‹ Le muséum d'histoire naturelleChapitre 8 sur 100 · ORDRE DE L’EMPEREUR · texte numérisé non relu

ORDRE DE L’EMPEREUR

Mnilrid, le 9 décembre 1808-

M. le général Clarke, vous témoignerez mon mécontentement au Roi de Naples, de ce qu’il donne des distinctions à mes soldats , sans ma participation ; qu’il n’a point ce droit , et qu’en conséquence aucun de ceux auxquels il en a donné ne les auront : <|ue tout Français <iui porte une décoration ne doit la tenir que de moi; que je maintiendrai rigoureusement ce principe; et que cela ne se renouvelle plus désormais.

Sur ce, etc.

Signé N.UPOLÉON.

Pour copie :

Le Secrétaire général, Fniutox.

C’est en conséquence de cet ordre que le grand chancelier fui chargé de retirer les décorations <|ui avaient été accordées, circonstance qui fut l’occasion de l’aclc de fermelé de M. de Lacépède.

scioncos au Jardin du Roi, au moment où Buffon, chargé d’années et entouré de la considération la plus éclatante, allait quitter pour toujours ce brillant théâtre de sa gloire, cotte institution à laquelle lui-mômo devait sa renommée et qui lui devait en retour sa splendeur et sa richesse. Depuis l’apparition des trois premiers volumes de V Histoire naturelle, chaque année, jusqu’en 1770, avait vu paraître un volume nouveau. Pendant sa maladie de 1771, cette publication, on quelque sorte périodique, avait subi une lacune, mais elle avait bientôt repris son cours, et, dans l’intervalle qui sépare cette époque de l’aimée 1783, on vit paraître les neuf volumes suivants. Ceux-ci n’étaient pas entièrement de la main do Buffon. Line partie en avait été rédigée par Guoneau do Montbéliard, qui, dans V Histoire des Oiseaux, parvint à imiter do la manière la plus heureuse certaines qualités de son style; l’abbé Bexon avait aussi donné quelques soins au même travail , mais Buffon en avait revu , retouché tout 1 ensemble, et divers fragments restés célèbres portent , de manière à ne pas la méconnaître , 1 empreinte magistrale do son talent.

Les cinq volumes des Minéraux parurent de 1783 à 1788. C’est évidemment la partie la plus faible do l’ouvrage , parce (jue Buffon y prodigua les hypothèses , et qu’il y tint pou de compte des nouvelles découvertes do la chimie , non plus que des vues de Borné de Lisle , de Bergmami, do Saussure et de llaüy sur la cristallisation. Les sept volumes de supplément, dont le dernier fut publié en 1789, l’année qui suivit sa mort, se composent d’articles détachés; mais le cinquième contient les Époques de la Nature^ l’un des derniers ouvrages de Buffon , et celui qui devait mettre le sceau à sa renommée comme philosophe , comme naturaliste et comme écrivain,

Buffon s’occupa pendant cinquante ans do ce magnifique ouvrage , que la France a adopté et qu’elle regarde comme une de ses gloires. Cependant, à cette époque de 1788, les trente-six volumes dont il se composait ne formaient encore qu’une partie du plan que l’auteur avait conçu. Une fois qu’il eut entrepris ce grand travail , il no l’abandonna plus et ne s’en laissa distraire par aucun autre, Daubenton et Gueneau de Montbéliard y avaient dignement concouru; Lacépèdo se préparait à le poursuivre et y joignit en effet, comme nous l’avons vu, les Reptiles , les Cétacéos et les Poissons. 11 restait encore à y réunir les Invertébrés et l’histoiro dos Végétaux.

Les services que Buffon rendit au Jardin du Roi sont do deux natures : il développa , il enrichit l’établissement et imprima à la marche des sciences naturelles la plus vive impulsion qu’elles eussent encore reçue. Son administration fut aussi active que ferme et intelligente. L’extension qu’il donna au local et aux collections provoqua de nouveaux accroissements, qui finiront par rendre indispensable une nouvelle organisation. Mais partout les cadres étaient préparés et prêts à recevoir les richesses de toute nature que l’avenir tenait en réserve. Le goût général pour l’histoire naturelle, conséquence de l’éclat qu’il sut donner au Jardin, en même temps qu’il publiait son grand ouvrage, attira sur la science les regards des gens du monde et la protection des grands. Buffon en profita habilement pour la réalisation de ses vues. 11 soutint son crédit par sa bienveillance envers tous ceux qui s’adressaient à lui , en s’appliquant à ne blesser personne , en restant étranger à toute polémique. 11 se vit parfois obligé de sacrifier aux puissances du jour, dans l’intérêt do l’établissement, mais il le fit toujours avec dignité: il consacra même souvent les faveurs personnelles qu’il avait obtenues aux améliorations qu’il projetait , ce qui lui permit d’en solliciter d’autres avec plus de hardiesse et de succès ; en un mot , tous les moyens qui s’offrirent à lui , il les fit servir avec autant de zèle que de désintéressement aux progrès de la science, comme aux développements de la royale institution qu’il avait à diriger.

Presque toute la vie scientifique de Buffon se concentre dans la publication de son Histoire naturelle , qui commence par la Théorie de la Terre , et finit par les Époques de la Nature, deux ouvrages placés aux deux extrémités de sa carrière , ayant trait au même sujet , mais conçus dans des vues toutes différentes, et moins éloignés l’un de l’autre par les trente années

PHEMIÈRE PARTIE.

(lui los s(‘parent que par les doctrines presque opposées qu’ils représentent. Lorsqu’il écrivit le premier, Ruffon ne possédait encore que dos données fort incomplètes sur cette matière , et il fut obligé d y suppléer par des hypothèses plus hardies que solides. Dans le second, il put s appu}or sur des faits mieux observes, et en tirer do plus heureuses conséquences. Aussi , de tous los ouvrages du dix-huitième siècle , c’est peut-être celui (lui a donné le plus d’élan aux grandes conceptions scientifniues et ouvert la plus large carrière aux théories relatives à la constitution du Gloho. Toutefois, et bien (lu’il les ait traitées avec toute la précision (jue comporteraient des v(!iites reconnues, il déclare lui-même (juo ce no sont encoi’e là (juc des hjpotheses. (( A tout prendre, s’écrie à ce sujet M, Flourens, j’aime mieux une conjecture qui (( élève mon esprit qu’un fait exact qui le laisse à terre, et j’appellerai toujours grande la (( pensée qui me fait penser. — C’est là le génie de Ruffon et le secret do sa puissance : c’est (I qu’il a une force qui se communi(iuo ; c’est qu’il ose , et qu’il inspire à son lecteur quebiue (I chose do sa hardiesse ; c’est (ju’il met partout sous mes yeux le courage des grands efforts , (( et qu’il me le donne. »

Cependant , on a vivement reproché à Ruffon quebiues erreurs de détails , sans lui tenir compte de l’étonnante <iuantité de faits dont il a enrichi la science. Personne, sans doute, no soutiendrait aujourd’hui la réalité de certains systèmes qui ne peuvent plus passer que ()Our des jeux d’esprit; (( mais Ruffon, ajoute Cuvier, n’en a pas moins le mérite d’avoir fait sentir généralement que l’état du Globe résulte d’une succession do changements dont il est possible de saisir les traces , et c’est lui qui a rendu tous les observateurs attentifs aux phénomènes, d’où l’on a pu remonter à ces changements... Son élo<juent tableau du développement physique et moral de l’homme n’en est pas moins un très-beau morceau de philosophie, digne d’être mis à côté do ce (lue l’on estime le plus dans le livre do Locke. Ses idées concernant l’influence (ju’exercent la délicatesse et le degré de dévelo[>pement de cluuiuo organe sur la nature des diverses espèces , sont des idées de génie qui feront désormais la base do toute histoire naturelle philosophique et qui ont rendu tant de services à l’art dos méthodes, qu’elles doivent faire pardonner à leur auteur le mal (ju’il a dit de cet art. Enfin ses idées sur la dégénération dos animaux et sur les limites (juo les climats, les montagnes et les mers assignent à cha(iue espèce, peuvent être considérées comme de véritables découvertes , qui se confirment chatjuo jour et (]ui ont donné aux recherches des voyageurs une base fixe dont elles manquaient absolument auparavant. »

Ruffon s’éleva, en effet, dans ses premiers écrits, contre les nomenclatures et los méthodes on histoire naturelle. On peut expliquer cette singularité en se souvenant (ju’il était entré brusquement dans la science sans avoir assez étudié les vues des naturalistes (|ui l’avaient précédé sur cette matière. Il s’était surtout roidi contre le système artificiel do Linné, fondé sur la considération d’un caractère uni(iue, et il l’avait confondu avec la méthode naturelle, ce puissant moyen de généralisation, qui repose sur l’ensemble et la valeur comparée des caractères, qui subordonne les rapports particuliers aux rapports généraux, et ceux-ci à de plus généraux encore, lesquels finissent par devenir de véritables lois naturelles. 11 est difficile de concilier cette aversion pour les méthodes avec son esprit généralisateur, systématique, qui semble dédaigner les faits secondaires , dans la crainte de faire perdre de la grandeur et de l’unité à ses conceptions. Du reste, on peut croire (ju’il évitait à dessein certains rapprochements, espérant intéresser davantage le lecteur par ce désordre apparent qui permet de choisir, de se reposer, de gi'ouper les matériaux à volonté , selon les idées que les faits et leurs rapports inspirent à l’imagination. Ce désordre est en effet l’un dos caractères de son ouvrage; ce tju’il y a do certain, c’est que les éditcm*s, qui ont voulu classer ses descriptions suivant des vues ou des systèmes particuliers, en ont détruit tout le charme. Les hardiesses que faisait accepter l’écrivain ou le poète ne se pardonnent plus à la parole froide et positive du savant.

A mesure (jue Ruffon avança dans son travail, il revint de ses préventions à ce sujet, à ce point que, parvenu à son Histoire des Oiseaux, et même avant, comme le remarque M. Flou-

rcns, il se soumit tacitement à la nécessité où nous sommes de classer nos idées pour nous en représenter clairement reiisemble. Il en vint même à créer spontanément une sorte de classification, fondée sur l’observation comparée des êtres, notamment dans son travail sur la Gazelle et les' Singes. Ses continuateurs, comme nous l’avons vu, se soumirent d’eux-mêmes à la règle commune et rachetèrent ce défaut, si c’en est un, sans rien ôter à l’œuvre du maître du caractère qui la distingue.

Les attaques dont Buffon fut l’objet ne s'arrêtèrent point à ces remarques générales; on alla ju.squ’à critiquer sa manière , ce style si universellement jugé irréprochable. D’Alembert , qui n’aimait ni sa personne, ni son talent, ne l’appelait que le grand phrasier . le roi dos phrasiers.

« Ne me parlez pas, disait-il un jour à Rivarol, de votre Buffon, ce comte de Tuffières, qui,

« au lieu de nommer simplement le Cheval . s’écrie : La plus noble conquête que l homme ait U jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal, etc. — Oui, reprit spirituellement (( Rivarol , c’est comme ce sot de Jean-Baptiste Rousseau, qui s’avise de dire :

Des bonis sacrés où naît l’aurore ,

Aux bonis enflammés du couchant ,

« au lieu de dire tout simplement : de VEst à VOuest. »

Voltaire reprochait également au style de Buffon une pompe et une magnificence affectées. C’est à lui que s’adressait ce vers ;

Dans un style empoulé parlez-nous de physique,...

Quelqu’un vantait un jour, en présence de Voltaire, le style de V Histoire naturelle. « — Pas si naturelle ! » s’écria-t-il. On sait que Voltaire et Buffon avaient eu quelque démêlé au sujet des coquilles fossiles et autres productions marines que l’on trouve sur do hautes montagnes. Cette petite querelle s’apaisa. Buffon , qui l’avait soutenue victorieusement , la termina avec franchise et dignité; de son côté. Voltaire y mit fin par une plaisanterie ; « Je ne veux pas, « dit-il, rester brouillé avec M. de Buffon pour des coquilles. »

Ces attaques, plus ou moins sérieuses , mais qui caractérisent assez bien l’esprit du temps, no changèrent rien à l’opinion générale au sujet de cet homme d’un vrai génie. La postérité s’est également prononcée à l’égard de ses talents , et il n’y a aujourd’hui qu’une seule voix sur le mérite de son style. Rousseau a écrit au sujet de Buffon : « Je lui crois des égaux « parmi ses contemporains, en qualité de penseur et de philosophe; mais, en qualité d’écri- « vain, je ne lui en connais aucun. C’est la plus belle plume de son siècle. »

« Pour l’élévation du point de vue où il se place, dit Cuvier, pour la marche forte et savante de ses idées , pour la pompe et la majesté de ses images , pour la noble gravité de ses expressions, pour l’harmonie soutenue de son style dans les grands sujets, il ne peut être égalé par personne. »

C’est là en effet la vraie puissance à l’aide de laquelle Buffon a exercé et exercera longtemps encore une influence réelle , non-seulement sur l’avenir des sciences , mais encore sur le caractère de la langue française. C’est qu’à côté de la faculté do concevoir- d’ingénieuses hypothèses et de hautes théories, il possédait celle de les exprimer avec clarté, avec éloquence. K un sentiment élevé des beautés de la nature, il unissait l’art de les représenter, de les embellir par la magie du langage et l’éclat du coloris. On a reproché à son style une sorte de monotonie ou d’uniformité, qui tient évidemment au sérieux des sujets qu’il avait à traiter ; bien que ce style soit en général d’une gravité soutenue, Buffon a su néanmoins le rendre flexible et l’approprier à la diversité de formes , d’aspects et de mouvements des nombreux objets qu d avait à reproduire. Quelle variété de tons dans ses descriptions du Cheval , du Lion, du Cerf, de la Fauvette ou du Colibri! Quelle solemiité dans la peinture des gi-ands phénomènes, ou dans ces vues [diilosophitiues où son génie «embrasse à la fois tout l’espace

« qu’il a rompu île sa pensée! » et eu même temps, quelle liuesse de touche dans ces pensées morales oii se révèle toute l’exquise délicatesse de scs sentiments. Jamais d’emphase, mais partout de la noblesse et de la distinction. La grandeur do son style, il est vrai, ne se prêtait pas aux choses communes et même aux choses de détail, « Quand il voulait, dit Necker, <( mettre sa grande robe sur de petits objets , elle faisait des plis partout. » Sa haute taille semblait, en effet, avoir quelque peine à se courber : il savait décrire l’Éléphant ou le Chêne superbe, mais il ne descendait point Jusqu’à l’humble plante ou à l’insecte.

Muffon donna le premier exemple de l’application de la poésie aux matières scientifiques, en ce sens qu’il chercha le premier, dans les scènes de la nature et dans les pensées (lu’elles peuvent inspirer, la source de toutes ces images, tantôt douces et gracieuses, tantôt fortes et sublimes qui caractérisent la poésie. « lîuffon, dit Condorcet, est poète dans toutes ses descriptions. Son harmonie n’est pas seulement de la correction , mais une sorte d’analopne entre les idées et la parole; sa phrase est douce ou sonore, majestueuse ou légère, suivant les objets qu’elle doit [teindre ou les sentiments qu’elle doit réveiller. » Il est, en effet, le premier de nos maîtres dans l’art de peindre la nature. Il a appris à la voir, à l’aimer, à la décrire. J. -J. Rousseau, et après lui Rernardin de Saint-Pierre et Chàteaubriand , s’en sont évidemment inspirés; en sorte que Buffon, le classique par excellence, se trouverait ainsi, — étrange paradoxe , — à 1a tête de tous ceux qui s’efforcent aujourd’hui de revendi([uer en leur faveur la découverte dos trésors de poésie et de style que renferment les tableaux et les phénomènes de la nature.

Et toutefois Buffon n’aimait pas la poésie , ou du moins la versification. II prétendait qu’il est impossible , dans notre langue , d’écrire quatre vers de suite sans blesser ou la propriété des termes ou la justesse des idées. C’est ain.si qu’à-propos de ce vers de Racine :

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon eœur,

il disait que l’on ne pouvait pas comparer le jour à un fond. « J’aurais fait des vers comme « un autre , ajoutait-il , mais j’ai bien vite abandonné un genre où la raison ne porte que des « fers. Elle en a bien assez d’autres , sans lui en imposer encore de nouveaux. » Il faisait pourtant une exception en faveur des vers que l’on composait à sa louange.

Buffon aimait la magnificence, et ce goût se reflétait dans ses habitudes , dans .son allure et même dans ses écrits. Comment se serait-il défendu d'un certain orgueil, lorsque, toujours préoccupé du grand objet qu’il avait à poursuivre, il avait constamment sous les yeux les heureux fruits de ses efforts , lorsqu’il recevait de toutes parts les témoignages de la considération la plus éclatante. Les philosophes et les savants kü prodiguaient l’admiration; J. -J. Rousseau baisait religieusement le seuil de son cabinet; la statue qu’on lui avait élevée au Jardin du Roi portait cette légende :

Majesldli nalxim par ingenium.

Son fils avait fait placer, au pied de la tour de Montbard , une petite colonne de marbre, sur laquelle on avait gravé ces mots :

Excelsm turii humilis colnmna.

Pendant la guerre d’Amérique , des corsaires renvoyaient à Ruffon des cais.ses qu’ils avaient capturées et qui étaient à son adresse. Le roi Louis XV avait érigé sa terre en cornti;. L’impératrice de Russie lui adressait les lettres les plus flatteuses et lui envoyait tous les objets précieux ([ui pouvaient se rapporter à ses travaux ; enfin , le prince Henri de Prus.se écrivait : « Si j’avais besoin d’un ami, caserait lui; d’un père, encore lui; d’une intelligence pour « m’éclairer, eh! quel autre que lui! »

Buffon exerça pendant un demi-siècle, au Jardin du Roi, son utile et glorieuse dictature. Il

IIISTOIIIK. — 177 I - 1791.

changea la naluro primitive do rinslitulioii et la dirigea d’une manière plus spéciale vers les sciences naturelles. Sous sou intluence, la chimie et la botanique ilevinrent plus étendues et leurs applications plus générales. L’anatomie se développa en comparant l’organisation de l’espèce humaine avec celle des animaux. C’est à .ses théories plus ou moins fondées (]ue la géologie doit évidemment sa première origine. Il en est de inéine do la zoologie, dont les éléments existaient, mais obscurs et confus , avant l’épocpie où il attira sur ce point l’attention des savants et du public. Il faut même regarder comme une circonstance heureuse (pie les commencements de cette science soient dus à un homme d’imagination , dont les hypothèses forcèrent à étudier les objets d’un regard plus scrupuleux. C’est grèce à lui que Daubenton, dont l’esprit était aussi exact que celui de Ikiffon avait de hardiesse, donna à la zoologie une direction plus assurée, plus scientifique, et que Lacépède marcha résolûment dans cette voie, jusipi’au moment où Cuvier changea complètement la philosophie de la science, en subordonnant toutes' les considérations théori(|ues à renqtire absolu des faits et de l’observation. Qui peut dire si une marche opposée eût fait faire à la science des progrès plus rapides et amené de meilleurs résultats?

Huffon avait une figure noble, une taille imposante, des manières distinguées; ajoutons une constitution robuste, la passion du travail, avant celle do la gloire, et une force de volonté toujours assujettie à l’empire de la raison. Il réunissait, dit Voltaire, le corps d’un athlète et l’ème d’un sage. Rien qu’il aimât la représentation et l’appareil de la grandeur, il était sim|)le dans sa vie privée et d’un naturel bienveillant. Sa conversation ne donnait aucune idée de son mérite, parce qu’elle rétléchissait rarement les qualités éminentes de son esprit. Il était poli, mais sa politesse, peu expansive, semblait plutôt une barrière qu’il cherchait à oppo.ser à la familiarité. Marié à l’âge de quarante-cinq ans, il n’eut qu’un fils, officier distingué de cavalerie , à qui la faux révolutionnaire fit expier la gloire de son père et le tort de sa naissance. Ruffon mourut à <iuatre-vingt et un ans , des suites douloureuses d’une maladie de la vessie. Sa mort, arrivée au moment où les événements politi(jues commençaient à prendre de la gravité, clôt on (|uel(}ne sorte le dix-huitième siècle au point de vue littéraire, et termine rune des périodes les [lins brillantes des temps modernes, relativement aux sciences et à leur enseignement.

Ruffon, dans l’espace de cinquante ans, avait réalisé, autant qu’il est donné à la volonté humaine de dominer le cours des événements , |)res(iue toutes les vues (ju’il avait imaginées pour les développements du .lardin du Roi et pour les [u’ogrès des sciences naturelles. Il avait levé tous les obstacles et fait concourir à l’accomplissement de ses projets tous les moyens dont les talents et les circonstances lui avaient permis de disposer. Au moment de quitter la vie , il avait eu le bonheur si rare de voir ses longs efforts couronnés des succès les plus éclatants. Kt toutefois, dans ce moment même, de nouvelles destinées se préparaient pour l’institution (jui devait tout à son zèle ; elle allait prendre part aux malheurs du pays et déchoir tpiel<iue temps de sa prospérité; mais la grandeur (*t l’utilité de son objet devaient aussi la relever plus riche, plus puissante, et lui réswer dans un avenir prochain une fortune et une gloire encore plus brillantes.

Ce ne fut pas M. d’Angivilliers qui succéda à Ruffon comme intendant du Jardin, mais sou frère, le marquis Flahaut de la Rillarderie, maréchal de camp. Celui-ci fit continuer les travaux commencés et suivit les errements de l’adndnistration précédente. Il ordonna la construction d’une nouvelle serre, destinée aux ficoïdes; il fit d’ailleurs tous ses efforts pour se concilier l’affection des professeurs et se montrer digne de son emploi. Mais les événements extérieurs marchaient avec rapidité; la détresse des finances exigeait la réduction des dépenses dans tous les services. Le 20 août 1790, Lebrun fit à l’Assemblée constituante un rapport sur le Jardin du Roi, dans lequel il proposait des modifications importantes dans son administration et dans son budget. Pendant la discussion de ce rapport , les officiers du Jardin , c’est le nom que Ion donnait alors aux professeurs et aux principaux cmiiloyés, firent parvenir au

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