LES SERRES
Le troisième compartiment renferme, entre autres végétaux précieux, le Caladium csculentum. Arum aux feuilles énormes, dont la racine torréfiée fournit une fécule nutritive ; te Papayer, arbre des deux Indes, dont le fruit volumineux et odoriférant se mange confit au sucre ou au vinaigre. Le Baisinier (Coccoloba uvifera) appartient aux Polygonées ; son fruit est rouge et très-agréable à manger. VAlpinie penchée {Alpinin müa7is) est une Arnomée de l’Amériiiue méridionale ; le Bois de Campêche {Hœmatoxylon campecinnum) est un grand arbre de la famille des légumineuses, dont le bois fournit une belle teinture rouge. Le Plaqueminier Ébénier {Diospyros Ebenus) , très-renommé en menuiserie, présente dans son bois une singularité remarquable : les couches centrales sont d’un beau noir et trèsdures ; les couches plus jeunes de la circonférence, nommées aubier, sont molles et d’une couleur blanche.
Montons dans l’étage supérieur, où l’on entretient une chaleur tempérée. Dans le premier compartiment, nous trouvons surtout des plantes grasses ou crassulées. Tels sont les Cierges proprement dits ( Cereus) , dont voici une variété monstrueuse [Cereus monstr'osus) ; les Matnillaria ou Cierges laiteux; les hchinocaclus ou Cierges epineux ; les Melocaclus ou Cierges rabougris et arrondis comme des melons ; les Opuntia ou Cierges meioc*ctcs
[Eugenia MicheUi), de la famille des Myrtes, dont le fruit est très-agréable au goût; le Goyavier, de la même famille, dont le fruit renferme une pulpe succulente, à saveur douce et parfumée; le Bhipsalis salicoimoides , plante de la famille des Cactées; et enfin le Tammis à pied d’éléphant , remarquable par la souche rabougrie et ciselée , d’où partent les tiges.
Dans le second compartiment , dont les grottes et les murailles sont tapissées de Passiflora alata, de Bégonia et de Poivriers, on élève de jeunes Palmiers. A'^oici le Manguier {Mangifera mdica) , arbre de la famille des Térébinthes, que l’on cultive aux Indes et au Rrésil. Ses fruits verdâtres, jaunes, rouges ou noirs sur le même arbre, sont aromatiques et savoureux ; on en prépare des tamnüs.
gelées délicieuses. Cette Rutacée , à fleurs bleues , le Gayac officinal , grand arbre des Antilles, à bois dur, pesant et résineux ; il est employé eu médecine et dans les arts. Voici des Bégonia , dont les feuilles sont d’un velouté admirable. Voici le Dorstenia contrayerva, qui étale sous nos yeux ses réceptacles carrés, sinueux et chargés de fleurs , dont je vous ai expliqué la structure en vous parlant de la famille des Urticées.
Z (Mit
A i Ots.
AccléI’Ia n E.
DEUXIÈ^IE PARTIE.
en raquette. Dans les grottes, nous voyons diverses espèces ^'EupJwrbes. des Aloès féroces {Aloeferox)\ le Poinsettia, magnifique Euphorbiacéo , dont les bractées énormes sont d’un rouge vif; et dos Cierges grimpants qui ta[)issent les murailles. Avant de quitter ce compartiment , jetez un coup d’œil sur ce Zatnia fiorrida, à la tige courte, aux feuilles coriaces et grandes ; il appartient à la famille du Cycas (pio vous avez vu tout à riienre. Voici VAsclépiade Attrape-Mouche {Asdepias curassivica), Apocynée de l’Amé-
riciuo méridionale, dont les fleurs, disposées en ombelle, et d’un beau rouge aurore, attirent los pauvres mouches qui viennent s’y engluer. Jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Dans le second compartiment, nous rencontrons des aloès, des Opuntias, le A'opal à Cochenille, et plusieurs autres Nopals recouverts do Cochenille. Voici le Cereus senilis, du Mexi(jue, couvert do longs poils blancs, qui le font ressembler à la tête chenue d’un vieillard.
Dans le troisième compartiment, sont cultivées des plantes du Cap et do la Nouvelle- Hollande; les grottes sont tapissées de guirlandes de Ceropegia elegans, appartenant à la famille dos Apocynées, et de Passiflores comestibles ( Passiflora edulis) , dont le fruit est d’une saveur acidulé trèsagréable ; on y voit aussi (piehpies belles Protées , telles cpie le Protea argenten , le Protea speciosn et le Russelia à fleurs rouges. Le Protea argentea forme, au Cap, des forêts entières, et ses feuilles argentées en dessous jettent un éclat éblouissant quand la brise les agite.
Il ne nous reste plus à visiter que la serre des Orchidées, qui est située dans le jardin des Semis; la tempi'raturc y est maintenue à un haut degi’é; nous trouverons là des Lœlia , des Cattleia , des Oncidium, des Zygopctaliim, des Catasetum, des lloulletia, des Cypripediwn , etc.
Tous ces trésors, que vous venez de visiter en deux heures, ont été amassés lentement et péniblement depuis deux siècles. Il a fallu bien des dépenses, bien des soins, bien du dévouement pour les réunir. Les plantes vivantes ijue le nouveau monde envoyait à notre .lardin n’arrivaient pas toujours à bon port; il fallait un jardinier spécial pour les soigner; il fallait des provisions d’eau pour los arroser pendant la traversée; il fallait que les matelots les respectassent, et souffrissent sur le pont des caisses qui embarrassaient souvent la manœuvre, et dont rarrosemeut pouvait même diminuer leur ration rpioUdienne d’eau. Aujourd’hui, l’invention du docteur Nath. Ward remédie à tous ces inconvénients, et le dévouement do Déclieux, qui sauva son plant de Café en lui sacrifiant son eau, devient complètement superflu.
Figurez-vous une solide maisonnette en bois de chêne, longue de trois pieds (juatre pouces, large de dix-huit pouces, et haute de trente-deux. Les deux côtés du toit sont des panneaux vitrés, protégés par un grillage de fil de fer. Sur un lit de terre, qui occupe le plancher do cette caisse, on place les pots pleins de terre eux-mêmes, et contenant chacun une plante; on arrose bien tout cela, on pose la toiture sur la caisse , et l’on mastique toutes les jointures, de manière que la maisonnette soit hermétiquement close, et n’ait aucune communication avec l’air extérieur ; on amarre ensuite cette caisse sur le pont du navire : là , les plantes
CEnOPECIA.
Protfa.
GALEIUES DE BOTANIQUE.
reçoivent, par leur toit de verre, la lumière et la chaleur dont elles ont besoin. Ne pouvant rien perdre au dehors par évaporation , elles conservent constamment 1cm' atmosphère chaude et humide, et les végétau.x les plus délicats, même ceu.\ qui sont herbacés, arrivent ainsi sairîs et saufs à Paris après si.'c mois de traversée.
.A cet ingénieu.v procédé, M. Neumann, directeur des serres du Jardin, vient d’ajouter une amélioration importante : le transport par terre de ces caisses faisait souvent sortir les pots de leurs trous ; ceux-ci roulaient pêle-mêle les uns sur les autres , et les plantes étaient bouleversées. .M. Neumann recommande au.x expéditeurs de fijccr un Ut de paille sur la terre qui remplit les pots ; cette paille, bien nette et bien droite, est disposée entre les rangs des plantes , et on l’assujettit par le moyen de traverses clouées en dehors de la caisse.
Pour achever complètement la statistique du Jardin , il ne nous reste plus à visiter que les Galeries de botanique.
LES G.VLERIES DE BOT.t.MQ LE.
Nous voici devant les Galeries de botanique. Ici, vous allez mesurer d’un coup d’œil les services rendus à la science par ceu.x qui récoltent des plantes, ceux (|ui les décrivent, ceux qui les classent, ceux qui étudient la structure intime et les fonctions de leurs organes. Cette passion pour les végétaux, qui élève à la fois Pâme et l’intelligence, et que ne refroidit pas la vieillesse, se répand de plus en plus dans nos Sociétés modernes, et est devenue une sorte de religion, unissant par les liens d’une fraternité commune tous les Botanistes du globe.
Au sein du monde policé Se propage un culte paisible ;
Sectaires tolérants, dont le dogme est sensé,
Ils ont un Christ, des Saints, des Marl\trs, une Bible.
De ce Livre divin, dans les champs dispersé,
Chaque fleur est pour eux une page lisible.
Le dôme des forêts est l'antique et haut lieu üù brille à leurs regards la majesté do Dieu;
Leur messie est Linné; leurs quatre évangélistes ,
Tournefort, Robert-Brown, Deeandolle, Jussieu :
C'est la secte des Botanistes.
Montons d’abord, par cet escalier particulier, dans la galerie des Herbiers, où l’on n’entre pas sans une permission spéciale, et dont les savants conservateurs, MM. Gaudichaud, Guillemin et Decaisne, répondront à toutes vos questions avec une indulgente aménité. Cette galetie est la Nécropole du royaume végétal; vous allez y voir les plus belles plantes réduites à l’état de momie; mais, quoique aplaties sur du papier, vous pourrez encore reconnaître leurs formes extérieures, et même Xaport qu’elles avaient pendant leur vie. Un Herbier est un Jardin sec, inaltérable, qui permet au botaniste d’observer dans toutes les saisons les caractères de la végétation, tels (}ue la consistance de la tige, la forme et la disposition dos feuilles, l’arrangement des fleurs, etc.; quand il veut étudier les caractères de la fructification, il fait macérer dans de l’eau tiède la fleur qui les renferme : tous les organes se gonflent, se ramollissent, et, en les plaçant sur le porte-objet d’un microscope, l’observateur peut les décrire, comme s’ils étaient encore vivants. C’est ainsi qu’ont été composées beaucoup de Flores exotiques, dont les auteurs n’ont pu recevoir les plantes qu’à l’état de siccité : c’est pour eux qu’ont travaillé les herborisateurs que je vais tout à l’heure vous nommer. Vous comprenez
DEUXIÈME PAHTIE.
que CCS naturalistes , qui passaient leur journée à sillonner en tous sens la contrée dont ils avaient entrepris l’exploitation , n’avaient pas le temps de faire la description des espèces recueillies ; ils récoltaient les végétaux pendant le jour, les étalaient sur du papier pendant la nuit, et lorsque, par la pression, la plante avait cédé son humidité au papier, ils en faisaient ries ballots,- qu’ils plaçaient dans des cuisses soigneusement goudronnées ; le tout était expédié aux botanistes du Muséum, qui classaient, à tête reposée, les richesses du pays (juo la science venait ilc conquérir. Ainsi s’est formé, par des tributs envoyés de toutes les régions de la terre, le trésor inestimable que vous avez sous les yeux ; toutes les espèces connues du Règne végétal ont trouvé à so caser dans cette galerie : il y a encore plus d’une place vide; mais il n’est pas aujourd’hui, sur la surface du globe, une seule contrée (pii ne soit parcourue par d’habiles et infatigables voyageurs, consacrant leur vie tout entière à grossir le dépôt précieux où la science doit puiser un jour les matériaux d’une Flore universelle.
Sur les côtés de la galerie est V Herbier général, renfermant un é(;hantillon de chacune des espèces contenues dans les Herbiers particuliers ; ceux-ci occupent les dix cabinets latéraux où nous allons tout à l’heure entrer. Le fond de cet Herbier général est composé de l’ancien Herbier de Vaillant, dont toutes les plantes étaient éti(juetées de sa main, avec la synonymie des auteurs connus de son temps, et l’indication du lieu où la [liante avait été recueillie. Il y avait aussi dans cet Herbier plusieurs plantes envoyées à \ aillunt par des botanistes, et étiquetées de leur main. Les écritures étant connues, lors([ue ceux qui ont envoyé des plantes les ont publiées dans leurs écrits, on a un synonyme incontestable. Desfontaines a joint à chacune de ces plantes, sur une étiquette [larticulière, le nom systématique moderne*le plus sûr et le plus connu; les échantillons ont été comparés avec ceux des Herbiers do Lamarck et de Jussieu. On a tenu séparé de cet Herbier classii[ue celui de Tournefort, qui occupe à droite et à gauche l’entrée de la salle, et où l’on trouve étiquetées de sa main toutes les plantes qu’il avait recueillies dans son voyage au Levant.
Visitons maintenant les dix cabinets latéraux qui s’ouvrent sur la galerie, et où les Herbiers sont disposés dans un ordre géographique.
Dans le premier cabinet est l’Herbier de France, formé par les botanistes peu nombreux de nos départements, et surtout par l’illuslre do Candolle, dont le monde savant pleure la perte toute récente. Ce cabinet renferme aussi les plantes des autres contrées de V Europe, envoyées par MM. Tenore, Boissier, Boué, Robert, Bory do Saint- Vincent, Martins, Reichenbach, etc. Dans le second cabinet, est l’Herbier de V Afrique septentrionale et des îles Canaries : il est dû à MM. Bové, Steinheil, Biedlé, Ledru, Webb. Dans le troisième cabinet, nous trouvons l’Herbier de l'Afrique tropicale : M.M. Perrotet, Leprieur, Heudelot, ont fait celui de la Sénégambio; MM. Dillon et Schimper, celui de l’Abyssinie. Le ([uatrième cabinet renferme les plantes de l'Afrique australe : celles du cap de Bonne-Espérance ont été récoltées par MM. Delalande, Ecklon, Drège; celles de l’île Bourbon, de l’île de France, par MM. Dupetit- Thouars, Commerson, Richard; celles de Madagascar, par MM. Commersou, Dupetit- Thouars, Chapelier. Le cinquième cabinet contient l’Herbier de l'Australasie, (pie nous devons à MM. Riedlé, Lcschenault, Guichenot, Blume, Perrotet, Bobert Brown. Dans le sixième cabinet, sont les plantes des Indes -Orientales, recueillies par MM. Leschenault, Macé, Jacquemont, Wallich, Wight. Le septième cabinet contient les Herbiers de l’isia Mineure, de l'Arabie, de l'Égypte, de la Perse et do l'empire rt/we : Olivier et Bruguière ont exploité l’Asie Mineure, la Perse et l’Égypte; MM. Bove, Schimper, Botta, 1 Arabie; MM. Fischer, Bunge, Ledebour, l’empire russe. Le huitième cabinet renferme les [liantes du Chili, recueillies par MM. Cl. Cay, Bertero, Dombey. Dans le neuvième cabinet sont les Herbiers du Pérou, du Brésil et de la Guyane: MM. Dombey, d’Orbigny, Humboldt et Bonpland ont recueilli les plantes du Pérou; MM. Poiteau, Leprieur, Perrotet, celles de la Guyane; !\IM. Commerson, A. de Saint-Hilaire, Gaudichaud, Guillemin, Claussen, celles du Bré.sil. Enfin, le di.xième cabinet contient les plantes du Mexique et do V Amérique stplentrionale :
loi
GALKIUES DE BOTANIQUE.
nous devons ITIerbier du Mexique à MM. LTIerminier, Poiteau, Plée, P'errotcl, cl celui de l’Amérique du Nord, à MM. Michaux, Lecontc, Castelnau, Lapilaye.
Je viens de vous citer les noms des naturalistes cjui ont affronté des privations et des dangers de toute espèce pour enrichir le Muséum de plantes sèches et de plantes vivantes : ceuxlà sont les samts de la botanique, dont je vous parlais tout à l’heure; mais à ce litre de savU, on peut ajoutèr celui de martyr, pour un grand nombre d’entre eux. Je ne parle pas ici do ceux qui ont sacrifié, dans ces pérégrinations lointaines, leur jeunesse, leur santé, leur talent, leur position sociale ; je ne veux faire mention que des braves qui sont morts au champ d’honneur par le typhus, la misère, la faim, la captivité, l’assassinat, le poison et la nostalgie (ce besoin maladif de la patrie absente, desiderium palriœ enoiine, que ne pouvait guérir l’énergie de leur dévouement volontaire) ; voilà les martyrs dont les noms doivent être, non pas latinisés, mais religieusement conservés en toutes lettres dans les livres de botanique; je vais vous en citer quelques-uns, en attendant qu’une mémoire plus sûre que la mienne les réunisse et les signale à la reconnaissance des amis de l’histoire naturelle.
Dorabcy, mort dans les fers en Catalogne, aux portes de la France, comme ce citoyen romain, qui fut crucifié sur le promontoire de Messine, et qui, du haut de sa croix, pouvait voir, en expirant, la terre sacrée de l’Italie. — Chapelier, mort do la fièvre à Madagascar. — Biedlé, qui mourut à Timor, et dont les paroles dernières furent une prière à ses compagnons pour la conservation du Figuier à longues feuilles {Ficus macrophylla) , qu’il avait découvert dans l’îlo de Java ; l’arbre précieux donné par le mourant à sa patrie arriva sain et sauf au Muséum : vous avez pu le voir dans la serre Duffon. — Codefroy, assassiné par les naturels do Manille. — Plée, son compagnon, empoisonné à Maracaïbo. — Mavet, mort de fatigue à Madagascar. — Commerson, mort à l’île de France, herborisateur admirable, qui avait, pour découvrir les plantes, la sagacité instinctive d’un Mobican. — Aucber-Éloy, mort de misère à Ispaban. — Jacquemont, qui le premier nous fit connaître les productions végétales du Cachemire et de l’Himalaya; sa santé s’épuisa sous le ciel dévorant de l’Inde, et les miasmes empestés de l’île de Salsette lui portèrent le dernier coup : il mourut à Bombay, le 7 décembre 1832; cinq jours avant sa mort, il adressa à son frère une lettre déchirante pour lui dire adieu et le consoler : forcé par la douleur de rester sur le dos, il écrivit sa lettre au crayon, et mit deux jours entiers à l’écrire; son généreux hôte, M. Nicol, passa de l’encre sur tous les traits du crayon avec une attention religieuse qui conserva exactement le caractère de l’écriture du mourant : sainte hospitalité ! Les richesses scientifiques que Jaciiuemonl a léguées au Muséum ont doublé de valeur en passant par les mains de M. Decaisne, son exécuteur testamentaire. — Bertero, qui avait frété lui-même un navire pour transporter sa cargaison botanique, et qui sombra sous voile au milieu de V archipel des Amis. — Bové, mort en Algérie. — Ileudelot, collecteur intrépide et jardinier intelligent, qui fut vaincu par le climat brûlant du Sénégal. — Lefèvre, mort en Nubie. — A. Steinheil, jeune médecinbotaniste, plein d’avenir, qui avait déjà pris place dans le monde savant par des mémoires du plus haut intérêt; il se rendait au Brésil pour y étudier les nombreuses espèces de Quinquinas; mais en passant à la Martini(|ue, il avait herborisé avec ardeur au milieu des mornes, sous le soleil des Antilles, il y prit le germe de la fièvre jaune, et mourut dans la traversée. — Le docteur Dillon, mort après un très-court séjour en Abyssinie, termine ce froid et incomplet martyrologe ; nous le vîmes partir, et nous étions loin de penser (jue son apostolat botani(]ue serait de si courte durée. Ce jeune médecin , homme de haute piété et de mœurs austères , âpre à l’élude, tenace dans l’observation, doué d’une vaste mémoire, dessinateur excellent, réunissait au plus haut degré toutes les qualités du naturaliste voyageur. Son talent pour la peinture et ses sentiments religieux l’avaient rendu cher aux chrétiens de l’Abyssinie; il faisait des tableaux pour les églises de leurs villages , et les Abyssiniens lui servaient de guides et de protecteurs dans ses herborisations. Sa santé robuste n’ayant pu suffire à son zèle, une dyssenlerie meurtrière est venue interrompre la mission (]ue le Muséum lui avait confiée,
DEUMÈMK PARTIE.
Nous allons maintenant descendre dans la Galerie du rez-de-chaussée qui est ouverte au public, Le vestibule est magnifique : au-dessus de ces portos opposées sont deux immenses feuilles de Palmier parasol. Le long des murailles sont (luobiues échantillons desséchés de Fougères arborescentes; en voici une (jui est bifur- (jiiée , disposition tout à fait exceptionnelle dans le tronc des plantes do cette famille. Cotte autre Fougère gigantesque a été partagée en deux moitiés longitudinales. Voici un liavenala mort, espèce dont vous avez vu dans les Serres un individu vivant : on le nomme à .Madagascar V arbre du voyageur \ ce nom est justifié par la disposition de ses feuilles qui offrent au voyageur altéré un réservoir i)lein d’une eau clairo et limpide. Vous voyez aussi quebiues Palmiers, dont un est rameux, anomalie non moins rare <iue dans les Fougères; parmi eux se trouve le Dattier, que vous connaissez déjà. Remarquez cette tige de Palmier qu’entourent de mille bandelettes entrelacées les racines aériennes d’un arbre que l’on suppose être un Figuier. Vous voyez que ces bandelettes n’ont produit aucune impression sur le tronc du Palmier, qui ne croît pas en grosseur. Si c’eût été un arbre dicotylédono, dont l’accroissemenl se fait on hauteur et en diamètre , la pression de ces racines eût donné lieu à des bourrelets considérables. Voici un Orme des environs de Palis, <iui a été foudroyé, et dont la foudre a divisé les faisceaux fibreux,
Au centre de ce vestibule s’élève la statue d’ Antoine- Laurent de Jussieu, due au ciseau de àl. Legendre lléral. L’illustre professeur est représenté dans son costume officiel, méditant sur les caractères d’une plante qu’il vient d’examiner à la loupe.
Entrons dans la Galerie de botanique : nous trouvons devant le meuble du milieu un bloc do bois pétrifié, recueilli dans la Vallée de la Désolation, qui s’étend du Caire à la mer Rouge. Sur la table de ce meuble est la collection de champignons imités en cire, dont une partie a été donnée pur l’empereur d’Autriche. A gauche , dans les cabinets , sont des bois vivants de tous les pays , dont plusieurs offrent des coupes differentes, <iui montrent l’organisation des tiges. Voici un morceau do bois, dans l’intérieur duquel on trouve l’impression de ce qui avait été écrit sur l’écorce en 1750; les lettres et les chiffres se voient encore sur l’écorce, mais il n’y en a pas la moindre trace sur les couches intermédiaires qui se sont formées entre l’écorce et le bois. Nous trouvons aussi dans
ces cabinels les Uses ,lo.,l In pmlie fibreuse ronne uii Ussu nnlurci ; lel esUc /-»!/<■“» »'■ *»“dmtdle, nrbrissoau de la famille iles l)a|, huées, doul récorce se dédoublé en lames hia dreuses .lui imiteul la saze ou la dentelle; lel esl encore Y Ilydrogcimi fcmlnte. doiu je vous
l oi'cÉnE »r»onEfCEsTE.
ai déjà parlé.
Des travées séparant les cabinets
à droite et à gauche renfonnent la collection des fruits
r.ALKlURS DE HOTANtQüE.
iadigënes et exotiques, dessécliés ou conservés dans de l’esprit-do-vin. Voici de beaux Cocos des Maldives, dont un est à quatre lobes ; ces fruits ap[)artiennent à un Ibilmicr {Lodoicen Sechellarum) , découvert aux îles Séchelles par Comnierson. On les a appelés Cocos des Maldives, parce que les marins les trouvaient tlottants aux environs des îles de ce nom ; on en a trouvé depuis dans divers parages de l’Océan, et jus(]ue sur les rives de l’Islande. Le Donm ou Palmier de la Tbébaïde, dont vous voyez les fruits volumineux, est un bel arbre naturel à l’Égypte; son tronc, qui fournit des planches; ses feuilles, avec lesquelles on fabrique des tapis et des paniers; son fruit, dont la pulpe est sucrée, en font un des végétaux les plus utiles de l’Égypte, Voici le fruit du Lccylhis, que vous connaissez déjà, et dont lu forme bizarre explique le nom populaire de Marmite de Singe. Je ne passerai pas outre, sans vous dire un mol du Ilafjlesia, dont on conserve la fleur dans des bocaux d esprit-de-^ iu. Cette Cylinée parasite produit une fleur (jui a plus de huit pieds de circonférence, et ne pèse pas moins de quinze livres; la corolle est à cinq petales, reunis par un tube ou nectaire, qui peut contenir au moins douze pintes de liquide; ce nectaire est plein de mouches, attirées par l’odeur de viande qu’il exhale. Cette fleur gigantesque croît et s’épanouit sans tige ni feuilles, et constitue presque toute la plante; une petite racine traçante, longue à peine de deux doigts,
la fixe à celles du CAssus angusHfolius, aux dépens duquel elle se nourrit.
Nous allons maintenant visiter les cabinets qui occupent le côté droit de la Galerie : là sont rangés les végétaux fossiles, dont M, Ad, Brongniart a publié l’instoire.
Vous avez souvent entendu dire que le globe terrestre n’a pas toujours été ce qu’il est actuellement; cette vérité, devenue aujourd’hui vulgaire, nous a été révélée par les couches de terrains différents, superposées les unes aux autres dans un ordre de succession qui est partout le môme, et renfermant des débris d’animaux.
Ces débris attestent que les animaux des couches inférieures vivaient à ciel ouvert sur le sol de ces couches; qu’ils y ont été engloutis dans des liciuides, qui se sont ensuite durcis par évaporation; que sur celte croûte sont venus vivre d’autres animaux, lesquels ont été envahis à leur tour par do nouveaux liquides, qui se sont également épaissis et solidifiés, pour être habités par de nouveaux êtres qu’a détruits la formation de la croûte superficielle sur lacpielle vit aujourd’hui l’homme, sorti le dernier des mains du Créateur. La date relative de toutes ces révolutions nous est donnée par les ossements et les cofiuiiles d’animaux terrestres, marins et d’eau douce, qui occupent, toujours dans le même ordre, les couches successivement formées. On en doit conclure que la mer, l’eau douce, la terre ferme ont tour à tour occupé le même bassin; c’est ce qu’on voit, par exemple, à Paris, où l’on trouve des Huîtres marines, des Moules d’eau douce, des Quadrupèdes terrestres, et d’énormes Amphibies, tels que le Crocodile de Meudon, etc.
Celui (jui a jeté le plus de lumière sur l’iiistoire de ces révolutions, est Cuvier. Un seul os, trouvé dans les carrières de Montmartre, lui a suffi pour construire, par induction, un animal complet dont l’espèce avait disparu; et quel([ue temps après, on a trouvé dans le plâtre le squelette presque entier de l’animal inconnu, conforme au dessin (pi’il en avait tracé. En poursuivant ses études sur les fossiles , Cuvier est arrivé à reconnaître qu’un gi-and nombre d’espèces animales ii’exislaienl plus à la surface du globe; il en a donné la descri[)tion sur les ossements (lu’on a trouvés , et nous avons eu ainsi la Faune fossile de notre planète.
Vous admettrez sans peine que les premiers animaux qui peuplèrent les anciennes couches de la terre durent se nounir de végétaux ; le Règne végétal a donc précédé le Règne animal ; mais quels étaient ces végétaux? C’est ce que M. Ad. Brongniart a entrepris de nous faire connaître : géologue et botaniste profond, il s’est livré à do longues et minutieuses recherches; les matériaux, d’abord peu nombreux, tju’il avait à sa disposition, lui ont suffi pour
établir les familles et les genres de la Flore fossile; et ceux cpii sont venus s’ajouter aux
premiers ont confirmé la justesse de ses aperçus. Je vais en peu de mots vous faire comprendre quelles difficultés il y avait à vaincre pour que la botani(iue eût son Cuvier,
I04 DEL’XÜniK PARTIE,
On peut, en zoologie, déterminer, d’après la structure d’un seul organe, celle de tout l’individu : ainsi un os, ayant, grâce à la nature de son tissu serré et calcaire, résisté aux causes do décomposition, et conscr\é sa forme extérieure, peut révéler à un observateur exercé la proportion des autres os avec lesquels il s’agençait, et la structure des parties molles aux- (luelles il servait d’axe : ainsi, une dent, une griffe, un sabot, un bec, une mâchoire, en nous indiquant le régime alimentaire et les mœurs d’un animal, peuvent nous conduire à deviner sa structure complète, ou du moins à le classer dans le genre ou la famille à laquelle il appartient. Mais il n’en est pas de même en botanique; la connexion qui lie les organes de la plante (bien (|u’on ne puisse la révoquer en doute) est loin d’être aussi évidente que chez les animaux. C’est seulement dans les végétaux inférieurs, comme dans les Algues, où la liaison est intime entre la végétation et la fructification, que l’on peut reconnaître la seconde par la première, et déterminer la famille, le genre et même l’espèce; dans les Fougères, les Prêles, les Mousses, la végétation suffit pour indi(iuer la famille; mais la fructification est indispensable pour arriver à reconnaître le genre : ici déjà la fructification et la végétation sont moins flépendantes l’une de l’autre; dans les monocotylédones, et surtout dans les dicotylédones, cette dépendance mutuelle des organes végétants et reproducteurs est encore moins marquée. Or, les végétaux fossiles présentant très-rarement réunis les deux systèmes d’organes, et n’ayant guère conservé que ceux de la végétation, c’est-à-dire les tiges et les feuilles, il a fallu s’en contenter pour recomposer la plante dont les parties étaient dispersées.
M. Ad. Rrongniart a accordé à chaque organe une valeur fondée sur son importance; il a mis en première ligne les caractères anatomiques de la tige, qui tiennent à l’organisation intime de la plante; et lorsqu’il n’a pu les observer, il a cherché à découvrir dans les formes extérieures quelques modifications qui fussent, pour ainsi dire, l’expres.sion du caractère interne. Après le mode de distribution des vaisseaux dans la tige, il a placé l’insertion des feuilles et la distribution des vaisseaux qui se rendent dans le pétiole; enfin, l’arrangement des nervures dans les feuilles lui a fourni les signes les plus essentiels pour les distinguer entre elles, et pour déterminer les familles aux(iuelles elles appartiennent.
Quant aux organes reproducteurs, ils n’ont fourni à M. Rrongniart qu’un bien petit nombre d’indications ; la fleur ne se rencontre presque jamais; le fruit pourrait, par sa structure, son adhéretice avec le calice, le nombre et l’insertion de ses graines, etc. , fournir des caractères précieux : mais il est ordinairement impossible de le distinguer : cependant on a pu présumer le nombre des loges de l’ovaire d’après celui de ses côtes ou de ses sillons longitudinaux, ou bien encore par les traces de la base des styles.
Mais ce qui complique surtout l’étude de la Botanique fossile, ce sont les déformations variées (pie la chaleur, la pression en sens divers, etc., ont fait subir aux organes des végétaux ; (( Ces modifications, dit M. Rrongniart, exigent une attention extrême pour remonter, lorsque cela est possible, do l’échantillon ainsi transformé, à son type primitif, c’est-à-dire à la forme (pie l’organe devait avoir durant la vie; cependant cette opération est celle qui doit préc(?der toute autre recherche, et sans laquelle on est conduit aux erreurs les plus grossières. Ainsi il faut, avant tout, s’assurer si l’échantillon représente la plante ou .sa contre-épreuve dans la roche environnante; dans le premier cas, on doit déterminer si la plante est entière ou incomplète; si, par exemple, l’écorce y est encore, représentant la surface extérieure de la plante, nu si cette surface est dépourvue d’écorce et n’est qu’un moule intérieur. Dans le second cas, il faut examiner si la contre-épreuve représente la surface extérieure de l’écorce nu le noyau intérieur sans écorce. Faute de toutes ces précautions, on est exposé à des erreurs, à des multiplications d’espèces, etc. »
C’est en marchant avec prudence et circonspection dans ces routes obscures, éclairé par le fiambenu de l’anatomie comparée, que M. Ad. Rrongniart est parvenu à dresser l’inventaire des richesses végétales du monde antédiluvien. Dans les terrains de transition et dans les bassins de houille {Charbon do terre), dont l’origine est due à des végétaux accumulés, que
(; AU-: III ES DE llOTVMOliE.
sont venues recouvrir et comprimer sous leur poids brûlant des masses de substances miné-
rales, la science n’a rencontré qu’un petit nombre de familles : les Algues constituent presque exclusivement la Flore des terrains de transition (qui se composent de scbistes-ardoises noirs, calcaires, etc., lentement déposés sur lo granit primitif). Dans les terrains houillers qui succédèrent aux précédents, on ne retrouve plus les Algues (qui, sans doute, vu 1e peu de solidité do leur tissu, ont été détruites), mais les Prêles, les Lgcopodes et les Fougères y dominent. Les Fougères de ces temps primitifs n’étaient pas les mêmes que celles qui vivent aujourd’hui dans nos clim. ts tempérés : on ne retrouve leurs analogues que dans les Fougères arborescentes des régions équatoriales. « Les autres arbres de cette antique végétation, dit AI. Ad. Brongniart, sont représentés aujourd’hui par les végétaux les plus humbles do notre Flore.
Ainsi les Calamites, qui avaient jusqu’à seize pieds d’élévation, ont une ressemblance presque complète avec les Prêles dont les tiges, moins grosses que le doigt, dépassent rarement trois pieds de hauteur ; les Calamites étaient donc des Prêles arborescentes. Les Lepidodendrons , qui ont contribué, plus que tous les autres végétaux, à la formation de la houille, diffèrent peu de nos Lgcopodes; mais tandis que les Lycopodes actuels sont de petites plantes, ordinairement rampantes et semblables à de grandes mousses, atteignant rarement trois pieds de haut et couvertes do très-petites feuilles, les Lepidodendrons, tout en conservant la même forme et le même aspect, s’élevaient jus(ju’à soixante-quinze pieds , avaient à leur base près de neuf pieds de circonférence, et portaient des feuilles d’un pied et demi de longueur : c’étaient par conséquent des Lycopodes arborescents, comparables par leur taille aux plus gi'ands sapins.
« Après la destruction de cette puissante végétation primitive, qui fut ensevelie sous les dernières couches des terrains houilliers , le Règne végétal paraît pendant longtemps n’avoir pas atteint ce même degré do développement : cependant la période qui sépare la formation houillère de nos terrains modernes est remarquable par la prépondérance do deux familles qui se perdent, pour ainsi dire, au milieu de l’immense variété des végétaux dont est couverte aujourd’hui la surface de la terre, mais qui alors dominaient toutes les autres par leur nombre et leur grandeur : ce sont les Conifères et les Cycadées. L’existence de ces deux familles pendant cette pénode est d’autant plus importante à signaler, (ju’intiraement liées entre elles par leur organisation (vous vous rappelez que leur fleur n’a ni calice, ni corolle, ni ovaire, et se réduit à une graine nue, protégée uniquement par une écaille), elles forment lo chaînon inter médiaire entre les plantes sans cotylédons à fructifleation inconnue, qui composaient presque seules la végétation primitive, et les monocotylédones et dicotylédones qui, de nos jours, for-
ment la majorité du Règne végétal. »
C’est au-dessus des terrains crétacés , entre la craie et le calcaire grossier, que change tout à coup la nature de la végétation terrestre. Les Cycadées ont
disparu; on ne trouve presque aucune F ougèro ; la végétation est composée de Conifères très -différentes des anciennes ; on voit en outre apparaître des Palmiers, dos Amentacées , des Noyers, des Érables, et une foule de dicotylédones, dont on ne peut déterminer la famille. Lo calcaire grossier , d’origine marine , contient de nouvelles Algues , des Naïades; et enfin les terrains d’eau douce, qui forment les couches supérieures du sol que nous habitons aujourd’hui, présentent à l’état fossile des Chara, des lÂliacées , des Nymphéas, etc. xTmphéa!''
lu: i:\iK MF<: p \htik.
« Ainsi, aux PrÉlos, aux Fougères, aux Lgcopodos, promior degré de l’organisation ligneuse (iiu’avaiont précédées les Algues), succédèrent les Conifères et les Cgcadées , qui tiennent un rang i)lus élevé dans l’échelle des végétaux; et à celles-ci succèdent les plantes dicotylédones qui en occupent le sommet.
(( Dans le Règne végétal, comme dans le Règne animal, il y a donc ou un perfectionnement
graduel dans l’organisation des êtres qui ont successivement vécu sur notre globe, depuis ceux (jui, les premiers, ont apiiaru à sa surface, jusqu’à ceux qui l’habitent actuellement. »
IIISTOIUE BOTAÎSIQUE DU JARDIN
Nous avons terminé la revue hotaniijue du Jardin ; vous avez admiré la splendeur de ce royal etahliss(*ment, vous av<‘z dénombre toutc'S b‘s richesses végétales qu’il renferme; mais ces richesses vont augmenter de valeur à vos yeux , quand vous saurez ce qu’il en a cofité do travaux, de patience et do génie pour les acquérir, et les ranger dans l’ordre ou nous les voyons aujourd’hui.
On vous a dit «pie Louis XIII créa le Jardin du Roi; mais il n’est pas sans intérêt de remonter aux causes j)remières (jui amenènmt cette création. Vous saurez donc que les dames de la cour de Henri 1\' avaient un goût très-vif pour la broderie des Heurs : après avoir (‘xercé leur talent sur les plantes de nos bois et de nos prairies, elles se las.sèrenl de V FgUintine , de la Marg^ierite , du Foulon d’or, (>t firent [lartout chercher dos fleurs élrangères. Or, il y avait à la pointe occidentale de la Cité, sur l’enqilacement actuellement occupé par la place Dauphine, un jardin appartenant à Jean Fohin , simpUdste du Foi, Ce Jean Robin avait fait venir à grands frais de la Hollande des (iraines et des Oignons de Plantes exoti(jues, et son catalogue s’élevait à treize cents espèces ; il vendait des fleurs aux dames, mais il refusait obstinément d'en donner les graines, et détruisait scs cayeux plutôt que de les communâjuer. Cuy Patin (le célèbre adversaire de l’émétique), grand amateur d'horticulture, n’avait rien pu obtenir de Jean Robin ; aussi l’appelait-il dans ses lettres le dragon des Uespérides. On raconte même que, désespérant de l’endormir, il se présenta un matin chez lui, en grande robe, suivant l’usage des médecins de ce temps-là; il le trouve dans son grenier, occupé à ranger les semences et les fruits do sa collection ; il regarde tout, admire tout, et ne demainle rien; il lui expluiue les propriétés médicinales et, comme on disait alors, l'intérieur de toutes ces plantes. L’avare jardinier était enchanté de cette visite, et toutefois ne perdait pas de vue les mains agiles de (iuy l’atin; mais le rusé docteur, allant et venant par la chambre, balayait avec la longue (pieue de sa robe le parquet tout jonché do graines ; il s’en accrocha plus d’une à l’étoffe doctorale, comme vous pouvez croire. Cependant cette récolte d’un nouveau genre ne fut pas assez abondante pour enrichir les amateurs, et la réputation exclusive de Jean Robin alla toujours on croissant.
Ce fut alors que Guy de La Frosse, médecin ordinaire du roi Louis XIH, eut l’idée de susciter au simplkisle une concurrence royale. Il stimula son collègue Hérouard, premier médecin , et tous deux représentèrent au roi (ju’il était honteux pour la couronne et affligeant pour riiumanité, qu’un simple particulier fût seul possesseur en France des |)lantes exoticjues les plus belles et les plus précieuses; (pie, dans une capitale comme Paris, où florissait la médecine, il était indis[)ensable d’avoir un établissement spécial pour la démonstration de l'exlérieur cl AcA' Ultérieur des plantes, ainsi que pour la manipulation des drogues. Louis XI H accueillit les ohsfïrvations de ses imblecins, et h; Jardin royal des Plantes inedicinales h\t institué. L’édit créait trois professeurs pour la démonstration de riut(5rieur des plantes, de la chimie-[)harmacie et de la Rotanique : (iuy de La Rrossc fut nommé intendant du Jardin; il fut chargé de diriger les cultures et d’enseigner rcj"/6Ô7c«r des plantes, c’est-à-dire leurs carac-
IflSTOlIUÎ BOTAMQIK lU JARDIN.
téros physiques; sur sa demande, on lui adjoignil, comme sous-demonslrateiir, Vespasien Bobin, fils de Jean, qui avait succédé, du vivant de son père, à la charge û'arhoriste ou shn-^ pliciste du Roi. Cette adjonction était un liahile calcul de La Brosse : la vanité paternelle parla plus haut que l’avarice dans le cœur du vieux jardinier, et pour payer la bienvenue do son fils , il donna au Jardin plus de douze cents espèces , qui formèrent le fond do VÉvole de Botanique.
Vous devez penser que , dans un établissement qui portait le nom do Jardin des Herbes médicinales, les plantes durent être classées, non d’après leurs rapports d’organisation, (luo l’on ne connaissait pas, mais d’après leurs vertus, que l’on croyait connaître : ainsi l’on réunit comme espèces émollientes , la Guimauve , la Molène , le Seneçon et la pariétaire , qui ajipartiennent à quatre familles très-éloignées les unes des autres; \q Pied-de-Chat , le Coquelicot, la Mauve, furent mis ensemble sous le nom do plantes béchiques; Vllusope , le Capillaire et la Véroniqxie occupèrent une môme plate-bande en qualité d’espèces jta?c/07‘rt/es , etc.
Le Jardin était loin d’offrir alors le inagnif]<]ue développement qu’il a reçu sous Buffon. Les deux grands carrés, séparés par un bassin, que l’on nomme aujourd’hui le Parterre Chaplal, et qui s’étendent vis-à-vis des deux Buttes, formaient quatre carrés où l’on cultivait les Plantes médicinales les plus usitées. (Vous avez vu des carrés analogues, à l’entrée du Jardin, du côté de la rivière.) Entre ce grand parterre et la petite Butte était Vlîcole de Botanique, qui s’étendait par conséquent depuis la rampe iiui monte entre les deux grandes Serres neuves, jusqu’à l’allée (]ui sépare V École actuelle en deux parties inégales. Plus à l’ouest, c’est-à-dire vis-à-vis la grande Butte, étaient d’abord des bamiuettes pour les Plantes du midi de la France; puis tout à fait à l’ouest (jusqu’à la cour (pii est située devant le Cabinet) V Orangerie et son jardin. Ce (]u’on appelle maintenant le Cabinet ou la Galerie d’histoire naturelle n’existait pas encore; il y avait là un château à un étage', occupé par l’intendant; la porte d’entrée, qui était unkiue pour tout l’établissement, répondait à l’allée séparant le Parterre médicinal de l’École; à gauche de cette porte, était un amphithéâtre pour les leçons; à droite le château; et à l’angle méridional , une galerie contenant six cents bocaux de substances desséchées, désignées sous le nom do matière médicale. Sur l’emplacement actuel des Galeries de Minéralogie et de Botanique, s’étendait un Jardin légumier, qui devint plus tard VÉcole des arbres, sous Tournefort, et où existent encore le vieil Acacia de Vespasien Robin, V Erable de Montpellier, le Sophora du Japon, le Genévrier élevé et le Micocoulier austral.
La rue de Buffon n’était pas percée; l’espace qu’elle traverse aujourd’hui était occupé par des jardins particuliers. A l’est du Parterre médicinal et de l’École , étaient d’abord un petit bois percé en étoile, et planté d’arbres rustiques; puis un terrain vague, dont on tira plus tard du sable pour les allées; puis un Jardin des couches et des légumes délicats; puis enfin un Verger agreste en quinconce , continuant au nord-est l’École de Botanicjue. Cette limite orientale du Jardin commençait à la porte qui ouvre sur la rue de Buffo'n, coupait l’angle nord des deux terrains faisant suite au Parterre médicinal, et occupés actuellement par la grande Pépinière ; puis elle bordait le Verger agreste en quinconce, qui depuis est devenu le commencement du grand carré de l’École actuelle. Arrivée à l’allée où l’on a depuis planté des âlarronniers, elle se terminait à l’angle de marais donnant sur la rue de Seine, et où se trouvent maintenant le Jardin des Serres et la grande Serre tempérée. Le long de toute cette limite coulait la rivière de Bièvre, dont le cours a été détourné plus tard. Entre la Bièvre et la Seine étaient des marais légumiers et des chantiers de bois.
La limite septentrionale du Jardin, faisant suite à celle que je viens de vous décrire, longeait le Jardin actuel des Semis, et se brisait pour contourner la petite Butte; laissant à sa droite le jardin de l’hôtel de Magny, où l’on a plus tard établi le grand Rond, et construit V Amphithéâtre ; puis elle suivait le contour do la grande Butte, jusqu’à la rue du Jardin du Roi , en longeant à droite des maisons et des terrains qui aujourd’hui appartiennent à l’établissement.
DKLXIÈME PAirriE.
Toi (Hait le Jardin dont (iuy de La Brosse fut le vé-ritable fondateur, et ou le premier il professa la Botaniiiue. 11 mourut trois ans ajnx^s l’ouverture de l’tîtablissement , et sa mort eût (•té un malheur irréparable, s’il n’avait laissé un petit-neveu ([ui devait plus tard restaurer plorieusement sou œuvre ; en attendant , on s’occupa de donner un successeur à Guy do La Brosse : il fallait un botaniste |)our remplir sa place, et ee fut un magistrat (jui l’obtint : Bouvart do Eouniueux, preniier médecin du roi, et en cette cjualité surintendant do son Jardin des Herbes médicinales, nomma intendant et professeur de botani(|ue son propre fils, conseiller au parlement. Nous ne savons si ce cumul fut aussi préjudiciable à la Justice (pi’à la Science; ce (|u’il y a de vrai , c’est (pro Vespasien Bobin demeura seul chargé de démontrer l’extérieur (les plantes. Bientôt le premkT médecin Bouvart fut remplacé par Vautier, (jui voulut évincer le (ils de son pn'décesseur, et nommer un intendant à son choix; n’ayant pu y réussir, il se dégoûta de la surintendance, et ne prit plus aucun intérêt au Jardin. Dès lors tout tomba en décadence, les Plantes périrent, les leçons furent négligées, et le pauvre Bobin n’osa pas réagir contre l’incurie de Vautier. Toutefois , celui-ci opéra une réforme utile dans l’enseignement : il substitua un cours d’Anatomie à celui (}u’on faisait sur l’intérieur des Plantes; cette mesure prépara la chaire que Cuvier devait remplir un Jour.
Vallot, qui succéda à Vautier en 1652, no montra pas d’abord plus de zèle (pe celui-ci; mais une circonstance fortuite vint le tirer de son apathie : il vit à Blois le jardin de botiinique établi par Gaston d’Orléans, frère de Louis XllI. Ce jardin renfermait non-seulement une riche collection de Plantes de tous les [»ays , que le prince avait fait décrire par de savants botanistes ; mais on y admirait encore do maguiliques vélins qui représentaient les es[)èces les plus remanjuables, peintes par le fameux Robert. Vallot fut alors saisi d’une généreuse émulation : Vespasien Robin venait de mourir, il nomma pour le remplacer Denis Jompiet, médecin, qui cultivait des plantes à Saint-Germain-des-Prés; Jonquet s’adjoignit (iuy Fagon, petit-neveu do Guy de La Brosse, et dès lors commença la prospérité du Jardin.
Fagon venait de terminer ses études à Sainte-Barbe; le Jardin du Roi était sa patrie, il y était né eu même temps (jue les carrés de l’École; les premiers mots qu’il avait bégayés étaient les noms latins des plantes. A peine nommé sous-démonstrateur, il se met en route pour enrichir sa terre natale : il parcourt la France à ses frais (et sa fortune était mince), ramassant, demandant, achetant des graines, des oignons, des boutures, et fait passer au Jardin tout ce (pi’il peut recueillir. Jonquet, en même temps, fait venir des plantes des pays étrangers ; enfin, après dix uns de travaux, de pérégrinations et de sacrifices, nos deux botanistes publièrent leur Catalogue : il était de (juatre mille espèces; en tête du Catalogue, dédié au roi, on lisait une pièce de vers latins, composée par Fagon, où monsieur le surintendant Vallot était loué avec finesse. Vallot nomma sur-le-champ Fagon professeur de chimie; et à la mort de Jonquet, (pii arriva six ans après, il lui donna la chaire de botani(iue.
Mais Fagon savait faire autre chose (lue des vers latins ; il avait obtenu le bonnet de docteur en médecine; il avait défendu en pleine Faculté la théorie de la circulation du sang, et les vieux, quoique non préparés à cet excès d’audace , trouvèrent (pie le jeune homme avait défendu avec esprit cet estrange paradoxe. Fagon , devenu professeur de botanique , repeupla d’étudiants le Jardin du Roi, comme il l’avait repeuplé de végétaux; il professait avec chaleur; son érudition était immense, sa mémoire prodigieuse; il nommait imperturbablement les quatre mille espèces de son Catalogue; et alors cha(iue espèce ne portait pas seulement deux noms comme à présent, il y avait deux phrases pour chacune, et souvent des .synonymes à la suite : ainsi, par exemple, la Dette vulgaire [Delà vulgaris) s’appelait en latin Dette blanche ou pâle, qui est la Poirée des boutiques; la Spirée filipendule {Spirœa fiUpendula) se nommait Filipendule vulgaire , peut-être le molon de Pline; le Frêne à manne {Fraxinus ornus) était le Frêne plus humble, ou l’autre de Théophraste à feuille plus courte et plus étroite ; le Varech vésiculeux ( Fucus vesiadosus) était le Varech maritime , ou Chêne de mer, portant des vésicules, etc., etc. Cette science de mots était la seule qu’on possédât dans ce tcmps-là, et c’était
HISTOIRE botanique DU JARDIN. lOÜ
la science qui convenait à l’époque : il fallait, avant tout, posséder un grand nomhro d’espèces, les distinguer les unes des autres par les traits les plus saillants de leur [thysionomie, tels que la consistance et le port de la plante, la couleur, l’odeur, la forme de la fleur et des feuilles; en un mot , il fallait commencer par le commencement. De cette réunion de végétaux découlait nécessairement l’étude comparée de leurs caractères les plus délicats, tels (jue la structure de la corolle et du fruit. Des ouvriers infatigables amassaient les matériaux de l’édifice; l’architecte (]ui les mettrait en ordre devait arriver tôt ou tard.
Au reste, le poète-botaniste Fagon était, plus que personne, capable d’orner cette aride nomenclature et de la mnémoniser pour les étudiants. Quand il nommait une Plante, il assaisonnait la loimlo phrase de Raubin d’un vers de Virgile ou d’Ovide, et la phrase était digérée par ses auditeurs. Les démonstrations de botanique se faisaient dans l’École môme : il présentait à ses élèves une branche de Sauge officinale , et leur citait le distique léonin de V Ecole de Salerne ;
Ciir moriatur homo cui $alvia crescit in horto?
— Contra vira morlis non est medicamen in hortis.
<( Pourquoi mourait l’homme, qui a de la Sauge dans son jardin? — C’est qu’il n’y a pas dans les jardins de remède contre la mort. »
Fagon n’était pas seulement professeur, il exerçait la médecine, et il l’exerçait avec un désintéressement complet ; il n’acceptait ni l’argent de ses malades , ni les présents , qui sont un salaire déguisé ; il fut bientôt nommé médecin ordinaire , puis premier médecin du roi , et porta à la cour l’insouciance du gain , qui l’avait fait remarquer à la ville ; ce mépris des richesses fut taxé de bizarrerie et d’orgueil par les courtisans du grand roi , et ils cherchèrent à tourner en ridicule un homme qui leur donnait un exemple si sévère : Fagon ne s’eu inquiéta point, et se réduisit strictement aux appointements de sa place; il renonça à tous les bénéfices accessoires (jui rendaient énormément lucrative la charge de premier médecin du roi : c’étaient des rétributions qu’avaient à payer les médecins ordittaires, pour leur prestation de serment, les intendants des eaux minérales du royaume , les professeurs qui obtenaient une chaire à la faculté, etc. Le roi , en faisant la maison du dauphin , avait donné à Fagon la charge de premier médecin pour la vendre à qui il voudrait (pauvre dauphin!), et ce n’était pas une somme à mépriser; mais Fagon ne souffrit pas qu’une place aussi importante fût vénale, et il la fit tomber sur La Carlière, (ju’il en jugea le plus digne.
Dès qu’il sentit que ses devoirs de médecin pouvaient nuire à ses fonctions do professeur, il songea à se démettre des deux places qu’il occupait au Jardin ; il se fit suppléer dans la chaire de chimie par Lémery, puis par Geoffroy (à (jui il céda définitivement sa place en 1712); et, pour la botanique , il fit venir de Provence le jeune Tournefort dont le nom était déjà célèbre. Tournefort était né à Aix, où il avait fait de brillantes études chez les jésuites; son père voulait en conséquence le faire d’église, le fils aimait mieux être de science; mais il fallut obéir, entrer au séminaire, suivre un cours de théologie, et le pauvre abbé Tournefort dut craindre, comme le cardinal Duperron, de gâter sa belle latinité. Libre enfin, à la mort de son père , de suivre sa vocation pour l’histoire naturelle , Tournefort avait parcouru les Alpes en tous sens, et fait un magnifique herbier; puis il avait exploité les Pyrénées et la Catalogne, avait été pris et dépouillé par les niiquelets; il avait caché son argent dans un pain noir, ([ui ne tenta pas la cupidité des brigands; il avait souffert, pendant ses longues herborisations, le froid, le chaud, la faim et la soif, et son ardeur ne s’était pas ralentie; enfin, rentré on France, il avait refusé la chaire de Botanique de Leyde, dont les appointements étaient de d,0ü0 francs (15,000 francs d’aujourd’hui).
Tel était l’homme que Fagon jugea digne de le remplacer. Vous avez vu dans Fagon le médecin désintéressé, ce qui est beau; le fonctionnaire ennemi du cumul, ce qui est rare;
DKl XIÈMK PAirriE.
mais voici le sublime ! c est le professeur cédant sa i»laco à un liomme qu’il sait être plus capal)le qui! lui... Hélas! hélas! ipie ces temps héroiipies sont loin de nous!
Tournefort arrive à Paris, en 1(583, et bientôt ses leçons, ses voyages nombreux et productifs, la réorganisation do l’École d’après une nouvelle méthode, rendent le Jardin plus tlorissant quo jamais. Kagon, nommé [iromier médecin dn roi et en même temps surintendant, vient encore augmenter de son crédit et de son zèle la prospérité de sa chère patrie. L’année 1(593 est mémorable par la nomination de Fagon à la surintendance du Jardin, et la publication des Jilements (le Botanique do Tournefort, Dans cet ouvrage, l’auteur expose les principes do sa Méthode, dont les divisions sont tirées de la durée et de la consistance des végétaux, do Vahsence ou do la présence des pétales, de leur soudure ou de leur indépendance réciproipie, (le la disposition et de \o forme des Heurs et de la nature du fruit. 11 range dans cette méthode dix mille cent quarante-six espèces, qu’il distribue eu six cent iiuatre-vingt-dix-huit genres; chaque espèce est indicpiée par une phrase caractéristi<iue.
La méthode do Tournefort, fondée sur la partie la plus brillante du règne végétal, facile à comprendre et à prati<|uer, obtint un succès universel ; mais ce i[ui recommande surtout Tournefort à la postérité, c’est la création des genres et des espèces, qu’il caractérisa le premier d’une manière rigoureuse et précise.
De tous les voyages de Tournefort, le f»lus remaniuable est celui qu’il fit, en 1700, dans le Levant, accompagné du peintre Aubriel, attaché au Jardin, qui devait dessiner les espèces nouvelles. Pendant son absence, sa chaire fut remplie par Morin, membre de l’Académie des sciences, et médecin de l’IIôtel-Dieu : ce Morin mettait tous les mois ses apjioinlements dans le tronc de l’hô[)ital, d’où vous pouvez conclure, d’abord, qu’il était désintéressé, ensuite qu’il soignait ses malades.
Tournefort nous a laissé une relation de son Voyage au Levant, ipii suffirait [lour immortaliser sou nom, si nous n’avions pas ses Institutions de la Chose végétale {Institutiones rei herbariœ), qu'il écrivit en latin et qui sont une traduction, augmentée, do ses Éléments de Botanique. 11 moiu’ut dans toute la force do son talent, des suites d’un coup iju’il avait reçu de l’essieu d’une voilure. Il laissa au Jardin sa collection d’histoire naturelle et son herbier.
C’était en 1708; d’isnard, nommé professeur de botanique, n’avait pu, à cause do sa santé, faire ipi’un seul cours, et Tournefort n’était pas remplacé; mais le ftlus fervent des élèves de ce grand homme dirigeait les cultures du Jardin : il se nommait Sébastien Vaillant.
Vaillant naquit à Vigny, près Pontoise, en 1(5(59; dès l’àge de cinq ans, il était botaniste, sans connaître le nom d’un seule plante; il avait rassemblé dans le jardin de son père tous les végétaux qu’il avait pu trouver dans les bois et les prairies du pays; le père, ipii voyait son petit parc encombré par les plantations de l’enfant, fut forcé d’arrêter ces envahissements, mais il lui laissa en toute projiriété un côté du jardin pour iiu’il y pût cultiver scs délices. Sébastien eut bientôt épuisé toute la campagne des environs ; alors il se glissait dans les jardins du voisinage et trouvait toujours moyen d’en rapporter iiuelque graine, ou quelque oignon, dont il enrichissait sa collection. Bientôt il fallut que le petit savant apprît à lire et à écrire; on l’envoya chez un frère qui tenait une école; il y avait des leçons à apprendre par cœur, et Sébastien passait avec ses fleurs plus de temps qu’avec son catéchisme : il fut puni , et résolut de ne plus l’être; pour accorder ses devoirs avec ses plaisirs, il plaça au chevet de son lit un soufflet garni d’un gros clou de cuivre, et s’en servit comme d’un oreiller; la gêne quo lui causait ce corps dur, sur lequel posait sa tête, rendait son sommeil léger; il s’éveillait do grand matin, étudiait ses leçons, et gagnait ainsi du temps pour ses plantes chéries. Le frottement continuel du clou contre la nuque du pauvre enfant détermina la formation d’une lou[)e, (ju’il conserva toute sa vie.
Vaillant devint bientôt le meilleur écolier de sa classe, et, pour récompenser ses progrès, on lui fit apprendre la musiipie ; à onze ans, il devint l’organiste des bénédictins, puis des religieuses do Pontoise, qui lui fournirent, outre ses gages, la nourriture et le logement. Notre
IIISTOIIÎK nOTANlQlE DL JAHDfN.
botaniste musicien , ayant vu les bonnes sœurs faire des pansements, voulut en faire aussi, prit goût à la médecine, et fit une campagne avec je ne sais <iuel capitaine de cavalerie, comme chirurgien militaire.
En 109 1 , ^ aillant. Agé de vingt ans , vient à Paris , et se fait recevoir externe à l’Hotel-Dieu ; là il apprend qu’au Jardin du Roi il y a un professeur qui démontre les plantes aux élèves; il y court , et bientôt il sait les noms de toutes les plantes (ju’il connaissait depuis quinze ans. Cet enseignement, qui fixait dans son esprit par dos formules précises les observations innombrables qu’il avait faites depuis sa plus tendre enfance, l’enflamma d’une nouvelle ardeur fiour la botanique; il ne tarda pas à être remarqué de Tournefort, (jui le signalait à tous les étudiants comme son premier élève. L’année suivante. Vaillant va s’établir à Neuilly, où il exerce la chirurgie; mais chaque matin, comme un héros d’Homère, il supprime, à pied, l’espace qui sépare Neuilly du Jardin des Plantes, et, chemin faisant, il herborise, ce qui veut dire qu’au lieu de faire trois lieues, il en fait six; puis, après avoir fait ses stations au Jardin du Roi, il retourne à ses pansements. Tous les mercredis, jour d’herborisation de Tournefort, Vaillant est le premier au rendez-vous, et c’est toujours lui qui présente au professeur les plantes les plus rares. 11 abandonne bientôt la clientèle de Neuilly, trop peu productive pour un médecin qui ne sait pas demander son salaire; et comme il fant t}u’il vive, il accepte la place de secrétaire du père Valois, confesseur du duc de Rourgogne.
C’est là qu’il fut rencontré par Fagon ; celui-ci le vit occupé à son herbier de mousses ; frappé de l’ordre admirable qui régnait dans sa collection et de la beauté de son écriture, il lui proposa d’ètre son secrétaire : secrétaire d’un surintendant du Jardin des Plantes ! vous jugez si ^■aillant accepta. Quelque temps après, Fagon, qui avait apprécié le trésor qu’il possédait, confia à son secrétaire la direction des cultures du Jardin, puis il le nomma sousdémonstrateur, pour suppléer le professeur en cas d’absence, et conduire les élèves à la campagne.
Mais Tournefort n’était pas remplacé : d’isnard avait donné sa démission , et Fagon cherchait un successeur digne de remplir la chaire occupée si glorieusement pendant vingt-cin(j ans. Un jour, il reçoit à Versailles la visite d’un jeune Lyonnais , médecin de la Faculté de Montpellier ; « ce jeune homme, élève du fameux Magnol, et passionné pour la botanique, « est venu à Paris, au commencement de cette année, pour assister aux leçons de Tournefort, « dont il admire les ouvrages; il l’a trouvé mourant, et n’a pu jouir (jue de (juelques instants (( d’entretien. Pour utiliser son voyage, avant de retourner à Lyon, il est allé herborisc^r ilans « la Rretagiie et la Normandie, et on revenant par ^■ersailles, il a voulu saluer M. Fagon. n Fagon accueille avec bienveillance l’élève do .Magnol, veut voir ses plantes, le questionne, l’écoute avec attention, et notre voyageur se disposant à prendre congé, Fagon lui dit : «( Vous <( ne partirez pas, je vous nomme professeur au Jardin du Roi, pour remplacer Tournefort. » Ce successeur de Tournefort, âgé de vingt-trois ans, était Antoine de Jussieu, frère do Bernard, de Joseph, et oncle iV Antoine- Laurent.
Ainsi fut fondée la dynastie des Jussieu, par un coup d’œil et une parole du surintendant Fagon. N’y a-t-il pas là de quoi nous faire aimer le despotisme éclairé? (Je ne parle i|ue des établissements scieutirupies. ) l^a république des lettres soit ! mais la moyiarchie , pour les sciences, sera toujours le meilleur des régimes. Ce n’est pas ici qu’il convient de développer cette proposition : l’établissement que nous vi.sitons, malgré son nom de Jai’din du Roi, se régit d’après la constitution toute républicaine qui lui fut donnée en 9.3; mais l’histoire du passé et celle du présent me suffiraient pour prouver que, (]uand le poids de la responsabilité d’une administration est également dispersé sur un grand nombre de têtes , l’opinion publique est une reine sans autorité.
Antoine ju.stifia bientôt le choix de Fagon (choix qui avait fait murmurer bien des concurrents) par ses belles leçons et ses mémoires scientifiques ; en 1 7 1 2, il était membre de l’Académie des sciences; en 17 16, il alla parcourir l’Espagne et le Portugal ; son frère Rernard, qui venait
H2 DKLXifniE PARTIE.
d’iirrivi'r à Paris, l’accompagna dans son voyage, et se passionna pour la bolani«|ue, au\ dépens do la médecine (pi’il avait étudiée; néanmoins il se rendit à Montpellier, où il se lit recevoir docteur ; mais sa i»rofonde sensibilité le força de renoncer à une profession ipii lui faisait éprouver toutes les soutfrances do ses malades. Dès lors il se livra tout entier à la botani(iue, et Vaillant, qui d’abord avait vu avec déplaisir la nomination d’Antoine, mais i|ui bientôt s’était attache à lui par une amitié fondée sur l’estime. Vaillant conseilla lui-même au frère aîné de préparer Bernard à le remplacer dans sa charge de sous-démonstrateur et de chef des cultures.
Antoine de Jussieu n’etant pas encore revenu d’Espagne à l’époque oîi devait commencer son cours de botani([uc, ce fut Vaillant (pii en fit l’ouverture, eu 1710, par un discours (jun la postérité regardera comme son plus beau titre de gloire. Dans ce discours mémorable. Vaillant démontre la nature des étamines et le {diénomène de la fécondation dans les végétaux ; grâce à ce monument littéraire, dont la date est certaine, c’est à la France que revient l’iionneur do la découverte la plus importante qui eût été faite jusiiu’alors en botanique : et ce fait pbysiologi(pie, soupçonné seulement par ([uebpies-uns , et nié par la plupart des autres, fut, pour la première fois, exposé d’une manière positive et ap[»uyé de preuves incontestables au Jardin des Plantes de Paris.
Fagon voyait avec bonheur grandir et prospérer le Jardin restauré par lui. Les trois professeurs d’anatomie, de ebimie et de botanique, (]u’il avait choisis lui-même, étaient des hommes supérieurs; les démonstrateurs qui les secondaient étaient des savants du premier mérite : leurs leçons étaient reçues avec enthousiasme, et l’amphithéiUre , qui pouvait contenir six cents auditeurs , était presque toujours plein : la mission du petit-neveu de Guy de La Brosse était accomplie : il était vieux et infirme, il se démit de sa place de premier médecin, et vint mourir paisiblement au lieu où il avait pris naissance.
Vaillant ne lui survécut ([ue de quatre ans : il mourut presque à l’Age de Tournefort; il avait composé la Flore des environs de Paris {liolanicon parisiense); cet ouvrage, le meilleur do tous les livres publiés Jusiiu’à nos jours sur la Flore Parisienne, était enrichi de magnifi<]ues dessins du peintre Aubriet; mais il fallait payer ces dessins : Vaillant, (jui n’avait jamais songé à ramasser un pou d’argent, ne pouvait les retirer, et Fagon n’était plus là ! Se sentant mourir, il écrit au grand Boerhaave, et lui recommande sou Uotanicon Parisiense... Cette lettre devait être bien touchante, et les larmes du nmurant durent tomber plus d’une fois sur le papier où il traçait, d’une main défaillante, son dernier vœu de botaniste. Boerhaave, le plus fameux médecin de sou temps, qui vivait à Leyde, et à (jui, do toutes les parties du monde, on écrivait des lettres, portant pour unique adresse : A Boerhaave, en Eui'ope, Boerhaave adopta sur-le-champ l’ouvrage du pauvre savant : il retira les dessins , les fit graver avec le plus grand soin, et se chargea de l’impression du manuscrit : Vaillant, tranquillisé sur les objets do ses affections terrestres, n’avait plus qu’à réciter le cantique de saint Siméon : il défendit qu’on lui parlât do botanâiue, ne voulut s’occuper désormais que do la Vie nouvelle qui allait bientôt commencer pour lui , et mourut en remerciant le ciel d’avoir pour successeur Bernard de Jussieu.
Ici vous allez voir surgir la hideuse figure de ce Chirac, qui avait su tromper le pénétrant Saint-Simon, et obtenir, [>ar sa recommandation, la surinteudance du Jardin. C’était ce même Chirac qui soutenait que la petite vérole n’est pas contagieuse, et qui l’apostrophait ainsi, la lancette à . la main : Tu as beau faire, petite vérole , je t’accoutumerai à la saignée l Dieu .sait combien de funérailles furent la conséciuenco de cet entêtement dogmatique! 11 voulut appliquer le même traitement au Jardin, dont l’existence lui était confiée; il pensa, le misérable! (]ue le Jardin, aussi, s’accoutumerait à la saignée; en conséquence il lui enleva jour par jour, et enserra dans son coffre l’argent qui devait l’aliinonter. Mais le Jardin n’eut pas le même sort (jue SOS malades ; il était soigné par les frères Jussieu, qui réparaient, aux dépens de leur propre substance, les coups de lancette de l’infàme Chirac. Leur dévouement fut plus tenace
lllSTOinR nOTVNlQUK HL' JARDIN.
<iup Ui cupidité, (lu suriiitendaut. Antoine de Jussitni praliijuait la médecine, et s’ctail fait une clientèle considérable (clientèle (lui, du reste, ne lui fit jamais négliger une seule leçon); pauvres et riches le consultaient , il ne recevait d’honoraires que des riches, et le petit peuple du fauboui'g Saint-A'ictor, qui le révérait comme un père , ne croyait pas le moins du monde altérer sou nom en l’appelant monsieur Judicieux, Antoine sacrifia toutes ses économies pour soutenir le Jardin dont son frère et lui étaient les seuls protecteurs; il payait les engrais, les instruments de culture, entretenait les serres, défrichait les terrains incultes, relevait les murs de clôture, faisait des voyages à ses frais, et le transport des plantes recueillies était à sa charge; son frère et lui payaient de leur personne comme de leur bourse; et bien (jue, malgré tous leurs sacrifices, le Jardin fût devenu languissant sous la thérapeutique meurtrière de Chirac, jamais les cours, les démonstrations et les herborisations n’avaient marché plus régulièrement.
Chirac s’irritait de ces généreux efforts : il retira à Bernard la garde du Droguier, qu’on avait ajout(5e aux attributions de démonstrateur et de clief des cultures; c’est ce Droguier qui devint, sous Buffon , 1e Cabinet d’histoire naturelle. Il aurait bien voulu destituer les deux frères pour les remplacer par ses créatures, et alors c’en était fait du Jardin ; mais ils avaient des brevets qui rendaient leur place fixe. C’était une prévoyance du grand Colbert : Colbert avait eu pendant quelques mois la surintendance, et il avait fait rendre, en déniembre 1671, une déclaration du roi qui réglait définitivement ta constitution du Jardin.
Détournons nos regards de cette ignoble tyrannie, (jui dura quatorze ans, et reposons-les sur l’administration paternelle de du Fay : elle commença la convalescence du Jardin, et le prépara sans secousse à la santé robuste qu’il acquit sous Buffon. Charles-François de Cisternay du Fay, fils, petit-fils de militaires, militaire lui-mème, avait toujours cultivé les sciences, et, depuis neuf ans, était membre de l’Académie; helléniste, botaniste, physicien, chimiste et même alchimiste, il possédait toutes les qualités nécessaires pour donner de l’impulsion à un établissement scientifique. Nommé intendant, à l’âge de trente-cinq ans, il résolut de consacrer sa vie entière à l’établissement dont il était le chef. Ardent et infatigable solliciteur, ayant accès auprès des ministres , il préparait de loin ses demandes , obtenait souvent des fonds extraordinaires , dépassait toujours les sommes accordées , et ne craignait pas do s’engager dans des avances considérables. Il porta sa principale attention sur la botanique , rendit à Bernard la place de garde du Cabinet, fit des voyages en Hollande et en Angleterre pour établir des correspondances et enrichir le Jardin, et donna au cabinet sa collection de pierres précieuses. La septième année de son intendance, il fut atteint d’une maladie mortelle, et songea à se choisir un successeur : il était en mésintelligence avec Buffon, son collègue à l’Académie des sciences; mais llellot, leur ami commun , voulut réconcilier, dans ce moment suprême, deux rivaux faits pour s’aimer : il conseilla à du Fay de le demander pour son successeur; du Fay suivit généreusement ce conseil, écrivit au ministre sur son ht de mort, et Buffon fut nommé intendant du Jardin.
Je n’ai pas à vous entretenir de la splendeur matérielle que le Jardin doit à Buffon ; une dictature d’un demi-siècle, exercée par un homme de génie, qui ne relève que do l’autorité royale et do l’opinion publiiiue , devait produire d’immenses rtjsultats. Comme je vous dois seulement l’histoire botanique du Jardin , je no forai mention de Buffon qu’au sujet du renouvellement de l’École, qui eut lieu en 1771. Mais avant d’arriver à cet événement, qui tient une grande place dans les fastes du Jardin, j’ai à vous fairC' connaître (luehiues détails qui pourront vous intéresser.
Je ne vous ai parlé jusqu’ici que de deux Jussieu : leur famille, originaire de Montrotior, dans les montagnes du Lyonnais, était fort nombreuse; son chef, nommé Laurent de Jussieu, exerçait la pharmacie à Lyon. Il eut seize enfants ; trois de ses fils vinrent à l*aris : c’éta'e it Antoine, Bernard et Joseph; son fils aîné Christophe fut père <V Antoine- Laurent , dont le fils Adrien est mort récemment professeur au Jardin.
DKl PARTI K.
Antoiiin avait fait aiijnindro, en 1/3.1, sou plus jeune frère. Joseph (d'al/ord ingénieur, ensuite médecin) aux académiciens (jui allai/Mit en Ameri(|ue mesurer un dofïré du méridien sous rtMiuateur, Joseph avait [)our mission d’étudier riiistoire natundle du [)ays, et d’envoyer des plantes au Jardin. Il fit, en effet, des envois considérables de foraines et d’oijîuons, et c est a lui tpic nous devons une (piantité de fleurs (|ui ornent aujourd’hui nos parteiTes, telles que, par exemple, V IWiolrope et la Capucine. J1 fut nommé, en 1713, membre de l’Académie des sciences, pendant (pi’il était dans les Cordilièrcs. II revint fort tard en France; mais les faliiïues avaient épuisé sa santé, et il ne put rieu publier.
Antoine mourut (*n 1718, après (piarante-neuf ans de professorat. Sa place fut donnée à Loms-GuiUanmc Lernonnier, médecin en chef de l’armée d’Allemajrne. Ce Lemonnier était flis et frère d’académiciens; il n’avait f,mère (pie 22 ans, (luand il fut lui-mf-me reçu à l’Académie des scienc(.‘s, à la suite d’un voyage fait avec Cassini dans le midi de la France, pour y [U’olonger la méridienne de l’aris. Le père et les deux fils siégèrent ensembb; pendant tpiatorze ans. Lemonnier était bon physicien; il travailla à la première Encyclopédie, et publia divers mémoires sur les Aimants. Il aimait la botanique par-dessus toutes choses ; il était l’élève assidu de Rernard , et avait exploité avec lui la riche forêt de Fontainebleau, en compagnie de Linné. Plus tard , il fit île nombreuses herborisations avec Jean-Jacques Rousseau dans la forêt do Alontmorency. Quelque temps après son admi.ssion à l’Académie, il alla s’établir à Saint-Germain-en-Laye pour y exercer la médecine ; il y fit la connaissance d’un fleuriste, et entreprit de disposer les [liantes do son jardin d’a[)iès le système de Linné. C’est là qu’il fut remarqué [lar le duc d’Ayen (ijui fut depuis le maréclial de Noailles) ; Lemonnier plut au duc par la vivacité de son es[)rit, et lui donna le goût de la culture des arbres étrangers. Rienlôt le duc d’Ayen eut de belles [dantations exotiques, et Louis .XV étant venu les voir, d’Ayen voulut lui [iré.senter son ami : Lemonnier, conduit à l’improviste devant le roi, se troutila et s’évanouit. Louis XV fut flatté de l’effet que .sa présence avait produit sur le jeune homme , et il le nomma directeur de son jardin de Trianon. Lemonnier jouit bientôt do la faveur du monarque; il parlait avec élégance, et son enthousiasme pour la botanique se communiquait à ses auditeurs. Louis ,X\ venait souvent à Trianon .se délasser, en l’écoulant, des ennuis et des plaisirs de la royauté ; leurs conversations étaient longues, et le bonheur de Lemonnier excitait au plus haut degré l’envie des courtisans <[ui , de loin , voyaient le monarque s’entretenir familièrement avec lui [tendant des heures entières. Mais Lemonnier ne songeait pas à l’immense parti qu’il aurait pu tirer de ces augustes conférences , et il ne parla jamais au roi tpie de fleurs , d’oignons et do boutures.
Il avait 38 ans, quand il fut nommé médecin en chef do l’armée d’Allemagne; avant de quitter Trianon, il [irésenta à Louis XV Rernard de Jussieu, son maître, pour prendre soin du Jardin en .son absence. Bernard, alors âgé de 19 ans, le remplaça en effet, et classa l’École de Trianon d’après les rapports naturels des plantes; bientôt il [dut au roi ([ui avait, en botanique, dos idées saines et étendues; mais Bernard ne se souciait pas plus que Lemonnier des avantages matériels attachés à la faveur royale. Son ambition s’élevait bien plus haut : il rêv'ait la coordination de tous les êtres du Règne végétal. Linné avait dit : « La Xature ne fait point de sauts: toutes les [liantes sont liées [lar des affinités, connue les territoires se touchent sur une ma[ipemonde ; les botanistes doivent suer sans cesse pour parvenir à un ordre naturel. L’onlre naturel est le but final de la Science; ce (]ui rend défectueuse la méthode naturelle, c’est le défaut des [liantes qu’on n’a [las encore trouvées ; ((uand on les connaîtra toutes, l’Ordre naturel sera achevé, caria nature ne fait point de sauts {i\atura 7io?i facit saltus). n Linné avait lui-même ébauché le tableau d’un ordre naturel , et il avait écrit au-dessous de la liste des genres (|u’il n’avait pu classer : « Celui qui rangera cc$ geu7-es d’un siéf/e meertain a leur véritable [ilace, celui-là sera pour moi un grand Apollon {et ùrismihi magnus Apollo). » Bernard de Jussieu avait entrepris de rendre à leur famille légitime les plantes dont Linné n’avait [las su débrouiller la généalogie ; il avait découvert avec une saga-
cité merveilleuse les liens de pnrenté uiiisscint, par oxttniple, le Lilas , qui possède une corolle, au Frêne qui n’en a pas; il avait placé le Choin auprès du Carex , l’/l/oès auprès do V Hyacinthe , la PimprencUe auprès de la Sangiiisorbe , V Uydrophylle à la suite des Borayi- 7iées, etc. C(?s observations, qui feraient aujourd’hui la fortune d’un mémuire à l’Inslilal, Bernard ne cherchait pas le moins du monde à s’en faire honneur, il n’était pas plus ambitieux de gloire (jue de richesses. .Membre de l’Académie des sciences depuis l’àge de 20 ans, il n’inséra dans le recueil de cette compagnie qu’un petit nombre de mémoires ; modesto jusqu’à l’excès, et ignorant de lui-mème comme un enfant, il ne publia jamais rien de général, mais toutes ses observations particulières sont des modèles; il disait souvent : Le temps qu'on passe à écrire n'est pas employé à observer ; au reste, s’il ne publiait pas ses découvertes, elles n’étaient pas perdues pour les sciences, car il les communiquait sans réserve aux élèves (jui l’entouraient. Ses rapports avec eux étaient multipliés et incessants, (larde du Cabinet, chef des cultures, démonstrateur de botaniijuo, il leur était utile pour la matière médicale, l’horticulture pratique, et surtout pour les herbori.sations. Les étudiants , qui l’adoraient, inventaient quelquefois d’innocentes malices pour mettre à l’épreuve la sagacité de leur maître ; ils falsiliaient des plantes, plaçaient artisteinent dans le calice de l’une la corolle d’une autre, ada[Aaient à la tige les feuilles d’une troisième, et venaient lui présenter le végétal factice comme une trouvaille merveilleuse : le bon Bernard souriait, et faisait, en trois mots, l’analyse de cette combinaison hétérogène : Tige de A, Feuilles de B, calice de C, corolle de 1). L’attachement «lu’il j)ortait à ses élèves était plus fort que sa répugnance pour la médecine, et lorsqu’il s’en trouvait quel<iues-uns d’incomniodés pendant les longues herborisations , Bernard quittait tout pour les soigner. C’est à lui que nous devons la connaissance des vertus héroïques de V Alcali volatil contre la morsure des Ser|)ents venimeux. 11 fit, sur les propriétés de ce médicament, une série d’expériences (jui constatèrent l’utilité de sa découverte. .Vussi portait-il toujours sur lui, à la campagne, un flacon à'Eau de Luce ; et il lui arriva souvent d’en faire usage au profit de ses élèves , lorsqu’il herborisait dans la forêt de Fontainebleau , où la Vipère est fort commune.
Jean-.lacques Rousseau lit plus d’une fois partie du cortège de Bernard. Il lui demanda un jour quelle méthode il fallait suivre pour apprendre la botaniciue : « Aucune , lui répondit Bernard, observez et comparez, vous avez assez d’intelligence pour cela; la botanique est une science de combinaison et non de nomenclature. » Cette réponse résume complètement les travaux de Bernard do Jussieu : c’était en effet par la comparaison des caractères (pi’il avait été conduit à pressentir le grand principe de leur inégale valeur , c’est-à-dire de leur subordination , principe ([ui fut si habilement développé dans la suite par son neveu .Antoine- Laurent.
Revenons à Leinonnier : pendant <iu’il remplissait les fonctions de médecin en chef, en .Allemagne, .Antoine de Jussieu mourut, et Lemonnier fut nommé pour occuper sa chaire de Botanique au Jardin, Lemonnier revint à Paris , et voulut permuter avec Bernard , en lui cédant la place de son frère ; Bernard s’y refusa , et demeura .simple démonstrateur. Douze ans après, Lemonnier, devenu médecin ordinaire du roi , et forcé, par les devoirs do sa charge, de résider a \ersailles, se lit suppléer au Jardin par le jeune Antoine-Laurent de Jussieu, neveu de Bernard, (pii venait d’arriver à Paris. En 1788, nommé premier médecin, il se démit de sa place en faveur de Desfontaines , dont nous parlerons bientôt. Comblé des faveurs de la cour, Lemonnier ne fit usage do son crédit que pour encourager les savants; il employait ses loisirs à cultiver des plantes et des arbres, qu’il faisait venir à grands frais des pa}s étrangers ; riche et charitable, il était adoré des indigents, dont il était le médecin et le bienfaiteur. Celte existence, calme et .sereine depuis soixante-quinze ans, fut bouleversée par le tourbillon révolutionnaire : il était aux Tuileries, dans la journée du 10 août, en sa (jualité de premier médecin du roi ; la foule victorieuse envahit le château, et pénètre dans le pavillon de l’iore : Lemoimier se présente aux assaillants ; sa physionomie pleine de douceur et
H6 DEUXIÈME DAHTIE.
rio dignité no désarme pas cos furieux, qui l’accablent d’injures. Un do leurs chefs saisit le vieillard nu collet, et l’entraîne dans 1e Jardin avec tous les signes do la violence. Arrivés au Pont-Royal, la scène change : le vainqueur féroce devient doux et poli, il offre affectueusement son bras à Lemonnier, lui demande oii il demeure, le conduit à son domicile, et lui dit en le quittant : «J’ai les rois en horreur, et j’ai fuit serment de les combattre jusqu’à la mort; mais un vieillard vénérable, tel que vous, sera toujours une majesté pour moi. »
La révolution avait respecté la tête de Lemonnier, mais elle le condamnait à l’indigence ; il n’avait rien conservé des émoluments de ses places; sa bibliothèciuo, son jardin et les [tauvTcs avaient tout absorbé : il fallait vendre ses livres , couper ses arbres ou mourir de faim. Lemonnier serait mort do douleur avant un mois , s’il se fût séparé de ce (pii avait fait son bonheur pendant soixante ans. Pour conserver son trésor, il se lit herboriste, et le premier médecin du roi vendit pour un sou do réglisse au pauvre peuple sur lo(juel naguère il versait l’or à pleines mains. Ce commerce ne lui fit gagner qu’un peu de pain ; mais il put, pondant quelques années encore, ranger, déranger ses livres, et voir bourgeonner ses arbres. Do douces clartés vinrent dissiper les ténèbres qui avaient obscurci le soir d’une si belle vie : l’une des nièces do Lemonnier, jeune, belle, pleine de talents et de grâces, éprouvait pour son oncle un amour filial , qui était devenu dans l’adversité une adoration religieuse : le vieillard , plus qu’octogénaire , était en proie à des souffrances (]ui exigeaient des soins minutieux et continuels; sa nièce le supplia do l’épouser, pour avoir le droit d’ètre son infirmière. Lemonnier s’en défendit longtemps ; mais enfin , vaincu par les prières de la créature céleste que Dieu avait placée sur sa route pour soutenir ses derniers pas, il accepta sa main, et mourut en la bénissant.
Parmi les événements qui précédèrent le renouvellement de VÉcoJe, en 1774, je no dois pas omettre la visite de Linné au Jardin des Plantes. Cet homme, dont l’histoire offre tout l’intérêt d’un roman, était né en Suède, d’un pauvre ministre luthérien, (jui occupait une petite cure de village. Vous avez vu que Vaillant était botaniste dès l’âge do 5 ans ; on peut dire que Linné le devint dans le sein de sa mère : celle-ci, pendant sa grossesse, passait des heures entières à contempler son mari qui cultivait avec amour quelques fleurs rares dans son modeste jardin : aussi ne fut-elle pas étonnée, après la naissance de son enfant, de le voir cesser subitement ses cris dès (ju’on lui mettait une fleur à la main. Ce goût ne fit (jue s’accroître avec l’âge, et devint une passion qui s’étendit à toute l’ilistoire naturelle. On trouve dans un froid poème de Castel, qui parut il y a cinquante ans, un vers très-heureux, (jui pourrait être mis au bas du portrait de Linné :
Tu vis, tu connus tout, et tu fis tout connaître!
En effet, son regard embrassa le globe terrestre tout entier : Animaux, Végétaux, Minéraux, tout fut observé , classé , décrit ; tout reçut un signalement spécial , une note caractéristique. Tournefort et Vaillant contribuèrent pour une bonne part à la gloire botanique de Linné : ce fut en lisant le fameux discours prononcé par Vaillant, en t716, qu’il conçut l’idée d’un système fondé sur les sexes des Plantes ; il corrobora par des expériences ingénieuses et multipliées la théorie de Vaillant sur le rôle physiologique des étamines et du pistil. Quand il publia, à 27 ans, la description de tout le Règne végétal , sous le nom de Species Plantarnm , il profita habilement des ouvrages de Tournefort, conserva les genres et les espèces établis par ce dernier ; mais, avec un bonheur singulier, il simplifia les phrases (jue Tournefort avait employées pour les désigner; il donna à cha({ue ge7ire un nom substantif, et à cha<iue espèce un nom adjectif qu’il plaça à côté du nom de genre ; chaque Plante eut alors son nom génétique et son nom spécifique, à pou près comme, dans nos sociétés modernes, un individu porte deux noms : le nom de son père et son nom de baptême. — En outre, Linné fit subir aux genres de Tournefort des réductions d’une justesse éminemment philosof)hiquo. Un exemple familier va vous les faire com[)rendre. Tournefort faisait du Pmnicr, du Cerisier, du Laurier-Cerise,
HISTOIHE BOTANIQUE DU JABDIN.
de VAbncotier, ([uatro genres tiifférents : Linné les réduisit au seul genre Prunier, cl il tlil : Prunier domestique, Pmnier-Censier , Pninier Laurier-Cerise, Prunier-Abricotier; c’est ainsi que les genres /’omm/cj'. Poirier, Cognassier, Sorbier, Alizier, do Tournefort, furent réunis par Linné en un seul, et Ton eut alors le Poirier commun, \q Poirier-Pommier, lo Poirier-Cognassier, le Poirier-Sorbier, le Poirier- Alizier.
Dans sa Philosophie botanique , trésor inépuisable d’érudition, de didactique et de poésie, il affecta à chaque organe un nom propre , et à chaque modification d’organe une épithète parliculiére. Tous les nom et tous les termes qu’il proposa furent consacrés par le suffrage universel. Ce livre, enrichi d’aphorismes dictés par le génie et l’expérience, n’est pas seulement aujourd’hui le Code des botanistes : les principes généraux ({u’il renferme ont été appliqués avec de grands avantages à toutes les parties de l’Histoire naturelle.
Je viens de vous parler de la poésie de Linné : il y en a dans tous ses ouvrages, bien qu’ils soient écrits en prose. Son style , qui n’est qu’à lui , se distingue , non par l’harmonie , mais par la concision ; et certes , de tous les éléments de la poésie , la concision était presque lo seul qui convînt à un livre renfermant la description de tous les êtres. C’est surtout dans ses Introductions et ses Généralités que se montre le poëte : les hautes pensées , les images sublimes y abondent en foule, mais cette foule est si compacte, (lu’il est impossible de traverser rapidement une page de Linné. Lorsqu’on a passé une heure avec lui , et qu’on rencontre ensuite la phrase nombreuse et sonore de Buffon, on conçoit le peu de sympathie qu’éprouvait l’écrivain français pour le naturaliste suédois.
Je vais vous donner une traduction libre des premières lignes qui servent d’exorde à son grand ouvrage du Système de la A'ature; je dis libre, car il m’a été impossible d’être fidèle au texte : je vous avertis donc avec chagiân (jue la concision {note caractéristique du style do Linné) man(}uera tout à fait ici; il faut en accuser surtout le traducteur, et un peu le génie de notre lajigue.
Dans la nuit de l’erreur, une .soudaine voix
Me dit : « Mortel aveufile, ouvre les yeux et vois! »
Je m’éveillai : je vis l’Être éternel, immense Source de tout savoir et de toute imissance;
Il se montra sans voile à mes yeux stupéfaits;
Je compris sa beauté, sa gloire, ses bienfaits.
Il pa.ssa l et semait les mondes dans l’espace :
Je le suivis de loin, en adorant sa trace,
Kt l’empreinte divine à mon esprit grossier Révéla les secrets du céleste Ouvrier;
Je vis dans le Giron, qui pour lui vaut un monde.
Raison, force, grandeur, perfection profonde.
Vous avez entendu tant de mot.s latins, depuis votre entrée au Jardin des Plantes, <iue je ne puis résister à l’envie de vous réciter le texte, dont ces vers sont la froide paraphrase : je suis sùr que vous allez le comprendre , en vous aidant de la traduction.
DEUM sempiternum, inmensnm, otmiiscium, omnipotentem, expergefactus transeuntem lûdi, et obstupui. Legi aliquot ejus vestigia per creata rerum, in qnibus , etiam in minimis, ac ferè nullis quœ ratio! quanta vis! quàm inextricabilis perfectio !
Linné était âgé de 31 ans, et avait déjà publié son Système de la nature, et ses principaux ouvrages de Botanique (excepté la Philosophie), quand il vint à Paris. 11 arrivait de Leyde, où il avait vu Boërhaave mourant. Boèrhaave avait porté à ses lèvres la main du jeune liomme, en lui disant : «J’ai rempli ma caiTière; que Dieu te conserve, toi (jui n’as pas fourni la tienne, lout ce «pie le monde .savant voulait de moi, il l’a obtenu, mais il attend bien plus encore de toi, mon cher fils. Adieu, mon Linnæus. »