‹ Le muséum d'histoire naturelleChapitre 11 sur 100 · CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CINQUIÈME

PÉHIODI

Pendant les premières années qui suivirent la paix générale, le budget du Aluséum fut d’abord réduit, [uiis ramené au taux précédent, puis il reçut quelques allocations extraoidiiiaires. On augmenta beaucoup l’étendue du cabinet d’anatomie comparée. En 1818, on commença la construction d’une ménagerie pour les animaux féroces, (jui fut terminée en 1821 , on continua à ac(piérir les terrains (jui bordaient enc.ore la rue de Seine, et (jue 1 on convertit aussitôt en parcs; on se préjiara également à élever de nouvelles serres destinées aux végétaux exoti(jues récemment parvenus de Cayenne et de l’Inde.

Les grands événements qui venaient de s’accomplir n’avaient j)as interrompu les voyages scientifiques, et le Aluséum en recueillait chaque jour les fruits aussi abondants que précieux. Al AL Diard cl Duvaucel avaient fait [larvonir des envois considérables de Calcutta et de Sumatra, AL Leschenault en avait adressé d’autres de Pondichéry et de Chandernagor; on en avait reçu du Brésil par AL Auguste Saint-Hilaire, de l’Amérique septentrionale jiar AL Alilbert; AL de Lalande qui était allé au Cap, et (jui avait pénétré fort avant dans rmléricur de 1 Afri- (jue, avait rapjiorté la collection zoologique la jilus nombreuse (jue l’on eût reçue depuis celle de Pérou et de Baudin,

D’autres voyageurs, ajoute Deleuze, qui n’avaient pas une mission spéciale s’empressèrent (le donner également des preuves de leur zèle pour la science. M. Dussumier Fonbrune, négociant de Bordeaux, envoya un grand nombre d’objets des Pbilippines; M. Stéven, savant naturaliste au service de la Russie, qui avait passé douze ans dans la Tauride et le Caucase, offrit au Muséum les principales plantes de cette contrée; Dumont d’Urville, alors lieutenant de vaisseau, celles qu’il avait recueillies dans les îles de l’Archipel et sur les bords du Pont- Euxin; Freycinet, récemment arrivé de son voyage aux Terres-Australes, rapporta une collection en tout genre faite par les naturalistes de l’expédition, MM. Caudichaud, Quoy et Caimard. Le capitaine Philibert, chargé de parcourir les mers de l’Asie et d’aller à la Guyane française, ayant pris à son bord M, Perrottet, ce jeune naturaliste rapporta cent cinquantehuit espèces d’arbres et arbustes vivants, dont la plupart n’existaient dans aucun jardin de l’Europe. A cette collection végétale, la plus précieuse (jui fût encore parvenue au Muséum, étaient joints (luehiues oiseaux rares, ainsi que le (iymnote, poisson célèbre qui donne à volonté de violentes commotions électriques; enfin le baron Milius, commandant de l’île Bourbon, venait de rapporter quelques animaux v'ivants et divers objets d’histoire naturelle.

Un zèle si ardent, si louable, et les conquêtes scientifiques qui en étaient les résultats, déterminèrent le gouvernement à prendre une mesure propre à régulariser et à rendre encore plus profitables les expéditions scientifiques. Un fonds annuel do 20,000 francs fut destiné à attacher au Muséum des élèves voyageurs. Ces élèves, nommés sur la présentation des professeurs et examinés par eux, furent dès lors envoyés successivement dans toutes les contrées encore mal explorées, munis d’instructions s[)éciales sur les recherches qu’ils avaient à y faire. Ils furent chargés en outre d’entretenir une correspondance active avec le Muséum, et nonseulement de recueillir tout ce qui pourrait accroître nos richesses naturelles, mais de naturaliser au delà des mers les produits de notre agriculture.

Malheureusement, la première application (jue l’on fit do cette utile mesure n’eut qu’un funeste résultat. Des trois voyageurs partis en 1820, deux périrent victimes de leur zèle, en arrivant à leur destination. Godefroy, appelé par la variété de ses talents à rendre de grands services à la science, fut tué dans une émeute, par les naturels du pays, peu de jours après son débaniuement à Manille. Ilavet, jeune homme à la fois distingué par son esprit, par son savoir et par son caractère, mourut à Madagascar, à la suite des fatigues qu’il avait éprouvées. Le troisième, M. Plée, arriva heureusement aux Antilles, d’où il fit parvenir au Muséum d’importantes collections.

De pareils exemples, loin de décourager les jeunes navigateurs, ne firent qu’enflammer leur zèle. Ces champions intrépides de la science ne comptent pas avec les sacrifices que cette noble mission leur impose. Quehiues pas de plus faits par eux dans le vaste champ de la nature, (juelque utile découverte à laquelle leur nom pourra se rattacher, voilà ce qui les dédommagé des privations et des dangers aux(]uels ils s’exposent avec tant d’abnégation personnelle. Il nous en coûte de ne pouvoir reproduire ici la liste complète de cette phalange courageuse; mais, du moins, arrêtons un moment nos regards sur l’un de ses membres les plus dignes de nos souvenirs comme de nos regrets.

Danc le cours de l’automne 1826, un jeune homme, déjà connu dans la science par des travaux remanjuables , s’embarquait au Havre pour les États-Unis. Il allait chercher, sous un climat étranger, des impressions d’une nature nouvelle et quelque soulagement à de vifs chagrins, à des peines de cœur. Victor Jacquemont était né à Paris en 1801. Ses études terminées, .son père désira qu’il apprît la médecine, et le fit entrer, pour étudier la chimie, dans le laboratoire de M. Thénard. Lejeune adepte faisait queh|ues-cxpériencos, lorsqu’un vase rempli de cyanogène se brisa entre ses mains, et il respira une partie de ce gaz. II en résulta de graves symptômes d’une phthisie laryngée, qui altéra sa santé assez profondément pour l’obliger à passer plusieurs mois a la campagne. Pendant sa convalescence, il s’occupa de botanique, d agriculture, de géologie. Sa vocation était décidée : il allait être naturaliste. 11 entreprit

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aussitôt ([uelquos voyages ou Aiivergiu», dans les Cévennos, dans les Alpes, préludes de courses plus lointaines , et îles périls fiu’il se disposait résolftrnent à aflronter.

Après ipielque séjour à New- York , qu’habitait un de ses frères , Victor .lacquemont partit [)Our Saint-Dominfîue, où il reçut de radininistration du Muséum la proposition d’entreiirendre dans l’Inde un voyage, conçu d’après des vues toutes nouvelles. Il s’agissait non-seulement d’y faire des recherches d’IIistoire naturelle, mais de recueillir des documents étendus sur la statistique , s\ir les races , les mœurs et les habitudes des Indous. Le jeune savant hésita d’abord, craignant do rester au-dessous d’une pareille tâche; puis, après avoir réfléchi, il accepta cette mission. Il alla à Londres pour se familiariser avec la langue anglaise, et pour se ménager des protections dans les pays qu’il allait parcourir, puis il vint à Paris pour soumettre aux professeurs du Muséum le [)lan de son voyage et pour prendre congé de ses amis. Au mois d’août 1828 , il s’embarqua à llrest sur la Zélée. Il n’arriva qn’on mai 1829 à Calcutta, mais le navire avait relâché successivement à Ténériffe, à Ilio-de-Janeiro, au cap de llonne-Espérance , à llourbon et à Pondichéry. 11 fut accueilli avec bienveillance [lar les principaux personnages de l’Inde anglaise, entre autres par William Bentinck, gouverneur général. Après six mois de séjour à Calcutta, .ses pré[)aratifs terminés, il ,se mit en route avec une escorte considérable et se dirigea vers Bernarès, la ville sainte des Indous. Dans les iireiniers mois de 1880, il visita Mirzapour, les mines de diamant de Panna, Dehli, oh il fut [trésenté au grand mogol, Scliah-.Mohammed, descendant deTamerlan. 11 fut conduit en grande pompe à l’audience de l’Empereur, escorté d’un régiment d’infantene, d’un détacBement de cavalerie, d’une armée de domestiijues et d’une troupe d’éléphants richement caparaçonnés. Schah- Mohammed lui offrit un vêtement d’honneur, et attacha lui-même à son turban de magniliipies pierreries. Au mois d’avril, le jeune voyageur, avec une suite de cinquante [)er.sonnes, .se dirigf'a vers le Nord; il remonta jusqu’aux sources du (lange , il gravit les flancs do l’IIimalaïa, couverts de neiges perpétuelles, puis redescendit le long de ses gradins septentrionaux, en s’approchant dos frontières de la Chine. Pendant cette partie du voyage, il éprouva une longue série de fatigues, de privations et de mi.sères, qu’il supporta pendant plus de cinq mois avec un courage admirable. 11 .souffre de la faim, de la .soif; il est assailli de tempêtes dont la violence nous est inconnue; les nuits sont glacées et sans sommeil; ses gens se révoltent; il les réduit à l’obéissance {>ar son énergie , et , au milieu de tous ces i)érils , il ne perd pas une occa.sion de recueillir, chemin faisant, toutes les [>roductions naturelles <iu’offrent à. ses regards ces étranges contrées.

11 arrive enfin .sur les limites de la Chine, au pays de kaiiawor, et ne peut résister au désir de pénétrer dans le céleste Empire. Il se décide à traverser, avec (|uel<jues montagnards bien armés, d’immenses déserts, des populations hostiles, et à gravir des montagm^s qui paraissent inaccessibles. 11 trouve sur son passage un fort bien défendu; il ordonne à sou escorte de se former en colonne et marche hardiment à sa tête. Le commandant veut s’opposer û cette violation du territoire et s’approche de .lacquemont, (pii, sans mettre pied à terre, le saisit par sa longue queue tressée et le jette à bas de sou cheval. La garnison , frappée^ do cet acte d’énergie, le laisse passer avec sa troupe, et, après (luehiues courses sur le sol chinois et quehpies combats analogues, il rentre dans l’Inde, en traversant une seconde fois rilimalaïa.

,\u mois de mars 18.31 , il passa le Setledje et entra dans le Pendjûh, (]ui comprend les d(;u.x royaumes de Lahore et de Cachemyr. 11 avait reçu dans leThihet une lettre du général .\llard,

officier français, <pii lui offrait ses services auprès de Bendjit Singh, Maharadjah des Seiks, souverain de ce pays, et dont Allard commande les armées. Jaccpiemont passa presque tout l’été à Lahore et à Cachemyr. Il y vécut en grand seigneur, comblé des témoignages de 1 amitié et de la munificence de Bendjit Singh, logé dans un pavillon royal, ayant une sorte de cour, un gentilhomme de la chambre, une compagnie des gardes. Il se livra, grûce à cette utile protection, à des recherches fort étendues dans ces contrées jus(|uc-là si mal explorées,

mSTOIRK. — 1815-1853. '

et (luitta Rendjit Singii , ravi de son accueil et comblé de ses bienfaits. 11 fait même entendre que le souverain lui avait offert sérieusement la vice-royauté de Cachemyr.

Au mois de novembre, .lacquemont repassa le Setledje; dès qu’il se retrouva sur le territoire britannique , il renvoya son escorte et revint à Delhi. Il y fit emballer et embarquer ses collections sur le Djemnah, et se prépara à entreprendre un nouveau voyage dans les contrées méridionales de l’Inde. Il partit, en effet, dès le mois de février 1832. Son intention était de visiter toute la presqu’île en deçà du Gange et de s’arrêter à Rombay, après avoir visité le pays des Marattes et les villes les plus importantes du pays, puis de gagner le cap Comorin, en logeant la côte de Malabar, enfin de remonter au Nord parle plateau de Misore et de visiter les montagnes Rleues. Il ne put exécuter qu’en partie ce projet de voyage , le plus complet (jue l’on eût encore entrepris dans les Grandes Indes.

Metor .lacquemont amva au mois de juin à Pouna , près do Rombay. C’était la saison des pluies , et le choléra y exerçait de grands ravages. Un de ses domestiques fut atteint du fléau et en mourut; lui-même éprouva une violente dyssenterie dont sa santé, jusque-là si parfaite, finit par triompher. Il était d’ailleurs prudent, très-attentif à son régime et à toutes les mesures hygiéniques convenables dans des climats si différents du nôtre. Dans le cours de septembre, avant de revenir à Rombay, il voulut visiter l’île de Salsette, située au bas du versant occidental des Ghates, pays malsain, couvert de forêts. On était dans la saison la plus dangereuse de l’année; il y éprouva les plus rudes fatigues, tantôt sous un ciel brûlant, tantôt au milieu d’ombrages pestilentiels. A la fin d’octobre, il arriva à Rombay, mais épuisé et malade. Un négociant anglais, M. Nicol , qui le logeait chez lui, le confia aux soins d’un habile médecin. Jacquemont était atteint d’une inflammation du foie, et, médecin lui-même, il comprit aussitôt toute la gravité de sa situation. Après trente jours de douleurs, il ne put se faire aucune illusion sur l'issue de sa maladie et ne songea plus qu’à consoler ses amis , à écrire à sa famille , à recommander ses collections à ceux qui l’entouraient et qui lui procuraient les plus tendres soins. Il venait d’être nommé membre de la Légion d’honneur; il commanda lui-mêrne ses funérailles, se composa une épitaphe aussi simple que modeste, et mourut le 7 décembre 1832, à l’àge de 31 ans. Sa correspondance, recueillie en deux volumes, est pleine d’intérêt; elle reste, avec scs riches collections , comme un haut témoignage de l’intrépidité, du savoir de ce jeune naturaliste, et justifie tous les regrets qu’une perte aussi cruelle a dû inspirer aux amis de la science. M. Adrien de Jussieu qui, lui-même, vient d’être enlevé si prématurément aux sciences naturelles , a publié une notice touchante sur Victor Jacquemont , dont il fut l’ami.

Les diverses branches de l’enseignement au Muséum , pendant la période que nous parcourons , et qui s’étend jusqu’à l’heure où nous écrivons ces lignes , conservèrent cette haute renommée conquise à l’aide de talents si variés, si éminents et au prix de tant de nobles efforts. Heureusement , la majeure partie des professeurs (jui en occupaient les chaires à cette date , les occupent encore aujourd’hui; toutefois, depuis 1815, la mort n’a pas laissé d’en moissonner plusieurs et des plus éminents. Après la perte de Cuvier, de Geoffroy-Saint-Hilaire et de Victor Audouin, dont la zoologie eut successivement à déplorer la perte, cette science eut encore à regretter MM. Latreille et de Rlainville. La chimie, d’abord représentée par Laugier et Vauquelin , vit passer les chaires occupées par ces deux savants aux mains de Gay-Lussac et de Sérullas, qui, eux-mêmes, les abandonnèrent à de dignes successeurs; enfin, dans la botanique, de nouvelles pertes appelèrent Rose et Adrien de Jussieu à remplacer André Tliouin ainsi que le vénérable Antoine-Laurent <le Jussieu, et ces deux botanistes eux-mêmes ont aussi disparu de la liste des professeurs du Muséum. C’est à retracer (luebjues traits de leur biographie et à rappeler leurs principaux titres scientifiques que seront consacrées les dernières pages de cet écrit.

Louis-Joseph Gay-Lussac naquit, le 6 décembre 1778, à Saint-Léonard , petite ville du dépai'temcnt de la Haute- Vienne, oii son grand-père avait été médecin, et où son fière exerçait la

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PnR.MIÈHR PARTIR.

charge de procureur du Roi, Il élail destiné au barreau, et fut élevé d’abord dans sa ville natale, puis dans un pensionnat près de Paris, oh il se prépara à subir les examens d’admission à l’ecole polytechnique, alors l’école centrale des travaux publics. Admis, en effet, des premiers, dans cette célébré école, il en .sortit en 1800, pour entrer dans le .service des ponts et chaussés. Rerthollct, alors professeur de chimie à l’école polytechnique, avait remarqué eu lui tant de douleur, de zèle et d’intelligence, qu’il voulut le fixer près de lui, et en fit son répétiteur; c’est chez ce savant (pie (lay-Lussac connut Laplace, <pii, de son côté, le dirigea dans la carrière de la physique.

Le premier Mémoire du jeune savant, publié en 1801 , eut pour objet le mode de dilatation des gaz et dos vapeurs. C’est là qu’il établit que la différence des résultats obtenus jusqu’alors dans cette .sorte de rocherebes n’était due qu’à la présence de l’eau dans les gaz et que, lors- (pi’ils sont parfaitement desséchés, ils se dilatent tous d’une manière uniforme et comstante. Ce travail fut suivi de plusieurs autres ; sur le perfectionnement des thermomètres et des baromètres; sur la tension des vapeurs, leur mélange avec les gaz, leur densité, l’évaporation, l’hygrométrie et la mesuro des effets capillaiirs. Rn 1804, une occasion s’offrit d’ajouter encore à cet ensemble de recherches physiques. 11 fut chargé, avec M. Riot, d’exécuter une ascension aérostatKpie , dans le but de s’assurer si la force magnétique cesse d’agir hors du contact de la mas.se terrestre. Le 24 août de cette année, les deux jeunes physi(;iens entrèrent dans un aérostat disposé à cet effet , dans le jardin du Conservatoire des Arts et Métiers, et s’élevèrent à une hauteur de près de 4,000 mètres. Ils constatèrent epTà cette hauteur l'intensité magnétique se conservait sans altération notable ; que réleclricité atmosphérique, constamment négative, s’accroissait, et que la tem[)érature s’abaissait graduellement eu raison des hauteurs. Le ballon étant trop petit pour les porter plus haut ensemble , Guy-Lussac recommença seul l’ascension quehiues jours après. Cette fois il parvint à une hauteur de près de 7,000 mètres, la plus grande qu’aucun homme ait jamais atteinte, et, pendant cimi heures d’observations, il s’as-

IIIBTOIRE. — 1815- 1853.

siira que l’air perd environ un degré de chaleur par 171 mètres d’élévation; il recueillit do l’air à différentes hauteurs , et reconnut , par l’analyse , que l’air des couches élevées de l’atmosphère avait la même composition que celui des couches inférieures ; enfin, il recueillit une foule d’observations importantes sur le décroissement des pressions îles températures et de l’humidité, à diverses hauteurs. Ces habiles recherches le signalèrent dès lors comme un physicien très-distingué, et ne tardèrent pas à le faire admettre à l’Institut,

A cette époque, M. de llumboldt arrivait de son voyage sciontifi<jue dans l’Amérique méridionale : il se prit d’amitié pour Gay-Lussac , et l’associa à ses recherches de physique et do chimie. Au retour de ([uelquos excursions qu’ils firent ensemble, en France, en Suisse, en Italie et en Allemagne, ils s’appliquèrent à des observations d’eudiométrie : ils reconnurent que, dans la formation de l’eau, un volume de gaz oxygène se combine par la combustion avec deux volumes de gaz hydrogène. Plus tard, Gay-Lussac généralisa cette observation, et il en tira cette Loi des volumes, si féconde en applications, bien qu’elle ait tardé à s’établir dans la science.

Ces travaux furent suivis de longues et savantes recherches sur l’action de la pile de Volta. En 1807, MM. Ilisinger et Berzélius avaient annoncé le pouvoir du courant voltaïque pour désunir les éléments des corps composés, et la faculté qu’il possède de transporter ces éléments à des pôles contraires. L’année suivante, Ilumphry Davy multiplia les expériences do cet ordre; il les varia, les reproduisit avec des apiiareils d’une grande puissance et finit par retirer de la potasse et de la soude, deux substances simples, pourvues de tous les caractères métalli(|ues, qu’il nomma le Potassium et le Sodium. Ces deux métaux, combinés do nouveau avec l’oxygène qu’on on avait séparé, reproduisaient les alcalis primitifs. Lue découverte aussi éclatante avait valu au chimiste anglais le prix de 50,000 francs, proposé par Napoléon, pour les résultats les plus importants qui seraient obtenus par l’emploi de la pile de Volta, MM. Gay-Lussac et Thénard s’empressèrent de suivre cette voie nouvelle, qui leur parut féconde en conséquences inattendues. L’Institut venait d’obtenir du Gouvernement les moyens de faire construire une pile d’une puissance considérable. Gay-Lussac et Thénard furent chargés de diriger les expériences auxfjuelles cet appareil était destiné. Dès le mois de mars 1808, ils annonçaient la découverte d’uu moyen d’obtenir plus en grand les nouveaux métaux sans l’emploi de la pile, la décomposition de l’acide borique par leur action, etc.; ils poursuivirent leurs recherches avec activité et en publièrent les résultats, en 1811, dans l’ouvrage intitulé : liecherchcs physico-chimiques, en deux volumes. Davy, de son côté, mit à profit les recherches des chimistes français pour compléter les siennes : noble et loyale émulation , sans rivalité, qui enrichit la science des faits les plus cm'ieux dont elle eut fait la conquête depuis les découvertes de Lavoisier,

Eu 1813, un manufacturier de Paris, Courtois, avait découvert, dans les lessives de varechs, une substance qui lui parut nouvelle, et il avait communi(iué sa découverte à Gay-Lussac. Peu de jours après, celui-ci présenta à l’Institut une première note dans laquelle il établissait les principaux caractères de la nouvelle substance, et lui donnait le nom d’iode. Dans le courant du même mois, il en lut une seconde sur le même sujet; ces deux notices n’étaient que le prélude d’un Mémoire très-étendu qui parut l’année suivante, et (pii était une véritable monographie de l’iode. Ce dernier travail était si complet, que depuis lors on n’a pu qu’en étendre les résultats ou perfectionner les procédés employés par l’auteur, sans rien changer aux données qu’il avait établies. Le Mémoire de Gay-Lussac sur l’iode est resté un modèle d’exploration chimiipie; l’étude de la nouvelle substance y est présentée avec une sûreté de jugement et une finesse de tact qui ne laissent rien d’incertain et d’inobservé; de l’avis de tous les chimistes, il est aussi parfait qu’un travail de cette nature peut l’être à son temps donné.

L’année suivante, en 1815, Gay-Lussac mit le sceau à sa réputation de chimiste par la decouverte du Cyanogène, ou azoture de carbone. Cette découverte fut d’une haute importance pour la science, en ce ([u’elle offrait le premier exemple d’un corps composé qui, dans

PllKMlÈHE PAnriE.

ses (îombinaisons, porte des caractères que l’ou n’avait encore remarqué que dans les corps simples, puis on ce qu’elle modifia profondément la théorie de l’acidité. C’est en effet de ses deux Mémoires sur l’iode et sur le cyanogène, que Cay-Lussac déduisit sa théorie des Hydracides, l’un des pas les plus brillants que la science ait faits dans les premières années de notre siècle.

Mais ce n’est pas à ces recherches de science pure, à ces belles théories fondées sur l’exactitude et l’évidence des faits observés, »]uc devaient se borner les travaux de Cay-Lussac. Devenu professeur de physique et de chimie à l’École polytcchnbiue, puis au Muséum, il jiorta dans son enseignement la dignité simple et un peu froide de son caractère, la lucidité, la rectitude et la justesse habituelles de son esprit. Depuis 1805, il était membre du comité consultatif des arts et manufactures, près le ministère du commerce; on 1808, il fut attaché à l’administration dos poudres et salpêtres; plus tard, il fut nommé vérificateur à la monnaie. Ces divers emplois l’amenèrent à faire plusieurs travaux d’apiilication des sciences aux arts et à l’industrie ; il inventa l’alcoolomètre, il construisit un baromètre portatif, perfectionna l’essai des matières d’or et d’argent, il publia des instructions pratiques d’une grande utilité sur plusieurs fabrications, sur les chlorures décolorants, sur l’essai des alcalis du commerce, etc. 11 faisait partie do l’Institut depuis l’année 1801. Élu, en 1821, député de la Haute-Vienne, il ne remplit dans ce poste politique d’autre rôle que celui d’un savant actif, loyal et dévoué. En 1839, il fut nommé pair de France, et mourut en 1850, dans sa soixante-douzième année, d’une maladie du cœur. Cay-Lussac avait des goûts simples, modestes, des liabitudes d’ordre et de ponctualité. Les succès qu’il obtint, toujours justifiés par son mérite reconnu, ne portèrent jamais ombrage à personne. Parvenu à une fortune honorable et à tous les honneurs que peut procurer la science, il laissa la mémoire d’un homme intègre, irréprochable, et de l’un des savants les plus recommandables dont sa patrie puisse s’honorer.

Georges-Simon Sérullas naquit le 2 novembre 1774, à Poncin, département de l’Ain; l’illustre Bichat fut son condisciple au collège de Nantua. Le père de Sérullas était notaire, et, pour obéir à la volonté paternelle, l’enfant fît d’abord (}uelques études dans cette direction; mais son esprit et .son goût le portaient vers les sciences naturelles. Les événements de la révolution vinrent changer sa destinée. La guerre ayant éclaté, il s’enrôla comme simple soldat à l’âge de dix-sepl ans. 11 quitta bientôt la carrière militaire active, pour venir prendre à Bourg quelques notions de pharmacie, et il obtint, en 1793, un emploi de pharmacien militaire dans l’armée dos Alpes. Le pharmacien en chef, Laubert, qui avait été professeur de physicpie à Naples, ayant remanjué son zèle et son intelligence, le prit en amitié, et lui enseigna la botanique, la physique, ainsi que les premiers éléments do la chimie. Sérullas, à peine âgé de dixneuf ans, fut nommé pharmacien-major.

A l’époque du blocus continental, Parmentier ayant proposé au ministre do la guerre de remplacer le sucre par le sirop de raisin, Sérullas fut chargé d’en préparer des quantités énormes, qui suffirent pendant plusieurs années à la consommation des hôpitaux d’Italie. Le ministre lui donna à ce sujet de hauts témoignages de satisfaction, mais il allait bientôt en mériter de plus éclatants. Plusieurs sociétés savantes avaient proposé pour sujet de concours le moyen d’extraire la matière sucrée contenue dans les végétaux indigènes. Sérullas présenta deux Mémoires; l’un fut couronné, en 1810, par la Société d’agriculture du département do la Seine; l’autre, en 1813, par la Société de pharmacie do Paris, Encouragé par de tels succès, il en poursuivit avec plus d’ardeur sa double carrière. 11 obtint le grade de pharmacien principal, et fit partie du corps d’armée de Ney, ([u’il suivit en Allemagne, en Pologne, en Bussie; en 181C, il fut nommé pharmacien en chef et premier professeur à l’hôpital d’instruction do Metz.

A cette époque commence pour Sérullas la seconde partie de son existence. Parvenu à l’âge de quarante-deux ans, il se remet à étudier les mathématiques et le grec, indispensables à ses nouvelles fonctions. 11 entreprend un cours public de chimie auquel assistent les officiers du

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génie et do l’artillerie, la plupart sortant de l’École polytechnique. Ses jours et ses nuits s’écoulent dans l’étude. 11 publie successivement un travail sur la conversion du sirop de raisin en alcool, et un Mémoire sur les fumigations cliloriijues. En 1820, sous le titre ù'ObservaÜQns phi/nico-chimiqties sur les alliages du potassium et du sodium, il donne des détails nouveaux et curieux sur ces deux métaux, 11 étudie l’antimoine et fait connaître que toutes les préparations antimoniales, excepté l’émétique, renferment de l’arsenic. 11 désigne, sous le nom de carbure d’antimoine, un corps obtenu en chauffant, en vase clos, avec du charbon, une certaine quantité d’émétique. 11 iuditiue les moyens de se servir do cette substance pour entlainraer, sous l’eau, la poudre à canon. 11 produit de beaux travaux sur la formation de l’éther sulfurique, sur les composés de brome, d’iode, de cyanogène. Son courage scientifique s’exerce dans son laboratoire, comme sur un champ de bataille; il s’expose journellement à perdre la vie, car ses recherches se portent sur des substances jusqu’alors inconnues, dont les émanations peuvent être mortelles. L’habile professeur, les mains et le visage couverts de cicatrices, n’en continue pas moins ses travaux avec passion, et son zèle comme sou intrépidité sont couronnés par des découvertes d’une haute importance qui éveillent l’attention de tous les chimistes de l’Europe et attachent à son nom une rapide renommée,

Sérullas, nommé en 1827 membre de l’Académie royale de médecine, fut appelé l’année suivante au Val-de-Grâce, comme pharmacien eu chef et premier professeur. Peu d’années après il devint le successeur de Vauquelin à l’Académie des sciences; cette haute position lui valut, en outre, le titre d’officier de la Légion d’honneur. C’est à cette éi)0(jue qu’il annonça la réaction de l’acide indique sur les sels do morphine, découverte si iini)ortante pour la médecine légale. En 1832, il venait d’ètre nommé professeur de chimie générale au Muséum, en remplacement de Laugier. Cette chaire, l’une des plus brillantes de l’Europe, réalisait le vœu le plus cher de son ambition. Mais déjà ses organes digestifs, altérés par le travail et par les gaz délétères auxquels il s’était exposé, recélait les germes d’une jnaladie chronique ipii, sous l’influence de l’épidémie alors régnante, devait rapidement devenir mortelle. C’est aux funérailles de Cuvier qu’il en ressentit les premières atteintes; peu de jours après il avait succombé, à l’àgo de cin(]uante-huit ans.

Quelques années avant cette fatale époque de 1832, qui enleva au Muséum, Laugier, Cuvier et Sérullas, en 1828, la bolanitpie, ou plutôt l’agronomie eut à déplorer la perte de M. Pose, professeur de culture depuis l’année 1825. Louis-Augustin-Guillaumo Bosc, né à Paris en 1759, était fils do Bosc d’Antio, l’un des médecins de Louis XV, qui plus lard s’occupa des arts industriels et à qui l’on doit de bons travaux sur l’art de la verrerie. Le jeune Bosc avait annoncé, mémo avant de savoir lire, des dispositions singulières pour l’histoire naturelle. Négligé par une belle-mère qui lui portait peu d’affection, et presque abandonné à lui-même dans une campagne des environs de Laugres, il recueillait des plantes, des minéraux, des insectes; « il ne se souvenait pas, disait-il, d’avoir eu d’autres jouets. » On le destina à l’art militaire et on l’envoya à Dijon pour étudier les mathématiques, mais il suivait de préférence un cours de botanifpie, alors [)rofessé par Durande avec un certain succès. Il se passionna aussitôt pour cette science, et surtout [>our le système de Linné, qu’il préféra dès lors, et toute sa vie, à toute autre méthode.

Revenu à Paris avec sa famille, Bosc renonça à la carrière des armes et entra dans les bureaux du contrôle général, puis à l’administration des postes, où son intelligence lui valut, à dix-neuf ans, l’emploi de secrétaire de l’intendance. Cependant il continuait à se livrer à 1 étude de l’histoire naturelle; il se lia avec Jussieu et Broussonnet, qui le mirent en rapport avec le fameux Roland, depuis ministre, et avec sa femme devenue non moins célèbre. Il no s’occupait pas exclusivement de botanique, mais encore d’entomologie, et il fit à cette occasion la connaissance do Fabricius, dont jusque-là, en 1782, il n’avait pas même entendu parler. G est à cette époque qu’avec Broussonuel et quelques autres naturalistes, il fonda à 1 aiis la Société linnéenne, sur le modèle de celle de Londres, qui déjà avait rendu à la science

PHE.MlËnK PAHTIE.

(lü notahlfs services. Mais les actes do la Société naissante ne tardèrent pas à être arrêtés par les troubles civils. Les adeptes se livraiont à des recherches très-suivûis ; les gens de la campagne prenaient leurs excursions rurales pour des rasseinbleinents de malintentionnés; à Paris inêin<% le buste qu’ils avaient érigé, en 1790, sous le grand cèdre du Liban, fut brisé par la poftulace qui, au lieu de Charles Linncus, avait cru lire, au-dessous de ce buste : Charles Neuf.

Holand étant parvenu au ministère, !U. d’Ogny, intendant des postes, fut destitué, l’administration fut réorganisée, et Pose devint l’un des trois administrateurs; en 1793, à la chute de lloland, il fut lui-même arrêté, puis rendu un moment à ses fonctions; quehiues jours plus tard , il était définitivement renvoyé et obligé de se soustraire par la fuite à une mort certaine. Il s’était retiré dans une petite maison, située dans la forêt de Montmorency, et dans laiiuello il avait un moment donné asile à PolaiKl. Le jour où madame Holand avait été arrêtée, elle lui avait confié sa fille, et c’est dans ses mains qu’elle déposa ses célèbres Mémoires. Dose resta (pielque temps caché dans cette solitude, revêtu du costume des gens du pays et se livrant aux mêmes travaux, ce qui ne l’eiuftècha pas d’y recueillir ({ueUjues malheureux suspects comme lui, entre autres La Heveillère-Lepeaux , qui, bientôt, allait devenir l’un des chefs du nouveau (iouvernement. 11 racontait qu’un jour, il cachait <ians un petit grenier l’un des députés voués à l’échafaud , au moment où le hasard amenait autour de la maison, des agents occupés à la recherche des proscrits. Ce danger écarté, il ne put offrir à son hôte (pie des limaçons, des racines sauvages, et les œufs d’une seule poule, <iui, le lendemain , lui fut enlevée par un oiseau de proie.

Pose ne tira pas grand [irofit des services qu’il venait de rendre à ces proscrits de la veille, dev(?nus des puissants du jour. Cependant, on lui avait promis de le nommer, à la première vacaiKîe, consul aux États-Lnis. Il voulait y alhir rejoindre son ami Michaux, qui dirigeait à la Caroline un jardin de naturalisation. Après avoir vainement attendu, il partit à pied pour Bordeaux, et s’embanpia, en 1798, .sur un vais.seau américain; arrivé à Charlestown, il apprit que Michaux était revenu (m France. Il fut nommé pourtant consul à New-Yorck , mais il no put obtenir son exequatur du président Adams. 11 s’en consola en s’établissant dans le jardin de Michaux , et on se livrant avec une nouvelle ardeur à l’étude de l’histoire naturelle.

Pose revint en France en 1800, apportant des matériaux nombreux, (}u’il distribua aussitôt à tous les naturalistes, car, à l’exonqdo de J. Banks, c’était pour la science et non pour luimême qu’il se livrait à ses laborieuses recherches. 11 donna, en effet, ses Insectes à Fabriciuset à Olivier,ses Poissons à Lacépcale, ses Oi.seaux à Daudin , ses Peptilcs à Latreille, no gardant pour lui-même (pie les vues générales et le savoir (pi’il avait acquis. Cependant, après le 18 brumaire, il obtint successivement divers emplois dans les postes et dans les hôpitaux de Paris. Envoyé on Suisse et en Italie pour des recherches scientifiques, il rapporta de Vérone la belle collection do Poissons, dont le Muséum s’enrichit. Chaptal le chargea de l’inspection des jardins et des [(épinières de Versailles, il fut appelé au Conseil d’agriculture, au jury de l’École d’Alfort, et, en 180G, il devint membre de l’Institut.

C’est à |)artir de cette époipie, qu’il commença ces nombreuses publications, qui rendirent de si grands services à l’agriculture. Très-versé dans toutes les branches de l’histoire naturelle, il en fit de précieuses applications à l’agronomie. Il s’occupait .surtout des pépinières et de la naturalisation des arbres exotiques. Les journaux scientifiques de l’épo([ue, le Diclionnaire d’hisloire naturelle de Déterville sont remplis de ses écrits sur ce sujet. Il publia une nouvelle édition de l’ouvrage d’Olivier do Serres, le Dictionnaire d’agriculture do Y Encyclopédie méthodique, un Supplément au cours do l’abbé Bozier, et une foule d’autres travaux d’une grande importance pour l’agronomie. Bosc no succéda ([u’en 1825, à André Thouin , comme profi'sseur do culture au .Muséum. L’année précédimte, surpris dans le Var, par un violent orag(', il avait été saisi d’une fièvre, (jui .se convertit en une affection chronique, et (]ui devint la source de la maladie dont il mourut en 1828.

[nSTOIHE. — 18^5-18;>3.

« Sans les chagrins , dit Cuvier, qui prononça son éloge à l’Académie des sciences , sans les accidents qui se combinèrent pour détruire sa santé, Bosc aurait pu longtemps encore se rendre utile aux sciences et à son pays. La nature l’avait créé vigoureux; une stature robuste, une figure noble et calme annonçaient à la fois la force du corps et la pureté de l’amo. Étranger aux intrigues du monde, on pourrait dire qu’il l’a été quelipiefois aux ménagements «jue la société réclame; mais toujours aussi il a été plus sévère encore pour lui-mème que pour les autres. Sa probité inflexible, son dévouement entier à ses amis, un désintéressement poussé Jusqu’à l’exagération , et qui , après tant de travaux et tant d’occasions légitimes d’améliorer sa fortune, ne laissa à sa famille d’autre ressource que la justice du Gouvernement, ne marqueront pas moins sa place parmi les hommes que leur caractère désigne au respect de la postérité, que parmi ceux que leurs services désignent à sa reconnaissance. »

En 1833 , la Zoologie eut à regretter la perte de Pierre- André Latreille, professeur d’entomologie, savant consciencieux et modeste, à qui cette partie de l’histoire naturelle rapporte de si éminents progrès. Latreille, né à Brives, en 1762, d’abord attaché au Jardin des Plantes comme aide naturaliste, puis comme répétiteur, devint membre de l’Académie des sciences, et enfin, professeur au Muséum, en 1820. On lui doit une Histoire naturelle des Fourmis, un Cours d’entomologie , une Histoire des Crustacés et des Insectes, et plusieurs autres ouvrages d’un haut intérêt sur la même branche de Zoologie. On sait qu’il composa toute la partie entomologique du Règne animal de G. Cuvier.

Après ce large sacrifice fait , en quelques années , aux nécessités du sort , et pendant une période assez étendue, aucun nouveau changement n’avait eu lieu dans le personnel de l’enseignement du Muséum, lorsqu’une perte aussi subite qu’imprévue vint lui enlever un de ses professeurs les plus éminents. Dans les premiers jours de mai I850, M. de Blainville, après une brillante leçon faite à la Sorbonne, parti pour aller voir, auprès de Dieppe, une parente malade, fut trouvé sans vie dans un wagon du chemin de fer, oii il venait de prendre place depuis quelques instants.

Henri-Marie Ducrotay de Blainville était né à Arques (Seine-Inférieure), le 12septombre 1777, d’une famille noble et distinguée de Normandie. Ayant perdu son père dans un âge encore fort tendre, après des études assez rapides, il fut placé à l’École militaire de Beaumont. En 1792, il <|uitta brusquement cette École et alla chercher un refuge sur un bâtiment qui était en croisière dans la Manche; il y passa plusieurs mois, et prit part à quelque? combats sérieux. Hentré en France, en 1796, il eut le malheur de perdre sa mère, et, pendant quelques années, lancé au milieu des troubles et des écarts de la société de l’époque, il resta longtemps incertain sur la carrière qu’il aurait à suivre. Il avait été successivement élève de l’école de Mars, sous les tentes de la plaine des Sablons, rhusicien au Conservatoire de Paris et peintre dans l’atelier do David. A vingt-sept ans, il n’avait encore rien d’arrêté pour son avenir, lorscju’un jour, entré par hasard au Collège de France, où il entendit une leçon de Cuvier, il en sortit avec la résolution de se vouer désormais à l’étude des sciences et de devenir professeur. Aussitôt il rompit avec sa vie précédente, se mit à étudier avec ardeur, se fit recevoir docteur en médecine, et s’exerça au professorat en faisant des cours d’anatomie. Doux ans après, il suppléait Cuvier dans ses leçons au Collège de France et au Muséum.

Lorsqu en 1812, M. de Blainville monta pour la première fois dans sa chaire professorale, (aivier jouissait déjà dans la science d’une autorité incontestée et d’une gloire éclatante. 11 avait tendu à son jeune émule une main protectrice, l’avait admis aux travaux de sou laboratoire, et le traitait avec une affection toute paternelle. On aurait donc pu s’attendre à voir M. de Blainville adopter avec confiance les doctrines de ce grand naturaliste, et subordonner ses propres idées à celles de son illustre patron. « Mais, comme le remarque M. Milne Edwards (I), doué d’une intelligence puissante et difficile à convaincre, il ne se contentait

(I) Discours prononcé aux funérailles de M. de Blainville, le 7 mai I8.“0.

ili l>nKMli<:ilK PAHTIK.

jiinijiis (le la parole du maître, et se plaisait à envisager les choses à des points de vue nouveaux; il apercevait rapidement le c(jté vulm*rable d’un argument, se prf'îoccupait des comim'tes (|ui restent à faire plus encore que des di-couvertes d(îjà faites, et, logicien inflexible, esprit militant, il aimait à peser la valeur des observations et à en déduire des principes nouveaux. Aussi, loin de vouloir marcher seulement dans les voies déjà aplanies par son illustre guide, s’engagea-t-il bientôt sur une route nouvelle, où .ses progrès furent brillants et rapides. A raison de la multiplicité de ses travaux, il acquit, en peu de temps, une légitime renommée, et, jeune encore, il eut la gloire de former école à côté de l’école de son maître. »

On comprend que do telles dispositions devaient, tôt ou tard, séparer cos deux naturalistes, et c’est, en effet, ce (pii arriva. Peu d’années après, cbacun d’eux, tout en suivant dans ses travaux une ligne analogue, professait des doctrines différentes: (( Quel bien, disait lîlainville, (( Cuvier m’a fait en me retirant sa faveur et sa protection! Je lui dois ce redoublement pour le (( travail, ce feu dévorant, qui me permettront, je l’espère , de m’élever à sa hauteur, et me (( donneront peut-('tre des droits à lui succéder. Sans cette rupture qui m’afflige, répétait-il les (( larmes aux yeux , je me serais engourdi et je ne serais ((u’un protégé, » Celte dissidence regrettable n’empècha pas ,M. de Blainville de poursuivre une honorable carrière et d’atteindre à tous les honneurs scionlirKpies réservés à des talents sup(^rieurs. En 1830, il était admis à l’Académie des sciences, et lors(iu’en 1832 Cuvier fut enlevé d’une manière si rapide, M. de lllaiiiville fut unanimement désigné, par la voix publique et par le choix de .ses confrères, à le remplacer dans sa chaire du iMuséum,

Sans énumérer ici les nombreux travaux de M. de Hlainville, qu’il nous soit permis d’en indiquer en peu do mots le caractère g(înéral et d’en signaler toute l’importance. (( A l’exemple de Cuvier, dit le même savant que nous venons do citer, M. de Hlain ville était à la fois anatomiste, observateur et zoologiste habile. Dans ses travaux ardus sur les Mollusques, sur les Anuélides, sur les Zoophytes, sur les Vertébrés, il ne sépara [>as l’élude de l’organisation inbîrieure des animaux do celle des affinités naturelles dont nos classifications sont l’expression. .Mais, tandis (|ue Cuvier demandait diroct(>ment à l’Aiialomie comparée les éléments nécessaires H la construction de l’(îdifico zoologi(iue, !\I. de lîlainvillo, considérant les formes extérieures des animaux comme traduisant toujours d’une manière fidèle les caractères essentiels de l’organisme, chercha à fonder, sur la considération de ces formes, le système à l’aide dinpiel les zoologistes s'efforcent do représenter les différences et les ressemblances introduites par la nature dans la constitution de ces êtres. »

M. do niainville présenta d’abord ces résultats généraux dans son Prodrome d'une nouvelle dhtrilmlion si/ftlemaliqiie du Uègne animal , publié en 1810, et, plus tard, dans divers articles du Dictionnaire des sciences naturelles. Ces vues ne furent [)as toutes accueillies avec la même faveur; cependant, les [)rogrès de la .science sont venus donner à quelques-unes une tardive mais enti('.*re confirmation. Sans adopter toutes les innovations que propose M. de lîlainville, les naturalistes sont unanimes à reconnaître que ce zoologiste rendit à la science des s(?rvices signalés; qu’il y a introduit plus d'une idée lieureuse et hardie; ({u’il a ajouté aux faits d('jà connus un grand nombre de faits nouveaux ; que tous ses écrits portent l’empreinte d’une intelligence robuste, et que .sa célébrité s’accroîtra encore dans l’avenir. Les erreurs (]ue l’on peut commettre disparaissent et s’oublient avec le temps; mais les vérités que l’on découvre ont une (luré:e éternelle. I,a science, après la mort de tels hommes ne songe plus aux imperfections de leurs œuvres, et n’enregistre dans s(!s annales que les hienfaits qu’elle en a reçus.

Lors(pi’en 1832, M. de Hlainvillc vint occuper la chaire d’anatomie comparée au Muséum, il entreprit sur les animaux vertébrés un grand travail destiné à servir de complément et de pondant à l’immortel ouvrage de Cuvier sur les ossements fossiles. M. de Blainville avait déjà (52 ans lorsqu’il commença la publication de ce livre monumental , et la vingt-quatrième livraison était sous presse, quand une mort subite est venue mettre un terme à ses laborieuses rocherclies. .Mais ce n’est pas là que devait se borner l’activité de celte forte intelligence. Dans

lllSTOrnH. —

les dernières années de sa vie, de Blainville publia une Histoire des sciences naturelles , dans la<pielle il fil preuve d’une immense érudition. C’est une chose digne de remarque que Cuvier et Blainville , tout en appréciant les objets à des points de vue différents, et souvent en professant des doctrines opposées, se soient retrouvés partout sur le même terrain. Un homme d’une intelligence ordinaire, ajoute encore !\1. Milne Edwards, n’aurait osé s’engager dans une pareille lutte, ou bien y aurait promptement succombé. M. de Blainville, au contraire, n’a point fléchi sous le fardeau qu’il s’imposait ; il se sentait la force nécessaire pour fournir la longue carrière , si glorieusement parcourue par son prédécesseur; et, bien qu’il n’ait laissé dans la science ni des traces aussi profondes , ni des monuments si beaux , ce n’est pas pour lui un faible honneur que d’avoir su briller à côté d’un pareille lumière.

\I. de Blainville était doué d’une complexion vigoureuse qui promettait de résister à des méditations soutenues, à des travaux incessants. Ses cours attiraient de nombreux auditeurs. Son élocution, sans être très - brillante , frappait surtout par l’abondance et l’originalité des idées. Son imagination était ardente, son cœur excellent. « En le voyant, dit M. C. Prévost, soutenir et défendre avec une clialeur enthousiaste ce qu’il croyait vrai ou bon , attaquer et poursuivre avec une ardeur parfois opiniâtre ce qu’il regardait comme faux ou mauvais , ceux qui l’entendaient livrer à une crili(iue serrée, spirituelle et souvent picjuante, les idées qu’il ne croyait pas devoir admettre de confiance, pouvaient croire son caractère difficile et même insociable. Pour le connaître, il fallait avoir vécu avec lui dans le tête-à-tête, ou l’avoir vu dans le monde, en dehors des luttes et des rivalités scientiticjues ; gai alors, enjoué, aimable, faisant preuve des connaissances les plus variées, plein de bienveillance et d’aménité, il savait , dans les salons, faire oublier qu’il était homme de science. Pour avoir l’idée de ce que valait l’homme, il fallait avoir eu besoin de lui, lui avoir demandé un .service, des conseils, lui avoir accordé et témoigné une entière confiance et avoir acquis la sienne; alors on ne pouvait plus se défendre de l’aimer et de l’estimer à jamais. »

Il nous reste à parler de la perte encore toute récente que le Muséum vient d’avoir à déplorer, dans la personne de M. .Vdrien do .lussicu, mort cette année même, 1853, à l’âge de 55 ans, dans toute la force de son talent et de son intelligence. Fils d’Antoine-Laurent de .fussieu, par conséquent petit neveu des trois illustres frères : Antoine, Bernard et .loscph de .lussieu, on .sait que le dernier survivant île cette savante famille, marchait dignement sur ses traces glorieuses. Adrien de Jussieu, né à Paris, au Jardin des Plantes, le 23 décembre 1797, montra de bonne heure qu’il .serait digne du beau nom (ju’il portait. Après de brillants succès, obtenus dans ses éludes classiijues ; après avoir remporté le prix d’honneur au concours général des collèges de Paris, il hésita quelque temps entre la carrière des sciences et celle de 1a littérature; mais il ne pouvait faillir à de tels antécédents. Il dirigea toutes les forces de .son intelligence vers l’étude de la nature , et , .s'in.spirant des idées qui étaient pour lui un bien do patrimoine, il devint bientôt un botaniste habile. Mais il comprit que l’héritier des Jussieu ne

devait parler au public ipPavec autorité, et ipie , par conséquent, il lui fallait être à la fois .sévère dans ses travaux et sobre dans ses éc.rits; que des succès éphémères seraient indignes de son nom , et qu’il devait préférer un petit nombre d’œuvres irréprocliables à une longue liste de productions incomplètes ou fragiles. Ce respect pour lui-même l’a rendu moins fécond que beaucoup de ses contemporains, mais chacun de ses travaux porte le cachet de la maturité , et peut braver impunément toute critiijue.

Sa piemière publication fut un excellent Mémoire sur la famille des Kuphorliiacées, ijui lui servit de thèse inaugurale [lour obtenir le litre de docteur en médecine. Peu de temps après, il présentait à l’ Vcadémie des sciences plusieurs Mémoires, sur les Butacées, sur les Méliac('îC.s, sur les Malpighiacées , monographies complètes qui montraient toute la portée de son esprit ingemeux et profond , et qui sont regardées comme de véritables modèles. Dès l'année 1824 , il lut appelé à suppléer son père au Muséum comme professeur de botanique rurale. Deux ans apres, Il lin succédait comme professeur titulaire. En 1831, il venait, cinquième du nom.

M(5 PHEMIKRE P\RTIE.

prondro place à l’Académie des sciences. « Difîne héritier, dit M. .Milne Edwards, d’un de cos beaux noms dont l’Université do Franco sera toujours lière, il était en quelque sorte la personnification des idées qui, depuis près d’un siècle, guident et fécondent les travaux des naturalistes. La gloire de ses ancêtres l’entourait comme une auréole et rehaussait l’éclat dont il brillait lui-même. Il nous était venu précédé de tout un cortège de grands maîtres, et, dans notre pensée, son image restera toujours associée au souvenir de la lignée d’hommes illustres dont il était le descendant. »

rRE&HOMnE

En 1840, attaché à la Faculté des sciences avec le titre d’agrégé, il vint y occuper, dix ans plus lard, la chaire de Hotani(pie, restée vacante ()ar la démission de M. de Mirhel. En 1839, M. de Jussieu publia ses necherches sur la structure des Plantes monocotylédones. La même sûreté de méthode, la même prudence d’investigation, ta même réserve d'hypolheses, lui I)ermircnt d’asseoir sur des bases plus certaines et i)lus étendues, ce groupe naturel, créé par son i)ère. On reste émerveillé, dit M. Decaisnc, en étudiant ce travail, de la multitude de faits rassemblés, de la clarté cl de la précision de leur coordination, de la sagacité avec

hniuclle il a su éviter les écueils oii des maîtres habiles étaient venus échouer. En abordant dans son grand travail les questions de symétrie llorale, de fécondation, d’anatomie comparée, ^1. de Jussieu donna à cette œuvre un degré de perfection (]ue personne encore na pu atteindre.

li’écrit le plus répandu, le plus populaire qu’ait produit Adrien de Jussieu, est un ouvrage élémentaire de Botani(pie, (pii , sous un petit volume, nmferme les données les plus essentielles, les plus positives de la science, considérée dans toutes ses parties; c’est un modèle d’exposition, de clarté, de mesure, un ivsumé remarquable par la netteté du plan, par la précision des détails, comme [tar l’élégance du style. Un seul mot peut en faire apprécier l’incontestable mérite ; publié depuis moins de dix ans, il a bientôt passé dans toutes les

langues de l’Europe , et vingt-quatre mille exemplaires en sont aujourd’hui répandus dans les mains de tous les étudiants du monde.

M. de Jussieu était un homme de mœurs simples, douces et pures, d’un jugement exquis, d'une forte intelligence, d’un esprit orné; sa parole était vive, élégante, variée; son caractère plein do bonté, de hicuveillanco et de douceur dans les relations liabituelles , ne manquait ni de fermeté, ni d’énergie dans les occasions importantes. Personne ne posséda à un plus haut degré les vertus du foyer domestique. Ses habitudes de famille étaient simples et toutes patriarcales. A toutes ces qualités du cœur, se joignait un tour d’esprit éminemment français et une gaieté aimable , qui ont donné au cours do botanique rurale do M. do Jussieu , une renommée (jui ne périra pas. « Rien de plus charmant que ses Iierborisations, dans lesquelles le maître s’élevait des notions élémentaires jusciu’aux sommités de la science; rien do plus touchant que de le voir entamer et résoudre, à la manière des sages do l’antiquité, les (luestions les plus controversées de la Botanique; il prodiguait , dans ces occasions, les trésors de son érudition variée, répondant à toutes les tiuestions (ju’on lui adressait avec celte précision, ce sens ex(]uis, cette variété d’imagos qui trahissait autant la richesse de sou esprit ijue son savoir profond. Ceux (jui ont pu vivre avec lui dans' cette intimité de l’école, savetit l’heureuse influence de ces herborisations sur les jeunes esprits et (juelle sage direction il a su leur imprimer. »

Lorsque la mort vint tranch('r prématurément cette existence si remplie, si noble, si pure, M. de Jussieu était président de l’Académie des sciences. Ses collègues, MM. Ad. Brongniart, Duméril , Decaisne, Milne Edwards s’empressèrent d’apporter sur sa tombe le tribut de leurs éloges et de leurs regrets. C’est à eux (jue nous avons eu recours pour tracer ces lignes; |)ouvions-nous trouver de plus éloquentes paroles que celles qu’inspirent la douleur, l’attachement et l’estime pour la mémoire d’un cher et illustre ami?

A cette dernière et cruelle perte s’arrête naturellement le tableau historique que nous avions à tracer. C’est à regret (jue nous n’avons pu donner à cette histoire du Muséum, comme à celle des hommes (]Ui complètent sa renommée, tous les développements dont un pareil sujet était susceptible. La sf)lendeur de l’établissement fi'appe tous les yeux, les richesses qu’il renferme excitent l’admiration; mais il fallait dire (]uels efforts ont coûtés toutes ces merveilles, quels hommes les ont recueillies, étudiées, en ont tiré de si beaux résultats; il fallait, sur chaque pierre du monument , écrire le nom de celui (jui l’avait posée. Nous n’avons fait que signaler ces noms glorieux; la postérité seule, dans sa reconnaissance, peut leur offrir un hommage digiH! de leur dévouement, de leur génie, des lumières qu’ils ont répandues sur les œuvres de la nature , et des services (ju’ils ont rendus à la civilisation.

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