‹ Le muséum d'histoire naturelleChapitre 56 sur 100 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Linné, à poine dnljanpié, court au Jardin des Plantes; on raconte cju’il y arriva au moment oîi Rernard de Jussieu faisait une démonstration botanique : Linné se mêle parmi les assistants, Rernard leur parlait des différences d’aspect que présentent les Végétaux de telle ou telle région : il montrait à l’un des élèves une plante originaire d’Améri(pie, et lui demandait s’il pouirait bien sur son extérieur reconnaître sa patrie : l’élève garda le silence, une voix sort do la foule, et fait entendre ces mots en latin : Physionomie américaine ! ... [fades americann) ; Bernard se retourne précipitamment vers l’interlocuteur, et lui dit dans la même langue : « Vous êtes Linné! — Oui, » répondit celui-ci : en même temps il lui présenta la lettre de recommandation (juc ^■an Royen lui avait donnée pour les Jussieu. Van Roven, dans cette lettre, appelait Linné le prince de la Botanique ; mais le prince était sans argent et loin do .sa patrie. Bernard l’accueillit en frère, et (pour parler le langage des anciens) il l’augrnenta de sa monnaie, et le réchauffa de son hospitalité. Les deux amis exploitèrent ensemble la forêt do Fontainebleau; Bernard présenta son bôto à l’Académie, (jui le nomma l’un de ses membres coiTOspondants , et Linné (|uitta Paris, emportant pour les Jussieu une reconnaissance qu’il conserva toute sa vie.

Vers 1740, Bernard, no pouvant suffire aux travaux que nécessitait la direction de toutes les cultures, forma un jardinier nommé Bertamboise, «pii bientôt fut digne d’un tel maître; en 1745, Bertamboise étant mort, Buffon mit à sa place Jean-André Thouin, jardinier à Stord, près l’Ile-Adam, Thouin se distingua pendant vingt-trois ans par son zèle et ses coimaissances. Lorsqu’il mourut, Bernard proposa, pour lui succéder, sou fils Andt'é, à peine ûgé de vingt ans ; Buffon se défiait de l’extrême jeunesse du candidat , mais Bernard répondit pour lui , et André fut nommé jardinier en chef. C’est encore une belle et longue vie (jue celle d’André Thouin : ce jeune homme, laissé par la mort de son père à la tête d’une nombreuse famille, .se voua au célibat, et travailla pendant soixante ans à justifier la confiance des Jussieu, Doué d’une activité et d’un esprit d’ordre admirables, il trouvait du temps pour tout; il faisait face aux travaux multipliés de l’intérieur et à toutes les correspondances du dehors : c’était lui seul qui surveillait la préparation des terres artificielles , lui seul (lui faisait les semis, lui seul qui les inspectait, en visitant jour par jour des milliers de pots. Il envoyait des jardiniers dans les colonies pour y établir des jardins de naturalisation, et leur donnait des iii'jtructions immensément détaillées. Il réussit, en peu d’années, à tripler les richesses végétales du jardin. — Reçu à l’Académie des sciences en 1786, il fut élu, quatre ans après, membre du conseil général de la Seine; on le chargea de la section d’agriculture, et il donna une impulsion nouvelle à cette partie de l’administration. En 1793, à la réorganisation du Muséum, il fut nommé professeur de culture, fonda VÉcole que vous avez vue au bas du Jardin, et y fit un cours spécial sur les diverses parties de l’art agricole. Ses leçons avaient lieu à six heures du matin, et n’étaient destinées qu’aux jardiniers , mais le public y accourait en foule ; on admirait ses leçons substantielles et son éloquence simple, que rehaussait encore un physi(iue plein do noblesse. 11 conseillait les semis pour raviver les races, prêchait les plantations comme un acte de vertu, et la naturalisation des plantes utiles comme un devoir envers la patrie. — Vous ne serez pas étonné qu’un tel jardinier ait été estimé par Linné, Jean-Jacques Rousseau et Maleshcrbes. Lorsque Napoléon créa l’ordre de la Légion d’honneur, il fit André chevalier, mais celui-ci refusa de porter la décoration. « J’accepte avec reconnaissance, dit-il a 1 empereur, cet emblème des vertus civhjues, qui m’est offert par les mains de l’béroisme; mais je ne le porterai pas; un ruban irait mal à mon habit de jardinier, et l’orgueil, inséparable de toute distinction, pourrait me faire oublier la bêche et la serpe : comme elles ont fait ma consolation et nia fortune , elles doivent suffire à mon ambition , c’est d’elles seules que j’attends le bonheur et la gloire. » Il mourut à .soixante-dix-sept ans; il avait renoncé au mariage pour soutenir ses frères, dont il était l’aîné : mais, sans avoir eu d’enfants, il éprouva dans ses pépinières toutes les jouissances de la paternité : ses semis, ses plantations, ses greffes étaient pour lui une innombrable famille, dont l’éducation lui coûta soixante ans de travail, de

mSTOinE BOTANIOI R DU JARDIN. 110

patience et de dévouement : la postérité d’André Tlioiiin ne vaut-elle pas bien les deux sanglantes victoires (lu’Épaminondas appelait ses deux filles?

Bernard do Jussieu, ciui, dans les dernières années de sa vie, s’était reposé entièrement sur André Thouin des détails do la culture, fut contraint, par l’ége, de confier ses autres fonctions à son neveu; depuis 1715, il avait cédé à Daubenton sa place de garde et démonstrateur du Cabinet d’bistoire naturelle, place devenue importante sous Buffon, et qui demandait un bomme tout entier. Antoine-Laurent, que Lemonnier, professeur titulaire, avait nommé son suppléant, se vit de la s. rte chargé de faire les leçons dans le jardin et les berborisations à la campagne. Lorsqu’on 1772, Buffon, guéri d’une grave maladie, résolut de donner à l’établissement, dont il était le chef, toute l’étendue et toute la régularité possible, les sollicitations d’Antoine-Laurent le déterminèrent à porter d’abord ses vues sur la botaniciue, et ce fut par l’École de botanique qu’il commença l’exécution de son plan. Cette École était encore la même que du temps de Tournefort : les arbres étaient séparés des herbes, et plantés à une grande distance, près de l’endroit où est maintenant un café. L’espace (lui se terminait à l’extrémité des serres actuelles était tellement insuffisant, qu’il fallait cultiver une partie des plantes, .soit hors de l’École, soit dans les endroits où l’on trouvait une place vide, sans aucun égard à leur classification, et (jue le professeur était souvent obligé d’aller faire la démonstration dans une autre partie du Jardin. Le terrain était d’ailleurs épuisé , et les plantes délicates ne pouvaient s’y conserver (jirà force de soins. Buffon, cédant aux instances réitérées d’Antoine-Laurent, exposa au ministre, duc de la Vrillière, les besoins du Jardin, et il en obtint, en 1773, une somme de 36,000 livres, qui fut destinée au renouvellement de l’École de botanicjue. On traça des [)lates-bandes, on fit défoncer les terrains, et les plantes, levées en automne avec les précautions convenables, furent, à la fin de l’iiiver, transplantées dans le lieu qu’elles devaient occuper. Ce fut alors (lu’Antoine-Laurent disposa les familles et les genres suivant leurs rapports naturels, 'en conservant une partie des groupes établis par son oncle Bernard dans le Jardin de ïrianon; sur l’étiquette des plantes, il substitua aux longues phrases de Tournefort, la nomenclature laconique de Linné : il dut vaincre à ce sujet les résistances de Buffon, qui avait en boiTeur les clas.silications , et pour (|ui Linné était la classification personnifiée.

Alors, de même qu’à présent, la famille des Conifères terminait l’École; mais celle-ci avait bien moins d’étendue que do nos Jours , comme vous pouiToz en Juger par la position presque centrale du grand Pin Laricio , ([ui fut planté par Antoine-Laurent, et indiquait la limite de l’École nouvellement établie. I/École fut agrandie d’un quart en J788; en 1802, Desfontaines la replanta de nouveau; en 1821, elle fut mise dans l’état où nous la voyons aujourd’hui; mais on s’occupe en ce moment de l’agrandir encore; elle va se prolonger Jusqu’à l’extrémité du Jardin , et envahir l’emplacement des Écoles d’arbres fruitiers et de culture ; ces derniers occuperont le terrain qui fait suite à la Ménagerie du côté de la Seine.

Bernard de Jussieu vécut encore trois ans après la création de la nouvelle École : il venait quelquefois s’y promener malgré son grand âge : vous Jugez si son âme silencieuse et modeste dut tressaillir do bonheur en voyant son neveu, son fils, son disciple bien-aimé, l’imiter et faire mieux que lui. Quand il paraissait au Jardin, .sa présence était une solennité : ses anciens élèves accouraient en foule, ils l’entouraient avec respect, et recueillaient précieusement les moiudies paroles du vénérable vieillard. Il s’eteignit en 1777, et alla rendre compte à Dieu d’une vie qu’avaient exclusivement occupée l’amour de l’bumanité, l’observation de la nature, et le culte de son Auteur.

Je viens de vous dire qu’Antoine-Laurent était le disciple de Bernard; il est important de savoii au Juste ce ((ue le neveu doit a l’oncle, et d’évaluer la part de gloire qui revient à chacun dans rétablissement de la méthode naturelle. Disons d’abord qu’en 1758, épocpie où Linné publia ses ordres naturels , Bernard de Jussieu n’avait pas encore commencé les siens; on en trouve la preuve dans un petit cahier écrit de sa main, que possède aujourd’hui son petitneveu Adiien, les ordres de Linné y sont transcrits, et à la suite ont été rangés alphabétique-

DKlIXlkME PAirriR.

ment It's genros d'un siège incertain, pour lo classomont dosciucls Limié fjiisait un appol à la sagacita des autn's botanistes. On y voit <}uel(iues-uns do ces genres intercalés par l{(;rnard dans les ordres proposés ; quebfues genres classés par Linné sont transportés ailleurs , ou groupés d’une manière différente. L’antériorité de Linné ne diminue en rien le mérite de Bernard , pas plus que celui de Linné n’est amoindri par les travaux de ses prédécesseurs : l’idée d’une méthode n’était pas nouvelle; dès 1689, Magnol, de Montpellier, maître d’Antoine de Jussieu, avait déjà introduit en botanique des familles dont l’arrangement était fondé sur la structure du calice et de la corolle : en 1690, Itivin avait publié une classification sur la figure de la corolle, sur le nombre des graines, sur la forme, les loges et la consistance du fruit; le problème des affinités naturelles était posé depuis longtemps; il s’agissait de le résoudre mieux que les autres : c’est ce que tenta Bernard de Jussieu; mais il n’entreprit pas de motiver les préférences qu’il avait accordées à telles ou telles analogies : elles étaient pour lui des vérités de sentiment qu’il ne chercha pas à raisonner, et dont il consigna l’expression matérielle dans les plates-bandes de Trianon.

Il y avait peu de temps qu’Antoine-Laurent était arrivé à Paris, lorsque Lemonnier, professeur titulaire, le nomma son suppléant. Il avait alors vingt-un ans, et son expérience botanique était si Jeune encore , qu’il était souvent obligé d’apprendre la veille ce qu’il devait enseigner lo lendemain; son oncle, plus que septuagénaire, était affaibli par l’àge, et consacrait une grande partie de son temps à des exercices de piété. Le jeune professeur suivit d’abord la méthode de Tournefort, et cette circonstance nous autorise à croire que les communications verbales entre l’oncte et le neveu se réduisaient à bien peu de chose ; au reste, un esprit aussi philosophique que celui d’ Antoine-Laurent ne pouvait sc contenter longtemps du système imparfait de Tournefort : ce fut alors qu’il dut prendre connaissance du catalogue manuscrit de Trianon , leçon muette pour une intelligence vulgaire, mais tiue la sagacité du jeune commentateur sut trouver éloquente, et qu’il voulut compléter. Trois ans après, son travail sur les Benonculacées lui ouvrit les yeux , et il put s’écrier : « Moi aussi, je suis botaniste! »

Le choix de cette famille était di^à un trait de génie : en effet, les anomalies multipliées que présentent dans les parties secondaires de leur fieur (calice et corolle) les Ancolies, les Aconits, les Dauplùnelles , les Hellébores, les Nigelles, les Renoncules, les Anémones, et en même temps l'analogie invariable <iui associe tous ces genres, lorsqu’on observe la non-soudure des pétales et des folioles du calice, la position et le nombre des étamines , la direction des anthères, la forme des ovaires, et surtout la structure de la graine, ces diverses considérations durent conduire le botaniste-philosophe à découvrir le grand principe de la valeur relative dos caractères.

Dès lors , Antoine-Laurent put raisonner et formuler l’axiome fécond que son oncle avait pressenti : il vit qu’il fallait, non pas compter, mais évaluer les caractères, et que ce calcul pouvait seul résoudre le problème de la méthode. C’est dans ce mémoire sur les Renoncules, lu à l’Académie, en 1773, que se trouve énoncée et développée l’importance relative et subordonnée des divers organes de la plante, importance (juc Linné et tous les autres avaient méconnue avant les Jussieu. L’année suivante, comme il s’agissait de replanter l’Ecole, Antoine-Laurent proposa et lut à l’Académie le plan d’une nouvelle méthode, auquel Bernard resta complètement étranger. Ce plan fut proposé et exécuté par le neveu, (jui fut seul ainsi, selon l’expression de son fils, législateur et ministre de la méthode (Jegis simul lator et ministei') .

A dater de cette époque mémorable Jussieu prépara son grand ouvrage sur les familles et les genres du Bègne végétal. 11 y travailla sans relâche pendant quinze ans, analysa tous les genres, vit germer toutes les graines sur les couches du Jardin, et pas un élève ne l’aida dans cette immense opération. Quand ses observations furent terminées, il rédigea son ouvrage qui parut en 1789. La préface de ce beau livre, écrit en latin, est un modèle de style et de philosophie : ce n’est plus l’aphorisme nerveux et concis de Linné, c’est la phrase académique de Cicéron, colorée par dos réminiscences virgiliennes. L’auteur y expose le principe lumineux

IIISTOIIII': IIOT v\lnl H 1)1 .lAHDlN. I2l

«lui l'ii yiiiilé dans ses travaux, et les applications <pi’il en a faites à sa mélliude; il comparu entre eux les caractères, et évalue leur importance relative; il établit cette importance sur les fonctions et sur la constance de chaque organe : ainsi, par exemple, la graine étant destinée à reproduire la plante, cette fonction do premier ordre lui donne aussi une valeur de premier ordre; viennent ensuite les caractères secondaires, c’est-à-dire l’insertion des étamines audessous du pistil, ou autour du pistil , ou au-dessus du pistil ; la présence ou l’absence de la corolle, la soudure ou rindépendance des pétales, la forme du pistil et de la corolle, le nombre des étamines , etc. Dans sa coordination des familles , il corrige par des notes profondément judicieuses ce qu’une série linéaire peut avoir d’artificiel ; il indique les rapports multiples des familles; et les doutes même qu’il exprime, révèlent le sentiment exquis des affinités qu’il avait reçu de la nature. 11 n’ignorait pas que les grandes divisions de sa méthode sont défectueuses dans quelques cas, et qu’il avait rompu des rapports en séparant, dans des classes différentes, les Monopétales , les Pohjpétales et les Apétales; mais cette irrégularité était une concession qui avait pour but de rendre son ouvrage d’une application plus facile.

Si maintenant vous mettez en parallèle Antoine-Laurent et Bernard, vous ne serez pas embarrassé de décider lequel des deux a le plus fait pour la méthode naturelle. Bernard médita pendant vingt ans, et obtint des résultats supérieurs à ceux de ses devanciers; trois années suffirent à Antoine-Laurent pour découvrir un principe qui l’éleva subitement à une hauteur d’où il put considérer la philosophie botanique sous un point de vue tout nouveau ; et cela seul, à mon avis, le place bien au-dessus de son oncle, indépendamment du talent qu'il a montré dans l’exposition et la mise on pratique de ce principe fondamental. Ce principe s’appliqua bientôt à toutes les parties de l'iiistoire naturelle, et la science dut remercier Jussieu d’avoir préparé la réforme zoologique, ipii, à elle seule, suffirait pour immortaliser Cuvier,

Il y a des livres où on lit que «Bernard découvrit la méthode, et que son neveu la publia. » Cette erreur m’a toujours révolté, moi, l’adorateur de Bernard! Antoine-Laurent fut le disciple et non Véditeur de son oncle : il partit d’un point plus élevé, cela est vrai, et il devait monter beaucoup plus haut; mais tout fait penser (jue s’il eût été .son contemporain, il l’eôt laissé bien loin derrière lui. A ceux donc qui seraient tentés do nier la supériorité du neveu sur l’oncle, et (pii diront que Bi'rnard a fait Antoine- Laurent, parce <pi’il lui a servi de modèle, on peut ri'péter ce qu’on a dit au sujet d’Homère et de Corneille, venus avant Virgile et Bacille : « Si Bernard a fait Antoine-Laurent , c’est assurément son plus bel ouvrage. »

Comme il ne m’est permis de louer que les morts, je vais terminer mon récit par l’histoire de Desfontaines, (pii suci'éda, en 1788, à Lemounier. Réné Desfontaines naquit en 1752, à Tremblay, village du département d’Ille-cl-Vilaine. Son enfance fut mallieurcuse ; il avait pour maître d’école un brutal qui le battait sans cesse, et accompagnait ses corrections du refrain suivant : « Tu ne seras jamais rien. » Ln jour, après avoir dérobé quelques pommes, l’enfant, voyant arriver la vengeance du cinglant Breton, sauta par la fenêtre, et se sauva chez son père, bien résolu à ne plus retourner sous la férule de son persécuteur. I,c père, malgré la sinistre [trédiction du pédagogue, ne regardant pas son fils comme tout à fait perdu, l’envoya au collège de Bennes, l/enfant arriva à Bennes, frappé de l’anathème lancé par son premier maître; et, convaincu (pTil était un mauvais sujet, il se dégoûta du travail. Lu beau jour, il est nommé le premier en thème, et ne peut revenir de sa surprise; son professeur l’encourage, lui rend le sentiment do sa propre estime, si précieux pour les enfants, et Dosfontaines devint bientôt le meilleur écolier de sa classe. Toutes les fois qu’il écrivait à son père pour lui faire part d’un nouveau succès, il ajoutait en apostille : « M’oubliez pas de dire à M. M., mon maître, queya ne serai jamais rien. » Cotte petite vengeance fut répétée, meme après (pi’il fut sorti du collège, et le dernier de ses post-scriptum railleurs fut celui où il annonça à son père qu’il venait d’entrer à l’Académie des sciences.

Desfontaines était venu à Paris pour étudier la médecine : l’étude accessoire de la botanique lui révéla sa vocation, et il so mit bientôt en rapport avec Antoine- F.aurent, (pii le

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présenta à Lemonnier, dont vous connaissez l’iiistoirc. Leinonnier accut>illit Desfoiilainos, le lit travailler sous sa direction, et jugea bientôt qu’il ne pouvait choisir un plus digne successeur pour lui, et un meilleur collègue pour Antoine-Laurent. Il songea donc à lui transmettre sa place; mais Desfontaines, n’ayant pas encore un nom connu, travailla avec ardmir, jnihlia d’excellents Mémoires, et fut nommé, en 1785, membre de l’Académie des sciences. 11 lit alors en Barbarie un voyage qui acheva d’établir .sa réputation. A son retour, Lemonnier su disjposa à lui céder sa chaire de bolanicjue au Jardin; mais avant de se démeltre, il voulut s’assurer du consentement de Buffon, lequel, en sa (}ualité d’intendant, avait seul le droit de nommer les professeurs. Buffon, <iui tenait à ses prérogatives, ne voulut s’engager à rien : « (Jue M. Lemonnier donne sa démission, dit -il, ensuite j’userai des droits de ma charge. » Lemonnier se démit de sa place ; Buffon fit attendre la répon.se deux jours entiers , et le troisième, il nomma gracieusement Desfontaines. Celui-ci voulait occuper seulement la place de démonstrateur, et laisser celle de professeur à Jussieu ; mais Jussieu préféra conserver des fonctions <jue son oncle avait exercées pendant quarante-cimi ans.

Desfontaines lut, en 179ü, à r.Vcadémie, un Mémoire sur l’organisation comparée des Monocotylédones et des Dicotylédones, qui fut reçu avec acclamations; sa division des végétaux en deux classes, établies sur la structure de la tige, s’adapta parfaitement à celle que Jussieu ava)t fondée sur la structure de la graine, et facilita l’application de la métliode de ce dernier. En effet, avant Desfontaines, une plante étant donnée, il fallait, pour première notion , savoir si la graine était à deux cotylédons ou à un seul ; or, la plante étant en fleurs et l’ovaire à peine formé, cotte question était tlifficile à résoudre, et l’élève •Hait an’èté dès le premier pas. Les observations île Desfontaines remédièrent à cet inconvénient : il ne fut plus nécessaire d’analyser la graine; il suffit de regarder la coupe de la tige, ou même les nervures des feuilles; si la tige offre des zones concentriques, coupées par des rayons médullaires, si les feuilles ont des nervures ramiliées , dont les dernières veines s’entre-croisent , la plante est une Dicotylédone ; si la tige offre des libres éparses sans ordre dans le tissu cellulaire, et si les feuilles ont des nervunis simples et parallèles entre elles, comme dans le Maïs, par exemple, la plante est une Monocotylédone ; ces deux règles sont presque sans exception.

Vous savez qu’en 175).3, après le 31 mai, le Jardin des Plantes fut sur le point d'ètre détruit en qualité d’établissement 7'oyal. Quelques membres de la Convention résolurent de s'opposer à ce vandalisme; l’un d’eux, M. Lakanal, président du comité d'instruction [lubliquc, so rendit secrètement au Jardin; il s’entretint avec Desfontaines, Tbouin et Daubenton, sur les moyens de prévenir le danger (pii les menaçait, se fit remettre par eux le projet de règlement qu’ils avaient présenté à l’Assemblée constituante, et, dès le lendemain, il fit rendre un décret (pu constituait et organisait l’établissement, en lui donnant le titre de Muséum d’Iiistoirc 7iaturelle. Il y avait au Jardin trois [trofesseurs , trois démonstrateurs, trois gardes du Cabinet, un sous-garde du Cabinet, un peintre du Cabinet, un jardinier en chef, en tout douze fonctionnaires; le décret de la Convention porta que les doute officiers du Muséum seraient tous professeurs , et jouiraient des mêmes droits. Ils étaient chargés de distribuer entre eux les fonctions et de se nommer eux-mêmes dos collègues, (luand une place deviendrait vacante.

Les six chaires de botanique, chimie et anatomie se trouvaient remplies; .\ndré Tbouin devint professeur de culture , et la place de jardinier en chef fut donnée à Jean, son frère; Daubenton fut professeur de minéralogie ; \'anspaendonck, professeur d'iconographie ; Geoffroy- Saint-lliiaire professeur de zoologie. Bestaient deux cliaires à occuper : cele de géologie et celle des animaujc invertébrés, La Convention, en décrétant douze chaires de professeurs,

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avait a[)i)aromment préltMidu que les douze officiers du Muséum seraient aptes à les remplir ; le hasard justifia mcrveilleusemeul celte prétention révolutionnaire : il se trouva que Faujas de Saint -Fond, ipii était cliargé de la coiTespondanco, avait fait un bel ouvrage sur les volcans du Vivarais : on lui donna la chaire de géologie ; il se trouva que Lamark , qui n’était employé au Cabinet qu’à soigner les herbiers , connaissait les coquilles mieux que personne on France : on le chargea d’enseigner l’histoire des animaux invertébrés, et cette nouvelle direction donnée à ses t'^avaux nous valut bientôt d’excellents ouvrages.

Revenons à Desfoutaines, dont le long professorat fut marqué par d’heureuses innovations. Les travaux de ses devanciers, les richesses de l’École, et la classification méthodique que Jussieu y avait établie, lui permirent de donner à son enseignement une marche philosophi(iue. Il divisa son cours eu deux parties : la première , consacrée à la description des organes dans les végétaux, et à l’histoire des fonctions do ces organes {anatomie el physiologie)-, la seconde, à la classification el à la description des familles, des genres et des espèces. Celte division produisit d’excellents résultats; elle facilitait aux élèves non pas seulement la connaissance des formes extérieures des plantes, mais encore celle de leurs rapports réciproques, do leurs usages dans les arts et l’économie domestique , et les diverses modifications que la culture pouvait leur faire subir. Desfontainos continua pendant quelques années à démontrer les plantes dans l’École ; mais sa manière d’enseigner attira un si grand nombre d’élèves , qu’il devint impossible que tous pussent entendre le professeur en se plaçant sur une ligne droite le long des plates-bandes. Le professeur prit alors le parti do faire ses leçons dans l’amphithéâtre, où l’on porta des échantillons que tout le monde pouvait voir, el que chacun put, après la leçon , aller étudier à l’É(;ole.

Jussieu, de son côté, faisait chaiiue semaine une herborisation à la campagne pour compléter et mettre en pratique les notions (]ue les étudiants avaient reçues de Desfonlaines. Dans ces promenades , qui duraient quelquefois plusieurs jours , il ne se bornait pas à leur donner les deux noms latins de la plante présentée; il profitait de toutes les occasions pour leur faire sentir, comparer, évaluer les caractères qui réunissent et séparent les familles et les genres. Les élèves , rencontrant des végétaux indigènes dispersés sans ordre , s’exerçaient ainsi à les grouper et à les ramener à des types connus, et ce travail de synthèse, fait joyeusement en parcourant les bois et les prairies , leur rendait plus faciles el plus agréables les études analytiques du Jardin.

Il nous faut dire adieu à ces deux hommes, si éminents dans la science et l’Enseignement, qui traversèrent plus d’une épocpie difficile, sans que leurs travaux (îu souffrissent un seul instant. Pendant que la tempête révolutionnaire grondait autour des établissements religieux, Antoine -Laurent, calme et studieux comme un bénédictin, ramassait dans les cloîtres les livres dispersés qui devaient former la bibliothèque du Muséum. Desfonlaines, nommé secrétaire de l’assemblée des professeurs, travaillait avec ses collègues à rédiger le règlement demandé par la Convention, et à obtenir la création de plusieurs emplois que la nouvelle organisation rendait nécessaires. Toute fonction administrative était alors pénible, et souvent périlleuse ; le zèle de Desfontaines ne s’effraya pas des obstacles qu’il dut rencontrer dans ses rapports avec ceux de (jui dépendait la destinée du Jardin. Cet tiomme, d’un naturel doux et timide, osa, dans un temps où la pitié était un crime capital, visiter les botanistes L’Héritier Pt Ramond, qui étaient détenus, et dont la tôle était menacée; il obtint môme, pour le premier, un sursis cpji lui sauva la vio.

Quand les alliés entrèrent à Paris, on 181'i, un corps do troupes prussiennes se présenta à 1a porte du Muséum pour bivouaquer dans l’établissement; le danger était imminent : il ny avait dans Paris d’autre autorité que celle des vaiinpieurs, et ce fut à l’un de leurs compatriotes que s’adressèrent les professeurs. Le commandant prussien avait consenti à attendre rieux licures avant de prendre |)ossession du Jardin ; ce délai suffit pour obtenir une sauvegarde : 1 illustre savant. M. de llumboldt, prévenu [»ar les professeurs, parvint rapidement

DELXIÈAIE l'AliTlK.

jusqu’au général piussioii , cl 1(; Muséum fut exempté do tout logement militaire. Ce fut à peu près vers celte époque (lue Desfoiitaiues et Jussieu furent avertis, par des infirmités successives, du tribut qu’ils devaient bierilét [)ayer à la nature ; leur vue s’altéra peu à peu, Dosfontaines la perdit mémo tout à fait ; mais l’aclivité de leur esprit ne déclina pas comme leurs facultés physiques, et ils cultivèrent la science jusiiu’à leur derniiïr jour. Dosfontaines se faisait donner des plantes, qu’il ne pouvait voir, mais (pril cherchait à roconnaîtro par le tact; il était souvent heureux dans s(!s déterminations, et ses succès lui causaient une joie inexprimable. Jussieu ne sortait que très-rarement, sa taille s’était courbée. La dernière année de sa vio, il vint visiter l’École fondée par lui; il entra dans le pavillon du jardinier, et .s’entretint pendant ipiehiue tenq)S avec lui sur les moyens do changer les plantes annuelles en plantes vivaces. En sortant du i)avillon, il avisa de ses yeux prestpie éteints le Pin Laric.io, qu’il avait planté soixante-trois ans auparavant, et dont ta pyramide domine toute l’École; il s’approcha de lui , appuya une main sur le tronc , et sa tète , inclinée sous le |)oids de quatrevingt-neuf ans, S(‘ redressa en tremblant pour admirer la taille élancée; et l’adolescence vigoureuse de son nourrisson. Cette visito était un adieu, car elle fut la dernièn'. 11 mourut en 1837. et son lils Adrien, (}ui de[iuis longtemps le remplaçait dans le cours de botaniiiuo rurale, fut nommé son successeur, Dosfontaines était mort en 1833, âgé de soixante-dix-neuf ans, et sa chaire fut donnée â son su[)pléaiit, \1. \dolphe llrongniart.

Ici se termine la liste mortuaire des Ihofesseurs et des Démonstrateurs de Hotanniue du Jardin; lisU; peu nombreuse, il est vrai (bien (ju’il ail fallu deux siècles pour la remplit ), mais qui, par un hasard fortuné, ne présente que des noms sans tache. On se sent meilleur après avoir loué ces hommes savants et probes, qui nous rap[)ellenl h>s ânies blanches de Aarius e* de Virgile, adorées par le bon Horace. Voltaire voulait écrire ()Our toute crili(|ue au bas de chatiue page do llacino : beau, harmonieux, sublime; on [lourrait également résumer en trois mots riiistoire bolaniqne du Jardin : dévouement, oénie et simplicité.

KM. I.K M \Ol T,

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Los Ménageries soûl une iiislilutioii moderne : ce n’est tiue depuis un assez petit nombre d’années que les nations éclairées entretiennent, à leurs frais, des animaux vivants, afin d’on mieux connaître les mœurs, d’on étudier plus attentivement les formes et les allures, et d’observer avec plus de soin les changements physiques que l’âge ou les saisons leur font éprouver, l^’homme, placé au premier rang de la création, ne doit rien négliger pour (;onnaître toutes les esj)èces utiles ou nuisibles (jui habitent avec lui le globe terrestre.

Les Uomains faisaient venir à grands frais de l’Afrique les animaux féroces (pi’elh! produit. 1a*s généraux (jui s’étaient illustrés sur cette terre lointaine traînaient à la suite de leur pompi* Iriomplialo des lions, des panthères, des éléphants, et souvent en grand nombre. Ces animaux, et beaucoup d’autres, originaires des mêmes pays, ou même de l’Asie occidentale, étaient destinés aux jeux du cinpio, et les Domains aimaient à les voir s’entr’égorger ou à les faire

l>Kl MË.MK PAimi:.

lutifT couli-o los gla(lialour.s les plus hardis. Ils dépeusaieul aussi des sommes immenses pour réunir dans leurs viviers les poissons les plus beaux et les plus succulents.

Mais ces capric,es bizarres ont peu profité à la science ; et si l’iiistoire en a conservé le souvenir, c est seulement pour nous ajiprendre le nombre des victimes immolées sous cliaqin! empereur, et les folles dépenses des Liclnius .Muræna , des llortensius et d(>s Lucullus.

^ léabbé .Mongez a fait un relevé fort curieux des Mammifères amenés, à Home, d’Afrique, d’Asie ou du nord de l’Kuro|)e. Voici comment (i. Cuvier a résumé ce travail :

« Des 1 an de Home A7î) (273 ans avant Jésus-Christ), Curius Dentalus, vainqueur de Pyrrhus, lui prit quatre éléphants <pie Pyrrhus lui-mème avait pris sur Démétrius Poliorcète; ils furent les {iremiers (pie virent les Homaius. Eu 252 avant Jésus-Christ, Métellus eu lit transporter à Homo, sur des radicaux, cent quarante-deux cpi’il avait jnis sur les Carthaginois, et (pie l’on fit tuer à coups de flèches dans le cirque, parce (ju’on ne voulait jias les donner et que l’on ne savait comment les employer. En 169, aux jeux de Scipion Aasica et de Publius Lentulus, ou montra soixante-trois i»anthères et quarante ours. En 93, Sylla, lors de sa pieturo, fit coinbattie cent lions mâles. Lmilius Scaurus, dans les j(‘ux célèbn.’s (ju’il donna lors de son édilité, eu 58, fit voir l’iiippopotame })our la première fois, accoiniiagné de cin(] crocodiles et de cent ciniiuanto panthères. Pomp('*e, pour l’inauguration de .sou théâtre, montra le lynx, le céphus ou guenon d’Éthiopie (probablement le grivet), le caracal, le rhinocéros uiiicorne. On y vit six cents lions dont trois cent quinze mâles, et avec eux (juatre cent dix panthères : vingt éléphants y combattaient contre des hommes armés. César, 16 ans avant Jésus-Christ, fit voir une girafe et (}uatre cents lions à la fois, tous mûles, tous à crinière. Ces [irofusions ne firent (pi’aiigmenter sous les empereurs. Une inscription d’Ancyre loue Auguste d’avoir fait tuer trois mille cirui cents bi’tes fauves devant le peuple romain. A la dédicace du t('mple de .Alarcellus, on fit périr six cents panthères : un tigre n\val y [larut; un seiqvcnt de cinquante coudées fut montré au |)eu|)l(; dans le Forum; ayant fait entrer l’eau dans le cirque de Flaminius, on y introduisit trente-six crocodiles (jui furent mis en pièces, l 11 rhinocéros et un hippopotame furent tués lors du triomphe d’Auguste sur Cléopâtre. Les .animaux étaient exercés â des travaux extraordinaires. Caligula, 36 ans avant Jésus-Christ, fit disputer le prix de la course par des chameaux attelés à des chars; (ialba, étant empereur, fit montrer des éléphants funambules; sous Aéron (an 58 de Jésus-Christ), ou en vit uu, monté par un chevalier romain, descendre sur la corde du sommet de la scène Jusqu’à l’autre extrémité du théâtre. C’étaient de jeunes éléphants, nés â Home, (pie l’on dressait ainsi; car alors on savait faire produire ces animaux eu domesticité. Claude eut à lu fois jus(pi’à quatre tigres royaux dont on a trouvé le monument il y a (juehpies années. Le sage Titus, lui-même, à la dédicace de ses Thermes , livra à la mort neuf mille animaux tant sauvages (pie domi'sti- (pies, et on y vit combattre des femmes, l u livre tout entier des épigramnies de Martial est destiné à ciMébrer les animaux (jue Domitieu fit paraître, l’an 90 de Jésus-Christ, et auxquels on fit la chasse aux flambeaux ; une femme y combattit contre un lion ; un tigre royal y mit un autre lion en pièces. Des aurochs y furent attelés à des chars. Ce fut là (pie l’on vit pour la première fois le rhinocéros à deux cornes, tpii est même représenté sur les médailles de cet empereur. Aux jeux que Trajan donna après avoir vaincu Decébale, roi des l’arlhcs, l’an 105 de Jésus-Christ, on fit mourir, selon Dion, (pii était contemporain, jusqu’à onze mille animaux domestûpies ou sauvages. Antonin montra des éléphants, des crocodiles, d(‘s hippopotames, des tigres, et, pour la première fois, des crocutes ou hyènes, et des strepsicéros. Marc-Aurèle, plus .sensible, eut horreur de ces spectacles; mais ils reprirent avec une nouvelle force sous Domitieu , qui , à la mort de son père , donna des jeux pendant quatorze jours , et y tua un tigre, un hippopotame, un éléphant, et y trancha le cou à des autruches, llérodieii rernaniue même que ces autruches faisaient encore (jiielqucs pas, ce qui ne m’étonne point, car j’en ai vu faire autant à des canards. Une des plus curieuses de c(.‘s exhibitions fut celle do F’hilip[»e, l'an 1000 do Home (218 do Jésus-Christ). Les animaux rassembh's pour cette

Ml’:\A(iKlîlK.

par Gordioti 111, qui espôrait la c.ôUdjn.T, ooiisislaieiil ou IroiiUî-doux olôpliaiils, dix élans, dix tigros, soixante lions apprivoisés, trente léopards, dix hyènes, un hippopotame, uii rhinocéros, dix girafes, vingt onagres, (luarante chevaux sauvages, dix argoléons, nom dont la signification est présentement inconnue, et beaucoup d’autres qui furent tous tués.

« Ih'ohus, à son triomphe , planta dans lo ciniuo une forêt où se i)romenèrent mille autruches, mille cerfs, mille sangliers, mille daims, cent lions et autant de lionnes, cent léopards de Lvhie et autant de Syrie, trois cents ours, des chamois, des mouflons, etc.

« 11 semble que les :»j.ngliers cornus, qui parurent aux jeux de Carus et de Numérius, chantés par le poète Calpurnius, aient été des hahiroussa. Constantin prohiba les jeux sanglants et les combats du cirque, et cependant Symmaque, sous Théodo.se, parle encore de panthères, de léopards, d’ours, d’addax, de pygargues ; il rapporte que les crocodiles qu’il destinait au cirque périssaient par une diète de quarante jours. Claudien dit qu’IIonorius avait des tigres attelés à des chars, et Marcellin attribue à Justinien d’avoir fait paraître vingt lions et trente panthères. La difliculté do se procurer des animaux que de pareilles destructions avaient dù éloigner des provinces romaines, et la dimfnution des ressources de l’empire, contribuèrent sans doute, autant que l’humanité, à faire cesser ces usages barbares qui avaient peut-être été introduits dans l’origine pour maintenir dans l’habitude du sang un peuple que l’on destinait à faire sans cesse la guerre. »

Nos Ménageries se recrutent sur une plus vaste étendue que celle dos Romains qui ne connaissaient qu’une petite portion de la terre ; elles ont d’ailleurs un but plus élevé. Destinées à fournir à l’agriculture dos animaux utiles, elles sont aussi un de nos meilleurs éléments d’instruction ; en même temps qu’elles offrent au savant les moyens de reculer les bornes de la science, elles fixent l’attention des gens du monde, et contribuent à détruire les préjugés, queh|uefois ridicules , transmis d’àgo en fige , et dont beaucoup d’auteurs n’ont pas été exempts. Naturaliste ou homme du monde, chacun suit avec intérêt les scènes toujours curieuses (juc des sujets, députés de tous les points du globe, et choisis parmi les plus remarquables d’entre les espèces animales, représentent au bénéfice de la science sur ce théâtre où la nature est reproduite en abrégé.

On s’est quelquefois demandé s’il y avait utilité à entretenir des Ménageries. C’est presque douter que l’étude des sciences ait elle-même des avantages.

Dans de semhlahlcs établissements, les vrais oh.servateurs peuvent étudier les instincts si variés des Mammifères, des Oiseaux et des Reptiles; c’est là qu’ils développent, et fort souvent rectifient les rapports des voyageurs sur les espèces exotiques. Ils comparent entre eux les animaux les plus divers et ceux qui, bien que semblables en organisation, proviennent néanmoins de régions fort éloignées.

C’était uniquement dans les Ménageries, comme on les entend aujourd’hui, qu’il devenait possible d’acquérir une idée exacte de la nature morale des animaux , et de comprendre leurs actes en les jugeant d’après le principe qui les détermine : l’intelligence ou l’instinct.

Descartes et Ruffon n’admettaient de véritable intelligence que chez l’homme, et l’on pourrait supposer, à la lecture do plusieurs de leurs écrits, que les animaux sont de simples machines animées, des automates agissant toujours de même, sans qu’il y ait en eux d’autre impulsion que celle qui fait croître ou fleurir les jdantes. Et cependant ce n’est point sous cette impression que Ruffon lui-même écrivait l’histoire du Chien, du Cheval ou du Lion. Ce n’est pas non plus ce que pensaient Réaumur, Condillac, Dupont de Nemours, Georges Leroy. Mais entre la générosité avec laquelle ces derniers prodiguaient l’intelligence aux animaux de toutes les classes , et l’erreur de Descartes, il fallait trouver la vérité; et la vérité ici, comme partout, devait être simple, et en dehors de toute définition exclu.sive et systématiijue. Nous verrons, en parlant de certains animaux, que plusieurs sont doués d’une véritable intelligence, et que che', eux celte i itelligence diffère seulement de celle de l’homme par une

I2S I»K1 \lk\IK l'UiTIK.

moiiitJi't-î |inrU'i,' I). l/lioiiime, <*n effctt, est, sous C(> rapport, iiicoinparalileioc'iil au-dossus do tous les animaux, cl, à ce don précieux, il joint une (pialitc plus éievéo (mcorc, la rnison, (pic nulle espèce animale no possède.

La Ménagerie du Muséum est assurément le centre le plus favorable aux études qui ont pour objet la nature meme des animaux et surtout leurs instincts; et, par une beureuso coïncidence, elle est peut-être, de toutes les institutions scientifiiiuos de la capitale, la plus populaire et la mieux appréciée du public : elle offre un attrait égal à tous les Ages et à toutes les conditions, et personne ne vient visiter la capitale sans lui consacrer de nombreuses visiti's. Ce ijui suffirait pour montrer combien est à la fois profond et universel rinlérêt tpi’elle inspire, c’est ipie les étrangers les plus savants y accourent avec le même empressement que les [dus obscurs. Quoi de plus digne en effet de l’attention générale que le spectacle de ces sauvages habitants des contrées les plus lointaines, célèbres de tous temps [)ar les descriptions des naturalistes et des voyageurs , reproduction de la peinture et du dessin , et réunis dans un riche jardin, oii ils prennent leurs éhats, au sein des fleurs et de la verdure! Ne sont-ce point là, dans le fond, les mêmes fêtes (pie les Homains donnaient dans leurs cinjues où l’on rassend)lait, pour les y mettre à mort sous les yeux du peuple, les animaux les plus rares, mais transformées et mises en harmonie avec l’humanité et le saje désir do connaître (|ui caractérise nos temps modernes? Le sentiment qui amène chaque dimanche, dans les allées de la Ménagerie, les flots paisibles de la population est, dans son essence, tout à fait analogue à celui qui poussait les Homains sur les gradins du cirque. C’est toujours la même curiosité à l’égard des animaux qui habitent la t(‘rre avec nous. Les Romains, placés à l’origine des conquêtes de la civilisation sur la nature, prenaient [daisir à voir détruire ces êtres farouches, symbole de la vie sauvage; mais nous (jui sommes placés, pour ainsi dire, au terme de ces conquêtes, au lieu de nous com[)laire à ce qui nous rappelle l’anéantissement de la nature primitive, nous recherchons, au contraire, ce <[ui nous en offre et nous en conserve de vivantes images.

La première idée de l’établissement d’une Ménagerie d’animaux vivants remonte à Louis XIV. Ce fut l’Académie des sciences (pii eut cette heureuse iiiS[)iration. Mais le grand mouanpie, au lieu do doter le Jardin des l’Iantes do cet utile et indispensable établissement, préféra en enrichir le parc de Versailles. Il fit donc rechercher avec soin tout ce que le règne animal pouvait offrir de plus beau et de [dus intéressant ; les souverains étrangers s’empressèrent d(; lui envoyer les animaux curieux des contrées les plus diverses et les plus éloignées, et bientiM les espèces remar([uables du règne animal furent établies dans les bâtiments situés au midi du grand canal, et qui ont encore aujourd’hui conservé le nom de Ménagerie malgré l’absence de leurs hôtes. Saint-Simon parle de cette Ménagerie en ces termes :

(( La Ménagerie de l’autre côté de la croisée du canal de Versailles, toute de riens ex(}uis, et garnie de toutes sortes de bêles, à deux et quatre [lieds, les plus rares. »

Cette Ménagerie était tenue, du reste, avec une extn*me négligence: un contemporain en donne pour t('‘inoignoge une visite (pie Louis XV y fit pou do temps avant sa mort. Il nnnarqua ipie cet asile royal était peuplé d’une multitude de dindons. Le directeur, en effet, avait jugé convenable d’en acheter un troupeau. Le Roi trouva ces bêtes (h'sagréables; il h? témoigna. Le gouverneur de la Ménagerie, chevalier de Saint-Louis, aussi original qu’entête, n’en tint aucun compte. Le Roi , en reiiassant, les revit encore : « Monsieur, dit-il au gouverneur, (jue cette troupe disparaisse , ou , je vous en donne ma parole royale , je vous ferai casser à la tête de votre régiment. »

Dans un Mémoire fort remarquable publié par Rernardin de Saint-Pierre , au moment oh il était intendant du Jardin des Plantes, l’illustre auteur des Eludes de la nature a fait ressortir,

(I) C est ce (pie Fré(J(3ric (’iivier a ilémün!i’(j avec une liicidilé parfaite, ainsi (jue nous 1 avons expÜ pié dan» la notice (]ui lui est consacrée dans la première partie de ce volume.

MÉN AliKllIi:.

(le la manière la plus victorieuse, la nécessité de joiutire uim Ménagerie au Jardin dos l’iantes tjui n’en possédait pas encore , et il a trace en même temps un liistoricjue exact et pittorcscjuo des faits qui contribuèrent à amener, plus tard, les débris de la Ménagerie de Versailles au Muséum :

« L’étude de la Nature, dit-il, est la base de toutes tes connaissances humaines. Le Cabinet d’histoire naturelle et son Jardin des Plantes sont destinés, à Paris, à en renfermer les principaux objets pour l’inst'uction publi(]uc. Peu d’hommes connaissen, tout le prix de cet établissement, parce qu’ils n’y font pas plus d’attention qu’à la nature même au milieu de laquelle ils vivent. Ils peuvent s’en faire une idée en considérant combien d’étals viennent y puiser des lumières : les minéralogistes, les botanistes, les zoologistes; ensuite ceux qui professent les arts qui émanent des trois premiers règnes do la Nature : les lapidaires, les chimistes, les apothicaires, les distillateurs, les chirurgiens, les anatomistes, les médecins; enfin ceux même qui exercent les arts de goût , les dessinateurs, les peintres, les sculpteurs, viennent y chercher chaque jour de nouvelles connaissances; c’est là <}ue se sont formés les Toumefort, les Rouelle, les Macquer, les Jussieu, les Vaillant, les Ruffon, ainsi que les savants qui l’illustrent aujourd’hui, dont les ouvrages se sont répandus dans toute l’Europe, avec une multitude de végétaux utiles ou agréables »{ui ont pris naissance dans ses jardins. Qui croirait qu’avec tant d’avantages col établissement est encore très-imparfait , puisqu’il lui manque la principale partie de l’Histoire naturelle.

« A Dieu ne plaise que nous soyons assez insensés pour vouloir y rassembler tous les ouvrages de la Nature, plus profonde et plus vaste que l’Océan. L’homme le plus actif, dans le cours de la vie la plus longue , n’en peut entrevoir que les principaux rivages ; mais ses études élémentaires doivent au moins en embrasser l’ensemble. Ainsi une maf)pemonde offre au voyageur l’image du globe (ju’il doit parcourir ; celui de la Natuie ne [irésente dans le Jardin qu’un de ses hémisphères.

(I Le Cabinet renferme les trois règnes de la Nalunî morte : dos fossiles , des herbiers , des animaux disséqués, empaillés, injectés. Le Jardin lu* contient que les deux premiers règnes do la Nature, un sol en activité et des plantes qui végètent; il n’y a point d’animaux qui sentent, qui aiment, qui connaissent. Le Cabinet montre les dépouilles de la mort; le Jardin, au contraire , les premiers éléments de la vie. Le Cabinet est le tombeau des règnes do la Nature; le Jardin en doit donc être le berdeau. Les Égyptiens représentaient cette mère commune de tant d’enfants avec trois rangs apparents de manu'lles, sans doute comme le symbole de ces trois règnes. Le Jardin maiKjue du plus im[)orlant, j)uisqu’il n’a pas le règne animal, pour lequel a été créé le végétal et avant tout le minéral,

« Les relations du règne minéral avec le végétal ne sont [>as moins utiles à connaître que celles du végétal avec l’animal; ce sont les trois étages du palais de la Nature; nous ne pourrons l’apprécier qu’en étudiant son ensemble.

« L’Anatomie comparée des animaux suffit, dit-on, pour les connaître. Quelques lumières qu’elle ait répandues sur celle de l’homme même, l’étude de leurs goûts, de leurs instincts, do leurs passions, en jette de bien i»his importantes pour nos besoins et pour notre propre existence; elle est le complément de l’ilistoiro natuielle. C’est cette étude qui a rendu Ruffon si intéressant, non-seulement aux savants, mais à tous les hommes. Mais cet écrivain illustre, ayant manfjué de beancoiq) d’ohjels d’observation, n’a travaillé souvent que sur des mémoires incertains : ses remanjues les plus utiles lui ont été inspfrées par les animaux qu’il avait luimeme (studiés, et les tableaux les mieux coloriés sont ceux qui les ont eus pour modèles ; car les pensées de la Nature portent avec elle leur expression. Quelles riches éludes il nous eût laissées, s’il avait pu les étendre à une Ménagerie. Colle de Versailles fut toujours l’objet de ses désirs; il aurait voulu la joindre au Jardin des Plantes; mais quelque grand que fût son crédit, il n’osa la disputer à l’homme de cour qui en avait le gouvernement. Aussi la Ménagerie resta à Versailles et ne fut pour la nation qu’un objet inutile de luxe et de dépenses ; mais il

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n’y a pas d« douto qu’elle ne fût devoruie la portion 1a plus importante de l’ilistoire naturelle, .sous ses yeux et sous ceux des naturalistes.

« Pour moi, continua-t-il, qui au sein de ma solitude ai été appelé à remplir la place de Buffon au Jardin des Plantes, sans posséder à fond aucune des sciences qui illustrent en particulier nos collèppies, je crois de mon devoir principal de chercher à établir un ensemble dans toutes les parties de cet utile établissement, en y attachant une Itlénagerie. Les circonstances ne pourraient être plus favorables ; on nous offre les animaux de celle de Versailles, et il y a pour les recevoir, à Paris, un grand terrain non occupé, avec ses bâtiments, qui est enclavé dans le Jardin des Plantes et qui appartient à la nation. 11 me suffit donc d’exposer en peu de mots l’état où se trouve la Ménagerie de Versailles, son utilité au Jardin dos Plantes et les moyens économiques (jui peuvent l’y établir, pour déterminer la nation à accorder les fonds nécessaires à son entretien. Le zèle des ministres, l’intérêt de la municipalité de Paris, la bonne volonté de son département, les lumières et le patriotisme de la Convention nationale suppléeront à mon défaut do crédit.

« M. Couturier, régisseur général des domaines dé Versailles, m’écrivit, il y a quelques jours, que le ministre des finances l’avait chargé d’offrir au Cabinet d’histoire naturelle les animaux (le la Ménagerie en m’engageant à les venir voir. Les infirmités de M. Daubonton ne lui permettant pas de m’accompagner, j’y invitai M. Thouin , jardinier en chef, et M. Desfontaines, professeur de botanhiue du Jardin national des Plantes. M. Thouin était chargé de plus, de la part du ministre de l’intérieur, de prendre dans les jardins de Trianon, Bellevue, etc. , etc. , les plantes qui pourraient convenir au Jardin national. Nous nous rendîmes avec M. Couturier à la Ménagerie, où nous fûmes introduits par M. Laimant, qui en est l’inspecteur et le concierge.

« Nous n’y trouvâmes ([uo cinq animaux étrangers, à la vérité fort rares et fort curieux :

<( 1° Le Cou AGG A : c’est une espèce de Cheval zébré à la tête et aux épaules ; il est venu du cap de Bonne-Espérance en 1784. Il est doux. Il se présenta lui-même à sa grille pour se laisser caresser, excepté aux oreilles ; particularité qui, dit-on, lui est commune avec l’Ane.

« 2” Le Bubale : c’est une espèce de petit Bœuf (jui ti(iut du Cerf et de la Gazelle; il a été envoyé en 178.3 par le dey d’Alger. Il est susceptible de domtisticité, comme le Couagga ; comme lui, il venait chercher des caresses à travers sa grille.

« 3° Le PiGEON-lluppÉ de l’îlc de Banda. Bi.sson le nomme le Faisan couronné des Indes; mais il boit en pompant l’eau comme le Pigeon. Cet oiseau est magnifique; son plumage est bleu, et il est de la taille du Poulet d’Inde. Il est couronné d’une magnifique aigrette d’un bleu de ciel qui lui couvre la tête en forme d’auréole. Il est fort sauvage : en nous voyant, il se tint dans le fond de sa cage, où il allait et venait dans une agitation perpétuelle. Il est cependant dans la Ménagerie depuis 1787.

(( 4° Le Rhinocéros, envoyé de l’Inde en 1771 ; il avait alors un an. Cet animal est fort rare en Europe. Su lourde masse, en contraste avec sa tête qui ressemble à celle d’un aigle, sa peau épaisse à plusieurs plis qui le couvre comme une robe , les gros boulons dont elle est parsemée, sa corne unicjue sur le nez, ses pieds à trois ergots, nous offrirent une nouvelle combinaisons de formes dans l’ordre des quadrupèdes. Moins intelligent (}uc l’Éléphant, il aime à se bauger comme le Sanglier. Il n’en paraît pas moins sensible aux caresses : il passa, pour les recevoir, son large museau à travers sa palissade. Je remaniuai que sa corne, qu il a entièrement usée contre les barreaux, n’avait point d’os au centre, comme celle des Bœufs, et que la racine était toute parsemée do petits points blancs. M. Daubonton m a dit que ce n’était qu’un paquet do crins agglutinés.

U 5° Un beau Lion, arrivé du Sénégal, en septembre 1788; il avait alors sept ou huit mois, ainsi qu’un Chien braque, son compagnon, avec lequel il a été élevé. Leur amitié est un des plus touchants spectacles que la nature puisse offrir aux spéculations d’un philosophe. J’avais lu, dans les voyages de Jean Moquet, fondateur et garde du Cabinet des singularités du roi , sous

MÉNAGEHIE,

Henri IV, l’hisloire d’un Chien qu’il avait vu à Maroc dans la fosse aux Lions, où on l’avait jeté pour être dévoré; il y vivait paisiblement sous la protection du plus fort d’entre eux, qu’il s’était attirée en le flattant et en lui léchant une gale qu’il avait sous le menton. Mais l’ami du Lion de Versailles est plus intéressant (juc le protégé du Lion de Maroc. Dés qu’il nous aperçut, il vint avec le lâon à la grille, nous faisant fête de la tête et do la queue. Pour le Lion, il se promenait gravement le long de ses barreaux, contre lesquels il frottait sa tête énorme. L’air sérieux de ce terrible despote et l’air caressant de son ami m’inspirèrent pour tous deux le plus tendre intérêt. Jamais je n’avais vu tant de générosité dans un Lion et tant d’amabilité dans un Chien. Celui-ci sembla deviner (pie sa familiarité avec le roi des animaux était le principal objet de notre curiosité; cherchant à nous complaire dans sa captivité, dès que nous lui eûmes adressé quelques paroles d’affection, il se jeta d’un air gai sur la crinière du Lion , et lui mordit en jouant les oreilles. Le Lion , se prêtant à ses jeux , baissa la tête et lit entendre de sourds rugissements. Cependant ce Chien, si complaisant et si hardi, portait à son côté une cicatrice toute rouge, qu’il léchait de temps en temps, et qu’il semblait nous montrer comme les effets d’une amitié trop inégale. J’admirais la gaîté franche du Chien sans rancune et sans méfiance auprès de son redoutable ami, après une aussi cruelle injure. Toutefois, les caprices, l’humeur, les premiers mouvements sont plus rares et ont des suites moins dangereuses dans leurs sociétés que dans la plupart de celles des hommes. Le Lion se livre très-rarement à la colère envers ses compagnons. On nous assura tiu’il l’invitait souvent à se jouer, en se mettant sur le dos les pattes en l’air et le serrant entre ses bras.

«Tel est l’état où nous avons trouvé la Ménagerie. Cependant, qui le croirait? ce petit nombre d’animaux venus de loin , si curieux et si intéressants , ne nous ont été offerts que pour en faire des squelettes. M. l.,aimant, concierge de la Ménagerie, nous a dit ijuo depuis la révolution elle avait été pillée; qu’on eu avait enlevé un Dromadaire, cinq espèces de Singes et une foule d’oiseaux dont la plupart avaient été donnés à l’écorcheur, faute do moyens de les nourrir. Il nous fit ce récit les larmes aux yeux ; car, indépendamment du zèle qu’il a pour cet établissement qu’il dirige depuis vingt ans, il est père de six petits enfants charmants, auxquels il ne pourra donner de pain lui- même par la destruction de sa place.

« Le raisonnement le |)lus spécieux employé pour l’anéantissement total de la Ménagerie, c’est que cos animaux ne servent à rien; qu’ils sont dangereux dans une ville, surtout les carnassiers, et (ju’ils sont coûteux à nourrir. Si nous portons la parcimonie sur de si petits objets, que dirons-nous aux puissances d’Afrique et d’Asie qui, de temps immémorial, ont coutume de nous faire des présents d’animaux? Les tuerons-nous pour en faire des squelettes? Ce serait leur faire injun*. Les refuserons-nous, en leur disant que nous n’avons plus do quoi les loger ni les nourrir? ISos relations politiques nécessitent donc l’existence d’une Ménagerie. Si elle a été jusqu’à présent un établissement de faste, elle cessera de l’être quand elle sera placée dans un lieu destiné à l’étude de la nature. Nous proposerons des moyens d’économie en parlant de son étaljlissement ; auparavant occupons-nous de son utilité.

« Une Ménagerie est donc nécessaire aux bienséances et à la dignité de la nation. Elle l’est essentiellement à l’étude générale de la Nature, comme nous l’avons déjà dit. Elle ne l’est pas moins à celle dos arts libéraux. Des dessinateurs et des peintres vienn(snt chaque Jour au Jardin national pour y dessiner des plantes étrangères , lorsqu’ils ont à représenter des sites d’Asie, d’Afrique et d’Amérique. Les animaux des mêmes climats leur seront aussi utiles; ils étudieront les formes , les attitudes , les passions. Ils ont déjà , dit-on , des modèles en plâtre. Mais d’après quel plâtre Puget a-t-il sculpté le Lion dévorant qui déchire les muscles do Milon de Crotone? Artistes, poètes, écrivains, si vous copiez toujours, on ne vous copiera jamais. Voulez-vous être originaux et fixer l’admiration de la postérité sur vos ouvrages? n’en cherchez les modèles que dans la nature.

« Une Ménagerie sera utile à Paris, en y attirant des curieux. Ceux (jui veulent achalandée une foire y 'apportent des animaux étrangers, et la partie où on les montre est la plus fré-

DEL MÊME PAirriE.

quenlée. C’est une curiosité naturelle à tous les hommes. Si les monuments morts des arts illustrent une capitale et y appellent les voyageurs, les monuments vivants de la nature sont bien [)lus dignes de leurs regards. Une statue égyptienne nous donne quelque perception de l’Afruiue, de ses arts inq)arfaits et de scs peuples passagers; mais le noir basalte ou le porphyre sanglant dont elle est formée, nous présente une idée de ses tristes rochers; la raquette hérissée d’épines et l’aloès /iéroa: maculé de sang, qui les couronnent, nous offrent une image encore plus vive de ses sites barbares ; et le Lion fauve (pii naquit dans leurs cavernes, aux pattes armées de griffiis, à la voix rugissante, nous imprime des sensations bien plus profondes de ses solitudes redoutables (jue ses sombres fossiles et ses végétaux épineux. Le philosophe cherche par (luelle loi un animal renforce son caractère indomptable dans l’esclavage, tandis cpie le nègre, sou compatriote, et bien souvent le blanc, ont dégradé celui de l’homme au soin mémo de la liberté.

« Les animaux féroces, dit~on, sont dangereux dans une ville, parce qu’ils peuvent venir à s’échapper. C’est une bien faible objection contre l’établissement d’une Ménagerie. On ne l’a jamais employée contre les animaux qu’on amène journellement aux foires et sur les boulevfffds de Paris. On ne voit point (ju’il s’eu échappe aucun , (juoiqu’ils ne soient renfermés que dans de mauvaises cages de bois mobiles : comment donc pourraient-ils le faire dans les loges solides et bien grillées d’une Ménagerie, où ils ont de plus des cours particulières? D’ailleurs, tpiand cet accident est arrivé, il n’en est résulté aucun malheur. Une bète féroce dans les rues d’une ville est aussi étonnée à la vue du peuple (lue le peuple l’est à la vue d’une bête féroce ; ses gardiens la reprennent aisément. C’est ce qui arriva, il y a quelques années, en Angleterre, lorsqu’une hyène sortit de sa cage en la débarquant d’un vaisseau.

(( Il est très-remaniuable (pie la solitude- renforce le caractère do tous les êtres, et que la captivité l’aigrit. Cette observation a fait conclure à l’Anglais Howard, ce bienfaiteur des prisonniers, que, pour réformer des hommes enfermés pour leurs mauvaises habitudes, il ne fallait pas les laisser seuls. 11 en doit être de même des animaux renfermés, surtout de ceux qui, comme les féroces, ne reçoivent souvent des visites (pie pour éprouver des outrages. La société et hjs bienfaits influent sur les lions mêmes, au [)oint de les rendre familiers. On voit à Alger et à Tunis des Lions aller et venir dans les maisons des grands, sans faire de mal; ils jouent avec leurs serviteurs, dont ils sont cares.siîs. Ce fut sans doute par l’influence toute puissante des bienfaits (ju’un citoyen de Carthage se faisait suivre d’un Lion apprivoisé; ce (^ui obligea le signât à le bannir, dans la crainte (pi’il ne se servît de scs talents pour .subjuguer la républûpie. Carthage ne méritait pas de subsister longtemps, puis(iu’elle punissait l’homme le plus capable de la gouverner. C’est un apprentissage sans doute utile [)Our nigir les hommes iiue l’art d’apprivoiser des Lions. C’était entouré de Lions et de bêtes féroces sensibles aux charmes de l’harmonie que les Grecs représentaient Orphée, le premier de leurs

législateurs.

(( Le Lion de la Ménagerie est une preuve de ce que peut l’influence de la société sur le caractère le plus sauvage ; il est beaucoup plus gai (lu’un Lion solitaire. J’ai été le voir une seconde fois dans la compagnie d’une dame qui s’amusa à faire mouvoir son éventail devant

lui; il la regarda avec la plus grande attention et prit toutes les attitudes d’un chat qui veut jouer.

(( J’attribue cette disposition du lion pour la sociabilité à l’amitié de son chien ; comme l’homme s’est servi des espèces si variées des chiens pour subjuguer toutes les espèces d animaux par la force, peut-être réussirait-il à s’en servir encore pour les attirer à lui par la bienveillance ; l’amitié naturelle dos chiens pour l’homme lui servirait peut-être d’interiiKJdiaire pour acquérir celle des animaux. J’ai vu dos chif'iis liés de la f)lus intime affection avec des chevaux, dos chats et imême des oiseaux, et réciproiiuement. J’ai vu, à l’île de Bourbon , chez le commissaire de la marine, un kakatoès de la grande espèce qui s’(;tait pris d une si grande affection pour un chien épagneul, qu’il volait au-devant de lui dès qu’il Papercevait .

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