïugier se fit soldai et rejoignit rarim'-e; il avait alors vingt-deux ans. Son eciuipage était mince, les iduies étaient idiondautes, les marches forcéi's, et .sa santé cul fort a souffrii.

nisToini:. — 1791- <8ir>.

Le jeune cliiinisle u'avait aucune vocation pour lo métier des armes, qu'il n’avait embrassé (pie par un généreux élan de patriotisme; après six mois de campagne, et lorsque les Prussiens eurent repassé la frontière, il quitta ce (pi'on appelait le camp de la Lune, sans avoir brfilé une amorce, et n’erni)ortant pour tout trojihéo (pie des douleurs de rhumatisme, qui, pendant tout le reste de sa vie, devinrent pour lui d'importuns souvenirs de son premier fait d’armes.

De retour à Paris en 179-1, il fut nommé, sur la recommandation de Fourcroy, à un emploi dans les poudres et salpêtres; mais il ne le posséda que pou de temps. 11 venait d’épouser la lille de Cliéradanie, chez qui >au(jueliu avait fait ses premières études |)harmac(}utiques, et Laugier se décida à prendre le même parti. L’étude (pi’il avait faite de la chimie lui devenait d’un grand secours, et il fut bientôt en état de gérer la pharmacie de son beau-père. Mais, au même moment, l’ex[)édition d’Égypte ayant été résolue, il ne résista point au désir d’en faire [lartie, et il obtint en effet un emploi de pharmacien major. Arrivé à Toulon, il tomba malade, et l’escadre ayant fait voile, il resta attaché à l’hôpital militaire de cette ville; peu de temps après, il fut chargé de la chaire de chimie à l’école centrale du département du Var.

En 1799, Laugier fut nommé professeur à l’hôpital militaire d’instruction à Lille, et il y professait avec distinction, lorsipie Fourcroy, devenu directeur de l'instruction publiijue, le choisit pour son supph*ant au Mu.séum d’histoire naturelle; la tâche était diftlcile à remplir ; Laugieiq .sans avoir la brillante élocution de Fourcroy, se faisait pourtant remaripier par la clarté, par la méthode, par une grande lucidité d’exposition; ses leçons étaient très-suivies, et à la mort du professeur en titre, la chaire de chimie générale lui fut acquise comme un héritage justement mérité. La place ipi’il laissait vacante allait être occupée par M. Chovreul.

Fourcroy ne borna point là son affectueuse protection envers Laugier. 11 en lit son secrétaire intime; au rétablissement de l’I niversité, celui-ci devint (,'hef de bureau dans la division de l’instruction publâiue, au ministère de l’intérieur. Il était depuis longtemps professeur d'bistoire naturelle à l’Écoh' de pharmacie de Paris, il en fut nommé sous-directeur en 1811, puis directeur en 1829, après la mort de Vau(iuelin.

Laugier, obligé de se partager entre ses devoirs d’administration et ses recberebes scientifi- (pies, ne put jamais donner à celles-ci tout le développement qu’il eût désiré, et pourtant la liste de ses travaux est encore considérable. 11 les dirigea toujours de préférence sur l’analyse des minéraux, sur la composition des fossiles inorgani(pies. Ces analyses très-nombreuses .sont d’une telle exactitude (lu’elles ont servi de type à Berzélius pour établir son système de minéralogie. Il s’occupa (“gaiement de l’aiudyse des aérolitbes, et il a indiiiué la meilleure méthode à suivre iiour déterminer la nature et h's proportions des éléments (jue ces pierres inet(“oriques peuvent contenir. Enlin il a étudié les concrétions calculeuses, et remaniué le premier ce (pii distingue les calculs vésicaux des herbivores de ceux des animaux carnivores.

Laugier mourut en 1832, victime du tléau (jui (“ideva la même année aux sciences Sérullas, Henry, Piisson, Cuvier et tant d'autres savants. Deux de ses fils occupent aujourd’hui d’honorables jiostes scientili(pies, run à l’ Vcadémie des sciences, l’autre à la Faculté de médecine de Paris. Son éloge fut prononcé, en présoiuje de l’École et de la Société de pharmaci(', j»aV M. Bobi(piet, de l’Académie des sciences, et c’est de cette intére.ssante notice (jue nous avons tiré les principaux détails (pie nous venons de reproduire.

La science poursuivait ainsi sa marche progressive, et la prospérité du Muséum se développait avec c.'dme et sécurité, tandis ipi’aii dehors la France était menacée par une formidable coalition. En (813, les linances de l’État étant absorbées par les besoins de la guerre, on fut obligé do restreindre les allocations destinées aux sciences. L’administration du Muséum fit suspendre les travaux commencés, on se borna aux dépenses les plus indispensables; un grand nombre d’élèves furent obligés de rejoindre les armées; renseignement seul n’éprouva aucune interruption.

L «innée suivante, lor.sipie les troup(!S étrangères entrèrent à Paris, un corps de Pi'ussieus se piésenta à la porte du Muséum, ou il se pnqmsait de bivornupier. Dans le [iremi(.“r moment les

PHKMlîiHE PAirriE.

professeurs surpris, isolés, ii’avaient aucun moyen de coinniuni(iuer avec l’autorité et étaient à la discrétion des vaiiKjueurs. Le commandant prussien consentit néanmoins à attendre deux heures, avant d’occuper le poste ipu lui était assigné. Ce délai suftit aux administrateurs pour recourir à la protection d’un savant illustre, AL de llumboldt, (pii obtint aussitôt une sauvegarde, et le Muséum fut mis à l’abri de l’occupation. Quol»iues jours après, les souverains étrangers en personne venaient en admirer les richesses, la belle ordonnance, et rassurer euxmêmes les professeurs sur le sort de ce précieux établissement.

Le Muséum d'histoire naturelle venait d’échapper à un grand danger, (jui malheureusement devait se représenter dès l’année suivante. En 1815, les alliés manifestèrent des intentions moins généreusiis; chaque nation réclama les objets que les guerres précédentes leur avaient enlevés. On redemanda au .Muséum les collections du Stathonder, et ,M. Brugmann fut désigné pour on prendre possession; mais ce savant, ayant compris la difficulté d’une pareille restitution et le tort qu’elle pourrait faire même à l’étude de l’iiistoire naturelle, se prêta à tous les moyens de concilier les intérêts de sa patrie et ceux de la science. Il intercéda dans ce sens auprès de son souverain, i]ui lui donna do pleins ftouvoirs à ce sujet. Il fut donc convenu que l’on ferait pour 1a Hollande nne collection d’une valeur équivalente à celle que l’on avait regue, mais (}ui serait choisie seulement parmi les doubles du Aluséum. Cette collection, composée de dix-huit mille échantillons, était évidemment plus riche et plus précieuse (pie celle (jui composait l’ancien cabinet du Statliouder. L’empereur d’Autriche, loin de rien réclamer, fit don à rétablissement de plusieurs plantes (|u’il ne possédait pas encore, et de deux collections, l’une de vers intestinaux, faite par AL Jîremser, l’autre de champignons modelés en cire. Il y joignit un catalogue d(îs doubles de son cabinet, parmi lesquels les professeurs étaient invités à choisir les objets qui maïupiaient au Muséum, à la charge de les remplacer par des échanges. D’autres souverains exigèrent davantage. Des pierres précieuses, des livres et des objets do diverse nature retournèrent ainsi à leurs anciens [uopriétaires, et firent dans le cabinet quel(|ues vides, (jui, heureusement, ne lardèrent pas à être comblés.

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