‹ Le muséum d'histoire naturelleChapitre 6 sur 100 · DEUXIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PÉRIODE

Ikiffon appartenait (k'puis 1733 à l’Académie des Sciences, où il avait été admis à l’âge de vingt-six ans. Il s’y était fait connaître par divers travaux sur les mathématiiiuos , sur la physique, sur l’économie rurale. Dufay, son ami, en le signalant au ministre âlaurepas, avait pressenti toute la portée et la puissance de son génie. Bien que Buffon ne parût pas encore bien arrêté sur la science à laquelle il se consacrerait d’une manière exclusive, sa nomination à la place d’intendant du Jardin du Boi le détermina à se livrer désormais aux sciences naturelles : heureuse décision, ipii devait .servir à la fois aux progrès de la science et à la gloire du savant, car celui-ci avait compris qu’en dormant à l’institution tous les développements (pi’idle attendait de son zèle, il réunissait pour lui-mèine tous les matériaux du vaste monument qu’il se pro[)Osait d’élever à l’histoire de la nature.

(Jeorges-Louis Leclerc de Buffon, fils d’un con.seiller au parlement de Dijon, était né à Monthard, le 7 septembre 1707. A peine son éducation classique était-elle achevée (ju’il fil la connaissance du jeune duc de Kingston , dont le gouverneur, homme éclairé et versé dans les sciences, en inspira le goût aux deux jeunes amis. Buffon alla passer avec eux (pielques mois à I,ondres pour s’y perfectionner dans la langue anglaise. Afin de constater ses progrès dans cette élude et de s’exercer lui-même à l’art d’écrire, il traduisit en français la Sialique des végétaux, de Halles, et le Traité des fluxions, de Newton (1). Il y ajouta deux préfaces remar- (|uahles, ipii furent ses premiers écrits, et où l’on trouve déjà les caractères principaux de son talent : une gravité noble, soutenue, élégante, et de larges vues systématiques. Do retour en France, il s’occupa de géoméliie, de physique, il construisit des miroirs d’Archimède, qui avaient déjà fait l’objet des recherches de Dufay et de plusieurs autres savants. C’est à la même épmjue ([u’il fit ses expériences sur la force des bois et quelques autres travaux qui lui ouvrirent les portes de l’Académie.

Lorsiju’il fut appelé à remplacer Dufay, ses idées prirent aussitôt une direction nouvelle. 11 s’appliqua d’abord à développer l’étalilissement confié à son administration. Il porta ses regards sur toutes .ses parties, conçut tout le système des améliorations dont il lui sembla susceptible, calcula tout ce qu’il avait à faire, tous les secours dont il avait besoin, et se mit à l’œuvre avec courage et résolution.

Eu 1739, le Jardin était borné à l’Est par les pépinières, au Nord par les .serres, au courbant par les galeries. 11 y avait encore beaucoup de teiTains vagues et sans culture. Bulfon fit enlever iiuelqucs allées de vieux arbres, qui no répondaient pas à la symétrie dos bâtiments Pt planta, en 1740, les deux belles allées de tilleuls qui encadrent aujourd’hui les galeries li’histoire naturelle. Ces allées se terminaient alors à la pépinière, bordée elle-même iiar la petite rivière de Bièvre. Lorsqu’on détourna plus tard le cours de cette rivière, on fit l’acquisition dps terrains qui s’étendaient jusiju’à la Seiue, et l’on prolongea les allées de Buffon, dans celte direction, jusqu’à la grande grille du ipiai.

(1) C’est ce mèinc Traité des (luxions qu'un h'bliopraplie, peu versé dans le calcul dirferenrel, ava.'l rangé, dans son catalogue, parmi les ouvrages de médecine.

l’HKMlfcRE PARTIE.

La prcmiùro sorro cliaïulo avait élo conslmito par Bouvard. Elle fit partie quohjuos années après de l’orangerie, derrièn! la<iuelle furent établies depuis les deux serres de Vaillant. Ces deux dernières, adossées contre la butte, furent construites, rune en 1714, et l’autre en 1717. Le milieu do la seconde fut longtemps occupé par un cierge du Pérou , recouvert d’une lanterne vitrée.

L’amphithéâtre que Fagon avait fait construire pouvait contenir six cents élèves. Il était placé dans le hùtiment situé entre la porte d’entrée principale et la terrasse de la grande butte, il a subsisté jusqu’au moment où l’on éleva l’amphithéâtre actuel.

Le cabinet no consistait d’abord (ju’en doux petites salles, ipii ne pouvaient .suffire longtemps aux objets dont il s’enrichissait journellement. Lors([ue Bernard de Jussieu fut nommé garde des collections, il agrandit le local qui leur était réservé et les disposa dans deux grandes salles des galeries où logeait d’abord l’intendant; c’est à cette époque qu’elles commencèrent à être ouvertes au public à certains jours. La pièce (pii renfermait des s(iuelett(‘s et des pièces d’anatomie faisait partie d’une maison longtemps liabitéo par Vaillant, et qui fut abattue pour être remplacée par le bâtiment destiné à la première bibliothè(jue. Les herbiers étaient placés dans l’appartement du démonstrateur de botanique. Vaillant, Antoine et Bernard do Jussieu y donnèr(‘nt successivement tous leurs soins. Lorsijue ce dernier fut obligé d’aller résider à Versailles, la garde du cabinet fut confiée à Daubenton.

Buffon employa les premières années de son administration à recueillir, à disposer les matériaux (pii devaient lui servir à l’accomplissement do la grande pensée qui le préoccupait. Jusipi’à lui, l’histoiro naturelle n’avait été écrite que par des observateurs ou des compilateurs peu exercés dans l’art de peindre ses phénomènes. Surchargée do détails d’érudition , de nomenclatures bizarres, de systèmes inconciliables, cette science n’avait jamais (Hé présentée avec cette simplicité noble et abondante dont la nature offre l’image. Les matériaux étaùmt nombreux , mais il fallait les choisir, les classer et les présenter sous une forme attrayante, propre à faire ressortir l’ensemble comme les détails. Buffon comprit (piel intérêt et (^uel charme pourrait donner à un pareil tableau l’écrivain (pii saurait réunir aux vues larges et profondes d’Aristote, l’éloquence de Théophraste, de Pline, et la sévérité, l’exactitude des observateurs modernes. Après avoir longtemps médité cette pensée, il se sentit l’énergie, la patience et même tout le talent nécessaire pour la mettre à exécution , et il n’hésita pas à se consacrer à cette grande œuvre.

Cependant, quelques obstacles personnels pouvaient la lui rendre très-difficile. Son imagination vive et impatiente lui permettait à peine de s’appliquer aux recherches de détail , sa vue un peu faible ne se prêtait pas à une application prolongée; il avait, pour nous servir de l’heunmso expression de âl. Flourens, le génie de la pensée pluUât (jue celui de l’observation, la patience de l’esprit plus que colle des sens. Mais il avait en même temps une constitution vigoureuse, capable de résister à un travail soutenu, un caractère ardent, la conscience de ses forces et un vif désir do cette gloire dont il sentait que tous les éléments se trouvaient à sa portée. Ajoutons qu’au service d’un génie élevé et d’une imagination poéti(iue, il possédait un style coloré et grandiose, propre à peindre les beautés de la nature, dont il avait d’ailleurs le profond sentiment.

Après avoir consacré plusieurs années à parcourir ce champ si vaste d’un point de vue géïKiral , et à réunir les matériaux de ce grand travail , il en arrêta le plan , et son immensité ne l’effraya point. Toutefois, il fallait, avant tout, s’appuyer sur des recherches exactes, qu’il se sentait incapable do poursuivre seul dans leurs plus minutieux détails, et il comprit la nécessité de s’adjoindre, pour cela, un collaborateur. Dans l’un de scs voyages à Montbard, il avait retrouvé un ami d’enfance, le jeune Daulxmton, dans leipiel il reconnut aussib'jt les (lualités (jui lui manipiaicnt à lui-même. Il lui fallait, en effet, un homme d’un esprit juste et fin, un observateur habile et consciencieux, assez modeste pour se contenter du second rôle, assez dévoué pour entrer dans ses propres idées, disposé à suivre sa fortune, à devenir, en un

IllSTOIHE. — 1739-1771.

mot , son œil et sa main , tout en lui laissant dans l’œuvre commune la part la plus brillante et la plus glorieuse. Buffon trouva tout cela dans son jeune ami, et peut-ôtre plus encore qu’il n’avait espéré.

Daubenton (L.-.I.-Marie) , né à IMontbard, en 1716, était fils d’un notaire de cette ville. Il s’était distingué dans ses premières études, et, venu à Paris pour s’y livrer à la théologie, il avait suivi en secret les cours de médecine; il était au .lardin du Roi l’auditeur le plus assidu des leçons de \\'inslow, de Hunauld et d’Antoine de Jussieu. La mort de son père l’ayant laissé libre de choisir sa profession, il alla se faire recevoir docteur à Reims, et revint à Montbard l’année suivante pour y exercer la médecine. Buffon ne devait pas l’y laisser longtemps. 11 l’engagea à venir à Paris à la fin do 17-12; dès l’année 17-15, il le fit nommer garde et conservateur du cabinet du roi, à la place de Noguez, qui s’était retiré en province. Dès ce moment, les collections prirent une nouvelle physionomie; jusque-là, ce n’était proprement (pi’un droguier, auquel on avait joint des pierres précieuses et des coquilles tirées de différentes sources ; Daubenton en eut bientôt fait une véritable collection d'histoire naturelle, et la plus riche qui existât encore. 11 ne s’appli<iua plus uniquement à recueillir des échantillons rares et singuliers , mais à réunir tous les objets analogues et à compléter les séries. L’étude et l’arrangement de ces matériaux devinrent pour lui comme une sorte de passion. A mesure que leur nombre s’accrut et qu’ils furent mieux disposés , le public lui-mème y attacha plus de prix ; quelques particuliers s’emi»ressèrent d’offrir au cabinet leurs collections privées. On découvrit , on perfectionna les moyens de conserver les cor{)S organisés. Daubenton s’enfermait des journées entières dams les galeries pour étudier et classer toutes ce.s richesses, et les jours où elles étaient ouvertes au public, il se plaisait à les montrer et à les expliquer aux curieux.

Mais ce n’est pas là que se bornaient ses travaux et l’utile secours (pi’attendait Buffon de son savant compatriote. Avant de commencer ta publication de son immense ouvrage, il fallait tout revoir, tout observer ; il fallait reprendre en sous-œmvre tout le travail des siècles précédents. Dans cette grande entreprise il s’était réservé la distribution du plan, l’exposition des généralités , les vues systématnpies, la peinture des grands effets de la nature; à Daubenton furent attribués le travail des recherches, la partie anatomique et descriptive, les détails exacts et précis, les observations minutieuses. Ces deux hommes de génie, se complétant ainsi l’un par l’aulre, avancèrent lentement , mais à pas certains , dans la vaste carrière (ju’ils s’étaient ouverte, et, en 1719, dix ans après l’avénemcnt de Buffon à l’administration du Jardin du Roi, ils publiaient ensemble les trois premiers volumes de V Histoire naturel] e , magnifique prcMlrôme de l’ouvrage ipii devait tous deux les immortaliser.

Les chaires continuaient d’ètre occupées par les professeurs que Dufay y avait laissés, et dont quelques-uns de ceux-ci étaient déjà les titulaires sous ses prédécesseurs. Dans* les premières années de son administration , Buffon eut le regret de perdre plusieurs de ces hommes dont les talents, comme le caractère, faisaient riionneur du professorat : Boulduc fils et lluuauld s’éteignirent la même année, en 1742; Louis Lémery mourut l’année suivante, et Duvemey neveu en 1749. Ces pertes importantes amenèrent de grandes modifications dans l’enseignement du Jardin du Roi. Lémery fut remplacé par Bourdeliu, et Boulduc par Rouelle; le premier comme professeur, et le second comme démonstrateur de chimie.

Le nom de Bourdelin est celui d’une de ces familles (pu , au xvii* et au xviii® siècle, occu- [lèrent un rang si honorable dans les sciences médicales et perpétuèrent dans leur descendance les traditions ainsi que le goût des études scientitifiues. Telles furent les familles des Lémerv, des Jussieu , des Boulduc, îles Bourdelin, des Geoffroy, des Brongniart, des P’ourcrov, qui toutes se distinguèrent aussi dans le professorat, contribuèrent surtout aux progrès de la chimie, et dont l’origine, on nous permettra de le remarquer, se rattache à la pharmacie. L’aïeul de (daude Bourdelin, né à Villefranche en Beaujolais, était apothicaire à Paris, et fit parti des premiers savants choisis [lar Colbert pour former le premier noyau de l’Académie. Ses deuÿ fils appartinrent, l’un à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, l’autre à l’Académie

2fi

PRKMlknK l’MlTlK.

(les St'iencps. Ce dernier fut le père de Claude Hüui’dclin , nommé professeur de cliimie au Jardin du Roi, à la place de L. Lémery.

Rourdelin était partisan, comme son prédécesseur, de la chimie de Charas et de Nicolas Lefebvre. Dt'jà Agé de (luarante-sept ans, (juand il entra en fonctions, et d’ailleurs livré à une pralirpie médicale très-étendue, il lit peu d’efforts pour se tenir au courant des nouvelles théories de la science. Itouclle, au contraire, imbu des systèmes de Beccher et de Stahl, faisait assez peu de cas de la chimie do l’épo(pie précédente. Il on résulta, comme nous le verrons bientôt, une singulière discordance entre les leçons de Rourdelin et les (îxpériencos du démonstrateur, ItMjuel ne se faisait pas scrupule de renverser les arguments du profess(>ur et de se complaire dans son triomplie, aux yeux de son auditoire. Rourdelin n’y mettait du reste aucun obstacle, seulement il cessa d’écrire sur la science et se fit plus souvent remplacer dans son cours par Malouin , d’abord , et ensuite par Mact-iuer, (pii devait lui succéder, l n motif honorable l’avait porté à se vouer principalement à la prati(]ue médicale. Sa mère avait épousé en secondes noces un dissipateur (pii, en mourant, n’avait laissé (|ue des dettes, pour les(]uelles elle s’était engagiîe. Rourdelin voulut ac(iuitter ces dettes et rendre à sa mère une position indépendante. 11 y réussit à force de travail. Son frère, alors mirieur, réclama plus tard le droit de partager son sacrifice; Rourdelin ne mit aucun orgueil à le refuser. Malheureusement, ce frère, médecin comme lui, et son élève, mourut encore jeune , au moment où il commençait à se montrer digne du nom (pi’il portait. Rourdelin mourut en 1777, à l’Age de quatre-vingt et un ans; sa place à l’Académie des Sciences fut remplie par L.-GI. Cadet.

Paul-Jacques Malouin, aussi membre de l’Académie, n’ap[tartint jamais au Jardin du Roi comme titulaire, mais il remplaça souvent avec distinction Lémery, Ceoffroy et Rourdelin, son maître et son ami. C’était un homme grave, austère, mais d’un caractère plein de douceur. Il était né à Caen, en 1701, d’une famille distinguée dans h'ciuelle on comptait autant de médecins (pie de magistrats. Son père, conseiller au présidial, l’envoya à Paris pour suivre .ses cours de jurisprudence, mais, entraîné par un penchant irrésistible, le jeune homme se livra exclusivement aux études médicales; en sorte qu’à son retour au pays natal, au lieu d’apporter à son [(ère un titre de licencié en droit, il lui [>résenta le diph'mie de docteur en médecine. Fontenelle, (pii était son parent, l'engagea à revenir à Paris, lui facilita l’entrée do la carrière, en lui ouvrant l’accès de (piehiues maisons ojmlentes, et le fit entrer à l’Académie.

Malouin était animé d’un respect sincère pour la dignité médicale. Un personnage éminent, (jui avait suivi longtemps avec exactitude ses indications, et qu’il avait guéri, étant venu le remercier : (( Laws êtes digne d’être malade , » lui dit Malouin. Il ne pardonnait pas à ceux qui, après avoir profité des lumières et des secours de la médecine, tournaient cet art en plaisanierie. 11 dit un jour à l’im de ces incrédules, ou [dutôt de ces ingrats : (( Je sais que (( vous êtes malade et qu’on vous traite mal; je vous guérirai, mais je ne vous verrai plus. » Ce qu’il trouvait de plus digne d’éloges dans Fontenelle et dans ^ oltaire, c’est ([u’ils avaient toujours respecté la médecine. C’est lui qui répondit à quelqu’un qui citait en sa présence les plaisanteries de Molière sur les médecins : (( Aussi, voyez comme il est mort! »

Après avoir pratiqué (juelque temps à Paris, où il avait succédé en (juelque sorte à la célébrité de Dumoulin , peu ambitieux d’ailleurs et ami du repos , il acheta une charge de médecin du grand commun à \ ersailles. (( Je veux me retirer à la cour, » avait-il dit à cette occasion; mot bizarre, mais plein de justesse selon ses idées. Malouin était laborieux, économe, désintéressé. 11 avait écrit pour l’encyclopédie et [)our les collections acad(‘mi(pies l’art du boulanger et du vermicellier. Queh[ues années [dus tard, Parmentier ayant criti([ué ces écrits dans une lecture à l’Académie, Malouin vint à lui et le fécilita, en ajoutant : (( Vous (( avez mieux vu ([ue moi. Monsieur. » Malouin fonda un prix à la Faculté de Mialecine pour l’éloge de l’un de ses membres; éloge qui devait être prononcé cha([uo année à la séance d’ouverture. Il mourut en 1778, à l’Age de soixaute-di.x-sept ans. Il fut remplacé à r.Vcadémie des Sciences par Lavoisier.

HJSTOinE.-

Le dénionstratour en titre do Bourdelin était Rouelle (Guillaunic-Frauçois), ne à Mathieu, près de Gaen, en 1703. Rouelle était doué d’une physionomie vive, d’une mémoire heureuse; il avait beaucoup d’intelligence et d’originalité dans l’esprit. Bien qu’il eût fait d’assez bonnes éludes, il attachait assez peu do prix aux connaissances littéraires. Aussi sa parole était-elle incorrecte, familière, bien (ju’animéo et pittoresipio, et affectait-il un véritable dédain pour ce qu’il appelait Y académie du beau partage. Entraîné par un sentiment instinctif vers les sciences physiques et naturelles , il se livra avec une sorte de passion à l’étude de la chimie. Pour on acquérir avec plus de fruit les premiers éléments, il entra comme élève en pharmacie chez l’allemand Spitzley, successeur du grand Lémory, et il y resta plusieurs années. C’est là ipi’il connut et qu’il se lia d’amitié avec Antoine et Bernard de Jussieu. 11 fonda ensuite cette pharmacie de la rue Jacob, longtemps possénlée, après lui, par Bertrand et Joseph Pelletier, et il donna quelques leçons particulières de chimie qui commencèrent sa réputation. Cependant, il semblait peu capable de devenir un professeur éminent. Lne pétulance extrême , une abondance d’idées qui ne lui permettait pas toujours de les présenter dans le meilleur ordre, un certain mépris pour les usages reçus ({ui allait parfois jusqu’à outre-i)asscr la bienséance, sa brusquerie, son impatience, tout cela s’opposa (juelque temps aux succès du jeune [irofesseur. Toutefois, on s’accoutuma peu à peu à ces dehors singuliers; il ac(iuit une certaine facilité d’élocution , il s’habitua à mettre plus de lucidité et de méthode dans l’exposition des faits sciontitiijues ; puis, la hardiesse et la nouveauté de ses idixis, son enthousiasme, son haltileté dans les expériences , jusqu’à ses manières originales et à sa parole bizarre , tout devint un attrait pour ses auditeurs. Enfin , sa réputation s’étendit à ce point qu’à la mort de Boulduc la place de démonstrateur au Jardin du Roi lui fut accordée sans hésitation.

G I lait en 1712, Rouelle était alors dans toute la force et la maturité de son talent ; son nom itail déjà euiopéen. Lémery, Geoffroy, Boérhuve et Stuhl venaient de mourir; la science

PIIMMIÈHE PAUTIK.

semblait aUeiidro qu’un liommo supmcur vînt remplir le vide que ces grands chimistes avaient laissé. « L’impulsion donnée par ces hommes illustres, dit Vicq d’Azyr, s’affaiblissait de jour en Jour, lors(ju’un génie bouillant et hardi réchauffa toutes les tètes du feu de son enthousiasme, et devint le chef d’une école dont le souvenir honorera son siètde et sa patrie. On venait de toutes parts se ranger parmi ses disciples; son éloquence n’était point celle des paroles; il présentait ses idées comme la nature offre ses productions , dans un désordre qui plaisait toujours et avec une abondance qui ne fatiguait jamais. Rien ne lui était indifférent; il parlait avec intérêt et chaleur des moindres procédés, et il était sùr de fixer l’attention de ses auditeurs, parce qu’il l’était de les émouvoir. Quand il s’écriait : « Ecoutez-moi! car je suis le seul (( qui puisse vous démontrer ces vérités » , on ne reconnaissait point dans ce discours les expressions de l’amour-propre, mais les transports d’une ame exaltée par un zèle sans bornes et sans mesure. Ennemi de la routine , il 'donnail des secousses utiles à ce peuple d’hommes froids et minutieux (jui, travaillant sans cesse sur le même plan et suivant toujours la même ligne, ont besoin que l’on roni[)e (pielquefois la trame <le leur uniformité. »

^ous avons vu qu’à cette é[)oque les leçons au Jardin du Roi étaient faites par un professeur qui, après avoir exposé les principes et iléveloppé les généralités de la science, cédait sa place au démonstrateur, let]uel venait exécuter, sous les yeux du même auditoire, les expériences destinées à confirmer scs théories. Les choses s’étaieiit ainsi passées pendant longtemps et sans conteste entre (leoffroy, Lémery, Charas et Kis Rouldiic; mais il n’en fut plus de même lorsque Rourdelin, attaché aux errements de l’ancienne école, fut secoinié par Rouelle, jeune, ardent, pénétré des nouvelles théories et dont l’élocution véhémente contrastait de la manière la plus tranchée avec le langage réservé du placide Rourdelin. Celui-ci, froid et timide, aux formes peu animées, était écouté avec une impatience contenue; mais, lorsipie paraissait Rouelle, l’attention s’éveillait aussitôt et l’intérêt qu’excitaient sa parole vive et originale, ses expériences claires et saisissantes, s’élevait parfois jns<iu’à l’enthousiasme. La leçon du professeur finissait ordinairement par ces mots : « Tels sont. Messieurs, les |irincipes et la théorie « de cette opération, ainsi (pie M. le démonstrateur va vous le montrer par ses expériences. » Mais le plus souvent. Rouelle se plaisait à démentir, au contraire, les doctrines du professeur par des démonstrations complètement opposées à scs principes , et , malheureusement pour Rourdelin , le démenti de Rouelle était ordinairement fondé et sans répliijuo.

C’est dans une de ces leçons qu’eut lieu un incident, raconté par Crimm d’une manière assez piipiante. 11 s’agissait d’une expérience alors nouvelle, et qui consistait à enllammer l’huile essentielle de térébenthine par l’esprit de nitre. Rouelle exiiliquait que , « pour le succès de t( l’opération, il suffisait d’un tour do main fort .simple et si peu apparent, qu’on pouvait « l’exécuter en présence de beaucoup de monde, sans (jue personne s’en aperçât. » Il avait alors pour préparateurs son frère. Hilaire Marin Rouelle, et l’un de ses neveux , dont le premier soin était de prévenir les accidents auxquels sa distraction habituelle pouvait donner lieu et dont il faillit plus d’une fois devimir la victime. Ce jour-là. Rouelle demeuré seul, expliquait la théorie et le procédé de son expérience. Tout en agitant avec un tube de verre le mélange inflammable, il disait comment il avait découvert ce tour de main, (d ajoutait que, si l’on cessait un seul moment d’agiter la li(|ueur, le produit ferait une sorte d’explosion; puis, se tournant brusiiuement vers l’auditoire, il abandonne un moment l’expérience ])Our achever l'explication. Tout à coup l’inllammation éclate et brise le vase avec fracas, en remplissant l’amphithéâtre d’une fumée éi>aisse et suffocante. Aussitôt, les auditeurs épouvantés de fuir et de se répandre avec effroi dans le Jardin, tandis que l’opérateur étonné, mais impassible, en est quitte pour la perte de sa pen-uque et de ses manchettes.

On trouve dans les Mémoires du temps plusieurs traits qui peignent d’une manière assez piquante l’irritabilité, la pétulance et la distraction de cet homme de génie. Sa préoccupation habituelle le suivait ju.sque dans le monde, dans ses cours, à l’Académie. 11 arrivait ordinairement dans son amphithéâtre en grande tenue, habit de. velours, perruque bien poudrée et

MISTOIIIE. — 1739- 1771.

petit chapeau sous le bras. Assez calme au début de sa legoii , il s'échauffait peu à peu ; si sa pensée ne se développait pas nettement, il s’impatientait, il posait son chapeau sur un appareil, il ôtait sa perruque, dénouait sa cravate, puis, tout en discutant, il déboutonnait son habit et sa veste, qu’il quittait l’une après l’autre. Dès lors, ses idées devenaient luciiles, il s’animait, se livrait sans résfU’ve à sou inspiration savante, et ses démonstrations lumineuses entraînaient bientôt son auditoire ravi,

Nous n’avons pas à rappeler ici en détail os nombreux travaux dont 'Rouelle a enrichi la science; nous dirons seulement qu’il lit faire des pas réels à la théorie des sels, ainsi (lu’à l’analyse végétale; qu’il lut plusieui’s Mémoires à l’Académie sur l’art des embaumements chez les anciens, sur le sel marin, sur la culture de la cannelle à Ceylan , etc. Mais ce n’était point par ses écrits qu’il devait influer plus puissamment sur la science, c’est par sa parole, par son zèle , par cet enthousiasme qu’il avait peine à contenir, mais (jui n’en agissait que plus vivennmt sur l’esprit de scs nombreux élèves. C’est précisément [»arce (pi’il écrivit peu, qu’il eut souvent à se plaindre de ceux ([ui, sortis de son école, ne se faisaifiut aucun scrupuh' de s'attribuer fies découvertes dont il ne s’était pas réservé la priorité. Dans sa i)étulancc et sa distraction ordinaires, il exprimait souvent des vues neuves, hardies, profondes; il décrivait des opérations, des procédés dont il eût bien voulu dérober le secret à ses auditeurs, mais qui lui échappaient à son insu dans la chaleur du discours; puis, il ajoutait : « Mais ceci <1 est un de mes arcanes que je ne dis à personne; » et c’était précisément ce «[u’il venait de révéler à tout le monde. Lorsque, plus tard, on venait à parler devant lui de ce cpi’il avait enseigné publiquement, mais qu’il pensait lui avoir été dérobé, il criait au plagiat et se répandait en invectives contre ceux qu’il accusait de ces larcins. Sa préoccupation à ce sujet était telle qu’il allait juscpi’à s’attribuer toutes les découvertes des chimistes étrangers, décou-

PHEMIÈHE PAirriE.

vertes (ju’il croyait fermement avoir faites avant eux. Ses récriminations et ses plaintes faisaient en (luclquo sorte partie de ses cours , en sorte (ju’à telle leçon on était silr d’avoir une atta(iuc contre Macquer ou Malouin, contre Pott ou Lehmann; à telle autre, une diatrihe contre Buffon ou Bordeu. Dans son emportement, il ne se faisait faut(> d’aucune injure; mais la |)lus générale, l’éiiithète (jui revenait le plus souvent et servait le mieux sa fureur, était celle de plagiaire. « Oui, Messieurs! s’écriait-t-il tous Iqs uns à certain endroit de son cours, (( eu [larlant do Bordeu, c’est un de nos gens, un fraUir, un plagiaire, qui a tué mon frère « que voilà. » li’imputalion de plagiat avait en effet à ses yeux tant de gravité, (pi'il l’appliquait aux plus grands criminels, et (|uo, pour montrer, par exemple, toute son horreur pour l’attentat de Damiens , il ne manquait pas de dire que c’était un plagiaire.

Dans le monde, Bouelle était le véritable type du savant, absorbé dans ses rêveries et dédaigneux des lois de la bienséance. Il avait tellement l’babitude, dit (irimm, de s’aliéner la tête, que les objets extérieurs n’existaient pas pour lui. 11 se démenait comme un énergumène, il se renversait sur sa chaise, se cognait, donnait des coups de pied à son voisin, lui déchirait ses manchettes , sans en rien savoir. En jour, se trouvant dans un cercle où il y avait plusieurs dames, et parlant avec sa vivacité ordinaire, il défait sa jarretière, tire son bas sur son soulier, se gratte la jambe avec les deux mains , remet ensuite son bas et sa jarretière, et continue sa conversation sans avoir le moindre sou[)çnn fie ce qu’il venait de faire. Dans ses cfvurs, il avait ordinairement son frère et son neveu, pour l’aider à faire les expériences; mais, ces aides ne se trouvant pas toujours près de lui, Bouelle s’écriait : Neveu, éternel neveu! et rét(*rnel neveu ne venant point, il s’en allait lui-même dans les arrière-pièces de son laboratoire chercher les vases dont il avait besoin. Pendant cette opération, il continuait sa leçon, comme s’il était en ffiésence de ses auditeurs. A son retour, il avait ordinairement achevé la démonstration commencée, et rentrait en disant : Oui , Messieurs!... Alors on le priait de recommencer, ce (lu'il faisait volontiers, croyant seubnnent avoir été mal compris.

Bien qu’il sût manier les a[tpareils avec une grainle habileté, et les modifier selon le besoin des expériences et des démonstrations, sa pétulance et le tremblement habituel tlo ses mains l’exposaient à mille accidents auxipiels il échappa souvent comme par miracle. Au commencement de son cours du Jardin du Boi, il avait coutume d’employer plusieurs leçons à décrire minutieusement le moyen de percer les ballons de verre pour y pratiquer des tubulures et à exécuter lui-même, en présence des auditeurs, cette opération qu’il regardait comme trèsimportante. Tout en déclamant contre la maladresse et l’étourderie de ceux qui cassaient les ballons, faute de connaître son procédé, il ne mamiuait pas d’en briser plusieurs des plus beaux ; mais il ne se décourageait point et recommençait jusqu’à ce (ju’il eût réussi.

On conçoit qu’ayant l’esprit toujours tendu sur l’objet de ses recherches, Bouelle restât complètement étranger à certaines idées tout à fait en dehors de sa sphère babiluelle. Aussi apportait-il dans le monde et dans la conversation, avec ses formes étranges, une bonhomie naïve qui lui donnait (pielfiues traits de ressemblance avec Jean Lafontaine. Hors de son laboratoire, et dès qu’il perdait de vue ses appareils, il semblait ne plus rien comprendre au monde et à la société. Ln jour, chez M. de Buffon, on parlait des mouvements instinctifs dont 011 n’est pas maître. — « Par exemple, disait le cardinal de Bernis, il m’est impossible (( d’entrer dans une église sans courber la tête. — 11 y a en effet, reprit Bouelle, certains (( mouvements naturels et machinaux dont il n’est pas facile de se rendre compte. Pouniuoi, (( par exemple, les ânes et les canards baissent-ils toujours la tête quand ils pessent sous des « arcades ou des portes cochères? » — Et, comme on le regardait en souriant ; — « (Jui, (( Messieurs, ajouta-t-il, j’ai fait cette exjiérience, moi; j’ai fait passer des ânes et des canards « sous la porte Saint-Antoine, et même sous la porte Saint-Denis, qui est bien autrement « haute. Eh bien! Messieurs, vous me croirez si vous voulez, mais je vous donne ma parole <( d’honneur ({ue je n’en sais pas plus que vous à ce sujet. » — « Monsieur Bouelle, ré|)li(iua « M. de Bernis, voilà une idée qu’on ne vous volera point ; le public ne manquerait pas de

flISTOlUK.- 1739- 1771.

« lapider le plajïiaire. » — Ne croirait-on pas entendre le fahulistc demander à un docteur de Sorbonne si saint Augustin avait autant d’esprit que Rabelais, et le docteur lui répondre : « Prenez garde, Monsieur de Lafontaine, vous avez mis un de vos bas à l’envers; » ce «pii d’ailleurs était vrai.

Onoiqu’il n’eût jamais pu s’assujettir aux formes banales de la politesse et aux usages du monde, Rouelle n’en était pas moins défenseur ardent et religieux des lois, des institutions et de tout ce qu’il croyait digne de ses respects. 11 portait l’amour de la patrie jusqu’au fanatisme. Les grands événements politiques et militaires le préoccupaient au point de balancer dans son esprit l’intérét qu’il prenait aux progrès des sciences et qu’il trouvait parfois l’occasion d’en entretenir ses auditeurs au milieu mémo de ses leçons. C’est ainsi que, pendant la guerre qui, en 1756, venait d’éclater avec l’Angleterre, il voulait aller commander les bateaux plats, et assurait avec confiance « qu’il possédait un arcane à l’aide dinpiel il se flattait de (( brûler Londres et d’incendier sous l’eau toute la flotte anglaise. » Grimm raconte que le lendemain du jour où parvint la nouvelle de la défaite de Rosbach (1757), il le rencontra tout écloppé et marchant avec peine. — « Eh! mon Dieu, Monsieur Rouelle, lui dit-il, que vous « est-il donc arrivé? » — « Je suis moulu, répondit le chimiste, toute la cavalerie prussienne « m’a marché cette nuit sur le corps. » Le même jour il se trouvait au Jardin du Roi, et la conversation ayant roulé sur le même sujet, il ne manqua pas de traiter le prince de Soubise d’ignare, d’esprit obtus, de criminel, et enfin de plagiaire. « Mais, lui dit M. deRuffon, ce « n’est point un plagiat que de s’être laissé battre par les Prussiens, c’est au contraire une « invention toute nouvelle de M. de Soubise. » — « Ne le défendez pas, s’écria Rouelle, (( c’est un animal infime, un mulet cornu, un double cochon borgne! Je suis sûr qu’il a « quelque chose de vicié dans la conformation. »

Quelque grave et consciencieux que fût habituellement M. de Buffon, il s’avisa pourtant de faire un jour à Rouelle une assez piquante espièglerie. C’était d’ailleurs une mystification toute scientifique. Il écrivit une sorte de dissertation sur l’organisation présumable des jeunes centaures, et il l’adressa par la poste au savant chimiste. Rouelle ne mampia pas do se récrier. et, le jour même, il disait à tout le monde qu’il u’y avait pas, dans cet essai, une seule observation (|ui n’eût été pillée effrontément dans ses leçons et dans ses écrits.

Rouelle était d’une taille moyenne, ses traits étaient assez réguliers et sa pbysionomi(; remar(|uable par la vivacité et l’expression. Son caractère était naturellement doux, affectueux, serviable; mais, à la moindre contradiction, il s’irritait et sa brusquerie allait ])arfois jus([u’à la violence. La simplicité de ses mœurs, l’inflexibilité de sa vertu, son désintéressement surtout ne se démentirent dans aucune circonstance. Il n’accepta jamais des fonctions qu’il se croyait incapable de remplir. Plusieurs années avant sa mort, il avait résigné celles qu’il ne pouvait convenablement exercer. Étant sur le point de livrer à l’impression son cours de chimie, un libraire de Londres vint lui en offrir cinq cents louis de plus que les libraires de Paris; Rouelle refusa par patriotisme, et ce cours ne fut jamais imprimé.

Une telle austérité de principes n’expliquerait-elle pas jusqu’à certain point cette brusquerie de tempérament et cette haine contre les plagiaires ; sorte de monomanie assez semblable à celle de Jean-Jacques, qui ne voyait dans tous les hommes que des traîtres et des ennemis personnels? Jean-Jacques Rousseau ne doutait pas ([ue Louis XV et le duc de Choiseul n’eussent agi à l’instigation de Voltaire en s’emparant de l’ÎIe de Corse, précisément tandis (pi’il était à rédiger pour cette île un f)rojet de constitution, et qu’on en eût fait la con<}uête, uniquement i)our lui ûter la gloire d’en être le législateur.

Rouelle était membre de l’Académie royale de Stockholm, de celle d’Erfurt et associé de 1 Académie des sciences. En 1753, il fut chargé par le ministre ,de la gueire d’examiner un nouveau procédé pour la fabrication et le raffinage du salpêtre. L’année suivante, le ministre des finances lui confia un travail sur l’essai des monnaies d’or. 11 se livra à ces recherches avec une ardeur qui altéra profondément sa santé. Dès l’année 1768, sentant ses forces s’af-

PURMlimE PARTIE.

fiiiblir, il s’était démis, on favour do son frère, do la chaire do chimie au Jardin du Roi. Dofiuis lors, il traîna une vie lan;,’-uissante et douloureuse, il perdit l’usage de ses jambes, et, transporté à Passy, il y mourut on 1770, à l’Age de soixante-sept ans,

Ouel <pie fùl l’éclat (pie l’ouvrage de Ruffon et de Daubonton venait de répandre sur l’histoire naturelle, et en particulii^r sur la zoologie, la célébrité (pie le Jardin du Roi recevait des cours si suivis de Hunauld, de Winslow et de Rouelle n’en devait pas souffrir. La botani(pie y était toujours représentée [lar les deux hommes vénérables (jui avaient tant fait pour elle, et (pii [iréparaient avec patience à l’étude du régne végétal un avenir plus brillant encore. Antoine de Jussieu mourut eu 1758, après avoir professé pendant quarante-neuf ans. Sa longue prati(iue imalicalc lui avait ac(piis une assez belle fortune, ce (jui lui pernmttait de faire de grands sacrifices en faveur do la scioncc*. \ous avons vu (pie, sous radministration rogrettablo de Cbirac et de Cdiicoisneau , il s’était vu obligé jdus d’une fois d’acheter de sa bourse des graines, des instruments de culture et même des engrais; jilus tard , il envoya , à s('s frais, des jeunes gens Vlaiis différentiis parties de la Krance, pour recueillir des plantes (pi'il voulait acclimater à J’aris. Enfin, son herbier et sa bibliothè(pie offrirent souvent aux étudiants des ressources (pie l’établissement no possédait pas encore. Il avait dirigé vers la nK'deciiK' et vers la botaniiiue les études du [dus jeune de ses frères, Joseph de Jussiou, qu’il fit adjoindre aux académiciens chargés, en 1735, d’aller au Pérou [jour mesurer un arc du méridien, (le frère, passionné pour les voyages, et très- versé dans les mathémati(pies , parcourut plusieurs parties de l’Améri([ue du Sud ; il observa le premier la culture des ([uinquinas, et adressa plusieurs fois au Jardin des vé'gétaux jus([u’alors inconnus, (l’est à lui entre aiitn^s qiKü l’on doit l’héliotrope odorant, originaire du Pérou, si recherché pour l’arome de ses fleurs. Il visitait les Cordillières d(.‘s Indes lorsipi’il fut nommé, en 17-13, membre de l’Académie des Sciences.

La chaire d’Antoine de Jussieu fut donnée à Lemonnier, d('jà associé de l’Académie, et plus tard médecin du roi. Lemonnier ap[)artenait à une famille toute académi(|ue ; son [tère, g(*omètre et [diysicien distingué, avait fait partie de l’Académie des Sciences, ainsi (pie son frère, Charles, célèbre astronome, (pii figura dans cette compagnie pendant jilus d’un demisiècle. Ils y siégèrent même tous trois ensemble pendant (piatorze ans. Lemonnier (Louis- Cuillaume), le botaniste, s’était d’abord occupé de i)hysi(pic; il avait rédigé les articles (limant et électricité de la première encyclopé-die ; il fit le premier cette observation précieuse, ([lie la commotion électrique peut se propager instantanément à [ilus d’une lieue sans s’affaiblir, phénomène dont la tél('(graj>hie a fait de nos jours une si merveilleuse a[)plication. Il étudia aussi la médecine, et enfin diverses partii's de l’histoire naturelle. C’est comme naturaliste, ([u’en 1739 , il accompagna Cassini et Lacaille, envoyés dans le .Midi de la France pour y jirolonger la méridienne de l’Observatoire de I*aris. 11 recueillit dans ce voyage de nombreuses obsi-'i’vations sur la botanàiue, sur les mines, les carrières et les eaux minérales. Au moment de la mort d’Antoine de Jussieu, il était absent, comme nmlecin des armées, et sa nomination lui [)arvint [tendant le cours de la campagne de Hanovre. A son retour, il voulut céder cette [dace à Rernard de Jussieu, son maître vénéré, mais celui-ci refusa.

Lemonnier, encore jeune, avait été nommé médecin de l’infirmerie do Saint-Cermain-en- Laye, et allait souvent visiter un jardinier-fleuriste, nommé Antoine Richard, qui le pria de dis[)OS(îr les plantes de son jardin suivant le système de lânné. Le duc d’Ayen, depuis maréchal de Aoailles, grand amateur (riiorticulture , l’y rencontra, le [>rit en amitié, et, sous les ins[)irations de Lemonnier, son vaste parc ne tarda pas à se couvrir des [dus beaux arbrys , qu’il [tarvint à se [trocurer de toutes parts. Louis .\V ayant visité et admiré ce jardin, désira en établir un semblable à Trianon, et voulut connaître le botaniste ([ui en avait dirigé les plantations. Le duc d’Ayen, saisissant cette occasion de servir son jeune ami, courut le chercher, et, sans le [irévenir, le conduisit devant le roi. Lemonnier montra une telle émotion, en se trouvant en présence du monarque, ([ue le roi en fut touché, et lui donna des manpies d'une

lIlSTOinK. — 1739- 1 771.

affoclion qui se cliaiigen liicnlôt en une véiitable faveur. 11 le nomma son Ijolanistc , puis médecin de.s armées, et enfin professeur de botanique au .lardin, à la place d’Antoine do

.lussieu.

Lomonnier ne profita do son crédit ([u’eri faveur de la science. Son premier mouvement fut de désigner Bernard de Jussieu pour directeur des cultures au Jardin de Trianon, et de placer sous ses ordres, comme jardinier en chef, Antoine Richard. 11 fournit ainsi à l’illustre botaniste l’occasion de faire une première application de la méthoile naturelle, événement [ircsque inaperçu d’abord, mais qui, plus tard, changea la marche de la science, et replaça la France au rang dont les travaux de Linné l’avaient fait déchoir. Lemonnicr se fit suppléer dans ses cours par Antoine-Laurent do Jussieu, neveu de Bernard, encore bien jeune à cette épo<iue, mais dont il sut pressentir les hautes destinées. Il décida le ministre a envoyer Simon et Michaux en Perse, pour y faire des recherclies relativ.es à la hotani(}uo. Quehiues années après, Antoine Richard fils parcourut tes cotes, les îles de la Méditerranée, et alla, avec Aublet, visiter Cayenne. Piraut fut envoyé sur les hords de l’Euphrate, Poivre aux Indes et à la Chine, Desfontaincs parcourut l’Atlas et Labillardière visita le Liban. Lomonnier lui-mème, explora plusieurs parties do la France à diverses époi{ues. En 17d.j, il avait herborisé avec Linné, Antoine et Bernard do Jussieu. Trente ans plus tard, il eut le bonheur de faire quelques herborisations avec Jean-Jacques Rousseau.

Lemoimier avait amené Louis XV à prendre un intérêt réel à l’étude des plantes. On créa à Auteuil et à Marly des jardins botani(iues, qui furent comme des succursales de celui de Trianon. Le Roi les visitait souvent et, [dus d’une fois, Linné et Haller reçurent des graines recueillies de la main du monarque. Linné en témoigna sa reconnaissance, en donnant le nom do Liidxvigia à une [)lante de la famille des Onagracées, comme il dédia au duc d’Ayon une .Malvacéo {Ayenia). Aublet dédia à Lomonnier le genre Monneria, de la famille des Rutacées.

PHEMIÈIIE PAUTIE.

Elaudo Hichard fut placé à la tctc du Jardin d’Autcuil. (’/est là que na(iuit le célèbre botaniste Louis-Claude Hicliard , sou fils, professeur à la Faculté de Médecine et nuîtnbre de l’Académie des Sciences, (ielui-ci donna le jour Acliille Hicliard, aussi professeur à 1a Faculté et meinlire de l’Académie, mort tout récemment : perte cruelle , dont la science no s’est consolée ([u’en appelant le docteur Montagne à siéger à la place laissée vacante si prématurément.

Lemonnier a puissamment contribué à l’acclimation, en France, des beaux arbres et des belles fleurs. 11 les répandit non-seulement dans les jardins de Saint-Germain, de Trianon, de Ibdievuo, d’Auteuil et de Paris, mais il les distribuait aux amateurs, et chercha à en peupler nos champs et nos forêts. Il fit planter des cèdres du Liban dans le Houssillon , des pins de Weymouth à Fontainebleau, des pins maritimes et des pins du Nord dans les environs de Rouen et du Mans. 11 proposa aussi de planter des pins de Riga, si précieux pour la marine et (|ui réussiraient très-bien dans certaines localités. Quant aux fleurs et aux arbres d’ornement, c’est à lui que l’on doit la belle de nuit à longues fleurs, l’acacia à fleurs roses, l’amandier à feuilles satinées ; il a multiplié les kalmias, les rhododendrons et les beaux arbustes de l’Amérique septentrionale. G’est lui (pii a introduit l’usage du terreau de bruyère, si utile pour la culture des plantes du Cap et de l’Amériipie.

Lemonnier [toursuivit pendant de longues annéiis sa carrière de savant, peu empressé de tirer parti do la faveur (pi’il avait acijuiso et fort étranger aux intrigues ([ui renvironnaient. Médecin aussi charitable que désintéressé, dès (pi’il habita la cour, il ne reçut plus d’iionorain;s pour sa pratiipie civile. A la mort do Lassone, (?n 1788, il fut nommé premier iinVlecin de Louis XVI, et fit preuve de courage, comme de dévouement à son souverain, en continuant de le visiter dans sa prison jusqu’au moment fatal. La bonté affectueuse, la dignité modeste (jui éclataient sur sa physionomie, commandaient le respect et lui sauvèrent la vie, au 10 août 1702. 11 habitait alors le château, et, malgré son grand Age, il crut devoir, dans cette jourink*, concourir à la défense de ceux (|u’il servait. TiOr.sipie le peuple se fut rendu maître de la [dace, il se retira dans la chambre (pi’il occupait au pavillon de Flore. La porte est forc(!'0, la multitude l’entoure, le menace, et, il se préparait à la mort, lorsqu’un inconnu l’apostrophe rud(?me.nt et lui ordonne de le suivre. On l’entraîne à travers his morts, les blessés et le feu des combattants; son conducteur et lui traversent sains et saufs le pont Royal, et fiarviennent jusiiu’au Luxembourg. Pendant la route, son guide lui avoue (jiie, chargé d’une partie de l’attaque, il avait été frappé de son air vénérable , et que le respect qu’il lui avait inspiré l’avait décidé à sauver ses jours.

Les événements do l’époque enlevènnit à Lemonnier toute sa fortune , (pii n’était pas considérable, car son désintéressement, comme son zèle pour la science, ne lui avaient [>as permis de faire beaucoup d’économies. Sa bibliothè(pio .seule avait (piehiuo valeur, mais il ne put se résoudre à s'(?n séparer. Pour subvenir à son existence et fiour continuer à être utile, le savant vieillard se diîcida à s’établir dans une petite boutique d'inn-boriste, où il vécut [lendant plusieurs années, mêlant à son débit de plantes médicinales d’excellents conseils sur h'ur emploi dans les maladies , luttant sans découragement contre l’adversité et contre le chagrin de voir tomber sous la violence des factions ses protecteurs , ses amis , et ces beaux arbres qu’il avait jilantés. Une de ses nièces, encore très-jeune, se décida à l’épouser déjà octogénaire, et lui prodigua les plus tendres soins jus(ju’à la mort, qui l’atteignit en 1799, à l’Age de quatrevingt-deux ans.

L’enseignement de l’anatomie au Jardin du Roi, avait fait ('gaiement des pertes importantes pendant les dix promù*res années de l’administration de Ruffon. Ilunauld était mort en 1712, la mémo année ([ue Roulduc. Sa place fut donnée aussitôt à Winslow, qui avait longtemps suppléé Duverney et vainenumt espéré sa survivance. Winslow était neveu du célèbre anatomiste Sténon, de Flonmce; il avait publié plusieurs ouvrages et appartenait de[niis longtemps à l’Académie. Bien (ju’il fût alors Agé do soixante-treize ans, cette circonstance ranima sou ard(!ur scientifi(iue; il reparut avec honneur dans la chaire professorale, (lu’il occuiia encore

ppiulant huit années, et montra qu’il n’avait rien perdu de son zèle ni de ses talents. Winslow était un observateur ingénieux, précis, méthodique ; on peut le regarder comme le vrai créateur de l’anatomie descriptive. Il ne mourut (iu’en 1760, âgé do quatre-vingt-douze ans.

Lorsqu’il sentit qu’il ne pouvait plus remidir ses fonctions avec la même exactitude , il demanda un successeur. On désigna pour cet emploi Antoine Ferrein , qui en prit possession en 1758. Ferrein, né à Frespesch en Agénois, avait été suppléant d’Astruc, à la Faculté de Montpellier. Mécontent d’un passe-droit, dont il avait été victime, il était venu à Paris, où, en peu d’années, il devint médecin en chef des hôpitaux militaires , professeur au Collège de France et membre do l’Académie. 11 avait soixante-cinq ans lorsiiu’il fut appelé à remplacer Winslow au .Jardin du Roi. Il no professa pas moins avec distinction et forma d’illustres élèves, qui figurèrent parmi les meilleurs anatomistes du dernier siècle. Il mourut en 1769. Sur la fin de sa vio, il fut suppléé par Portai , alors fort jeune. Sa chaire fut donnée à Antoine Petit.

Duverney neveu (Jean-François-Marie), mourut en 1749, et fut remplacé par Mortrud, chirurgien distingué. Duverney avait été le premier démonstrateur titulaire d’anatomie , et avait publié une miographie complète. C’était un homme modeste, instruit, fort apprécié pour ses (jualités personnelles. Daubenton s’honorait d’avoir été son élève et le citait toujours avec estime et vénération.

C’est alors que surgit une série de jeunes et brillants professeurs qui, forts des succès déjà acquis à l’enseignement du Jardin du Roi, excités surtout |»ar l’exemple du chefde cette grande école , tentèrent d’heureux efforts pour se montrer dignes- de leur mission et surent glorieusement l’accomplù-. Leur célébrité, toutefois, ne prit son essor que dans la période consécutive à celle dont nous nous occu|)ons. Les vingt années qui nous en séparent encore sont d’ailleurs suffisamment remplies {>ar les travaux de Buffon, de Daubenton, et par ceux do quehiues naturalistes chargés d’aller recueillir sur divers points du globe de nouvelles richesses, comme d’y pro[)agor, avec la renommée de nos savants, les récentes et rapides conquêtes de la science.

Aussitôt que l’apparition des trois premiers volumes do VHisloire nnhirelle eut révélé au monde savant toute la portée de cette grande entreprise et le savoir comme le talent dos deux auteurs, Buffon fit un appel à tous les naturalistes de l’Europe, pour eu obtenir des objets destinés à enrichir le cabinet du roi. Cet appel fut entendu par tous ceux qui comprirent dès l’abord tout l’avenir (]ue ce travail préparait à l’instoire naturelle, et qui désiraient y concourir de quebjue manière. Le local devint bientôt trop étroit pour recevoir toutes ces richesses ; Buffon se décida alors à (juitter son logement de l’intendance pour le consacrer à de nouvelles galeries. Le cabinet s’augmenta en conséquence de (luatre grandes salles contiguës et bien éclairées; les deux premières reçurent les animaux empaillés, la troisième les minéraux, et la quatrième l’herbier, les bois et autres objets du règne végétal. Ces salles furent ouvertes au public deux fois par semaine, et confiées à la garde de Daubenton, qui se fît adjoindre son cousin, connu sous le nom de Daubenton le Jeune; celui-ci prit le titre de sousdémonstrateur.

Le peintre Aubriet était mort en 1743. On sait qu’il avait accompagné Toumefort dans 1^ Levant. Indépendamment des nombreux vélins dont il avait enrichi la collection du Jardin, il avait fait les dessins dos Éléments de Botanique, du corollaire des Insliluliones, de Toumefort, et ceux du Botanicon parisiensis , de Vaillant. Aubriet, d’ailleurs fort bon botaniste, s’était attaché surtout à reproduire les détails des plantes nouvelles (pie , dans ses voyages , il avait ilessinées sur les lieux. Dans les dernières années de sa vie, il se fit seconder par Basseporte, dont le talent, malgré tout son zèle , ne s’a5leva jamais à la hauteur de celui du maître qu’elle était appelée à remplacer.

Les cultures étaient dirigées par Bertamboise, jardinier habile, formé par les soins de Bernard de Jussieu. Bertamboise étant mort en 1715, fut remi)lacé, comme jardinier en chef, par Jean-André Thouin, de Stord, près l’Ile-Adam, le chef do la savante famille dont le nom

PMEMIKRE PAirriFv

roviondra plus d’iino fois dans en rccil, cl à <|ui la science, l’agronomie et la prospérild du Muséum doivent do si reconnaissants souvenirs.

nuffon et Daulienton avaient travaille dix ans avant de mettre au jour les trois premiers volumes de Vllisloirc nnluvelle. I n nouvel intervalle de (piatro ans s’écoula avant l’apparition du (piatrièmo volume; mais, à partir de 1753, ils |)ul)lièrenl à peu [irès chaque année un nouveau volume, en sorte tpi’en 1707, il en avait paru quinze. IvC plan, les théories générales, la peinture ii(>s mœurs des animaux, le tableau des grands effets de la nature, en un mot tous les morceaux d’éclat étaient de la main de Iluffon; h Dauheulon appartenaient toutes les observations de <létail et toutes les descriptions anatomuiues. C’était le magnitiipie prodrome d’un ouvrage (|ue ni l’un ni l’autre ne devait voir terminé, mais (pii formait les premières assises du plus beau monument (jui eût enemre été élevé à l’histoire do la nature.

La renomnu'e de lUiflbn était désormais établie sur uiu' base inébranlable. Ce style coloré et grandiose, appliipié à des objets décrits jus(ju(3-là sans clarté et sans éloipieuce, ces grandes images, ces tidileaux si éclatants et si m'ufs, éveillèrent et saisirent vivement tous les esprits, La laiigiu' frau(;aiso, avec sa pureté et sa précision sci(!ntifi(iuo, l’éloipience, la poésie mi'me v(‘uaicnt de faire invasion dans une sciemte, pour ainsi dire, toute nouvelh*. L’ouvrage trouva d(> nombreux U.'Cteurs, et fit naître de toutes parts le goût de l’Iiisloire naturidle, I.es gens sérieux y virent une source d’iHude et d’applii'.ations utiles, le désœuvrement et la curiosité y trouvèrent une distraction; les cabinets se multiplièrimt; les grands, li‘s souverains s’intér(‘ssi'renl à la science, et les naluridist(3S prirent une meilleure ])lace dans un monde jusque-là tout à fait étranger à ces merveilles (|u’il avait sous les yeux , mais (ju’il ignorait.

I.a collaboration de Daubentou ne se borna point à ajouter certains détails scientifiques aux descri[)tions brillantes, aux séduisantes théori(!s de lUiffon; celui-ci reçut plus d’une fois de .son ami, et [^îsipieà son insu, des services d’une autre nature, lluffon, ardent, impérieux, d’une complcxion vigoureuse, voulait plutôt deviu(3r la vérité (pie l’observ(3r; son imagination lui faisant devancer rex[)li(3ation réelle des faits, il (ihu^ait souvent le raisonnement et l’hypotli(‘se avant rexpérience, Daubentou, au contraire, d’un tempérament délicat, d’une nature modeste, plein de sagesse et de mesure, portait dans ses travaux une exactitude, une circonspection soutenue (3t consciencieuse; sa patience était inépuisable et il luttait à la fois de toutes les forces de son esprit contre l’imagmation de lluffon et contre la sienne [tropre. lluffon avait au plus haut point l’esprit de système; il voyait surtouf les fidts dans leur ensemble et croyait (lerdre (prel(}ue chose de la hauteur de scs vues on s’applûpunil à l’observation des détails. Ou sait ([u’avant montré à Guyton do Morveau un minérid dont il ignorait la nature, et le chimiste lui ayant proposé de l’analyser [lar la calcination : (( Le meilleur creuset, s’^écria lluffon, c’est le génie! »

Après la publication des (luinze premioi’s volumes , Daubentou cessa de prendre part aux suivants, parce (pie Buffon avait permis au libraire Panckoucke do faire une édition de V Histoire des Quadrupèdes, dont on avait retranché la partie dcscri[)tive et anatomique. Daubentou s’eu était assez justement offensé. Si's descriptions ajoutaient un grand prix scientifique à l’ouvrage, mais elles n’avaient ce mérite (ju’aux yeux des savants et d(3s observateurs, lluffon, qui aimait à s’entendre dire (pie l’ouvrage, réduit aux parti(3s qu'il avait .seul traib-es, en aurait un succès plus général, se détermina à ces retranchements, (pii le r('duisai(‘iit pnisquo à n’offrir (pi’un inlén't purement littéraire. C’est ce dernier point de vue, [loussé jus(pi'à l’exagération dans des éditions ulb-rieures , (pii a fini par faire disparaître le naturaliste devant l’académicien, cl n'-duit les lrent(!-six volumes in-‘l° de V Histoire naturelle , aux proportions d’un mince volume iii-18, placé parmi les modèles classâpies de la langue française. Les regrets des hommes de science consolèrent le modeste Daubentou, (pii n’en resta pas moins dévoué à sou compatriote et à son ami, (ju’il regardait aussi comme son bûinfaileur.

La partie de ces quinze volumes, qui est son ouvrage, comprend la description extérieurn et intérieure de cent (jualre-vingt-deux espcce.s do quadriijièdcs, dont ciinjuante-huit n’avaient

FIlSTOniE. — 1 739- i771.

jamais etc disséqués, et dont treize n’avaient pas même été décrits extérieurement. Elle renl'erme aussi la description extérieure seulement d(! vingt-six espèces, dont ciini n’étaient pas connues. On no .saurait donner trop d’éloges à ces descriptions, conçues sur un plan uniforme et présentées avec autant de clai’té (jue. de précision. On les regarde comme le vérilal)l(» point do dé|)art de l’anatomie comparée, et elles sont si fécondes, aux yeux des observateurs, en conséquences générales, (jue Camper avait dit ; « Daubenton ne sait pas toutes les découvertes « dont il est l’auteur! »

L’intérêt que lîuffon prenait à la zoologie, ne lui faisait point négliger l’enseignement do la botani(iue et les soins indi.spensablos à la culture des plantes, Leinonnier professait toujours avec un succès remaniuable. Bernard de Jussieu, trop retenu à Trianon, exerçait encore au Jardin une grande influence. « C’était, dit Cuvier, le plus moileste et peut-être le plus profond botaniste de l’Europe, » et pourtant ses rivaux se nommaient Linné, Vdan.son, Haller! Bienveillant, dé.sintéressé, [)assionné pour la science, il aimait ses élèves et s’occupait do leur sort presiiue autant ([uc de leur instruction. Nous avons dit (pi’il avait apiielé de Lyon son neveu, Antoine Laurent, fils de Cbristopbe, l’aîné do .ses frères. 11 exi)liqua à ce neveu ses vues sur les rapports naturels des plantes et sur la coordination de tous les êtres ipii composaient le règne végétal. Ce .système, (pi'il ne développa jamais par écrit, mais dont il avait fait une ap[^lil^ation silencieuse à Tnanon, était le couronnement de sa vie scientilique, comme il allait servir d’introduction à .son neveu dans la même carrière. En 1709, Bcrnanl de Jussieu était le seul survivant des professeurs (jue Bnffon avait trouvés an Jardin du Boi, ({uand il avait pris les rênes do son administration. Peu à peu ses forces l’abandonnèrent, il devint aveugle, et il s’éteignil doucement en 1777, chargé d’années, moins encore que de gloire et de vertus.

Antoine-Laurent de Jussieu, présenté par Lemonnier, à l’Age de vingt et un ans, comme son suppléant à la cbaire de botanique, fut agréé par Buffon. Encore [)ou exi'rcé au professorat , il lui fallait souvent apprendre la veille ce (ju’il devait enseigner le lendemain ; mais le moment n’était pas éloigné où il devait prendri' son rang dans la sc.ience d’une manière éclatante. 11 avait vingt-deux ans quand il .se fit recevoir docteur eu médecine; trois ans plus tard, il pn-sentait à l’Académie des Sciences son .Mémoire sur les llononculacécs, disposées en famille naturelle. 11 y établissait d’une manière nette et positive le {irincipe de la valeur relative et de la subordination des organes d(^s plantes. Sa vocation était décidée; il allait continuer dignement et rehausser encore la célébrité scientifique' du nom (ju’il portait.

A.-L. de Jussieu song<!ait déjà à introduire dans l’école botanique du Jardin du Boi la distribution (pie son oncle avait établie avec tant de succès dans le Jardin de Trianon, Dès l’année 177J , il entrepiit cette réforme, sur laipielle nous aurons occasion de revenir. Le jardinier en chef, Jean-,\ndré Thouin, était mort en 17(ii, laissant niu! veuve sans fortune et chargée de famille. L’aîne de ses six enfants , .André, à peine Agé de dix-sejtt ans, était né au Jardin en 1747 ; la culture et l’étude des jilantes avait été sa première et [iresipie son unique occupation. Buffon, (]ui l’avait vu naître, s’intéressa à lui. Lejeune homme était intelligent, laborieux, et .se sentit le courage de renifdacer son [lère. Bernard de Jus.sieu et Bicliard , le jardinier de Trianon, obtinrent en sa faveur le consentement du Boi, et André Thouin ne tarda pas à justiiier la bonne opinion (pi’il avait inspirée à ses protecteurs. Nous le verrons plus tard, homme de théorie comme de pratiipie, devenir membre de l’Académie, profe.sseur au Jardin du Boi, directeur des cultures, et rendre à rétablissement, comme à la science, les services les plies signalés.

Mais les .soins de Buffon s’étendirent encore plus loin. 11 voulait que le cabinet et le Jardin du Boi devinssent le répertoire le plus étendu, le plus complet des productions de la nature dans les trois règnes, et il obtint du (Îouveriuîment ({u’un certain nombre de naturalistes fu.s- .sent envoyés sur les points les plus reculés du globe, pour y recueillir tous les objets d’bistoire naturelle destines à accroître et à compbder ses collections. Ces voyageui's devaient payer en même temp à la science des tributs de |dus (i’une nature : la géographie, l’iiistoire, la navi-

PREMIÈRR PARTIE.

palion, l’olhnofîraphin, l’archoologio Uiiir (lim'iit en effet d’imporlanls et fournir de brillants exemples.

et i)lnsi(!urs autres branches dos connaissances humaines, rai)idcs progrès, comme celle période même va nous en

Parmi ces naturalistes voyageurs, il en est qui ne furent pas revêtus d’un titre officiel, mais le zèle dont ils firent preuve pour la prospérité de rétablissement, et les précieux objets dont ils l’enricliircnt , autorisent mêler leurs noms à ceux dont l’iiistoire du .lardin tlu Roi aime à s’enorgueillir. l)e ce nombre est sans contredit Pierre Poivre, né à Lyon en 1719, d’une famille de négociants estimés. Elevé par les missionnaires de Saint- .losepb , Poivre manifesta de bonne heure son goût pour les voyages et son a{)litude pour les sciences. On l’envoya à Paris aux Missions étrangères, (|ui désiraient se l’attacher, et, tout en terminant sa théologie, il se livra avec ardeur à l’étude do l’iiistoire naturelle, du dessin et des procédés des arts. Parti à vingt ans pour la Chine et la Coebinebine, il apprit la langue du pays et recueillit un grand nombre d’observations précieuses. En revenant en France, son vaisseau fut pris ftar les Anglais. 11 eut un bras emporté dans le combat, fut fait i>risonnier et conduit à Ratavia. On l’envoya ensuite à Pondichéry, ou il se trouva lors do l’expétlition de Madras, et passa quebiuo tem[)s û l’Re-do-France. Il s’embaniua avec I^a Rourdonnais jiour revenir en Europe, mais il fut pris de nouveau par les Anglais sur les eûtes de la Manche, conduit à (iuernesey (ît rendu à sa patrie à la paix do I7-1;). Malgré ses dangers et ses souffrances. Poivre continna avec une admirable activité à observer tout ce tpii, dans les contrées (ju’il eut occasion de parcourir, se rapportait à la géographie, à l’iiisloire naturelle, à l’administration et au commerce. A son retour, il présenta ces résultats à la Compagnie des Indes; il fit comprendre à ses commissaires l’importance d’ouvrir un commerce direct avec la Coebinebine , ainsi qne l’opportunité de transporter aux Iles do Franc(5 et de Bourbon les épiceries cultivées aux Molmpies. On le chargea de poursuivre l’exécution do ce projet; il repartit pour la Cochinebiue, comme ministre du Roi do France, et obtint l’établissement d’un comptoir français à

ll[STOinK. — 1 739 - 1 771.

Fai-Fo. Il no réussit pas aussi bien dans le second projet ; il transporta pourtant (}uo!ques [)lants d’épiceries à l’Ile-de-France , et publia tous les renseifînements (pi’il avait recueillis relativement à leur culture. Il retourna ensuite à Madagascar, île encore fort mal connue, et y continua ses observations à travers mille dangers. En repassant en Europe, il fut pris une troisième fois par les Anglais et conduit en Irlande; mais, traité avec égards, il ne tarda pas à être rendu à la liberté. La Compagnie des Indes était alors sur le point de se dissoudre, et l’on fit peu d’attention aux résultats qu’il annonçait. Poivre se retira alors à Lyon , où il resta plusieurs années, pendant lesquelles il s’occupa d’agriculture et d’économie politique. Le ministre Praslin l’arracha à sa retraite et le contraignit, en quelque sorte, à accepter les fonctions d’intendant des colonies. Avant de s’embarquer, il se maria, et partit en I7G7, comblé des marques de faveur du Roi et revêtu de pouvoirs très-étendus. Poivre administra pendant six ans les Iles de France et de Bourbon, dont il réussit à réparer les désastres. Il s’y montra le modèle des administrateurs : travaux publics , établissements de charité , institutions tl’agriculture , expéditions maritimes, finances, justice, tout fut organisé par ses soins. Il se trouva souvent dans les circonstances les plus difficiles; mais, ferme, actif, désintéressé, juste surtout et d’une humeur inaltérable , il triomplia de tous les obstacles. Il introduisit dans ces colonies plusieurs cultures précieuses : celles du giroflier, du muscadier et beaucoup d’autres qui y réussirent à souhait, et s’acclimatèrent merveilleusement. Il dédia la belle plante connue sous le nom de Pétunia, au naturaliste Petun, (]ui l’avait accom])agné dans l’une de ses expéditions. C’était dans l’intérêt de sa patrie, jamais dans le sien juxipre, (jue Poivre concevait scs plans, qu’il entreprenait des voyages et bravait les plus gi’ands dangers. Il eut toujours l’art de, faire tourner au profit de son instruction et du bien général les vicissitudes de sa carrière aventureuse : vie toute de dévouement, de piété sincère, de patriotisme, <lu’on ne saurait trop offrir en exemple et louer assez dignement.

Le Jardin du Roi s’enrichit souvent d’objets curieux que Poivre lui fit parvenir, do concert avec son ami Commerson, dont nous aurons bientôt à parler. Il ordonna plusieurs expéditions dans un but scientifique. Le jardin de Mon-plaisir, qu’il avait formé à l’Ilc-de-France, réunissait toutes les richesses végétales de l’Afrique et de l’Inde. Poivre revint en France en 1773, à peu près sans fortune. On l’oublia pendant quehiues années, mais Ruffon et Turgot firent valoir ses services, et le Roi lui accorda une pension de douze mille livres. 11 se retira alors à Lyon, dans une campagne (ju’il possédait sur les bords de la Saône, et où il mourut en 1786.

Un autre voyageur, à qui les sciences naturelles, le Jardin du Roi, et la botanique en particulier, furent redevables de nombreux et importants services, est Philibert Commerson, né on 1727, a Chàtillon-les-Dombes. Son père était notaire et désirait lui voir suivre la même carriènî, mais l’étude du droit étant peu d’accord avec ses goûts, il alla étudier la médecine à Montpellier, où il fut reçu docteur en 1747. Il se livra avec ardeur à l’étude de l’histoire

naturelle, mais surtout à la botanicpie, et commença à recueillir un herbier, qui devint par la suite le plus riche peut-être qu’un seul homme ait jamais formé lui-même. Il se mit en correspondance avec Linné, (lui l’engagea à décrire, pour la Reine de Suède, les poissons do la Mediterranée. Commerson y trouva l’occasion d’écrire un Traité presfjue complet d’ichtyologie. La Reine l’en remercia elle-même, ce qui fut pour le jeune naturaliste un encouragement d un grand prix. En 175.>, il alla herboriser eu Suisse, et y fit la connaissance du savant Haller, il visita aussi l’Auvergne et le Dauphiné. Lalande, son compatriote, l’ayant engagé à \enir a laiis, Commerson fut désigné, comme naturaliste, pour faire le voyage autour du monde, dans l’expédition commandée par Bougainville. Parti en 1767, il visita Montevideo, Rio- Janoiro, Buenos- Ayn;s , où il séjourna pondant quelque temps, et fit une riche collection do P antes, puis, il alla aux îles Malouines et à la Terre de Feu, où il observa la race des Patagons. 11 parcourut ensuite les côtes de la Nouvelle-Bretagne , les Moliniues , l’île de Java , a avia, et arri\a à 1 1 le -de-l< rance en 1768. 11 y trouva Poivre, alors intendant de la colonie.

<0 pnEMn'-:HK paiîtie.

qui l’y rotinl quolciuo temps. C’ost .le Madîijfascar qu’il dérivait à Lalande : a Quel admirable (( |)ays! Il mériterait seul, non pas un observateur ambulant , mais des académies entières. (1 C’est à Madagascar <|ue je puis annoncer aux naturalistes qu’est la véritable terre de pro- (( mission pour eux; c’est là que la nature semble s’étre retirée comme dans un sanctuaire « particulier, pour y travailler sur d’autres modèles que ceux auxquels elle s’est asservie « ailleurs; les formes les [)lus insolites, les plus merveilleuses, s’y rencontrent à chaque pas. (I Le Dioscoride du Nord, M. Linné, y trouverait de quoi faire encore dix éditions do son « Système de la Nature , et finirait peut-être par convenir de bonne foi que l’on n’a encore « soulevé (]u’un coin du voile <]ui la couvre. »

CouMEusoN rnÉEEXTé PAE a la Heike re SriDE.

A Bourbon , Commerson décrivit le volcan qui est situé au milieu de l’îlc et qui se trouvait alors en éruption. 11 s’occupa aussi de minéralogie et dos autres branches de l’iiistoiro naturelle. C’est lui «lui a donné le nom A' Hortensia à cette belle plante originaire de la Chine, qui fait aujourd’hui rornernent de nos parterres. Une jeune bretonne, «lui l’avait suivi en qualité do domesti«iue, habillée en homme, le sec«mdait avec beaucoup d’intelligence dans ses herborisations. C’est la première femme qui ait fait le tour du monde. Commerson mourut à l’Ile-de-France, en 1773. Le gouvernement fit venir ses papiers, ses dessins et ses collections, pour les déposer au Jardin du Boi. Quoi«iu’il n’eût jamais écrit d’ouvrage complet, sa correspondance avait révélé en lui un naturaliste si éminent, que l’Académie des Sciences l’avait choisi pour l’un de ses membres, «luoiquc absent. Malheureusement, cette nemination avait lieu huit jours après sa mort. M.M. de Jussieu et de Lamarck ont tiré de ses manuscrits et de son herbier plusieurs genres nouveaux. Forster et Loureiro lui ont dédié chacun un genre , sous le nom de Commersonia.

Mais, voici venir le plus intrépide, le plus brillant des voyageurs de cette épo«iuo, qui, sans être un éminent naturaliste , ni un savant de premier ordre , n’en donna pas moins la plus vive impulsion aux recherches lointaines, et accrut d’importantes con«iuêtes le domaine des sciences naturelles. Louis-Antoine do Bougainville était né à Paris, on 1729. Après avoir

IIISTOIRR. — 1739 - 177 1.

Bougainville, dans ses voyages au Canada, avait établi des relations avec quebjues négociants de Saint-Malo, connus par la hardiesse de leurs entreprises maritimes. 11 leur fit comprendre les avantages qu’ils pourraient retirer d’un établissement commercial aux îles

fait de bonnes études, il se fit recevoir avocat, mais il ne tarda pas à abandonner le barreau pour la carrière militaire. Doué d’une aptitude remarquable pour les sciences mathématiques, quinze jours après s’être fait inscrire aux mousquetaires noirs, il publia la première partie d’un Traité du Calcul intégral (1752). L’histoire do sa vie est remarquable par la variété des objets dont il s’occupa et par la multitude des événements qui la remplirent. En 1754 , il était aide de camp de Chevert, au camp de Sarrelouis; la même année, il alla à Londres, comme secrétaire d’ambassade et il y fut reçu comme membre de la Société royale. Deux ans après, il fut nommé aide do camp du marquis de Montcalm, chargé de la défense du Canada. Parti de Brest on 1756, comme capitaine de dragons, et mis à la tête d’un détachement d’élite, il s’avanç.a à travers mille dangers jusqu’au fond du lac du Saint-Sacrement , et brûla une flotille anglaise sous le fort même qui la protégeait. Il se couvrit de gloire dans cette campagne , et fut blessé d’un coup de feu à la tête. Le gouverneur du Canada l’ayant envoyé en France pour demander des renforts, Bougainville se présenta aii ministre qui, préoccupé do la situation intérieure de la France, lui dit avec humeur : « Eh, Monsieur! (juand le feu est à la « maison , on ne s’occupe pas des écuries. — On ne dira pas du moins , Monsieur, répondit « Bougainville, que vous parlez comme un cheval. »

11 retourna au Canada, en 1759, avec le grade de colonel; le manjuis de Montcalm le nomma commandant des grenadiers , et le chargea de couvrir la retraite de l’armée française sur Québec. Bougainville s’acquitta de cette mission avec sa bravoure et son habileté ordinaires. Après la bataille où le gouverneur fut tué, il revint en France, et partit pour l’Allemagne comme aide de camp de M. de Choiseu] Slainville ; mais la paix étant survenue , et obligé de renoncer à la carrière des armes, il résolut de devenir marin.

iMîKMiknE PAirriK.

Kalklami, nommées depuis îles Malouines. (’,es nésociaiils consentirent à ét|ui[)ev quelques vaisseaux , et Itougainville se cliurgea d’aller fonder lui-même l’établissement dont il avait eu la première pensée. Le roi le nomma capitaine do vaisseau , et il partit en 17C3, à la tête de sa petite flotte. Les Espagnols, inquiets do l’avenir de la colonie naissante, élevèrent des réclamations près du Gouvernement, <|ui ne voulut pas les mécontenter. Hougainville se vit donc obligé de leur faire la remise de ces îles, et revint en France. C’est alors (ju’il conçut le projet d’un voyage de recberebes autour du monde. Nous n’avons |)oinl à donner ici une énumération, même alirégée, des nombreuses découvertes auxciuelles ce voyage donna lieu. lia relation en parut en 1771 , et plaça Bougainville au premier rang des navigateurs modernes. Cette expédition fit boiuuair à son courage, comme à son savoir et à sou bumanité. A son retour, il n’avait perdu que sept bommes de l’éciuipagc de ses deux vaisseaux.

Bougainville, pendant la guerre d’Amérique, commanda aven distinction dans la marine royale, et fut nommé chef d’escadre, puis maréchal de camp. En 1790, il fut envoyé à Brest pour calmer l’irritation (pii s’était manifestée dans l’année navale , alors commandée par 1\!. d’Albert de Bions. Son intervention n’ayant pas réussi, il .se retira, après avoir servi sa patrie avec éclat pondant (piarante ans. Il se livra alors exclusivement aux sciences, devint membre de l’Institut en 1790, et fut nommé sénateur à l’avénemcmt de l’Empire. Sa taille était élevée, .son maintien noble et élégant, sa santé robuste; il avait l’humeur enjouée, l’esprit vif, la répartie toute militaire. (I avait projeté un voyage au pôle, et tous ses préparatifs étaient terinimis , lorsiiue le comte de Brienne arriva au ministère do la marine, et, l’ayant fait venir, lui [larla de son projet dans des termes (pii fiou voient donner à croire (pi’il regardait ce voyage comme une faveur (pi’on sollicitait. (( Monsieur, lui dit le marin, croyez-vous donc (pie ceci (( soit pour moi une abbaye?... » Toutefois, le voyage n’eut pas lieu. Bougainville mourut en 1811, à l’Age de (|uatre-vingt-ncuf ans. Commerson, qui l’avait accompagné dans son voyage autour du monde, lui dédia un genre de la famille des Nyctaginées, .sous le nom de Duginvillea.

D’autres navigateurs suivirent les traces de ceux que nous venons de nommer, ou s’ouvrirent de nouvelles voies à travers les continents éloignés, toujours dans le but d’agrandir le champ des sciences naturelles. La période qui suivra celle-ci nous offrira un grand nombre de ces vaillants champions, quelquefois d(s ces glorieux martyrs de la science. En 1771, Buffon, déjà parvenu à une immense renommée, voyait se réaliser cha(iue jour les plans qu’il avait conçus, et qu’il avait su mettre à exécution à force de g(‘nie et de persévérance. Il rêvait encore pour l’établissement qu’il dirigeait de plus brillantes destinées, lorsqu’une maladie grave vint l’atteindre et inspira quelque temps à tous les amis de la science les plus sérieuses appréhensions. Nous marquons ici la fin d’une seconde période pour VlUsluire du Muséum, parce que, d’une part, cet événement suspendit un moment la publication du grand ouvrage auquel sa prospérité semblait désormais attachée, et aussi parce que le rétablissement do Buffon et sa rcnlri'e au Jardin du Boi devinrent l’occasion de modifications nombreuses, qui imprimèrent à l’enseignement , comme à la science elle-même , une impulsion plus rapide et une marche toute nouvelle.

TROISIÈME l’ÉRIODE

Buffon était arrivé au point culminant de sa renommée, comme naturaliste, comme administrateur et comme écrivain. En France ainsi qu’à l’étranger, sa considération était immense. Il avait donné la plus puissante impulsion à l’étude de l’iiistoire naturelle ; il avait élevé dans l’opinion les travaux scientifiques au niveau des plus hautes conceptions de 1 intelligence. Tous les hommes qui s’occupaient de science avaient les yeux fixes sur lui, et cherchaient, par leur correspondance avec le grand naturaliste, à attirer sur eux-mômes (juelques i ayons do sa gloire.

En 1771, il fut atteint de celte maladie qui l’éloigna, pendant près d’une année, de ses travaux habituels, et qui donna même pour sa vie les inquiétudes les plus vives. Dans une fatale prévision, i\I. d’Angivilliers, directeur général des bâtiments du Roi, sollicita et obtint sa survivance. Buffon l’apprit au moment où il entrait en convalescence, et en fut vivement blessé. iM. d’Angivilliers comprit ses torts, et chercha à les affaiblir en lui témoignant une admiration respectueuse, qui finit par les lui faire pardonner. Charge de designei aux peintres et aux statuaires les sujets destinés à l’ornement des bâtiments royaux, il fit exécuter, en marbre, par Pajou , la statue do Buffon. Celte statue fut placée d’abord dans le grand escalier du cabinet du Roi , et figure encore aujourd’hui dans les galeries d’histoire naturelle. A la même date , le Roi érigea la terre do Buffon en comté.

Buffon, entièrement rétabli en 1772, redoubla de zèle et d’ardeur pour la prospérité de l’établissement. 11 fit acheter deux maisons voisines, dans l’une desquelles il établit son domicile; c’est celle qui, après sa mort, fut longtem[)s consacrée à la bibliothèque. On renouvela l’école de botaniipie, jusque-là disposée suivant le système de TouruefoiT. On sait que celte méthode séparait tout l’eusomblo du règne végétal en trois grandes divisions ; les arbres , les arbrisseaux et les [dantes herbacées. Anloimi-Laurenl de Jussi(ju fit comprendre à Buffon les inconvénients de celte distribution , et lui signala surtout l’exiguïté du local consacré à l’étude des végétaux; celui-ci obtint du ministre La Vrillièro les fonds nécessaires pour l’agrandissement du jardin botanique et pour le renouvellement des plantations. On conçoit que Jussieu s’empressa d’y faire une nouvelle application de la méthode naturelle, déjà si heureusement prali(juée par son oncle Bernard dans les jardins de Trianon. On substitua à la nomenclature de Touruefort celle de Linné, dès lors généralement adoptée par tous les botanistes; on entoura les serres ainsi que l’orangerie d’une vaste grille, et l’on éleva avec les déblais la rampe qui conduit aux huttes et aux labyrinthes.

A pou près à la même époque, Buffon conçut l’idée d’agrandir l’étendue du jardin, en y réunissant tous les terrains qui le séparaient encore de la Seine. Ces terrains, cultivés pour la plupart en jardins potagers, appartenaient on grande partie aux religieux de Saint-Victor; le reste se composait de quelques chantiers (jui étaient une propriété de la ville, et que celle-ci céda facilement à la couronne. R était plus difficile de se rendre possesseur des terrains qui appartenaient au couvent. Buffon acheta, sous son nom, un domaine voisin, d’une valeur à peu près équivalente, et proposa à l’abbé do Saint- Victor de l’échanger contre l’enclos contigu au jardin. L'échange fut accepté, et le Roi fit aussitôt l’acquisition de l’espace dont Buffon éliiil ainsi devenu propriétaire. La Bièvre, qui séparait ce terrain du Jardin du Roi, ayant été détournée de son cours et conduite directement à la Seine, on en combla lo lit, on rasa quelques bâtiments qui masquaient la vue des galeries; on construisit do' nouvelles serres

P U KM if: HE PARTI K.

chaudes, ou créa dos pépinières, on prolongea les allées de tilleuls jusqu’à la grille du quai, enfin, on ouvrit la rue tjui termine le jardin au sud, parallèlement aux grandes avenues, et les hatdtauts du quartier lui donnèrent le nom de rue de Duffon, qu’elle a toujours conservé.

Toutes ces améliorations furent exécutées par André Tliouiu et dirigées par A. -L. do Jussieu. L’agrandissement, l’embellissement du jardin, ainsi que les dispositions nouvelles relatives à l’étude des plantes, marchèrent d’un pas égal. C’est alors aussi que l’on creusa , jusqu’audessous du niveau moyen de la Seine, le bassin carré (pii devait recevoir, par infiltration, les eaux du fl(!uve, et dans lequel on cultiva queUiue t(?mps des plantes a(juatiques. Plus près de la Seine, on disposa un nouveau parterre pour les plantes étrangères dont le jardin s’enrichissait chacpie jour. Enfin, d’autres carrés furent consacrés à des plantations d’arbres exotiques, d’arbres fruitiers, aux semis, et à une école d’arbres forestiers. Au nord, ([uelques bâtiments et des terrains assez étendus , appartenant à dos particuliers , séparaient encore le jardin de la rue do Seine; on acheta successivement quelques-unes de ces projiriétés. On fit d’abord l’acquisition de celles qui se rapprochaient le plus de la grande entrée. Leur position , abritée du nord et de l’ouest, permit d’y transporter les couches et les semis, et l’on construisit sur la terrasse la serre (pii porte encore le nom de Ruffon. Plusieurs de ces dispositions importantes ne furent achevées qu’en 1784.

Le cabinet, dont les richesses s’augmentaient do jour en jour, réclamait des développements analogues à ceux du jardin. Ce ne fut toutefois qu’en 1787 que l’on put faire l’acquisition de l’hôtel de Magny, placé entre la petite butte et la rue de Seine. Ruffon y fit transporter le logement de Daubenton et celui de Laciipc'de, qui occupaient jus(pie-là le second étage du cabinet, ce qui lui permit de consacrer aux collections les appartements de ces deux professeurs. Il fit aussi construire un bâtiment neuf, en prolongement des salles d’histoire naturelle, ainsi (jue le grand amphithéâtre, (jui existe encore aujourd’hui.

Les collections continuaient de s’accroître , soit par les acquisitions du gouvernement , soit par les dons des particuliers, des sociétés savantes, et même des souverains étrangers. Les missionnaires do la Chine, le roi de Pologne, l’impératrice de Russie adressèrent à Ruffon de nombreux et importants objets d’histoire naturelle : coquillages, minéraux, f)ierres précieuses, plantes, et même animaux vivants ou dissé(iués, provenant de toutes les parties du globe, et réunis au Jardin du Roi, comme au centre commun des plus curieuses productions de la nature.

Mais la source la plus active, la plus féconde des richesses qui venaient ainsi s’y accumukjr, c’étaient les voyages do découvertes. Les présents les plus précieux, les plus magnilhiues, lui venaient de ces savants intrépides , à (jui le Jardin du Roi ouvrait l’accès des contrées les plus éloignées et les plus inconnues jus(iu’alors. Aux collections rapportées par Poivre, Rougainville (?t Commerson, vinrent s’ajouter celle ([u’Adanson avait faite au Stmégal, celles (]ue Sonuerat avait recueillies dans l’Inde, Dombey, au Pérou et au Chili, les nombreux tributs que rapportèrent successivement Desfontaines, Michaux, Labillardièro, Simon, Richard, Dolomieu et plusieurs autres naturalistes, dont nous allons suivre des yeux les lointaines excursions et les recherches savantes autant que hardies.

Le premier voyageur qui ouvre cette brillante liste est Joseph Dombey, né à Mâcon, en 1742. Issu de parents pauvres, il fit d’assez bonnes études, et, (hicidé à suivre la carrière de la médecine, il alla à Montpellier, où Commerson, son parent, et Gouan, alors professeur do botanique, lui inspirèrent le goût do l’iiistoiro naturelle. Il revint au pays natal en 17C8, avec le titre de docteur. Entraîné par son penchant pour la botani(iue et la minéralogie, il parcourut plusieurs provinces et vint à Paris, en 1772, pour -suivre les cours de Jussieu et de L(!monnier. Il herborisait sur le mont Jorat, lorsque, sur l’avis de Jussieu et de Condorcet, (jui appréciaient ses talents, il fut désigné par Turgot pour faire un voyage scientifi(iue dans l’Amérique espagnole, et notamment au Pérou. 11 fallait obtenir l'agréim’utde la cour d’Espagne; il partit donc pour Madrid, où il s(:journa pendant près d’une année avant do recevoir son autorisation.

Au moment du départ, on lui adjoignit deux autres naturalistes devenus célèbres, Ruiz et Pavon, élèves d’Ortéga. Dombey s’embanjua à Cadix en 1777, arriva à Callao au mois d’avril suivant, et lit aussitôt dessiner un grand nombre de plantes, en même temps qu’il recueillait beaucoup de graines; mais les dessinateurs, qui étaient Espagnols, gardèrent les originaux do leurs dessins et refusèrent de lui en donner des copies. Au bout de quelque, temps, il n’envoya pas moins en France un riche herbier, de nombreux objets d’archéologie , trente livres de platine, alors récemment découvert, et un Mémoire sur le prétendu Caunelier de Quito. A travers beaucoup de périls, il alla fajre la reconnaissance des différents districts où se trouvent les quinquinas, et, dans le cours de cette excursion, il donna les plus grandes preuves de savoir, de courage et do générosité.

Malheureusement, à côté de la passion de la science, Dombey avait le goût du jeu; c’est dire que sa fortune était très-inégale; mais il était laborieux, hardi, libéral, et savait supporter les privations. Il se trouvait à Iluanuco quand éclata rinsurrection de 1780, qui coûta la vie à plus do cent mille hommes. Il était alors dans une veine de prospérité; il offrit au gouvernement mille piastres , vingt charges de grains et deux régiments lovés et équipés à ses frais , se proposant de se mettre à leur tête pour marcher contre les rebelles. Ces offres généreuses, que l’on ne crut pas devoir accepter, ranimèrent le zèle des officiers et rétablirent les affaires de cette province. Dombey, ne voulant pas profiter du refus que l’on avait fait de ses dons, les fit remettre à l’hôpital de Saint-Jean-de-Dieu, pour être distribués aux jiauvres. Lorsque les troubles furent calmés, il revint à Lima, où il apprit que le vaisseau qui jiortait ses collections avait été pris par les Anglais , et «jue les objets de science et d’art avaient été achetés par le vice-roi pour le compte du roi d’Espagne. Il s’en [ilaignit vivement au vice-roi luimême, et déclara que dès ce moment il n’enverrait plus rien.

Avant de revenir en Europe, Dombey voulut aussi visiter le Chili. L’argent lui manquait pour le voyage, mais ses amis lui prêtèrent 50,000 livres, et il arriva à la Conception en 1782. Une épidémie ravageait alors cette ville; Dombey porta partout des secours. Grâce à son courage et à ses talents comme à ses largesses, l’épidémie s’arrêta. On lui offrit la place de premier médecin de la ville, avec dix mille francs d’appointements; il refusa et alla à Saintlago pour y continuer ses explorations sciontifit]ues. Il y rechercha des mines de mercure, découvrit une nouvelle mine d’or, analysa diverses eaux minérales , et dépensa à toutes ces éludes une somme considérable, (pi’on essaya vainejnent de lui rembourser. « Je n’ai do « comptes à fournir, répondit-il avec dignité, (|u’au gouveniemeut qui m’a envoyé près de « vous. »

De retour à Lima , Dombey se préparait à partir pour l’Europe , lors(iue le visiteur général osa l’accuser d’intelligence avec les Anglais. « Si j’étais un simple voyageur, dit Dombey avec « calme, je ne souffrirais pas vos injures. — Et que feriez- vous? — Je vous percerais le « cœur; mais comme c’est au Roi de France, que je vais instruire de vos [)rocédés, à « m’obtenir justice, je dois rester tranquille. » A ces mots, il sortit, et le visiteur général le rappela pour lui faire des excuses. Dombey s'embarijua avec une collection immense, renfermée dans soixante-douze caisses, et arriva à Cadix en 1785. La douane, en visitant sa cargaison, endommagea plusieurs objets jjrécieux. L’Espagne voulait en retenir la moitié au profil du roi. On lui fil promettre de ne rien publier avant le retour des botanistes espagnols qui l’avaient accompagné. On essaya même d’attenter à sa vie, car un homme (jue l’on prit pour lui fut trouvé assassiné à sa porte. Il réussit à s’échap()er secrètement , [)artit pour le Havre et se rendit aussitôt à Paris. Maigre les instances de Ruffon, Dombey, retenu par sa promesse, ne voulut d’abord rien publier; mais un naturaliste plein de zèle et de talent s’en chargea, et, bien que le nom de L’Héritier n’appartienne point précisément à l’histoire du

Muséum, les services qu’il rendit à ce sujet à la science méritent de trouver une [)laco dans ce récit.

piiEMiÈni’ PAirriK.

magistrature. Aoimné. en 1772, procureur du lloi à la maîtrise des eaux et fort^ls de la généralité de Paris, il s’applitjua à connaître les arl)ros et devint bientôt un botaniste éminent. En 1784, il commença à publier, sous le titre île Slirpes novw, un ouvrage ijui avait pour objet la description de plusieurs plantes nouvelles. Il continua {lendant ijuolipies années d’en faire paraître les livraisons, accompagnées de belles planches; mais, impatient d’augmenter ses richesses botaniques, il écrivait dans sa [iréfaco : « Puisse au moins quelqtu! voyageur confier (I à nos soins la publication do ses découvertes! (îe serait un dépôt commis à notre foi; sa (I gloire et ses trésors seraient en sftrete, et, oubliant nos jiropres travaux, nous nous hono- (I relions d’etre les simples éfliteurs des siens. » Ce vœu ne tarda [las à se réaliser. Ayant appris (pic Domluiy sollicitait en vain de M. de Calonne les moyens de publier une partie do ses recherches, L’Héritier lui offrit de se chargcir à ses frais de la partie botanique et de lui payer une pension ainniello contre la remise de ses herbiers. Un obstacle imprévu vint traverser cet arrangement, Los Espagnols tirent valoir rengagement (ju’avait pris Dornbey à leur égard, et la cour de France accueillit avec condescendance cette réclamation. L’Héritier apprend un jour, par hasard, h Versailles, que l’ordre vient d’être donné à VL de Buffon de se faire remettre l’herhier de Domhey, dès le lendemain. Il vient en hôte à Paris, se confie à Broussonnet, son ami; il passe la nuit à faire pré|)arer des caisses. L’Héritier, sa femme, Broussonnet et Bedouté einhallent l’herhier en toute hùte, et, dès le matin, il part en poste, avec son trésor, [lour Calais et l’Angleterre.

Cet ardent botaniste passa ipiinze mois à Londres, dans la retraite la jilus absolue, constamment occupé de la belle collection iju’il avait à publier. Il s’entoura de dessinateurs, de graveurs; il lit venir Bedouté à Londres, |iour l’aider de ses talents, et il réussit , sinon à terminer et à mettre au jour la Flore du Pérou, du moins à en acliev<*r le manuscrit et les planches principales. Lorsfiu’il revint en France, la révolution avait éclaté; il avait perdu son emploi et une partie de sa fortune, mais il avait comservé toute sa passion pour la science. Occupé (piel<iue temps au ministère de la justice, il ne pouvait, dit Cuvier , s’empêcher de recueillir, en entrant ou en sortant de son bureau, les mous.ses, les lichens, les hyssus et les fietites herhes qui se présentaient sur les murs et entre les pavés; et c’est un fait assez remaniuablc d’histoire naturelle, (|u’en une année, il en observa , seulement dans les environs de la maison du ministre, plusieurs centaines d’espèces, dont il se proposait de [uiblier le catalogue, sous le titre, ipii aurait paru un peu singulier en botanique, de Flore de lu place Vendôme. L’Héritier, en 1800, tomba sous les coups d’un assassin, et fut égorgé à coups de sabre, par un meurtrier resté inconnu, à (luelipies pas de sa maison,

Dornbey mourut avant la publication de la Flore du Pérou. Dégoôté de la science, en raison des difficultés cpi’il avait éprouvées , il vendit ,s(}s livres et brûla un grand nombre de notes précieuses, Buffon, [lour l’indemniser de ses pertes, lui fil accorder une somme de 60,000 liv. et une [amsion de 6,000 livres, (pie Dornbey partagea entre sa famille et les indigents. 11 quitta Paris et alla se lixer dans le Dauphiné, puis à Lyon, où il se trouvait p(;ndant le siège de cette ville, en 170,3. A la fin de la même année, il demanda une mission |)Our les État.s- Unis. Il partit; mais un orage l’ayant forcé do .s’arrêter à la Cuadeloupe, il faillit être mas.sacré dans une émeute, A peine rembanpié, son vais.seau fut pris par des corsaires, et il fut conduit dans les prisons de Vlonlserrut, où le chagrin, la misère et les mauvais traitements terminèrent sa vie, en 1704.

Domboy, par son (iourage, .son zèle et ses connaissances variées, doit être placé au premier rang parmi les savants voyageurs du dix-huitième sificle. Son herbier, déposé au IBuséum, renferme quinze cents [liantes, dont soixante genres nouveaux. Il est accompagné de la description des végétaux du Chili et du Pérou. En minéralogie, on lui doit la découverte du cuivre muriaté, de l’euclase; il a indiipié le premier le salpêtre natif du Pérou; il a observé la phosphorescence de la mer. En zoologie, il a décrit plusieurs es|>(!ces nouvclkis de (juadriipèdes, d’oiseaux, de poissons et d’insect(.'s. Buiz et Pavon, dans h'ur Flore péruvienne , ont

IIISTOIIÎK. — 1 77( -1701

rendu justice ù ses talents et cité iionorablenient scs découvertes. Cavanilles lui a dédié le genre Dombeya.

L’existence de Sonnerat fut consacrée, comme celle de Dombey, a des voyages de découvertes, mais elle fut traversée par moins de contrariétés et de dangers. Pierre Sonnerat, né à Lyon, en 1745, entra de bonne heure dans l’administration de la marine, 11 était déjà versé dans l’histoire naturelle et bon de.ssinateur. Parti de Paris en 1768, il alla d’abord à l’Ile-de- France, dont Poivre, son parent, était intendant. Il y trouva Commerson, qui était son compatriote, et il fit avec lui plusieurs excursions à Bourbon et à Madagascar. Poivre l’envoya, en 1771 , aux Moluques. En passant aux Séchelles, il eut l’occasion d’y observer et de décrire le coco de cet archipel, dont la forme est singulière et que l’on croyait originaire des Maldives. Il alla ensuite à Manille et aux Philippines , d’où il rapporta beaucoup de plantes , ainsi que des graines de giroflier et de muscadier. Il revint en France, en 1774, avec une riche collection d’histoire naturelle qu’il déposa au cabinet du Boi. Il repartit la même année pour l’Inde, avec le titre de commissaire de la marine et avec la mission de continuer scs recherches. Sonnerat

parcourut Geylan, la côte do Malabar, Surate, le golfe de Cambaye; puis Coromandel, la presqu’île au delà du Gange, la péninsule de Malacca et la Chine. La guerre interrompit ses voyages. Après le siège de Pondichéry, en 1778, il revint en Europe avec une magnifique collection d’histoire naturelle, et publia la relation de son voyage. Il retourna plus tard dans l’Inde, et y séjourna plusieurs années. Il était encore à Pondichéry en 1801. Enfin, il revint en France, et mourut. à Paris en (814, à un âge assez avancé.

Son Voyage à la Nouvelle-Guinée est dédié à madame Poivre. On a aussi de lui un Voyage aux Indes et à la Chine , accompagné de belles figures. Les relations de Sonnerat ont beaucoup contribué à bien faire connaître l’Inde, sous ses rapports les plus importants et les plus variés ; il s’est fort attaché à la description des usages et des métiers des Indous. Les détails de ces ouvrages sont aussi intéressants qu’exacts, bien qu’on y remarque un certain désordre, et que l’auteur s’y montre un peu enclin à la crédulité. Son zèle était infatigable ; il réussit à naturaliser, soit en France, soit dans les colonies, un grand nombre de végétaux précieux. Les îles de France et de Bourbon lui doivent le Rima ou arbre à pain, le Cacao, le Mangoustan et une foule d’autres. Il a, le premier, décrit l’Aye-Aye, grand quadrupède de l’ordre des Rongeurs, et plusieurs oiseaux nouveaux. Tout cela est très-habilement dessiné par lui-mème. Sonnerat était correspondant du cabinet du roi et de l’Académie des sciences. Linné lui a dédié le genre Sonneralia , arbre du Malabar (Myrtoïdes) , qu’il avait décrit lui-même sous le nom de Pagapalé.

Un troisième voyageur, l’un de ceux qui ont le plus enrichi le sol de la France dos fruits de leurs découvertes, est André Michaux, né, en 1746, à Satory, dans le parc de Versailles. Son père était fermier; il s’adonna de bonne heure aux travaux de la campagne, et montra une véritable vocation pour les recherches d’agriculture. 11 fit quelques études et se maria; mais, ayant perdu sa femme la première année de son mariage, Lemonnicr, qui le connaissait depuis son enfance, essaya de le consoler en lui inspirant le goût de la botanique, et en l’engageant à faire des essais de. naturalisation. Michaux suivit les leçons de Bernard de Jussieu et prit l’envie de voyager. Il alla d’abord en Angleterre, puis en Auvergne et aux Pyrénées avec de Lamarck et André Thouin; il obtint enfin l’autorisation de partir, en 1782, avec le consul de Perse, Rousseau. Il parcourut cette partie de l’Asie pondant deux ans, au milieu de beaucoup de difficultés et de dangers. Revenu à Paris on 1784, avec une belle collection de plantes et de graines, il se hâta de les mettre en ordre, avec l’espoir de retourner en Asie et l’intention de pénétrer jusqu’au Thibet. On l’envoya au contraire dans l’Amérique septentrionale, avec la mission d’établir, près de New-York, une pépinière pour des arbres que l’on espérait acclimater à Rambouillet. Dès l’année 1785, il fit un premier envoi en France; deux ans après, il fonda un établissement semblable près de Charlestown, et fit plusieurs excursions, entre autres dans la Caroline. En 1792, il partit pour Québec, remonta le fleuve Saint-Laurent,

l'nEMl(-:RK PARTÎIÎ.

ai‘COinpa"n<> souloinont de trois sauvages et d'un métis, et pénétra très-près de la liaie d'Hudson. I/approche de l’iiivcr l’ayant forcé de revenir sur ses pas, il aiTiva à Pliiladelpliie, à la (in de la même année. Le ministère français l’ayant chargé d’une mission relative à un projet d’occupation de la I.ouisiane, il partit en juillet 1793, franchit les monts Alléghany, descendit l’Ohio jusqu’à Louisville, revint à Philadelphie, et, après avoir habité onze ans les Élats-L'nis, il .s’embarqua pour la France en 1790. Son navire échoua sur les côtes de Hollande : Michaux fut heureu.sement recueilli, mais il resta plusieurs heures sans connaissance. Jlevenu à lui-mème, il s’informa avec anxiété do ses collections ; elles étaient .sauvées, mais tous ses propres effets étaient perdus. Il no se préoccupa que de ses plantes, qu’il s’empressa de mettre en ordre, de faire sécher, et il arriva à Paris. Les pépinières de Hamhouillet, auxquelles il avait envoyé plus de 00,000 pieds d’arbres, avaient été ravagées. On lui accorda à peine quehiue indemnité pour tant de services et rie si pénibles voyages. Il avait trouvé Lemonnier mourant; il s’empressa de lui rendre les derniers devoirs, et fut aussitôt désigné pour faire partie de l’r'xpédition du capitaine Baudin. Il partit en 1800, visita Ténériffe, resta six mois à nie de France, pour y recueillir des plantes et ries graines, y créa une pépinière semblable à celles de New-York et de Charlestown, mais il y fut dévalisé de tout ce qu'il possédait, entre autres d’un rubis magnifirpie et d’un très-grand prix. Il se rendit alors à Madagascar, oii il fonda une nouvelle pépinière; mais, atteint [>ar une fièvre endémiiiuc, il y mourut, en 1802, à l’àge de 59 ans, au moment oh il projetait un nouveau voyage dans l’ Amérique du Nord. Courage, abnégation, persévérance dans ses entreprises, exactitude dans ses observations, franchi.se, simplicité dans ses habitudes, sûreté absolue dans les rapports intimes, tels sont les caractères qui signalent cet intrépide naturaliste , et lui assurent une place si distinguée parmi les voyageurs éminents. Il vécut uniquement pour la science et se sacrifia pour elle.

On lui doit une Histoire des Chênes de 1’ Améri<pie septentrionale et une Flore du même pays. Alton a consacré à sa mi'inoire une Canifumulacée, sous le nom de Miehauxia. Son fils, François André, a publié une Histoire des arbres forestiers de l'Amérique septentrionale.

Nous trouvons , dans la meme période , un voyageur naturaliste, non moins digne des souvenirs de la science, mais dont les recherches s'applicpient à une autre branche de l’Histoire naturelle. Déodat-Guy-Sylvain-Tancrèdo Cratet de Dolomieu naquit, en 1750, à Dolomieu, près de la Tour-du-Pin, en Dauphiné, et appartenait à une ancienne famille de cette province. Destiné dès l’enfance à l’ordre de Malte, il était, à (piinze ans, officier de carabiniers, et, à dix-huit ans, il commençait son noviciat dans l’ordre. Dans sa première caravane, il eut une querelle avec un officier de son bord , descendit à terre pour se battre avec lui, et le tua. Il fut conduit à Malte, mis en jugement et condamné à (luitter l’habit do l’ordre; cependant, en raison do son extrême jeunesse, le grand-maître lui fit grâce; mais le pape s’y o[>posa. Dolomiou, mis’en prison, écrivit directement au cardinal Torrigiani, alors ministre du pape, et obtint sa liberté. Pendant sa captivité (|ui avait duré neuf mois, il s’était livré avec ardeur à l’étude des sciences physiques. ICnvoyé en garnison à .Metz, il y travailla de nouveau avec le physicien Thirion et avec le duc de la Bochefoucault , (jui devint son ami. Ce dernier, à son retour à Paris, le présenta à l’Académie des sciences, (jui le nomma son correspondant. Il quitta les carabiniers et retourna à Malte, d’oii il suivit, en Portugal, le bailli de Bohan, ambas.sadeur extraordinaire, comme chevalier d’ambassade, et étudia en même temps le pays sous le rapport de la géologie et de la minéralogie.

En 1781 , Dolomieu fit en Sicile un nouveau voyage scientifique, dans lequel il développa tout le zèle et tout le courage d’un vrai naturaliste. C’est là qu’il conçut ses premières idées sur les volcans. 11 alla aussi à Naples pour examiner le Vésuve; l’année suivante, il visita les Pyrénées. A celte époque, il eut à Malte quelques discussions avec le grand maître, au sujet de certaines prérogatives qu’il réclamait, discussions qui devinrent la source des malheurs

Ai)

Il ISTOl UK. — 1 7 71- 1 79 1.

ciu’il éprouva plus tard. Au retour d’uii nouveau voyage qu’il avait fait en Calabre, pour observer les résultats du tremblement de terre de 178.3, il avertit le grand maître de certains projets que la Cour de Naples méditait contre lui. Le ministère napolitain, prévenu do ces révélations , prit en haine le jeune savant , et lui intenlit l’entrée du royaume. C est alors qu’il parcourut les Alpes, le Tyrol, le pays des Grisons, toujours occupé de s(>s rocberches géologiques, et partout accueilli avec distinction, car, à un extérieur noble et séduisant, il joignait dos manières affables et un esprit aussi enjoué que piquant. Il retourna à .Malte, après avoir obtenu gain de cause sur ses contestations avec le giand-maître , et, en 1791, il revint en France, apportant avec lui ses riches collections géologiques.

Dolomieu s’était d’abord attaché, comme beaucoup d’esprits généreux, aux principes de la Révolution de 89 , mais il s’en éloigna ajirès avoir vu assassiner sous scs yeux , à F orges , le

vertueux duc de la Rochefoucauld. 11 se dévoua alors à la protection de la mère et de la sœur de son ami , également témoins de ce crime ; il reprit en même temps ses etudes et ses voyages géologiques. En 1796 , il revint à Paris, et fut nomme aussitôt professeur à 1 école des Mines et membre de l’Institut. L’année suivante, lorsiju’on projeta l’expédition d Egypte,

il témoigna le désir d’en faire partie, et il s’embarqua sur le vaisseau le lonnanl. La flotte s’étant arrêtée en vue de Malle, il craignit qu’on l’accusât d’avoir concouru à une expédition contre son ordre, et c’est, en effet, ce qui arriva. Le chagrin qu’il en ressentit l’empêcha de prendre beaucoup de part aux recherches dont l’Egypte devait être l’objet, et il désira rentrer en France. Le navire qui le ramenait fit naufrage près de Tarante, et , comme on était alors en guerre avec Naples, il fut mis en prison. Son nom, découvert par une surprise, réveilla l’ancienne animosité de la cour contre lui ; on le plongea dans un cachot infect, où il subit mille tortures pendant vii\gt et un mois. C’est pourtant dans cette horrible situation qu’il parvint à écrire son Traité de philosophie minéralogique ; enfin , rendu à la France par suite de la paix, il revint à Paris, et fut nommé professeur au .Muséum d’IIistoire naturelle, à la place (le Daubenton qui venait de mourir. Son cours fut suivi avec un empressement fondé à la fois

sur son mérite et sur l’intérêt (ju’inspirait sa personne. Malheureusement, sa santé était profondément altérée; après un voyage en Suisse et dans le Dauphiné, pendant une visite qu’il fil à son beau-frère, le comte de Drée, à Chàteauneuf, en Charolais, il fut atteint d’une fièvre aiguë, à laquelle il succomba, en 1801 , à l’âge de 51 ans.

Ici se présentent, presciue aux mêmes dates, deux naturalistes dont les carrières eurent beaucoup d’analogie; dont l’âge, les études, les goûts, mais non le caractère, eurent la plus grande conformité, et qu’une amitié sincère unit pendant plus de cinquante ans : Desfoiilaines, dont l’humeur aimable et douce, la vie simple et laborieuse rappelle les plus touchants souvenirs, et Labillardière qu’une misanthropie native, un esprit caustique et une humeur atrabilaire éloignèrent trop d’un monde qui l’eût aimé, s’il eût pu le connaître, et qui lui eût voué autant de respect que .son savoir lui méritait d’estime.

Réné Louiebe-Desfontaines na(juit en 1750, au Tremblay, bourg d’Ille-et-Vilaine, qui avait déjà donné le jour à l’anatomiste Berlin. Ses parents, qui étaient pauvres, voulaient d’abord en faire un mousse. Il réussit mal dans ses premières études, et son pédagogue, qui le traitait assez durement, ne cessait de lui dire « (jiril ne serait jamais bon à rien. » On l’envoya pourtant au collège de Rennes, où il se prit à travailler et devint bientôt le premier de toutes ses classes. A cba(jue succès, il priait son père d’en informer son ancien maître, en lui rappelant son fatal pronostic ; petite vengeance dont il se donna la satisfaction jus<ju’au moment où il entra à l’Académie des sciences. Décidé à étudier la médecine, il vint à Paris en 1773, et suivit d’abord les leçons de Vicq d’.Vzyr; mais une répugnance , qu’il ne put vaincre, pour les recherches anatomiques, le détermina à s’adonner à l’IIistoire naturelle. Auditeur assidu des cours du Jardin du Roi, Lemonnier le prit en amitié, et il fut distingué par Laurent de Ju.ssieu. .\près s’être fait recevoir docteur, il lut plusieurs Mémoires de botanhpie a l’Académie, qui s’empressa de l’admettre dans son sein, à l’âge (Je 33 ans. L’un de ses Mémoires avait

PnKMIÈHK PAirriK.

pour sujet 1 In'HabUilti des Plantes. Duliumol, Doniict et Linné s’étnient déjà occupés de ce sujet intéressant; ils avaient observé les mouvements de contraction des feuilles et des corolles; Dosfontaines poussa plus loin ce genre de recherches, et, en l’ap{)li(iuant à tous les organes contractiles de la fructification, il mit en lumière un pliénomène jusque-là ignoré, l’un des plus importants de la vio végétale.

C’est sous les auspices de l’Académie que Dosfontaines entreprit, on 178.3 , son voyage en lîarbarie. Ce pays était alors peu connu , et une pareille tentative no laissait pas d’offrir de graves dangers. Il pénétra jusciu’au mont Allas, au pays des Lotophages et au désert de Sahara. Muni do recommandations diplomatiques, il suivait les pachas dans leurs tournées, en se mêlant à leur escorte, et ce devait être un spectacle assez curieux que de voir un modeste botaniste, herborisant dans ces solitudes, escorté do soldats arabes, (jui le protégeaient à la fois contre la rapacité des Bédouins et contre les attaiiues des lions ou dos tigres du désert.

Après deux ans d’absence, Dosfontaines revenait avec une ample moisson do plantes, d’oiseaux d’Afrique et d’autres objets d’ilistoire naturelle. Il .s’occupa de mettre en ordre toutes ces richesses, et publia son beau voyage sous le titre de Flore atlantique. C’était le résultat de plusieurs années de recherches et d’études. L’ouvrage contenait la description de deux mille plantes, parmi lesquelles on comptait trois cents espèces nouvelles. Lemonnier, (}ui désirait vivement transmettre à Desfontaines sa chaire du Jardin du Hoi, proposa à Buffon de s’en démettre en faveur de son jeune ami. Buffon fit un peu désirer son consentement, mais enfin il l’accorda. Desfontaines devait bientôt justifier hautement cette faveur, ainsi que la généreuse protection de Lemonnier. Nous venons de voir en lui le naturaliste voyageur; nous ne tarderons pas à le retrouver au Muséum, donnant à l’enseignement de la Botanûiue l’impulsion la plus heureuse et la plus féconde.

Jacques- Julien Houton de Lahillardière était né à Alençon en 1755. Après avoir fait dans .sa ville natale d’assez bonnes études, il alla à Montpellier pour étudier la médecine, et prit des leçons de Botanique de Couan , l’ami de Commerson , dont il devait un jour suivre les traces dans les terres australes. Il vint se faire recevoir docteur à Paris; puis, il alla en Angleterre, ou il fit la connaissance du célèbre Jo.seph Banks. Il parcourut ensuite les Alpes et le Dauphiné avec le botaniste Villard. Il obtint, par la protection de L(*monnier, de s’embarquer pour un voyage à Chypre et on Syrie. Il visita Damas, le mont Carmel, et pas.sa près d’une année à parcourir le Liban , ce mont fameux qui réunit sur ses pentes tous les climats , toutes les températures, et qui, suivant tes poètes arabes, « porte l’iiiver sur sa tête, le prin- « temps sur ses épaules et l’automne dans .son sein, tandis que l’été dort à ses pieds. » Il en mesura la hauteur; il y étudia les cèdres, dont les plus gros ont 3 mètres de diamètre. Il y trouva ces arbres antiques, réduits à une centaine d’individus. Le nombre de ces arbres diminue chaque siècle; fies voyageurs en comptèrent depuis trente ou ([uarante; plus tard encore, une douzaine. Suivant M. de Lamartine, aujourd’hui il n’y en aurait plus que sept, que leur masse peut faire présumer contemporains des temps bibliques. Autour de ces vieux témoins des âges écoulés , il reste encore une petite forêt de cèdres plus jeunes , qui forment un groupe de f[uatre ou cinq cents arbres ou arbustes.

Lahillardière observa les mœurs dos habitants de ces contrées, et en rapporta beaucoup de plantes. Bevenu en France, il se préparait à publier la relation de ce voyage, et l’Académie venait de le nommer son correspondant , lorsqu’il fut désigné pour faire partie de l’expédition envoyée à la recherche de La Pérouse, cet infortuné voyageur qui, parti depuis trois ans, n’avait plus donné de ses nouvelles et ne devait pas revoir son pays. Lahillardière s’embarqua sous les ordres de d’Entrecasteaux, avec M.)L deRossel et Bcautemps-Beaupré ; il visita Ténériffe, le Cap, 1a Nouvelle-Hollande et les îles de la Sonde. Il fit partout d’amples récoltes de plantes et d’objets divers d’Ilistoire naturelle. Lorsque l’escadre, après avoir perdu son chef, aborda l’île de Java, elle fut déclarée prisonnière et mise en dépôt entre tes mains des Ilollan-

mSTOlUK. - I77i- 1 794.

dais. Il fut conduit à Batavia , et on lui enleva ses collections qui furent transportées en Angleterre; mais hùtons-nous de dire, à l’honneur de la science, (jue Banks les lui fit rendre saiTs y toucher, en ajoutant avec délicatesse « qu’il eût craint d’enlever une seule idée botanique à un homme qui était allé les conquérir au péril de sa vie. »

Eu 179Û, Labillardièro fut rendu à la liberté et revint en France. Il s’occupa aussitôt de la publication de son Voyage à la recherche de La Pérouse, (jui a enrichi presque toutes les branches de l’Histoire naturelle d’observations du plus haut intérêt. En 1804 , parut sa Flore de la JVouvelle-ffollande , le premier ouvrage qui ait présenté le tableau de cette végétation singulière, si différente de tout ce que l’on connaissait jusqu’alors, et qui donna une idée générale do CO troisième monde, peuplé d’êtres naturels presque sans analogues dans les deux autres. Ce n’est que vingt ans après qu’il publia sa Flore de la Nouvelle-Calédonie , complément de la précédente , et qui acheva do fah’e connaître les ressources végétales de ces vastes contrées. Sans être un botaniste de premier ordre, Labillardière a rendu à cette science d’éminents services. II s’est attaché surtout à enrichir l’agiiculture de végétaux utiles et capables d’être naturalisés en Europe. C’est à lui que l’on doit, par exemple, le lin de la Nouvelle-Zélande {Phormium tenax) , plante textile pourvue de qualités bien supérieures à celles de notre lin et de notre chanvre , et qui , parfaitement acclimatée dans nos provinces méridionales , promet dans l’avenir d’admirables produits â notre industrie. La narration de Labillardière est simple, naturelle, remplie de faits nouveaux; elle a le ton qui convient à un observateur consciencieux. Nous avons dit que son humeur était peu sociable ; ce[)endant il était spirituel , mais caustique, quelquefois gai, mais enclin à la satire. « Le trait dominant do son caractère, a dit M. Flourens, était le goût ou plutôt la passion de l’indépendance. Pour être plus libre, il vivait seul ; il s’était arrangé pour que tout, dans sa vie, ne dépendît que do lui : son temps, su fortune, ses occupations : ami sincère , mais d’une amitié circonspecte et toujours prompte à s’effaroucher à la moindre apparence de sujétion. » Il avait succédé à L’Héritier dans le sein do l’Académie des sciences. On a appelé cap Labillardière l’extrémité des terres les plus élevées de la Louisiane. Le docteur Smith a dédié à ce voyageur le genre Billardiera, plante do la Nouvelle-Hollande, <iui appartient à la famille dos pittosporéos. Il mourut octogénaire, à Paris, en 1834.

Après cos noms illustres, chers à tant de titres à nos souvenirs, ce serait être ingrat «luo d’omettre ceux do quelques voyageurs étrangers , à qui la science comme l’humanité doivent des services analogues et une égale reconnaissance. Nous venons de prononcer le nom do J. Banks <jui, pendant les gueiTes de la fin du dernier siècle et du commencement do celui-ci, fut le palladium des naturalistes français : il les sauvait de la captivité, il leur faisait rendre leurs collections, il protégait les expéditions savantes; sans lui, la plupart de nos collections publiques seraient encore incomplètes. Joseph Banks , d’origine suédoise , né à Londres , en 1743, devait son goût pour les sciences naturelles à Buffon et à Linné. Jeune , ardeût H possesseur d’une fortune indépendante , il prit la passion de la Botanique et celle des voyages , <[ue son intimité avec le comte de Sandwich, devenu chef de l’Amirauté, lui rendit facile à satisfaire. En 1766 , il fit partie d’une expédition à Terre-Neuve. A cette époque, on en destina plusieurs autres à des recherches de géographie; l’une d’elles (de 1768 à 1771) fut celle de Cook, qui avait en même temps pour objet d’observer, à Otaïti, le passage de Vénus sur le disque du soleil. Banks s’y associa, ainsi que Solander, naturaliste suédois, élève de Linné, et comme lui fds d’un pasteur do village. C’était la première fois que l’Histoire naturelle et l’Astronomie s’unissaient pour leurs recherches à la gi’ande navigation. A la même épo(jue, Catherine H envoyait Pallas, dans le même but, en Sibérie, et Louis XV ordonnait le premier voyage autour du monde de Bougainville et Commerson.

Bien (juc J. Banks, aidé de Solander, ait rapporté d’immenses collections, il n’en [)ublia lui-même tju’une faible partie. Peu soucieux de la gloire du savant, mais no songeant qu’à se rendre utile, Banks mettait scs manuscrits comme scs collections à la disposition de tous ceux

Ô2 iMiKMiKiu-: iwimi*:.

qui vnultiiuiil y puiser, l'uliricius eu a tiré son Histoire des insectes, Rroussonnet colle dos poissons, tous les botanistes, (îunlner, \abl, Robert, on ont [uiblié los végétaux, il envoyait ries échantillons et des graines à tous les jardins de l’Europe. On lui doit, outre les plantes et les arbres ipi’il rapporta en très-grand nombre, {rlusieurs animaux précieux: le Cygne noir, le Kanguroo, le Pbascolome, «pii se sont répandus dans nos bassins ou dans nos parcs; il donna la connaissance générale do ces îles dont est semée la mer Pacifique et de la nature toute spéciale dont elles sont couvertes. 11 en fut de même pour la Nouvelle-Hollande, ce troisième monde d’un si grand avenir, si différent des deux autres par sa topographie, comme par les êtres naturels dont il est peuplé, et dont l’importance et l’intérêt se développent cha(|ue Jour,

CüOK J. liANliF.

En 1772, le capitaine Cook repartit pour un nouveau vo\'age. Raoks et Solander devaient encore faire partie de cette expédition. Quelques difficultés s’étant élevées entre eux et le ca- [litaine, Ranks et son coni[tagnon partirent pour les contrées du Nord. Ils visitèrent d’abord l'île do Staffa et sa fameuse grotte aux colonnes de basalte; ils allèrent ensuite en Islande. Ranks devint le bienfaiteur des pauvres habitants de cette contrée; il attira sur eux l’attention du roi de Danemark; pendant une disette, il leur envoya à ses frais une cargaison de grains. De retour à Londres, il fut accueilli avec empressement par tous les liommes éclairés; il devint [irésident de la Société royale, et conserva ce titre pendant quarante et un ans. 11 fut fait baronnet , conseiller d’État , et le roi le décora de l’ordre du Rain.

J. Ranks n’usa jamais pour lui-même du crédit et de la haute faveur dont il jouissait. Il dirigea rattention du souverain sur l’utilité des voyages et do l’Histoire naturelle pour les progrès de l’agriculture. Il protégeait partout los savants et les encourageait par ses conseils comme par ses largesses. Son zèle et sa libéralité adoucissaient les maux de la guerre envers tous ceux qui se livraient aux travaux scientifiques. Louis XM avait fait respecter Cook on

IllïîTOlUE. - 1 77 1-1 704.

Amérique, et si ce bol exemple est devenu la loi des nations, on peut dire (jue J. Banks y a puissamment contribué ; il obtint des ordres semblables en faveur de l’infortuné La Pérouse ; nous avons vu avec quelle noble délicatesse il fit rendre à Labillardière ses collections; il agit de la même manière avec plusieurs naturalistes. 11 fit racheter au cap de Bonne-Espérance des caisses prises par des corsaires, et qui appaiAenaient à M. de Humboldt; il fit parvenir des secours à Droussonnet, réfugié, pendant la révolution, en Espagne et au Maroc ; ses bienfaits pénétrèrent jusque dans la prison de Dolomieu, à Messine. Ses collections, sa bibliothèque, son crédit et sa fortune étaient à la disposition de tous les amis de la science; sa maison, ouverte avec une hospitalité sans égale à tous les savants, était comme une seconde Académie. En emmenant Solqnder avec lui dans ses voyages, il lui avait assuré 400 livres de rentes (10,000 fr.), et au retour il le fit nommer sous-bibliothécaire du Musée britannique.

Joseph Banks était d’une activité infatigable et d’une curiosité à la({uelle il fallait que tout cédùt. On cite de lui vingt traits de hardiesse , fondés sur sa passion de voir et d’apprendre. Au Brésil , il se glissa comme un contrebandier sur le rivage , pour s’emparer de quelques productions naturelles que le gouverneur avait eu la sottise de lui refuser. A Otaïti , il s’était fait teindre en noir , de la tète aux pieds , pour figurer dans une cérémonie funèbre à laquelle, sans cela, il n’eût pu assister. Soft esprit bienveillant et ferme, sa belle physionomie, sa taille imposante commandaient le respect et ins[)iraient la confiance. Les sauvages , qu’il comblait de bienfaits, le prenaient pour arbitre dans leurs différends et lui portaient une vive affection. La noblesse du caractère impose à tous les hommes civilisés ou non ; c’est une suprématie à laquelle partout on est contraint de céder.

Qu’on nous pardonne cette digression ; 1a science est cosmopolite et les distiiKitions de nationalité n’existent point pour elle. Tandis (jue Banks protégeait ses hardis représentants en son nom comme au nom do l’Angleterre, l’Institut, sous le même prétexte, couvrait de sa sauvegarde les savants étrangers retenus eu France par la guerre européenne. Nos voisins, nous aimons à le croire, n’hésiteraient donc point à admettre, dans leur panthéon scientifique, les noms de Dombey, de Commerson , de Bougainville, comme notre Muséum peut s’honorer de ceux de Banks , de Cook et de Solander.

Tels sont les principaux résultats aux<iuels étaient parvenus, en moins d’un quart de siècle, ce petit groupe de naturalistes intrépides. On ne se rendait point compte encore de l’importance de tant d’acquisitions précieuses, dues à leur dévouement comme à leur sagacité. L’espace manquait pour mettre en lumière toutes cos richesses, les méthodes no suffisaient point pour les classer; la zoologie et la minéralogie n’étaient pas même représentées par des professeurs spéciaux. Jusque-là, dans les cabinets, on songeait plutôt à rassembler des échantillons curieux , à donner un certain éclat aux collections , qu’à les compléter en faveur de l’étude. Buffon avait peu de goût pour les méthodes ; il aimait à peindre la nature dans ce désordre harmonieux qui la caractérise ; il eût voulu que le cabinet rappelât cet ensemble plein d’abondance et do variété (ju’il avait cherché à reproduire dans ses écrits, et où les oppositions, les contrastes, en excitant la curiosité, en éveillant vivement l’attention, font naître - (}uel(iuefois des vues et des idées nouvelles. Mais ce système avait l’inconvénient de laisser dans 1 ombre une foule d’objets qui servent à lier les espèces , à caractériser les séries et à compléter 1 ensemble. C’est la môme pensée (jui faisait entasser dans des magasins fermés au public la belle collection de pièces anatomifiues préparées par Daubenton ; et pourtant , ces richesses ainsi accumulées , et dont on ne connut le prix (jue longtemps après , avaient fourni à Buffon lui-même les éléments de son histoire des Oiseaux, à Lacépède, ceux de l’histoire des Poissons ; ils allaient bientôt offrir à M. Haüy les matériaux d’un système complet de iniuéralogio, et permettre un peu plus tard à Cuvier de poser les premières assises du monument qix il devait élever à l’anatomie comparée.

Dans les premières années de cette période , la Botanique perdit presque à la fois les trois hommes auxquels elle avait dû jusque-là ses plus grands progrès pendant le cours du même

5< PREMIÈHE PAIITIE.

sit'cle. Jlcrnard de Jussieu s’éteignit en 1777 ; Haller et Linné succombèrent dans les doux mois qui suivirent sa mort. L’éloge do Bernard fut prononcé à l’Académie dos sciences par Condorcet, on 1778, dans une séance publique à laquelle assistait Voltaire, qui devait mourir la même année. Enfin, la Botani(juo devait encore perdre, au même moment, Jean-Jacques Rousseau , qui avait cherché dans l’étude du Règne végétal (juel(]ue compensation aux mécomptes qu’il avait cru trouver dans le commerce des hommes. Dans les cinq dernières années do sa vie, il avait suivi avec assiduité les herborisations de Laurent de Jussieu. On sait toutes les lumières et tout le charme qu’il avait répandus sur les éléments do cotte élude , dans ses lettres célèbres adressées à madame Delessert, et son nom vient naturellement s’ajouter à celui des hommes éminents que cette science venait de perdre dans l’espace do (luelques mois.

Tandis que Buffon donnait en France un si vif élan à l’étude des sciences naturelles, un autre naturaliste, son émule, son contemporain, car il naquit la même année que lui, méditait un projet de révolution complète dans l’histoire do la nature. Nous avons dit ailleurs que Linné avait visité la France et le Jardin du Roi ; la haute influence qu’il exerça si longtemps sur la Botanique, ses liaisons avec les naturalistes français, mais surtout la gloire de son nom , ne nous permettraient pas de le passer sous silence dans le rapide coup d’œil que nous jetons ici sur la marche de cette science.

Charles Linné était fils d’un pauvre pasteur de village, (jui, le croyant doué d’une intelligence médiocre, voulait d’abord en faire un cordonnier ; mais un ami de sa famille, le docteur Rothman, en porta un meilleur jugement, et décida ses parents à lui faire étudier la médecine , ce point de départ prescpie général des naturalistes célèbres. Dès scs premières années, il avait manifesté pour les plantes un goût aussi vif que précoce. Sa mère aimait beaucoup les fleurs; pendant sa grossesse, elle suivait des yeux avec amour son mari cultivant sou modeste jardin , et , <piand elle allaitait son fils , elle no parvenait à apaiser les cris de l’enfant qu’en mettant des fleurs dans ses mains. Ce penchant naturel se développa encore avec l’âge. Cependant, son père avait bien de la peine à subvenir aux frais de ses éludes. Linné gagna d’abord <]uelquo argent à faire dos copies, puis il donna des leçons de latin à d’autres écoliers ; on ajoute (pie , se souvenant de son premier métier , il raccommodait à son usage les chaussures de ses condisciples. Enfin, on lui confia la direction du jardin bolani<}uo d’L'psal , et c’est en s’efforçant d’y mettre de l’ordre qu’il reconnut les vices dos méthodes, et qu’il songea à les réformer. Ce fut de même en lisant le discours d’ouverture du cours de Vaillant qu’il conçut l’idée d’un système fondé sur les organes de la fructification. Quebiues années après , une autre idée lumineuse devint pour lui comme une seconde révélation ; il imagina d’exprimer le nom de chaque plante au moyen de deux mots seulement , au lieu de la phrase caractéristi(jue , mais souvent assez longue, de Bauhin ou de Tournefort. Linné était âgé de 27 ans (juand il publia son premier ouvrage : Species Plantanm; il avait déjà fait un voyage en Laponie, aux frais de la Société royale des sciences d’Upsal. A cette époque, il vint en Hollande pour étudier sous l’illustre Boërhaave, qui le prit aussitôt en amitié. Celui-ci le présenta à un riche amateur, (leorge Cliffort, chez (jui Linné séjounia pendant trois ans, et pour lequel il écrivit son Hortus Cliffortianus. Quand il quitta l’Lniversité de Leyde pour venir en France, le jeune savant alla faire ses adieux à Boërhaave qui, déjà vieux et presque moiurant , l’embrassa et lui dit ces touchantes paroles : « J’ai rempli ma carrière ; que Dieu « te conserve , toi qui commences la tienne. Le monde savant a obtenu de moi ce qu’il en <( attendait; mais il attend plus encore de toi. Adieu, mon Linné, adieu, mon fils!... »

Linné arriva à Paris en 1738. Le botaniste Adrien Van Royen , qui avait succédé à Boërhaave, lui avait donné une lettre de recommandation pour Bernard de Jussieu. Lorsqu’il se présenta au Jardin du roi, Bernard faisait une démonstration de Botanique, et présentait aux élèves une plante originaire d’Amérique, en leur demandant s’ils pourraient, à scs caractères extérieurs, reconnaître sa patrie. On se taisait, <juaud Linné, élevant la voix, s’écria en

lUSTOinK. — m I - 1794. 55

latin : « Faciès A mericana! » Physionomie américaine! Bernard jetant les yeux sur lui, répondit aussitôt : « Tu es Linnetis! » Vous ôtes Linné!

A son retour en Suède, Linné ne tarda pas à être nommé premier médecin du roi , membre de l’Académie de Stockholm et professeur de Botanique à Lpsal. Il devait occuper cette chaire pendant trente-sept ans. C’est devant cette longue période de professorat qu’il profita , de même que Buffon , de sa haute influence et de tous les moyens dont il disposait pour étendre et perfectionner la science, pour recueillir les éléments de ses ouvrages et pour les publier. H fit donner des commissions à des élèves qui , de tous les points du globe , lui rapportèrent des matériaux immenses ; les naturalistes du monde entier s’empressaient de lui offrir tout ce (ju’ils croyaient digne de lui. De toutes parts , à l’exemple de la Suède comme de la France , les nations s’efforçaient de seconder ce prodigieux essor d’une science encore nouvelle. Linné recevait de tous les corps savants et de tous les souverains les maniues les plus éclatantes de considération; mais, inaccessible à l’orgueil, ces honneurs ne changeaient rien à la simplicité do ses goûts et de ses habitudes ; la critique , à laquelle d’ailleurs il ne répondit jamais , ne réussissait pas davantage à l’émouvoir.

Le plus célèbre des écrits de Linné, sa Philosophie botanique , publiée en 1751 , est le résumé do plusieurs opuscules qu’il avait déjà produits sous différents titres, comme pour y servir de prélude. C’est un ouvrage rempli d’érudition et de vues nouvelles , présentées dans un style concis, élevé et souvent poétique. Il est devenu le code, la loi fondamentale des botanistes ; les principes en ont été heureusement appliqués à d’autres branches de l’Histoire naturelle. Son Systemnnaturæ , qui d’abord ne se composait que de trois feuilles, fut réimprimé un grand nombre de fois , et , augmenté de toutes les découvertes récentes , il a fini par prendre des dimensions prodigieuses, au point que la quatorzième édition, donnée par Gmelin, comprenait déjà dix gros volumes in-8°.

Si le système artificiel de Linné a dû perdre de son crédit en présence de la méthode naturelle de Jussieu , il n’en est pas de même de sa nomenclature , qui est restée dans la science et à laquelle tous les naturalistes se sont généralement rattachés. On en peut dire autant de sa Philosophie botanique <]ui a conservé jusqu’à nos jours sa haute autorité. Linné réunissait toutes les (lualités nécessaires au succès de ses grandes vues; il rangea toutes les productions de la nature sous une loi nouvelle ; il créa pour la science une langue spéciale ; son enseignement se répandit et domina dans toutes les écoles pendant plus d’un demi-siècle. Sa société était douce , sûre , remplie de charme ; sa bienveillance et sa piété étaient sincères , son zèle et son activité infatigables. Le principal caractère de Linné fut d’ètre un grand professeur , comme Buffon un grand philosophe. Malheureusement une dissidence regrettable sépara toujours ces deux hommes de génie, qui eussent encore augmenté l’élan de la science, s’ils se fussent entendus et réunis pour la servir.

Linné mourut en 1778, d’une attaque d’apoplexie, à l’âge de 71 ans. Il avait refusé les offres de plusieurs monaniues ([ui désiraient l’attirer dans leurs États. « Les talents que je tiens de Dieu, avait-il toujours répondu , je les dois à ma patrie. » Au.s.si le roi, Gustave III, 1 honora-t-il dignement et s’honora lui-même en écrivant l’éloge funèbre de ce grand naturaliste, qui répandit sur la Suède une gloire non moins éclatante et sans doute plus durable que celle de son infortuné souverain.

L enseignement de la Botanique au Jardin du Roi était heureusement tombé dans des mains qui , loin do se borner à le soutenir dignement , ne tardèrent pas à l’enrichir des plus éclatantes découvertes. Desfontaines occupait la chaire de Lemonnier, Antoine-Laurent de Jussieu a\ ait succédé à son oncle Bernard , André Thouin était chargé du soin des cultures. La .science des végétaux allait devoir à ces trois savants des progrès qui , dans son histoire , signalent, comme une date glorieuse, la fin du siècle dernier.

Lorsqu en 1774 , on eut résolu d’agrandir le Jardin et d’en renouveler les plantations, Laurent de Jussieu et André Thouin tombèrent facilement d’accord sur la méthode suivant

PHKMlknK PA HT I K.

laquelle serait disposée la nouvelle école. C’était, pour le premier, une heureuse occasitm d’appliquer en grand les idées de son oncle et les vues propres qu’il vouait de développer dans ses deux Mémoires à l’Académie ; mais cette grande opération exigeait des essais, ries tâtonnements ; une réforme aussi ca[)itale ne pouvait s’opérer ([u’avec lenteur et circonspection ; aussi tes travaux se continuèrrnit-ils pendant plusieurs années, et ce n’est guère qu’en 1787 (lu’ils furent termines. Ce ne fut pas un médiocre succès pour Jussieu que de faire consentir lîuffon à laisser introduire au Jardin ta nomenclature de Linné ; mais déjà sa parole était une autorité en Botanique , et les reformes qu’il proposait formaient comme l’avenir de la science.

Antoine-Laurent de Jussieu était né à Lyon, en 1748. Il avait 17 ans et demi quand son oncle l’appela à Paris. C’est sous les yeux de l’illustre vieillard qu’il commença ses études médicales, et c’est de lui (ju’il reçut les premières notions d’Ilistoire naturelle. Bernard menait une vie fort retirée et ses habitudes étaient d’une régularité extrême. « Tout, dans sa maison, était soumis à l’ordre le plus exact et, si l’on peut s’exprimer ainsi, à l’esprit de méthode le plus sévère. Chaijue chose s’y faisait , chaque jour , à la même heure et de la même manière. Chaque repas avait son heure fixe et invariable. On soupait à neuf ; et, lorsque le jeune Laurent allait jusqu’à se permettre ta distraction du théâtre, il n’oubliait jamais de calculer le nombre précis de minutes qu’il lui fallait pour rentrer dans la salle à manger par une porte, juste dans le moment même où son oncle y entrait par l’autre... L’oncle et le neveu travaillaient tout le jour dans la même chambre, sans se parler. Le soir, le neveu faisait la lecture à son oncle, qui lui communiquait, à son tour, ses vues et ses réflexions. On sent que les impressions reçues auprès d’un homme de cette trempe ne devaient guère moins influer sur le caractère du jeune Jussieu que sur .son génie. Aussi, même simplicité dans les habitudes, même constance dans le travail , même persévérance dans le développement d’une grande idée et de la même idée : jamais deux hommes ne semblèrent plus faits pour se continuer l’un l’autre, et n’être, si l’on peut ainsi dire, que les deux âges, les deux phases successives d’une même vie (t). »

M. de Jussif'u n’avait que 25 ans lors(ju’il présenta à l’Académie des sciences son premier Mémoire, intitulé: Examen de la famille des Renoncules. Ce Mémoire renfermait déjà tous les éléments de la grande pensée (lu’il consacra sa vie à approfondir et à dévelop[)er, à savoir : les principes de la méthode, naturelle. 11 y établissait qu’à cùté de la nomenclature (|ui, jusque-là, semblait avoir occupé exclusivement les botanistes, doit se placer la rechercbe des caractères des plantes ; que tous ces caractères n’ont pas la même importance et (pi’il ne suffit pas de les énumérer, mais (ju’il faut surtout les évaluer. Cette valeur relative des organes , il la fondait d’abord sur la nature de leurs fonctions , sur leurs rapports avec le développement du végétal et aussi sur leur constance plus ou moins grande, qui se rattache toujours à leur plus ou moins grande importance dans l’organisation. Enfin, il appliquait ces principes à un groupe de plantes, dont il rap[)rochait les éléments épars, à une /rt7?uV/<? qui formait d’ailleurs le premier anneau de cette grande chaîne des plantes dicotylédonées.

L’année suivante, 1774, Jussieu présenta à l’Académie un nouveau Mémoire, ayant pour litre : Exposition d’un nouvel ordre de piaules adopté dans les démcnslralions du Jardin royal. 11 y développait, y précisait encore les mêmes vues , et déterminait les grandes divisions de la méthode naturelle, qu’il nommait des classes. 11 les fondait d’abord sur les lobes de l’embryon, puis sur l’insertion des étamines. 11 établissait ensuite, .sur des caractères de moins en moins élevés, les divisions secondaires : celles des familles, des genres, des espèces, et y joignait l’exemple de certains groupes qui justifiaient d une manière éclatante et ces piincipes et leurs applications.

C’est à ces deux Mémoires que semblèrent s’arrêter, pondant quelques années, les communications de M. de Jussieu avec l’Académie; mais il n’en poursuivait pas moins, soit dans ses

(1) M. Flonrens filage Uhtoriqne iVAntolne-lanreni de Jussieu

iitsTOini

.Huiles privées, soit tlans son enseignemont , les grandes vui's île réforme qu’annonçaient ses premiers travaux. Enfin, .luinze ans après leur apparition, il exposa définitivement l’ensemble de ses idées dans un ouvrage capital : Généra plantarmn, etc., publié en 1789, (pii constitue une date remanpiable dans riiistoire de la nntaui.|ue, comme dans celle du .lardin du Hoi. L(î livre s’ouvrait par um Inlroduction dans la(iuelle Jussieu exposait l’ordonnance générale de sa méthode. Il y établissait eu même temps les princip(>s généraux de toute classification des êtres naturels , [irincipcs (ju’il fondait sur une science entièrement neuve et dont la découverte lui était propre, celle de la subordination des caractères. Le reste de l’omTage avait pour objet la répartition de toutes les plantes connues en cent familles, déterminées par l’ensemble et les rapports de situation des principaux caractères.

Mais ce n’est pas ici que l’on doit s’attendre à trouver les développements de cette grande et féconde jwmsée. La méthode naturelle d’Antoine-Laurent de Jussieu a été exposée avec tant de précision et de lucidité dans une autre partie de cet ouvrage , que nous croyons parfaitement inutile, en la reproduisant , d’interrompre un récit particulièrement consacré aux événements gén.Haux de l’histoire de la science.

La (luestion des affinités naturelles dans le règne végétal n’était pas nouvelle. Magnol l’avait examiiK-e le premier en 1689, et s’était même servi à ce sujet de l’expression heureuse de famille. Hivinus, Morison, Jean Ray s’en étaient préoccupés et l’avaient étendue. Adanson surtout, après avoir démontré le vice de toute classification artificielle, avait dit que toute méthode devait se fonder sur l’ensemble des caractères; mais il n’avait pas songé à leur valeur relative et à leur subordination. On admettait, on observait partout des affinités naturelles , mais on n’en connaissait pas les lois. Voilà le trait de lumière (pii appartient sans nul doute à Bernard de Jussieu, le principe (pi’il a découvert, sans le soumettre à une analyse rignunmse, mais ([ue T.aurent a saisi, dégagé , appli.pié surtout, avec la sagacité et la pe^rsévérance qui caractérisent le vrai génie.

L’apparition du Généra planlarum eut lieu au même moment que celte grande explosion politique (|ui devait changer les destinées de la Franco. Les hauts intérêts qui préoccupaient alors tous les es[)rits devaient les rendre peu attentifs à la révolution bolaniiiuo que préparait le livre de M. de Jussieu. Sa publication coïncidait aussi avec l’un des plus grands événements de riiistoire scientifique : les découvertes de la chimie moderne et les théories de Lavoisier, ijui fixaient dès lors à un si haut degré l’altention de l’Europe savante. La méthode naturelle d’ailleurs n’était pas inattendue; ce n’était pas une réforme brusque et radicale, elle ne touchait pas à la nomenclature linéenne, elle résumiiit seulement des idées déjà admises, et (pi’elle fixait invariablement. Son influence s’établit donc d’une manière paisible et d’abord pres<iue inaperçue; mais elle grandit peu à peu, se répandit généralement dans la science et s’iHemlit même à d’autres branches de l’histoire naturelle, à la zoologie surtout, à laijuelle, peu d’années après, (h‘orges Cuvier devait en faire une si brillante appliC/Ution.

M. de Jussicai traversa sans dangers tes troubles de la n-volulion, et ses travaux scientifiques (*u furent à peine interrompus. En 1790, il fut chargé par la mairie de Paris du département d(?s iKàpilaux. Ce poste ne le laissa point dans l’oubli, mais il s’y rendit si utile, .ju’on no songea point à riiu]uiéter. Trois ans plus tard, lorsque le Jardin des Plantes fut réorganisé et prit le nom de Miinéitm d’Inaloire naturelle , M. de Jussieu fut compris parmi les douze officiers pourvus des nouvelles cliaires. I/année suivante, il fut nommé directeur. Ce fut en cotte qualité (ju’il inaugura la bibliothèque, (luc l’on avait composée en choisissant, parmi h's livres des coiqis religieux supprimés, tout ce .jui avait Irait à l’histoire naturelle, travail auquid il avait beaucoup contribué lui-même. Nommé membre de l’Institut, dès la création de ce corps, il en était vice-président lorsque Bonaparte, après la campagne d’Italie, fut appelé à la piTsidence; et quand la première classe de l’Institut devint l’Académie des sciences, il (üi fut l’un des [iremiers priîsidents. En 1804, M. de Jussieu fut nommé professeur de matière miîdicale à la Faculté de médecine, puis conseiller de l’I niversité. Cependant, il avançait en âge.

.<58 PnEMlËllE PAETIE.

ot, SOS forces commençant à (limiimer, il se démit de sa chaire au Muséum en faveur de son fils Adrien, de ce fils eu ([ui vient de finir tout récemment cette illustre lignée de savants botanistes. Sa vue s’affaiblit par degrés; sa taille, autrefois droite et élevée, se courba. Dans l(*s dernières années, il no s’éloignait guère de sa famille, qui avait pour lui l’attacbement le plus vif et le plus respectueux, tpie f)our faire (luebpics promenatles dans ce jardin, qu’il avait pour ainsi direr créé une seconde fois, ot pour assister aux séances de l’Académie, à laquelle il appartint pendant soixante-trois ans. Enfin, sans autre maladie qu’un affaissement progressif do tous les organes, il s’éteignit doucement en 183G, à l’àge de quatre-vingt-buit ans et demi.

Desfontaines l’avait précédé depuis quobiuos années dans la tombe. Nous avons vu celui-ci, jeune encore ot n'venu tout récemment de son voyage en llarbario, entrer à l’Académie d(cs sciences (U succéder à Lemonnier dans la cbaire de botani(jue du Jardin royal. Déjà, à cette épo(|ue, l’enseignement de cette science avait pris une allure plus relevée et plus pbilosopbi(nie. Depuis longtemps elle ne se bornait plus à la description dos plantes médicinales ou économiques : une partie des cours était consacrée à l’exposition des systèmes d<! classification et de la nomenclature; l’autre {)artie avait pour objet les rapports généraux qui existent entre les plantes, leurs modifications .suivant les climats, la nature du sol, enfin, leurs applications à l’agriculture, à l’industrie ou aux arts. Desfontaines allait donner à cet enseignement une étendue et une distribution encore plus favorables à l’étude comme aux [U'ogrès ultérieurs de la science.

Depuis (]uo l’école du Jardin du Roi avait été dispo.sée .suivant l’ordre des affinités naturelles, on avait apporté jilus d’attention à l’anatomie végétale. La méthode de Jussieu, fondée sur les détail.S les plus délicats de l’organisation des plantes, avait obligé les botanistes à approfondir davantage la structure de certaines parties , mais elle n’avait jias rendu plus faciles les abords de cette étude. Une découverte remar(|uable de Desfontaines, tout en confirmant les grands principes de la méthode naturelle, vint heureusement les rendre d'une application aussi simple (pie facile. Jussieu avait établi .sa grandi! division entre les pbaniîrogamos sur la structure de l’embryon, qui, dans les monocotylédonées , n’offre ()u’un seul lobe, mais (jui en présente deux dans les [liantes dii'.otylédonées. Or, jusipie-là , pour s’assurer de ce caractère, il fallait observer minutieusemeut la graine, ce ipii n’était pas toujours possible aux différents âges de la [liante, et ce qui n’était pas d’ailleurs à la [lortée de tous les botanistes. Desfontaines, dans un Mémoire qu’il lut à l’Académie en 1780, et (|ui fit une vive sensation parmi les naturalistes, montra (juc cette grande division se fonde également sur la structure, toujours très-apparente, do la tige et dos feuilles. Ainsi, au lieu do recourir aux cotylédons, ([ui no sont pas toujours visibles , alors (pie la [dante est encore en fleur et l’ovaire à [leine formé, il suffit d’observer si la tige est creuse on bien munie d’une moelle centrale, si les nervures des feuilles sont sim[iles, parallèles entre elles, ou bien si elles sont ramifiées et à veines entrecroisées. Dans le [iremier cas, la plante est invarialihnnent inonocotylédonée , comme on le voit dans les Graminées, le .Maïs, le Palmi(!r; dans le second, la plante est dicotylédonée, comme dans le plus grand nombre des plantes ligneu.ses ou herbacées, et dans tous les arbres ou arbustes do nos climats. Desfontaines établit ainsi que les rap[iorts fondés sur les organes de la végétation, c.omme les feuilles et les -tiges, ré|iondent constamment aux rap- [loits tirés d(!s organes de la fructification; (|ue les uns se confirment par les autres, et, en même tem[is que cette ob.servation diminuait les difficultés de l’étude, elle rendait les principes de la méthode d’une plus grande évidence et d’une application [ilus générale.

Cette découverte , qui éclairait la structure interne des plantes à l’aide do leurs caractères extéri(îurs, était comme un nouveau lien (|ui unissait l’anatomie végétale au perfectionnement de la méthode. Desfontaines, ainsi heureusement engagé^dans une voie nouvelle , s’attacha spécialement aux observations de phy.siologie végétale, et en fit, dès ce moment, le sujet de la première partie de son cours. Les leçons, jusqu’alors, nvai(!nt ou lieu dans le jardin même;

IIISTOIHE. — 1 77 1 - 1 79 1.

les élèves étaient placés sur un seul rang, le long d’une plate-bande .loin le professeur suivait avec eux les étroites allées. Mais le nombre de ses auditeurs s’étant considérablement accru , l)esfontaines se vil forcé de faire sou cours dans l’amplntbéâtro ; il y fit apporter li!S plantes nécessaires à la démonstration, et après la leçon, chacun pouvait les aller revoir dans les parterres. Son cours était suivi avec un empressement sans égal. Plus de «luinze cents personnes s’v pressaient assidûment , attirées par la renommée du professeur comme par le charme et rintérêt (pi’il savait répandre sur les sujets de son enseignement. A sou exemide, tous les professeurs de hotani«iue divisèrent désormais leur cours en deux parties : l’une consacrée h l’oriïanographic et à la physiologie végétale; l'autre, à la description des familles, des genres et d'os esi)èces. La philosophie de la science venait de faire un pas considérable. La France , dans la botaniiiue , avait repris le premier rang,

Desfontaines, comme Jussieu, n’eut pas trop à souffrir des orages do la révolution. Laborieux et [)aisible, il s’api^rçut à [)ein(> dos secousses et des dangers auxipiels la société était en proie pendant celte triste époipie. Il ne sortit de sa studieuse retraite que pour aller voir et consol(>r le malheureux llamond, et pour faire, av(?c André Thouin, de courageuses tentatives en faveur de L’Héritier, menacé d’une mort imminente. Nommé secrétaire de l’assemblée des professeurs, c’est lui fjui rédigea le règlement relatif à la réorganisation de l’établissement. Au retour de l’ordre, il reprit sa place. à l’Institut, sa chaire au Muséum, et reçut la croix do la Légion d’honneur. Parvenu à un âge assez avancé, il -n’avait encore rien [)erdu de son activité ni de ses forces. Cependant, sa vue s’affaiblit peu à peu, et il finit par devenir tout à fait aveugle. 11 s’appli(|ua alors à reconnaître les plantes au toucher, et y réussit d’une manière étonnante. Sa mémoire était si fidèle, qu’il passait en revue, de souvenir, tous les carrés du Jardin, et qu’il en nommait les espèces sans en omettre une seule. Alais ce qu’il conserva .surtout jusqu’au dernier jour , c’est le goût le plus vif pour la science, une bonté inaltérable et

fiO

Pin: Ml km-: pviitik.

uno clial('iir (l’iiiniliô ([ui fnnnaicut les hases de snii earaclùre. On a dit tiu’il aimait les [liantes cninnie liafonlaine aimait les animaux. Il est certain (jn’il rapix'lait le fahulisle par plus d’un trait, [lar sa candeur et sa honliomie, par sa mudestii? et sa timidité. Le des êtres naturels, surtout de la botaniijue, s’allie fréquemment avec ces qualités aimables; pe\it-êtro aussi ce {^oût ne se développe-l-il avec force que dans les Ames peu accessibles aux vaines (lassions (ju’exalte le commerce du monde. Il est positif du moins que l’on trouve les plus nombn-ux exenqiles de cette heureuse alliance parmi les hommes voués spécialement à l’étude de la nature.

A riiistoirc de cotte partie de l’enseifmement se rattache encore le nom d’un naturalish! qui a laissé au Muséum de bien nombreux et bonorables souvenirs, André Tbouin, qui seconda, avec autant d’babileté <|ue de dévouement, les vues de Jlul'fon et celles de .lussieu dans l’a;?randissement et la nqilantation du .lardin; qui, du raufj; de sinqde jardinier, s’éleva, à force d’études et de courage, aux [dns liantes sommités de la science et du [irofessorat. Devenu l'agent [irincipal et [iresipie le seul mobile de ces nombreuses opérations, «jamais, dit Cuvier, on n’avait vu une [dus heureuse activité. Il se fit à la fois homme d’affaires [lour les échanges et les achats, architecte [mur les [dans et les constructions, jardinier [lour tout ce qui avait ra[i[iort aux végétaux vivants, botaniste [lOur ce (|ui regardait leur dis[)osition et leur nomenclature, et il mit dans des soins si divers une telle inlidligence, ((ue. tout lui réussit également, et les [dautations, et les o[iérations financières, et les édifices. C’est du .Jardin du Hoi, [tendant le temps de la grande activité de M. Tbouin, ([lu- sont sorties ces iliMirs si belles on si suaves ([ui ont donné au [irintemps des charmes nouveaux : les Ilortemia , les Dalura , les Verbvnu Iriphylln (ra[i[iortée par Dombey), les Baniÿleria et ces fleurs tardives, les Cfiri/nantemuin , les Dahlia, qui ont [irêté à l’automne les charmes du [irintenqis, et ces beaux arbres qui ombragent et varient nos [iromenades, les Hobinias glutineux, les Marronniers à fleurs rouges, les Tilleuls argentés et vingt antres espècc's. Il en est sorti une multitude de variétés de beaux fruits, une ([uantité d’arbres forestiers; le Chêne à glands doux, le Pin laricio ont surtout excité le zèle de M. Tbouin, ([ui en a fait l’objet de mémoires [lartic.uliers. On sait qu’autrefois le Jardin du Loi avait donné le Caféier à nos colonies. Sous M. Tbouin , il leur a procuré la Canne d’Otaïti, ([ui a augmenté d’un tiers le produit des sucreries, et surtout l’arbre à [lain, ([ui sera probablement, [lour le Nouveau-Monde, un présent équivalent à celui de la l’omme de terre, le [dus beau <le ceux qu’il a faits à l’Ancien. M. de La Hillardière avait a[i[mrté cet arbre à Paris; mais ce sont les instances et les directions de M. Tbouin qui l’ont fait réussir à Cayenne, où il donne maintenant des fruits [dus beaux que dans son [lays natal. C’est aussi à M. Tliouin, après M. de La IJillardière , que la France continentale devra do [losséder le Phormium Tenax, ou Lin de la Nouvelle-Zélande , dont les filaments sont si supérieurs au

clianvre en force et en élasticité.

Je u’ai [las besoin de dire quel immense travail exigeaient les correspomlances qui procuraient tant de richesses, et les instructions nécessaires [lour en assurer la conservation. Clia([ue fois ([u’un envoi de Végétaux [lartait [lour les jirovinccs ou pour les colonies, M. Tbouin l’acconqiagnait de renseignements sur la manière de soigner chai[ue es[ièce [lendant la route, de l’établir au lieu de sa destination, d’en favoriser la re[>rise et le dévelo[)|)(;ment , de faire d’une manière avantageuse la récolte (jue l’on devait on attendre, de la multi- [dier enfin, soit de graines, soit de boutures ou de marcottes. C’est (l’a[irès ces instructions (|uc se dirigeaient les cultivateurs et les colons français ou étrangers. Les hommes meme ([ui acconqiagnaient ces envois, ou ([ue l’on faisait venir [lour diriger les plantations, (daient ses élèves, et avaient travaillé sous ses yeux dans le Jardin du roi. Cayenne, le Sénégal, Pondichéry, la Corse, ne recevaient des jardiniers que de sa main. Son nom retentissait [lartout où existait une culture nouvelle. Cette influence s’étendit encore, lors([u’en 1795, dans la nouv(dle organisation de l’établissement, il fut nommé [irofesseur, et chargé d’enseigner |nibliquement l’art <|u’il [iratiqnait avec tant de bonheur. Vingt années de suite cette é-cole a dis-

IIISTOIIU-:. -

trilmi' rinstrurtlon à des lionimcs de tous les rangs, qui l’oul disséminée à leur tour sur tous les points <1(> la France et «le l’huropc. »

André Tliouin avait été admis à l’Académie des sciences, on 1786. Qualr<> ans après, il fut élu numibre du conseil général de la Seine. A la réorganisation du Muséum, on créa pour lui la chaire de Culture. C’est alors qu’il appropria à cet enseignement une partie du Jardin dont il fit une école spéciale. J1 donna une impulsion immense à cotte a[)plication de la science, et rendit on cela à ragriculture des services éminents. A. Tliouin travailla soixante ans à justifier la bonne opinion que ses protecteurs avaient conçue do son zèle comme de ses talents. 11 resta célibataire [lar dévouement pour sa famille et pour la science, et mourut, dans le jardin, oii il était né, à l’àge de 77 ans (1821). Sa modestie et sa réserve étaient sans égales; il ne demanda jamais aucune récompense. Il reçut la croix de la Légion d’honneur à la fondation do l’ordre, mais il n’en porta jamais les insignes. « Ln ruhun, disait-il, irait mal à mon habit de jardi- « nier, et l’orgueil, inséparable de toute distinction, pourrait me faire oublier la serpe et la (( bêche c[ui ont fait ma consolation, ma fortune, et doivent suffire à mon ambition. »

La belle collection des vélins avait continué do s’accroître, depuis Aubriet, parles soins de Basseporte, sou élève, qui mouj-ut en 1780, et iiui, presque octogénaire, y travaillait encore. Cependant, on 1774, Buffon avait donné sa survivance à un jeune peintre hollandais , ^■an Spaéndonck dont le talent donnait les plus belles es{)érances. Devenu titulaire , son talent prit tout son essor et les succès ([u'il obtint décidèrent plus tard l’administration à créer pour lui une chaire spéciale à' Iconographie. Van Spaëndonck n’était pas seulement un peintre; il était assez versé dans les sciences pour en suivre les détails par l’intelligence aussi bien (]uo par les yeux. Il peignait les Plantes, a dit Cuvier sur sa tombe, dans le lieu même oii Jussieu en parlait; U peignait à i;ôté de Buffon, cet autre peintre si brillant aussi et si sublime. 11 a ennobli le genre (ju’il avait embrassé, et, dans ses tableaux étonnants, l’imagination s(î croit toujours prête à trouver autre chose (jue des fleurs,

Van s I' AK n BONt.K.

l’IlKMIKUl': IVUITIE.

Lo cours (le \ aa Spaemlonck (!lait lr(,*s-sui\ i et a produit des (,'dèves du plus ;<rnnd nu-rite. Son ('cole a heaucoup contribué à faire rocberclier <.\ l'étranger nos ouvrages d'ilistoire naturelle; il en est sorti une multitude d’hommes de talent (pii ont répandu dans les ateliers et les fabrâpies cette élégance do forme, cette variété et cette richesse de couleurs admirées dans les produits de notre industrie. Vau Spaëndonck devint membre de l’Institut, et mourut en 1821.

Tels étaient les pas importants (pio venait de faire la Botani(pic dans les mains des j.irofesseurs du Jardin du lloi. Cette science, sur hapielle s’était principalement a[)puyée l’institution naissante, répondait ainsi à la haute protection dont elle était l’objet, bien (pie les travaux et les goûts de Buffon l’eussent pres(pie toujours éloigné de son étude. Mais il avait compris (tue le Itègne vi'gétal est le vrai i)oint de départ de toutes les sciences naturelles, (ju’il e.st la première sourco h la((uelle s’adressent les besoins do l’homme, celle qui fournit à l’agriculture, à la médecine, à rindustrie, aux arts, les niah-riaux hîs plus précieux et les plus abondants. C’était comme un hommage (lu’il rendait d’ailleurs à une science (pii venait de porter si haut et si loin l’honneur du nom français , grûce au génie de scs professeurs comme à l’intrépidité de ses jeunes naturalistes. La même pensée allait bientijt, dans la nouvelle organisation, affecter à la Botanique quatre des professeurs du .Muséum : Jussieu , Desfontaines, .\ndré Thouin et Lamarck.

Au nn'me moment, des destinées non moins brillantes s’ouvraient à une autre science, la chimie, (pic nous avons laissée, en 1770, entre les mains de Bourdelin, d(‘jà vieux, et de Bouelle (pii allait mourir. Celui-ci fut remplacé, comme démonstrateur, {>ar .son frère Hilaire- Mario Bouelle, aussi membre de r.-Vcadémic des sciences et chimiste distingué, bien (pi’il .soit loin de tenir le mf'ine rang dans l'iiistoire de la science. Bouelle le jeune était aussi niéthü(ii(pie et réservé (pie son frère était véhément et bizarre. Il jiossédait toutefois une grande habileté dans la prati(iue des opérations et des ex()éricnces. Son élocution était encore moins pure que celle do son frère, lequel ne se pi(juait pas, comme on sait, d’une grande correction de langage. Cependant sa parole était [)n}cise, énergi(pie, et son cours était très- .suivi. Bouelle le jeune mourut en 1779 , et fut remplacé [>ar Auguste-Louis Brongniart, déjà [irofesscur à l’école de f)harmacic et |»remier a[iothicaire du roi. Brongniart suivit d’abord les principes de la chimie de Stalil et kîs idées de .Ma(;<pier; mais, lors(pi’il devint démonstrateur du cours de Fourcroy, il entra franchement dans les vues de ce professeur, et se montra comme lui l’un des [u’opagateurs les {dus ardents des théories et de la nomenclature nouvelles. Brongniart avait {)ublié un tableau aiialyti(iue des combinaisons chimi(pies, et travailla avec Massenfratz au Journal des Sciences, Arts et Mélierb. Pendant la révolution, il devint jdiarmacien des armées. Il était frère de l’architecte éminent à qui l’on doit la Bourse de Paris, et oncle d’Alexandre Brongniart, longtemps professeur de mimh’alogic au Jardin des Plantes et directeur de la manufacture de Sèvres : famille illustre où sc {lerpétuent les traditions du savoir et du mérite, dans la personne do M. .-\dolphe Brongniart, membre, comme ses ascendants, de r Vcadémie des sciences, et aujourd’hui {>rofesseur de Botani(pie au Muséum.

Brongniart fut le derni(*r des démonstrateurs de chimie du Jardin du Boi. Cette singulière distribution dans les attributions des professeurs était un reste des traditions ,scolasti(|ues du

moyen âge. L’enseignement des scienc.es |)hysi({ues , dont rensenible cnm(tosait ce ({u on nommait alors la [)hilosophie naturelle, ne fut longtcnijis (pi’une réunion de doctrines, d b\- {)Othèses ({ue l’on ex[)osait dans la chainî avec toute la tiomjie magistrale. Lors([ue ces sciences commenccTcnt à s’a[i{)uyer sur l’observation directe et positive, les |)rofesscurs continuèrent à se montrer ix'vèdus de la robe doctorale, (pii n’était [tas commode pour les mani[mlations et les travaux do laboratoire. Il fallut donc leur adjoindre un aide ({ui fît les expériences dont le jtrofesseur en titre exjilitpiait en nK'me temjts la théctrie. L’exem{)le de Bouelle

avait montré tous les inconvénients d’une {tareille méthode; Fourcroy allait bienhM {trouver (jue la {irali({ue des o[iérations {leiit s’allier {larfaitement avec le talent do ta {tarole et l’ex{to.si-

tion lumineuse des théories les [tins élevées.

IIISTOIHK. — 1771-1791

Bounielin était remplacé depuis longtemps par Macqner, membre de l’Académie des sciences, professeur doué d’une élocution facile et précise, écrivain mélhodi(}ue et élégant, (]ui eut le malheur de surgir dans une époque de transition, et dont les travaux furent étouffés, pour ainsi dire, entre les doctrines longtemps célèbres de Boërbaave et de Stahl et les théories naissantes de Cavcndish et de Lavoisier. Pierre-.Ioseph Macqner, né à l’aris en 1718, appartenait nécessairement à la première école. 11 avait près de GO ans lorsiiu’il remplaça Bourdelin comme titulaire, et, jusque-là, ses écrits comme son enseignement avaient été fondés sur les idées alors régnantes. Cependant , il ne restait pas étranger aux questions qui s’agitaient si vivement entre les jeunes chimistes; il avait même essayé de modifier la théorie du phlogisti(iue, en y substituant la lumière, espérant concilier ainsi des opinions presque antagonistes. La justesse de son esprit l’attirant comme malgré lui vers les idées nouvelles, il essayait du moins d’en retarder le mouvement , et n’admettait qu’à regret des doctrines qui renversaient toutes celles qu’il avait jusque-là professées. Toutefois, les découvertes de Priestley, de Lavoisier, do Schéèle ébranlaient vivement ses convictions , et il eut sans doute fini par s’y soumettre, si la mort n’y eût mis obstacle. Mac(iuer succomba à une maladie du cœur, en 1784.

Si tous ces motifs ne permirent pas à Macquer de, suivre hardiment la marche de la chimi(; philosophique, il se distingua du moins comme praticien, et on lui doit de nombreuses et utiles recherches de détail. C’est lui qui opéra pour la première fois, en 1771 , la comhustion du diamant; il reconnut que l’arsenic était un métal; il étudia l’un des premiers le platine, nouvellement apporté en Europe, mais il n’aperçut pas les autres métaux qui s’y trouvent ordinairement réunis. Il s’occupa du zinc, du plomb, de l’étain, de l’antimoine; il reconnut la solubilité du caoutchouc dans l’éther et dans les huiles essentielles; il fit d’heureuses applications de la cliimie à l’art de la teinture. Appelé à diriger les travaux chimi(]ues à la manufacture royale de Sèvres, il s’occupa de la chaux, de l’alumine, il se livra à d’immenses rechendies sur les terres réfractaires et perfectionna les fourneaux destinés à la fabrication des poteries.

Macquer était un professeur habile, mais froid; il lisait ses leçons, écrites, à la vérité, dans un style [)récis et sulistantiel ; mais son cours était loin d’exciter le même intérêt (jue les improvisations piquantes et animées de Cuillaume Bouelle. Macquer publia un Dictionnaire (le Chimie qui fut traduit en plusieurs langues, et qui est resté comme un monument précieux de l’état de la science à son épocpie. Il est fâcheux pom sa gloire que ce bel ouvrage ait vu le jour au moment où de nouvelles idées allaient opérer une révolution complète dans la marche de la chimie. Macquer était un savant distingué et estimable; son caractère était doux et bienveillant, son esprit net et méthodique, son style d une clarté et d’une élégance remarcjuables. Il travaillait à plusieurs publications ; on trouve plusieurs de ses écrits dans les Mémoires de l’Académie, dans la collection des arts et métiers, surtout dans le Journal des Savants , <( le [)Ius ancien, dit Vicq-d’Azyr, le mieux fait, et peut-être le moins lu de tous ceux qu’on publie. » La chaire (pie Macquer occupait au Jardin allait bient(3t passer dans les mains de Eourcroy.

La chimie préludait, depuis plus d’un siècle, à cette réforme qui devait l’élever à un rang si distingué parmi les connaissances humaines. Cette science, dans l’àge précédent, avait rempli un rôh; assez secondaire et parfois peu digne d’elle-même , livrée qu’elle était aux mystères de la magie, de la cabale, aux rêveries et aux spéculations des alchimistes. Tantôt confondue avec les sciences occultes, tantôt avec la métallurgie ou la médecine; sans principes fondamentaux, sans enseignement authentique, sans langue régulière, elle n’avait commencé à fixer l’attention des hommes sérieux que depuis la fondation des sociétés savantes. Dès lors, la masse de faits qu’elle recueillait en silence et leurs déductions généralis(;es lui donnaient déjà une physionomie imposante, lorsqu’un phénomène, habilement observé par des hommes de génie, vint tout à coup lui ouvrir de nouveaux horizons. On cherch(*rait vainement dans rilistoire des sciences un autre exemple d’un essor aussi prodigieux fondé sur une

(ii pniniikni- i>\nTii:.

s«'uic (lécnuvf'i’tf' , ocll(> (ios pnz , ol sur les nnmhn'usos ronsniiKuifi's <|ui s’v rutliiclient. A partir de (vAtu cpoqut^, la diiiiiio sa trouva rapitiament cliaufîâo dans sas priiicifios, dans sas proradas, dans sou laugaf^a ; sou iniportanca f,M‘andit à tous las vaux ; alli^ ouvrit da uouvallivs routas a tous Uis arts, tout (.‘u sa préparant à allo-niàtnc des développainents illimités : eatte ravolution devait s’accomplir tout autière dans l’osiiaca do (juaranto ans.

M VCeCEB.

Nous n’avons pas à letrarar ici, al nous la raprattons, las phasas piincipalas da cotte jrrauda réforma, sorte da ilrame scientifi(|ua, ijui pourtant servirait à expliquer l’impulsion extraordinaire <|u’ont reçue depuis, de la chimie, presque toutes las connaissances actuelles, f.i's découvertes successives (|ui s’y rapportant, les circonstances qui las entourèrent, les hommes (|ui ont posé les [irincipes, trouvé les procédés, imajiiné les théories, créé la nouvalh' laumia do la science, depuis Hlack et (lavendish jusqu’à Priestley et Ilarfrmann ; depuis la modeste Schéàlo jus(|u’à l’infortuné Lavoisier, les événements de l’Ilistoin' jîénérale, mêlés à ce mouvement solennel , tout cet ensambh* composerait une véritable épopée dont la science*

fournirait les données principales, et l’bistoiro la plan, la tissu, les personnages Alais il

faut nous borner à exposer les progrès de la ebimie dans l’enseignement ilu Muséum, et la part que Fourcroy allait prendre à la marche d’une science, en tête de hniuelle figurent si dignement les ebimistes français.

Antoine-François Fourcroy, fils d’un pharmacien du duc d'Orléans, naquit à Paris en I7ô5. Il perdit sa mère à l’àge de 7 ans, et il en éprouva une telle douleur (pi’il voulut se jeter avec elle dans la fosse mortuaire. Quoifpie rempli d’intelligence, il reçut au collège de mauvais traitements et en sortit de bonne heure sans y avoir fait de grands progrès. Il se lit copiste et apprit à écrire aux enfants ; il eut même la pensée de devenir comédien ; mais les conseils de Vicq-d’Azyr, qui était l’ami de son père, le détournèrent de ce projet et le déterminèrent à étudier la médecine. Il donnait dos leçons particulières, faisait des traductions et

iiisTOfn 1

vovnit (inoltjuos malades; mais tout cola ne rendait pas sa situation fort aisée. Il aimait à rappeler lui-même (piMI était logé dans une mansarde dont la croisée était si étroite, (jue sa tête, coiffée à la nunie de cette époque, ne pouvait y passer qu’en diagonale. Il y avait sur le même carré un porteur d’eau, père de douze enfants. Fourcroy traitait les maladies de sa nombreuse famille; aussi le voisiu lui rendait-il service pour service, et le jeune étudiant no mamiuait-il jamais d’eau.

Après les années d’étude nécessaires, il fallut prendre ses grades. Une sorte d’animosité régnait alors entre la Faculté et la Société royale de Alédecine, dont Vic<pd’Azyr était le secrétaire. Le docteur Diest avait légué une somme à la Faculté, pour qu’elle accordât tous les deux ans des licences gratuites à l’étudiant pauvre qui les mériterait le mieux. Fourcroy concourut, et se plaça au premier rang; mais, lorsqu’on apprit qu’il était le protégé do Adcq-d’Azyr, il fut repoussé. Heureusement, la Société royale, blessée de ce procédé, fit une collecte pour couvrir les frais de sa réception; il fallut donc le recevoir. Quant au grade de docteur régent, comme il dépendait uniquement des suffrages de la Faculté, on le lui refusa d’une voix unanime, « ce qui l’empêclia dans la suite d’enseigner aux écoles de médecine, et donna à cette compagnie le triste agrément de ne point avoir dans ses registres le nom de l’un des plus grands professeurs de llFiUrope. » On peut ox[)liquer jusqu’à certain point, par ces motifs, les préventions de Fourcroy contre des institutions qui permettaient de tels abus, et contre des liommes qui avaient montré si peu de bienveillatice pour sa jeunesse et pour ses talents.

Ses premiers écrits eurent pour objet des matières assez diverses , mais les conseils do Buc(juet le décidèrent à se livrer plus spécialement à la cliimie. Buc(iuet était alors professeur de chimie à la Faculté de Médecine; la méthode, la clarté et la noblesse de son langage attiraient à son cours l’auditoire le plus distingué. Un jour que le savant professeur était on proie à ces douleurs d’entrailles qui lui survenaient subitement, et auxcjuelles il finit par succomber, il {)ria Fourcroy d’achever sa leçon. Celui-ci, a[)rès s’en être vainement défendu, monte en chaire, s’efforce de vaincre son émotion, s’enhardit, s’anime, et finit par obtenir un succès éclatant. Bucquet, dès ce jour, le regarda comme son héritier; il lui prêta son amphithéâtre, .son laboratoire, lui fit faire un mariage avantageux, et le présenta à Buffon, pour succéder à Macquer dans la chaire de chimie au .lardin du Boi. Buffon s’empressa de l’accueillir sur la renommée de son talent. Son compétiteur était Berthollol.

Lorscpie Fourcroy fut mis en possession de l’enseignement, les bases principales de la nouvelle chimie étaient déjà posées. Pendant les dix dernières années, des découvertes im|)ortantes, des théories primordiales avaient pris place dans la science. Déjà Black et Wilke avaient changé la théorie de la chaleur; Bayen avait montré que les chaux métalliques .se réduisent par la simple action du feu , et rpi’elles dégagent une substaiice gazeuso que Priestley avait recueillie et (pi’il avait nommé air vital, Bergmann avait donné à l’analyse une précision mathématique; Schéèle avait découvert le manganèse, le chlore, l’aci<le prussique, les acides végétaux et plusieurs acides métalliques. Priestley avait répandu un nouveau jour sur les gaz; Fontana et Laborie avaient fait faire de nouveaux pas à l’Iiistoire de l’acide crayeux (carbonii[ue) ; Cavendish et Monge avaient pressenti la décomposition de l’eau. Les dissertations, les journaux , les .Mémoires acadi-miipies étaient remplis de faits et de recherches de la même valeur. Cependant, la Théorie avançait lentement, parce tjue chaque chimiste avait la sienne. Une reforme complète devenait imminente : il était réservé à Lavoisier d’en diriger le mouvement, et de la résumer dans les principes de la Doctrine pneumatique.

Los premiers travaux de Ijavoisier remontaient à peu près à la même date. En 1772, il avait montré l’analogie du gaz produit par la combustion du diamant, avec celui qu’on obtenait par 1 incinération du charbon. Deux ans après, dans un de ses premiers écrits, il confirmait les idees de Black sur l’air fixe et présentait l’exposition sommaire des travaux auxquels il se préparait. Dans le cours de quelques années, il décomposait l’air en le faisant agir sur les métaux au moyen de la calcination , il retirait l’air respirablc du précipité de mercure par l’action do

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la simpl<‘ clialHir, (A l’air lixo (acidi' carlioniijiu') di* la t'uinhiiiaisoii do l’air ros[)iral)lo avoc hf charbon. Il décninijosait 1 acido du nitro, cl montrait qnn les arides minéraux no dilïéront entre eux i(ue par leur base, unie à l’air rospirablo. En 1777, après avoir posé; les fondements de sa Théorie générale, il opérait l’analyse de l’air par la combustion rlu pbosiihore, il montrait l’analogie de lu respiration et de la combustion; il expliquait théoriquement la llamme, la chalenr, raciditiration , et nommait Osyijcne la base do l’air res[)irable. En 17»SO, il i)ubliait ses Mémoirt's sur les lluides aériformes, sur l’acide phos()hori(pie, et ses travaux avec Laplace sur le calorimètre. Plus tard, il établissait définitivement les [irincipes de son .système, il les généralisait, en étudiait les ap|)lications ; il annoii(;ait la décomposition et la recomposition de l’ean, découvertes (pii donnaient le dernier coup à la lliéorii* défaillante du pblogistiiiue; enlin, à l’aide d’un travail d(‘ (piinzo aniu'es, il avait régénéré toutes les parties de la science et fondé sur une suite de d('‘couvert(‘s cajntaU.'S l’admiridile doctrine (pii porte encore son nom.

On comprend tontes les résistances (pie dut soiihîver niu; réforme aussi générale, aussi complète. Oependant peu à [»eu l(.>s iibysiiûens et les chimistes abandonnèrent ou modifièrent les idées de Stahl , fionr se ra|)procher de la doctrine de Eavoisii'i'. l n ebirniste dont les rechi'rches avaient aussi fort enrichi la science, cpii avait étudié le chlore, déc'omposé l’ammoniaiiue, reconnu la nature de l’or et de l’argent fulminant, montré Paction (h; l’oxygène sur la décoloration des substanci's végétales, nerthollet, renonça l’un d(;s premiers aux théories surannées do la chimii; allemande, (inyton de Morveau ne tarda pas à donner h; nnune exem- {ile; Konreroy s’empressa de s’y joindre, et ces trois chimistes, réunis à Lavoisier, ap[)li(pièrent, de commun accord, ù la nouvelle théorie, une nomenclature ingéni(;use récemment imagim'e par (inyton de Morveau. Leur travail, (pii parut en 1787, un an avant la mort de llnffon, donna un vif élan à la [iropagation de la doctrine, eu généralisant les données, en simpliliant les formules, et dès lors sans hésitation et sans conteste, pres(pie tous les savants do l’Europe adojitèrent les i)riuci|)es et la nomenclature dos chimistes français.

Fourcroy se montra le champion le idus habile, le plus ardent de la science ainsi renouveUk». Il la développa dans ses leçons comme dans ses écrits. Il ne parla plus dans ses cours (pie la nouvelle langue chimique; la lucidité d(' ses démonstrations , la netteté de sa logi(pie et le charme de son élotiuence contribuèrent pnissamiiK'nt à la propagation des idées nouvelles; il dirigea vers l’étude de la chimie nn grand nombre, de bons (*sprits. Sa réputation s’accrut avec tant de rapidité (jue le grand am[)hilh(h\tre du Jardin étant devenu trop étroit pour l’aflluence de ses auditeurs, il fallut d(;ux fois l’agrandir. Le zèle du professeur était tel, (|U.’il lit parfois jiis(pi’à trois et (piatre leçons dans le même jour; ce (pii ne l’empêchait pas de se livrer aux expih’iences, d’écrire de nombreux Mémoires et de publier son cours, dont il [larut six éditions dans l’espace de (piehiues années.

L’énumération des travaux chimi(pies do Fourcroy serait trop éUnuluo pour figurer dan.s C(?tte es(piisse de sa vie; la idiis grande partie de ces recherches, d’ailleurs, lui étant commune avec Vainpielin, nous aurons .sans doute l’occasion d’y revenir. Fourcroy était entré à l’Académie des sciences la mf-nie anime ou il fut admis à remplacer Mac(iucr dans la chaire du Jardin du Roi (1781). Sa renommée comme orateur, son activité prodigi(;use, et [lent-etre aussi son n'ssentiment bien connu contre des institutions (pic la révolution allait détruire h; firent nommer suppléant à la Convention nationale. Il n’y entra pourtant, comme député, (ju’au mois d’octobre 1793, par conséquent à une époque postérieure à la mort de Louis \^ L Maigre les reproches publics (|u’on lui eu lit, dit Cuvier, il ne monta point à la tribune tant (pi’on ne put y paraître sans déshonneur, et il se renferma dans (piehpies détails obscurs d’administration, se contentant , pour récom[)ense , d’obtenir la grâce de (piehiues victimes. Darcct lui dut la vie, et ne l’apprit d’un autre (pie longtemps ajirès. H fit appeler près de la Convention des savants respectables, que la faux révolutionnaire aurait atteints imrtout ailleurs. Entin, menacé lui-même , il lui devint impossible de servir personne , et des hommes affreux n’ont pas eu honte de trave.stir son impuissance en crime... « Quand un homme célèbre, ajoute son illustre

HlSTOIHi:. - 1771-17Ü4.

biopraplio , a ou le malheur d’ôtrc accusé comme M. de Fourcroy; lorsque cetlo accusation a fait 1e tourment de sa vie, ce serait en vain ([ue son historien essaierait de la faire ouhlier en «îardant le silence. Nous devons même le dire : si, dans les sévères recherches que nous avons faites , nous avions trouvé la moindre preuve d’une si horrihlc atrocité , aucune puissance humaine ne nous aurait contraints de souiller notre bouche de son éloge, d’en ;faire retentir les voûtes de ce temple, qui ne doit pas être moins celui de l’honneur que du génie (I). »

Fourcroy ne prit ipielque inllueuce dans l’Assemblée (jue plusieurs mois après le 9 thermidor. Dès les premiers moments , il s’occupa d’instruction publiciue et prit part à toutes les mesures qui se rattachent à cette branche de l’administration. 11 concourut à la restauration des Écoles, à la réorganisation du Muséum d’histoire naturelle, à la création de l’Institut sous le Directoire. 11 avait fait partie du Conseil des Anciens ; sous les consuls il fut nommé conseiller d’Etat. 11 devint successivement membre de l’Institut, professeur à l’École de Médecine, à l’École Polytechni(iue , au Muséum , commandant de la Légion d’honneur et directeur général de l’Instruction publique. '

C’est au milieu de ces fonctions si diverses qu’une incroyable facilité de travail lui permettait encore de publier de nombreux et importants ouvrages : ses Éléments de Chimie , son Système des Connaissances chimiques , dont la troisième édition se composait de dix volumes; sa Philosophie chimique , dont on lit dix traductions à l’étranger; des Mémoires, des articles répandus dans Y Encyclopédie méthodique , dans les Annales de Chimie , le Journal des Pharmaciens, \c Dictionnaire des Sciences naturelles, le Journal des Mines, les Annales du Muséum, publication dont il avait conçu la première idée. Cependant la haute considération dont Fourcroy jouissait, et à laquelle il attachait tant de prix, lui imposait sans cesse de nouveaux

(I) (À VIER, Klofie historique d'A. V. de Fourcroy, lu à l lii.siiiut, le 7 janviiT ISII.

68 PHEMIERE PARTIE.

efforts. Sa santé s’en ressentit; il éprouvait depuis quelipie temps des palpitations, dos vertiges. Pendant près de deux ans, il s’attendait , pour ainsi dire , chaque jour au coup fatal. Saisi entin d'une atteinte subite, au moment ou il signait quehjues déi»èclies, il s’écria ; « Je suis mort! » et il l’était en effet. La perte do Fourcroy laissait un grand vide dans la science; lieurcusement, do dignes successeurs allaient se |)artager ce glorieux héritage : Laugier devait le remplacer au Muséum , (Îay-Lussac à l’École Polytechniciue , Vauquelin ù la Faculté do Médecine, et Al. Thénard à l’Institut.

L’importance des minéraux comme sujets chimiques et l’appui ipie sc prêtent mutuellement deux sciences rapprochées par tant de points, rendaient indispensable d’établir au Jardin royal, à côté do la chaire consacrée à la chimie, l’enseignement spécial de la minéralogie. A la vérité, Daubenton, en sa qualité do garde et démonstrateur du Cabinet, recueillait, classait les échantillons ininéralogifiues , et en faisait la démonstration à quel<[ucs auditeurs, les jours ou les galeries étaient ouvertes au public; mais ce n’était {)oint là un cours régulier, et ce naturaliste n’avait pas encorf; le titre de professeur de minéralogie. Toutefois, il avait lu à l’Académie des sciences |)lusieurs Mémoires sur celte branche de l’iiistoire naturelle et il avait émis , à diverses reprises , sur des (luestions de géologie , des vues neuves et d’un véritable intérêt.

Los rapports avec les sociétés savantes , avec les académies étrangères et les voyageurs s’étaient beaucoup multi[)liés , et ces relations exigeaient une correspondance fort active. Ruffon obtint la création d’une place d’adjoint au garde du Cabinet, qui serait chargé spécialement de la correspondance. Son choix tomba sur un jeune naturaliste, déjà connu par de bons écrits, particulièrement pur <les travaux estimés de minéralogie, et très-capable, jiar son zèle comme par la variété do ses connaissances, de remplir de pareilles fonctions. Rarthélemy Faujas de Saint-Fond, né à Monlélimard , en 1750, aviüt été destiné par ses parents à la magistrature. Après avoir fait dans sa ville natale d'assez bonnes études et s’être même distingué par quehpie aptitude à la poésie, il avait suivi à Grenoble les cours do jurisprudence, l n goût très-vif pour les voyages et l’aspect do ces belles montagnes (pie l’on nomme les .\lpes dauphinoises, renlraînèrent pres'pie à son insu à une observation aiiprofondie do ces masses inqiosantes. 11 ne les admirait pas seulement au {loint de vue pittoresque, poétique : il voulait connaître leur contexture, leur composition intime; il cherchait surtout à deviner l’histoire de leur formation et celle des révolutions auxciuelles les siècles les avaient soumises. Au milieu de ces préoccupations, Faujas devint pourtant avocat et même président de la sénéchaussée; mais dès qu’il fut maître de se livrer à ses goûts, il reprit ses excursions dans les montagnes et s’occupa avec ardeur de physique , de chimie et de minéralogie. Quand il eut recueilli une ccrl;nno masse d’observations de cette nature, il entra en correspondance avec Ruffon. 11 lui apf'ortait, comme résultat de ses premières recherches, (}uel<pies faits importants à l’ap[)ui des vues du grand naturaliste sur la théorie de la terre. Ruffon l’attira à Paris et s’efforça de l’y fixer en lui donnant une modeste place au Jardin du Roi. Quehpies années après, il le fit nommer commissaire royal des mines. Ce nouveau titre permit à Faujas do parcourir la plupart des pro\inces de France et lui fournil l’occasion d’y faire plusieurs découvertes d’une importance réelle. Plus tard, il visita l’Angleterre, l’Écosse, les Hébrides, puis la Hollande, l’Allemagne et l’Italie, cherchant partout à reconnaître les éléments du monde primitif, et à retrouver, dans la configuration des masses minérales, la trace des révolutions successives du globe. Il établissait ainsi les premiers fondements d’une science, la géologie, dont le nom n’était pas encore écrit dans nos dictionnaires, bien (pi’elle eût été déjà le sujet des plus ingénieuses hypothèses. Les observations de Faujas venaient y joindre une masse considérable do faits nouveaux , dont lui-même n’eût pu tirer (}ue des consé(iuences prématurées, mais (jui servirent à consolider les bases de la géologie, en attendant ([u’un savant du premier ordre élevât sur elles l’un des [ilus beaux monuments du génie scientili(iue moderne.

Faujas était doué d’une activité rare et possédait toutes les qualités du naturaliste investi-

galour. Il fouilla avec sagacité, souvent avec bonheur, dans les archives do lu nature, et saisit parfois le secret de ces grands événements qui ont remué le sol que nous habitons. Son ouvrage sur les volcans éteints du Vivarais et de l’Auvergne répandit une vivo lumière sur ce sujet aussi neuf qu’intéressant. On lui doit un grand nombre d’écrits sur la plupart des questions de CO genre, sur les roches, les mines , les eaux minérales , sur la paléontologie et divers autres sujets d’histoire naturelle. Parmi ses découvertes minéralogiques on place au premier rang celle des mines de la Voulte, département de l’Ardèche. Par ses recherches sur les pouzzolanes de Chonavary-en-Velay, il attira l’un des premiers l’attention des savants et des ingénieurs sur le parti que l’on pouvait retirer de leur emploi dans l’ai't des constructions hydrauliques.

Pendant les orages do la révolution, la fortune do Faujas se trouva fort compromise; heureusement , il avait reçu ([uelques missions scientifiques qui mirent sa personne en sûreté, A son retour, il avait perdu ses em^dois , mais il obtint une indemnité en considération de ses découvertes, 11 ne tarda pas à devenir professeur de minéralogie au Muséum, et l’un des administrateurs do l’établissement. En 1818, bien que septuagénaire, il professait encore avec un remarquable succès ; il mourut l’année suivante à sa terre do Saint-Fond , en Dauphiné,

La minéralogie, en 1780, avait donc déjà deux représentants au Jardin du Roi, et toutefois cette science n’y tenait pas encore un rang égal à son importance. Faujas était souvent éloigné de Paris, par ses fonctions de commissaire des mines, et Daubonton ne pouvait donner à cette branche des sciences naturelles qu’une pai’tie de son temps, réclamé d’ailleurs par tant d’occupations diverses. C’est pourtant à lui que cette science doit l’un des hommes qui ont fait faire à la minéralogie ses plus grands progrès à la fin du dix-huitième siècle : Daubenton eut la gloire d’ètre le maître de llaüy.

Eu 1743, le bourg de Saint-Just, dé|)artement de l'Oise, donnait le jour à René-Just Ilaüy, fils d’un pauvre tisserand. Une intelligence précoce et son assiduité aux cérémonies de l’église avaient fait remarquer le jeune René par le prieur d’une abbaye située dans le même village. Le goût do la musitiue, que Ilaüy conserva toute sa vie, était bien pour quelque chose dans son empressement à suivre les exercices religieux, mais il n’enlevait rien à sa piété réelle et sincère. Le prieur lui lit donner quehjues leçons au couvent, et fit entendre à sa mère qu’à l’aide des recommandations qu’il lui donnerait, l’enfant pourrait aller à Paris achever ses études. Haüy partit donc, mais il n’obtint d’abord qu’une place d’enfant de chœur dans une église du quartier Saint- Antoine. 11 s’en contenta, parce que du moins il y trouvait l’occasion d’exercer ses dispositions musicales; enfin, par le crédit de ses protecteurs, il finit par obtenir une bourse au collège de Navarre , où sa conduite et son application lui valurent l’emploi do maître de quai’tier, puis, avant l’àge de vingt et un ans, celui de régent de quatrième. Peu d’années après, il était régent de seconde au collège du Cardinal-Lemoine, et c’est à ce poste modeste que son ambition semblait vouloir se borner.

Cependant, il avait suivi au collège de Navarre les cours de [)hysiquo de Rrisson, et il s’était souvent exercé à en répéter les expériences, mais il n’avait encore aucune notion d’histoire naturelle. Dans sa nouvelle résidence, il se lia d’amitié avec le respectable Lhomond, homme pieux et savant , auteur d’ouvrages bien connus , destinés à l’instruction de l’enfance, et qui, par modestie , s’était contenté de l’emploi de régent de sixième. Lhomond aimait beaucoup la botani(iue , et son jeune collègue avait le regret , dans leurs promenades , de ne pouvoir s’en occuper comme lui. Pendant une de ses vacances, Ilaüy apprit <}u’un moine de Saint-Just avait (}uelques notions do cette science. 11 conçut aussitôt la pensée de faire une surprise à Lhomond, et après quelques herborisations dans lesquelles il accompagna le bon religieux, il avait fait des progrès si rapides , qu’à son retour il était presque à la hauteur de son ami , et que la botanùjuc devint pour quelque temps leur étude commune et leur science favorite.

Cette étude le conduisait souvent au Jardin du Roi , qui était voisin de sou collège. LU jour il entra prescpie par hasard à une leçon do minéralogie do Daubenton, et remarqua avec plaisir

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