‹ Le muséum d'histoire naturelleChapitre 57 sur 100 · MÉNAGERIE · texte numérisé non relu

MÉNAGERIE

il le suivait ou jetant des cris de joie; et lorsque son ami était entré dans l’appartement et s’était couché, il mettait sa tête entre scs pattes, sans remuer, pendant des heures entières. Mais, après tout, l’amitié la plus forte n’csl qu’une nuance de l’amour. Je pense que si on eût élevé une chienne de la plus grande espèce avec le lion de la ménagerie, leur affection mutuelle eût redoublé, et qu’il en fût résulté peut-être un accouplement. Pline dit, d’après Aristote, que les Indiens faisaient couvrir leurs chiennes par des tigres, et qu'il en naissait des chiens-tigres , et qu’ils ne se servaient que de la troisième littée, ceux des deux premières étant trop dangereux. On s’est procuré ainsi en France des chiens-loups; pourquoi ne parviendrait-on pas à avoir des chiens-lions? On peut au moins, au défaut d’une compagne, donner des amis aux animaux féroces , comme on le voit par l’exemple du lion. Le rhinocéros dont l’instinct, semblable à celui du sanglier, paraît stupide, est sensible à l’amitié. Je l’ai vu, en 1770, à son passage à l’île de France; il haïssait les cochons, et écrasait avec sa corne, contre le bord du vaisseau, tous ceux qui venaient à sa portée; mais il avait pris une chèvre en affection; il la laissait manger son foin entre ses jambes. Ainsi, au défaut de l’amour, on peut offrir à ces tristes célibataires les consolations de l’amitié, et, par celle des animaux apprivoisés, les amener à celle de l’homme. Les faits que j’ai cités motivent ces aperçus sur la civilisation des bêtes féroces, et la possibilité de produire, par leur moyen, des races de chiens plus fortes et plus courageuses. On réussirait peut-être à adoucir leur naturel carnassier en les nourrissant de Végétaux. C’est peut-être à cette nourriture qu’on doit attribuer la douceur des tigres en Egypte, cette terre si abondante en fruits spontanés. L’étude suivie de leurs mœurs dans une ménagerie peut donc procurer de grandes lumières à la philosophie, et des avantages même à l’économie rurale.

« Je ne parlerai point de l'utilité réciproque d’une ménagerie et d’un jardin pour nos animaux domestiques. C’est là (ju’on peut essayer divers fourrages nouveaux, croiser les races des chevaux , des taureaux, des béliers, etc., étudier leurs maladies auxquelles la médecine vétérinaire n’offre souvent, comme la nôtre à nous-mêmes, que des remèdes incertains. Le jardin renferme dans ses nombreux Végétaux mille vertus à découvrir; elles n’y dépendront point des conjectures trompeuses des savants ; le docteur y recevra des leçons de la bête. La science de l’homme n’est infaillible que quand elle s’appuie de l’instinct des animaux.

« Il me reste à répondre à quelques objections <jui m’ont été faites par des botanistes même, sur rétablissement d’une ménagerie d’animaux au Jardin des Plantes. Ils veulent qu’on dissèque ceux de Versailles et qu’on les place au cabinet. « 11 suffit, disent-ils, d’étudier lesani- « maux morts , pour connaître suffisamment leurs genres et leurs espèces. » Ceux qui n’ont étudié la nature que dans les livres, ne voient plus (jue leurs livres dans la nature : ils n’y cherchent plus que les noms et les caractères de leurs systèmes. S’ils sont botanistes, satisfaits d’avoir reconnu la plante dont leur auteur leur a parlé, et de l’avoir rapportée à la classe et au genre qu’il leur a désignés, ils la cueillent, et, l’étendant entre deux papiers gris, les voilà très-contents de leur savoir et de leurs recherches. Ils ne se forment pas un herbier pour étudier la Nature, mais ils n’étudient la Nature que pour se former un herbier. Ils ne font de même des collections d’animaux que pour remplir leur cabinet et connaître leurs ïioms , leurs genres et leurs espèces.

« Mais quel est l’amateur de la Nature qui étudie ainsi ses ravissants ouvrages? Quelle différence d’un Végétal mort, sec, flétri, décoloré, dont les liges, les feuilles et les fleurs s’en vont eu poudre, à un Végétal vivant, plein de suc, qui bourgeonne et fleurit, parfume, fructifie, se ressème, entretient mille harmonies avec les éléments, les insectes, les oiseaux, les quadrupèdes, et, se combinant avec mille autres Végétaux , couronne nos collines ou tapisse nos rivages!...

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Vég(;

Peut-on reconnaître la verdure et les fleurs d’une prairie sur des bottes de foin, et la mades arbres d’une lon'l dans des fagots? L’animal perd par la mort encore plus que le tal , parce «ju’il avait roçu une plus forte portion de vie. Ses principaux caractères s’éva-

DEUXIÈMK PA HT I K.

nouissent : ses yeux sont fermés, ses prunelles ternies, ses membres roides ; il est sans chaleur, sans mou\ ement , sans sentiment, sans voix, sans instinct. Quelle différence avec celui qui jouit do la lumière, distingue les objets, se meut vers eux, aime, appelle sa femelle, s’accouple, fait son nid , élève ses petits, les défend de ses ennemis, étend ses relations avec SOS semblables et enchante nos bocages ou anime nos prairies ! Reconnaîtriez-vous l’Alouette matinale et gaie comme l’aurore, qui s’élève en chantant jusque. dans les nues, lorsqu’elle est attachée par le bec a un cordon ; ou la lîrebis bêlante et le liœuf laboureur, dans les quartiers sanglants d une boucherie? L animal mort, le mieux préparé, ne représente qu’une peau rembourrée, un squelette, une anatomie. La partie principale y manque : la vie qui le classait dans le Règne animal. Il a encore les dents d’un Loup, mais il n’en a plus l’instinct qui déterminait son caractère féroce et le différenciait senl de celui du Chien si sociable. La plante morte n’est plus végétale, parce qu’elle ne végète plus ; le cadavre n’est plus animal , parce qu’il n’est plus animé; l’une n’est qu’une paille et l’autre n’est qu’une peau. 11 ne faut donc étudier les plantes dans les herbiers et les animaux dans les cabinets , que pour les reconnaître vivants , observer leurs qualités et peupler de ceux qui sont utiles nos jardins et nos métairies.

« Les animaux étrangers, ajoute-t-on, perdent leur caractère dans la captivité, et il n’y a « que des voyageurs (lui , allant dans leurs pays , puissent les connaître dans leur état na- « turel. » En conséquence, on propose d’employer les fonds que je sollicite pour une ménagerie nationale à faire voyager des zoologistes.

U Si les animaux perdent leur caractère par la captivité , ils le perdent bien davantage par la mort. A quoi donc serviraient les voyages des zoologistes qui n’iraient nous chercher que leurs peaux ou leurs squelettes?

(( Si une ménagerie affaiblit le caractère des animaux en les captivant, autant en fait une serre chaudo de celui des plantes ; car un palmier y est aussi captif dans son caisson qu’un rhinocéros dans sa loge. 11 y a plus, c’est que l’animal dégénère beaucoup moins en captivité que le végétal. Certainement le bambou, le café, les palmiers de nos serres sont plus petits, plus rachitiques (jue les Autruches, les Lions et les autres animaux des même climats qu’on amène en Europe , parce que ceux-ci ont i)Our l’ordinaire toute leur crue lorsqu’on les envoie et qu’il est plus facile de leur procurer les aliments qui leur conviennent qu’aux végétaux le sol et les températures dont ils ont besoin. Cependant conclurait-on de la dégénération des plantes étrangères dans nos serres chaud(>s qu’il faut les supprimer et envoyer des botanistes en Asie, en Afri(}ue et en Amérique, pour nous les faire connaître en Europe? Mais on a-t-on jamais fait voyager uniquement pour chercher des herbiers? N’atlend-on pas d’eux, au contraire, qu’ils ne nous apportent des plantes mortes (jue quand ils ne pourront nous les donner vivantes? Ne leur recommande-t-on pas d’en recueillir les graines, afin de les semer chez nous? Ne sont-ce pas eux qui ont peuplé le Jardin national d’une foule de végétaux agréables ou utiles, qui delà se sont répandus dans nos jardins et dans nos campagnes? Quels avantages retirerons-nous donc des voyages des zoologistes , s’ils ne nous apportent jamais que des animaux morts? Que feraient-ils d’ailleurs des vivants, puisque la nation n aura pas do ménagerie pour les recevoir? Ils étudieront leurs mœurs , dit-on, et nous eu apporteront des descriptions exactes; ils nous en feront des dessins. Ils en jouiront donc seuls en réalité, tandis que la nation qui les paie n’en aura (jue les imagos. Mais à quoi nous servira de les connaître morts, si jamais nous no devons les voir vivants? Après tout, je voudrais bien savoir comment des zoologistes peuvent connaître à fond les animaux sauvages d un pays dont, au bout du compte, ils ne veulent avoir que les peaux. Comment étudieront-ils leurs mœurs, s’ils ne les observent (ju’en les couchant en joue? Ils ne les verront jamais que fugitifs et tremblants. Iront-ils avec toute leur bravoure, au sein des déserts, examiner le Lion dans sa caverne et le Rhinocéros dans son marais? Au moins l’animal au pouvoir de l’homme montre encore son instinct; s’il s’altère par les mauvais traitements , il semble se perfectionner par

MÉNACEIUK.

les bienfaits. Le Lion s’associe iin ami dans les fers; et le Rhinocéros, sortant de sa bauge, vient à travers ses barreaux mendier des caresses à la main qui le nourrit.

« Une Ménagerie bien dirigée peut nous donner encore une image de ces antiques correspondances des animaux avec l’homme. Le cabinet ne nous présente guère que ceux auxquels il a arraché la vio par violence : la ménagerie peut nous montrer ceux à qui il la conserve par ses bienfaits. Cette école nécessaire à l’étude des lois de la nature peut devenir intéressante pour celle de la société, et influe, sur les mœurs d’un peuple, dont la férocité à l’égard des hommes commence souvent son apprentissage par celle qu’il voit exercer sur les animaux.

<( Cette Ménagerie coûtera, dit-on, beaucoup plus que le Jardin, parce que les animaux consomment beaucoup plus que les plantes. Mais les i>lantes (jui sont dans les sen-es chaudes coûtent beaucoup de bois et d’entretien : il leur faut des engrais , des terres de fougères , des caissons, des paillassons, des vitres. Je conviens cependant que les animaux consomment davantage, mais il ne sera pas nécessaire de se procurer toutes les familles de ceux qui sont connus; on ne s’attachera qu’à avoir les plus utiles. Quant à ceux qu’on nous offre aujourd’hui, comme on nous les donne, l’achat n’en coûtera rien. Leur nourriture n’est pas dispendieuse : le bubale, le couagga, le rhinocéros vivent de foin, d’un peu d’avoine et de son; le lion mange par jour 6 livres de viande de basse boucherie; et le chien son ami 6 livres do pain par semaine. On peut nourrir le lion à meilleur marché avec des équarrissages de chevaux. Leur logement sera de peu de dépense : M. Laimann , concierge de la Ménagerie, nous a promis les grilles, les palissades et les charpentes de leurs loges. M. Couturier, régisseur général des domaines de Versailles, et rempli d’ardeur pour le bien public, s’est chargé de les faire transporter sans frais, ainsi que les animaux, ayant à sa disposition un giand nombre de chevaux de trait. Enfin, pour comble de facilités, il y a sur la rue de Seine un terrain, cidevant aux nouveaux convertis , qui appartient à la nation et qui est enclavé dans le Jardin des IMantes : il contient des bâtiments considérables , qui n’ont besoin que de quelques cloisons; et il y a, de l’autre côté de la rue, la fontaine Saint-Victor, d’où il est facile d’envoyer de l’eau vive pour les besoins de ces animaux.

« Il ne s’agit donc plus que de fixer une somme annuelle pour leur établissement et leur nourriture, et pour les gages du portier, du gardien, du concierge, du professeur, etc. Quoique cette évaluation ne soit pas de mon ressort, je l’estime à vingt mille livres. La dépense du Cabinet, du Jardin, de ses professeurs, jardiniers, portiers, garde-bosquets, a été portée cette année à cent mille livres; l’année précédente, elle l’avait été à cent seize mille, sans rien ajouter à l’instruction publique: moyennant cent vingt mille livres, cet établissement aura un cours complet d’IIistoire naturelle et donnera des naturalistes, des plantes et des animaux utiles aux quatre-vingt-trois départements de la Erance et môme aux pays étrangers.

« Tout nécessite donc l’établissement d’une Ménagerie au Jardin des Plantes, et tout y est favorable : le besoin de placer, dans un lieu destiné à l’étude de l’Histoire naturelle, le Règne le plus intéressant de la nature ; les avantages qui en résulteront pour le progrès des arts, des sciences, de l’économie rurale et de la philosophie même; nos relations politiciues avec les puissances étrangères ; l’intérêt de la capitale , la nécessité urgente de recueillir les débris de la ménagerie de Versailles ; la facilité de les transporter à Paris et d’acquérir sans bourse délier un terrain et des bâtiments enclavés dans le Jardin des Plantes et voisins d’une fontaine.

« Ministres, honorés de la confiance de la nation; sections de Paris, si zélées pour la gloire de votre ville; citoyens éclairés, qui étendez vos lumières économiques à tout son département, prenez en considération un établissement qui doit illustrer la capitale et éclairer toutes les parties du corps politique : attachez-les au centre commun de la patrie par les liens de la reconnaissance. » .

On voit, d’après les extraits de cet excellent Méiiioire, qui est aujourd’hui comme oublié dans les œuvres complètes de Bomardin-de-Saint -Pierre , combien l’illustre successeur de Buffon attachait d’importance à la fondation d’une ménagerie d’animaux vivants au Jardin

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(les liantes, avec quelle sollicitude il iuvofiue toutes les raisons qui peuvent militer en faveur de sa (îause pour laquelUs Huffon lui-mème n’eiit pas trouvé de plus généreux arguments.

(Juel(|ue sensation qu’ait produite co ^lémoire, la translation des animaux de la Ménagerie de Versailles au Jardin des Plantes ne fut ni décrétée ni même discutée par l’Assemblée ; c’était au milieu de circonstances solennelles que la voix do l’intendant du Jardin s’était élevée; elle fut étouffée par l’orage qui grondait et dont les premières commotions se traduisaient par la mise en jugement do Louis XVI, Mais il était impossible qu’un projet , dont l’utilité et la grandeur avaient été si souverainement démontrées , no fût pas reproduit lors de la première organisation du Muséum , en juin 1793. Le règlement qui fut alors rédigé par les professeurs et voté par le (iomité d’instruction publique de la Convention, est complété par un cbapitre intitulé: Des moyens d'accélérer les progrès de V Histoire naturelle. L’une des promesses de ce cliapitre est la création d’une Ménagerie destinée à la fois à l’étnde scientifique de l’organisation et des mœurs des diverses classes d’animaux et à l’acclimatation des espèces utiles.

Cette indication n’était encore qu’une espérance dont la réalisation fut renvoyée à un avenir indéfini. Mais il existe dans la vie humaine des circonstances imprévues, des concours lieureux de volontés persévérantes, qui font éclore les résultats avant les temps fixés par les prévisions de la temporisation.

CeoTr ly Saint-Hilaire, chargé au Jardin do la zoologie et de l’administration des matériaux zoologiques, venait de commencer avec un éclatant succès l’enseignement do la zoologie, (pii. pour la première fois, se faisait entendre au Muséum, lorsqu’une occasion aussi heureuse (jue fortuite se présenta [lour créer une Miniagerie.

Ce fut un coup de main du procureur général de la Conimum* de Paris qui dota la France de l’établissement que nous admirons aujourd’hui. Ce magistrat, considérant que les exhibitions publiques d’animaux vivants ne devaient point être aliandonnées à l’industrie particulière, attendu (pie ces ménageries foraines causaieirt non-seulement encombrement sur les places publiques, mais pouvaient même, par suite de la négligence des gardiens à l’égard des bêtes féroces, devenir une cause do danger |>our les citoyens, prit de lui-même, et sans s’être entendu à ce sujet avec personne, un arrêté |)ortanl que les animaux stationnés sur les places de Paris seraient saisis sans délai par le ministère des officiers de police et conduits au Jardin des Plantes, où, après estimation de leur valeur et indemnité donnée aux propriétaires, on les établirait à demeure. Cependant les professeurs du Jardin des Plantes n’avaient reçu aucun avis. L’arrêté avait été exécuté aussitôt que sigiu! , et la première nouvelle en fut portée au Jardin par les animaux eux-mêmes qui, avec leurs gardiens, y affluaient de toutes parts sous la conduite des commissaires de police et de la fonîe armée. Geoffroy Saint-Hilaire était tranquillement occupé dans son cabinet , (piand on vint le prévenir de l’arrivée des étranges visiteurs (pii assiégeaient sa porte. La circonstance n’était pas seulement singulière , elle était réellement difficile. Il était évident (jue le procureur général de la Commune avait dépassé ses pouvoirs en ordonnant que ces animaux seraient conduits et nourris au Jardin des Plantes. Ce n’était pas le tout que de recevoir ces nouveaux hôtes, il fallait les payer et les nourrir, et sur quels fonds cette dépense se ferait-elle? Les animaux auraient fort bien pu demeurer longtemps dans la rue, s’il avait fallu attendre, pour leur ouvrir les portes du Jardin, que cette question eût été convenablement discutée et finalement résolue j>ar les pouvoirs compétents. Le Muséum avait le droit de refuser un envoi fait dans des circonstances si inopportunes; établissement national et non municipal , il relevait de l’État seul et rien ne l’obligeait à déférer à un ordre de l’administration de la police.

Loin de songer à profiter de cette ressource légale , Geoffroy, en homme dont le jugement droit était secondé par une imagination active, eut bientôt pris son parti; fort de l’appui de son vénérable maître Daubenton , alors directeur du Muséum, il assuma sur lui toute la responsabilité des circonstances auxquelles il allait donner une éclatante sanction.

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Sîins locflux prcp<u’t^*s J sous foiuls îilluucs pour lu nourriture et lu^uKie dos duitiiuux, suiis ipic ricni n’oiM été ni disposé iii prévu pour la création immédiate do la Ménagerie, il donna ordre trouvrir les portos à l’attroupement, d’installer les voitures avec les cages qu’elles renf(*nnaient <lans la cour intérieure; il so chargea , jusqu’à décision légale, de fournir à ses frais à rentrotien des animaux et de leurs gardiens. 11 avait compris tout l’intérêt que devait avoir pour la science et pour le pays un pareil établissement , et combien , le premier pas une fois fait, il serait difficile au (iouvernement de revenir en arrière.

C’est ainsi <pie fut institué révolutionnairement, on date du 15 brumaire an n , le premier noyau de la Ménagerie. Parmi les animaux ainsi recrutés, se trouvèrent deux ours blancs, un léopard , un chat tigre, une civette, un raton , un vautour, deux aigles, plusieurs singes, des agoutis. Ils furent évalués en somme à 33,000 francs.

Comme Geoffroy l’avait prévu , il n’eut pas l’assentiment de tous ses collègues. Ceux dont la prévision s’étendait au delà des difficultés du moment approuvèrent hautement sa conduite ; le prudence de quelques autres s’en effraya. 1/hésitation ne fut pas de longue durée : un mois ne s’était pas écoulé ipic l’assemblée des professeurs subvenait par un vote aux besoins les plus urgents des animaux et do leurs gardions , et que dos démarches étaient faites pour obtenir les ressources nécessaires à l’établissement définitif de la ménagerie.

Lakanal, protecteur infatigable de l’établissement dont il venait d’être le second fondateur, on plaida la cause cette fois encore auprès de ses collègues ; elle fut gagnée, mais non sans peine.

Ce fut seulement en mai 1794 que le Comité de salut public ordonna Y arrangement provisoire de quelques loges; en août, les travaux furent commencés, et, trois mois plus tard, la Ménagerie, par un décret rendu le 11 décembre 1794 par la Convention, reçut enfin une e.xécution définitive et dos ressources assurées.

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r.eoffroy Saiut-IIilairo et scs collèfîues n’avaiont point attendu (pie la :\l('nnfïerie fi'it offieiiîllement rei'.onnue pour l’cnrictiir et la rendre digne d’un grand (:‘tablissement et d’une grande nation. I)(:‘S le premier jour , l’Ordre des Carnassiers et celui des Primates y avuient^eu de nombreux représentants, et le bâtiment situe à l’extr(;mité de l’alltjo dos marronniers, prtis du (]uai, consacré jusque-là aux petits .Mammifères, se trouva rempli aussitiH (pi’occupé. Il existait alors, vers le milieu du .Jardin, un vaste bassin enclos d’une grille; des Oiseaux de rivage et dos Palmipèdes .se trouvèrent bientôt rassemblés sur les bords; le llbinocéros de Versailles, tant désiré do llernardin de Saint-Pierre, était mort; mais le Couagga et le llubale avaient survécu : on les obtint facilement ainsi que deux Dromadaires qui avaient appartenu au piince de Ligne; mais, pour com|)léter l’idiie d’une Ménagerie, il restait à leur adjoindre des représentants des classes pacifiques. Ce fut encore par arrêté révolutionnaire qu’il v fut pourvu. Après ta mort du duc d’Orléans, le Hainci avait été confisqué comme propriété nationale, et la chasse du parc avait été adjugée aux enchères à Merlin de Ttiionville et au marquis de Livry. Crassous, qui exerçait les fonctions proconsulaires dans le département de Seine-et-Oise , cassant le marché, décida (pie le district de Conesso ferait saisir dans le parc les bêtes fauves ipii s’y trouvaient pour les mettre à la disposition des administrateurs du .lardin dos Plantes. En même temps, donnant avis à ceux-ci de son arrêté, il les invita à déléguer quehpi’un au Uainci pour recevoir ce tribut. Ce fut encore Ceoffroy Haint-llilaire qui, à raison de ses fonctions , fut chargé de ce soin. Il se plaisait dans sa vieillesse à raconter la visite qu’il fit à cette occasion au Hainci avec Lamarck , cette autre gloire, alors nais.sante aussi, de la zoologie française. Merlin de Thionville, (pii n’avait iioint encore connaissance do l’arrêté proconsulaire , était en pleine chasse quand on vint l’avertir que deux jeunes gens arrivéfr au château demandaient qu’on leur remît les précieux habitants de la forêt. On peut s’imaginer la surprise et la colère du terrible conventionnel ainsi menacé dans ses plaisirs. Ceoffroy n’était pas maître d’une certaine émotion, et ce fut presque timidement que, pour toute réponse, il présenta au furieux cliasseur l’arrêté dont il était porteur, et (pii faisait connaître, avec sa (lualité, le nom du pouvoir ipii l’en avait revêtu. Le prestige de ce nom, de cette décision prise dans l’intérêt du peu[ilc, produisit un effet magiijiie. Les chasseurs s’arrêtèrent ; l’emportement contre les importuns visiteurs fit place au désir empressé de les servir; on se remit en chasse non plus pour le divertissement de tuer des animaux, mais pour une poursuite toute philosophiipie destinée à les mettre dans les filets, et par suite à la disposition des deux délégués de la Ménagerie nationale. Merlin de Thionville conduisit lui-miême le convoi ; et aux animaux confisqués au Hainci il ajouta même jilus lard , en é('hange d’animaux empaillés, divers animaux précieux dont il était possesseur. Ainsi prirent place, à côté des Tigres et des Ours, au Jardin des Plantes, des Cerfs et des Hiches, des Daims fauves et blancs, des Chevreuils, un Chameau; et la seconde section de la ménagerie, entretenue de fourrage comme la première de débris de boucherie, fut installée, en attendant décision, sous les grands arbres qui existaient alors près do la rue de Huffon.

L’établissement ne reposait encore que sur l’incertain. Le Comité d’instruction publiipie avait vu avec déplaisir les empiétements de la Commune, et ne se pressait jias de les ratifier. Cependant, stimulé par Geoffroy, dont ces nouvelles acquisitions n’avaient fait (ju’augmonter le zèle, il consentit à décréter en principe l’établissement d’une Ménagerie au Jardin des Plantes , et autorisa Geoffroy à continuer ses avances. Les premières difficultés s’aplanirent peu à peu. L’affluence du peuple, (pu avait imm(kliatement saisi toute l’importance de cette institution nouvelle, en fit sentir la valeur. Des mesures furent prises pour faire traquer et saisir dans les forêts de l’Etat dos représentants de tous les animaux qui les habitent. Geoffroy ayant appris qu’il y avait, à la foire de Houen, un Éléphant, s’y rendit sans éclat, et en fit, à assez bon prix, l’acquisition. Un superbe Lion fut acipiis de la même mani('*re. Href, la ^lénagei'io prit figure, et un an ne s’était pas (écoulé depuis le premier acte d’hospitalité accordé, dans l’euceinte du Jardin des Plantes, aux Ménageries foraines, que la Convention

MÉNACEIUE.

nationale, sur le rapport du député Tliibaudeau , sanctionnait par un décret rétablissement d’une Ménagerie nationale. Les idées do Bernardin de Saint-Pierre se trouvent en partie reproduites dans ce rapport , et il n’est pas sans intérêt de les rappeler ici.

« La Botanique, disait le rapporteur, est sans doute une des branches les plus étendues de l’Histoire naturelle; mais il y en a plusieurs autres dont l’étude est très-utile. On peut en prendre les promicros notions dans les cabinets , mais on n’y acquerra jamais des connaissances complètes, parce que l’on n’y voit pas la nature vivante et agissante. Quelque apprêt que l’on donne aux cadavres dos animaux ou à leurs dépouilles, ils ne sont plus qu’une faiblo représentation des animaux vivants. La peinture n’en retrace même qu’imparfaitement l’image. Quand on compare les lions qui sont dans la plupart des tableaux au magnifi(iue individu qui existe au Muséum , on voit que la plus grande partie des artistes , se copiant les uns sur les autres, n’ont pas rendu la nature, et que leurs imitations sont beaucoup audessous du modèle.

« Le Muséum a recueilli des animaux envoyés par la municipalité de Paris, ceux de Versailles, du Bainci; ils sont très-mal logés : le Comité de salut public avait en conséquence ordonné à la commission des travaux publics d’examiner avec les professeurs l’emplacement le plus commode pour y construire provisoirement une ménagerie propre à les recevoir. Elle est presque terminée. \ ous sentirez la nécessité de cet établissement au Muséum , qui doit renfermer tout ce (jui tient à l’Histoire naturelle. Jusqu’à présent, les plus belles ménageries n’étaient que des prisons où les animaux resserrés avaient la physionomie de la tristesse, perdaient une partie de leur robe, et restaient presque toujours dans une altitude qui attestait leur langueur. Pour les rendre utiles à l’instruction publique , les ménageries doivent être construites de manière que les animaux , de quelque espèce qu’ils soient, jouissent de toute la liberté qui s’accorde avec la sûreté des spectateurs , afin qu’on puisse étudier leurs mœurs , leurs habitudes, leur intelligence, et jouir de leur fierté naturelle dans tout son développement. Les animaux qui servaient pour les grands spectacles des anciens conservaient toute la beauté des formes. On atteindra ce but en pratiquant des parcs un peu étendus, environnés de terrasses. Les spectateurs suivront sans danger tous les mouvements des animaux ; le peintre et le sculpteur feront alors facilement passer dans leurs ouvrages le caractère qui les distinguo.

« En rapprochant de nous toutes les productions de la nature , ne la rendons pas prisonnière. Un auteur a dit que nos cabinets en étaient le tombeau. Eh bien! que tout y prenne une nouvelle vie par vos soins , et que les animaux destinés aux jouissances et à l’instruction du peuple ne portent pas sur leur front , comme dans les ménageries construites par le faste des rois, la flétrissure de l’esclavage; que l’on puisse admirer la force majestueuse du Lion, l’agilité de la Panthère, et les élans de colère ou de plaisir dans tous les animaux. Quant à ceux d’un caractère plus doux, ils pourront être placés dans des parcs un peu étendus, en partie ombragés par des arbres, et tapissés de verdure jjropre à les nourrir. »

N’est-il pas remarquable de voir le progiamme de cette Ménagerie, que tant de personnes admirent aujourd’hui sans en connaître l’origine, prendre naissance au milieu des débats do cotte Convention que d’ordinaire on se représente comme toujours terrible? Dans celte même séance, 21 frimaire an iir, malgré la pénurie du Trésor, la Convention vota, en faveur du Muséum d’Histoire naturelle, une somme de 237,2.33 francs. C’était alors une somme considérable, et qui témoignait assez de l’intérêt que portait la République à l’étude des sciences naturelles. Geoffroy fut officiellement nommé, par règlement approuvé par la Convention, directeur de la Ménagerie : cette direction se trouvait être le complément normal de la chaire de zoologie dont il était chargé.

L’impulsion ainsi donnée, la Ménagerie s’accrut successivement et à mesure que les circonstances le permirent. Ainsi la coïKjuêle de la Hollande, en 1798, amena deux Eléphants mâle et femelle, provenant de la ménagerie du stalhouder.

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