LETTRE DE DEBUSSY A ERNEST CHAUSSON
(Cliché communiqué par la Revue Musicale.
et dans Ariane et Barbe-bleue, le talent hors pair de M. Paul Dukas ne nous subjugue point de la sorte. | Que faire? nier l’œuvre, ou la fuir? Je voudrais plutôt, | la regardant en face et m'imprégnant de sa beauté profonde, ne pas oublier les plus belles sensibilités de jadis et de naguère. Le voisinage de Pelléas, infailliblement, tue le factice et la scolastique : mais les vrais classiques n’ont pas à le redouter. Sachons les aimer aussi. Nous y gagnerons le meilleur atout, qui est une saine et large compréhension de l'art.
Si, d’avoir entendu Pelléas, nous éprouvons tout ensemble plénitude artistique, joie musicale, — et certain sentiment très net qu'on ne peut aller plus loin dans cette voie, — soit. Mais on n’a jamais soutenu (Debussy moins que personne) qu’il s’agît obligatoirement de suivre jusqu’au bout le chemin enchanteur. Et l’on peut bifurquer sans le perdre de vue. Je conviens qu’il faut avoir en soi, réellement, quelque chose, — et la pleine possession de ses facultés artistiques — pour n'être pas intimidé, voire envoûüté par l’ensorcelant Pelléas. Cette sensibilité à plusieurs fonds, dont se propage en nous la pénétrante émotion, et. qui nous hante, — elle est si fort au-dessus de la platitude sentimentale ou de la niaiserie superficielle que beaucoup d’autres musiques, dorénavant sans élasticité, sonnent mat : plomb, argile, balles d’étoupe. Mais cela ne doit pas nous conduire à dédaigner un autre prix que celui de la beauté debussyste. Elle a le sien, par exemple, certaine gaîté bon enfant telle qu'on la goûte chez Bizet ou chez Emmanuel Chabrier. — En face de Pelléas et
de son invincible nostalgie, on se sent parfois d’un optimisme trop simpliste : telle, l'attitude de cet ami de Fantasio (« le bon tabac! la bonne bière! ») Et pourtant, malgré la magie de cette distinction innée, la sagesse reste de savoir admettre des natures différentes : familières, — ou riches de cette Joie que le pauvre Golaud juge si rare. Tout ce que l’on a ressenti vivement et profondément a le droit d’être traduit par de la musique, — la meilleure possible, cela s’entend. Ecrivant ces lignes, j’admets donc a priori, je souhaite même que nos successeurs ne fassent point « du Debussy ». Qu'ils aient leurs propres personnalités : quelque chose à dire, sans l’outrecuidance de prétendre au génie mais avec la ferme conscience de rester eux-mêmes, en agissant pour le mieux. De plus violentes attitudes témoigneraient de quelque impuissance ina vouée. |
Mais voici que les jeunes, parfois, semblent craindre le charme debussyste”. |
Qu'est-ce à dire? la santé, la we de l’art contemporain exigeraient que l’on détournât les yeux de Pelléas, — qualifié naturellement, pour la circonstance, d’ « impressionniste »? N'est-ce point à la fois orgueil et faiblesse? Il me semblerait qu'aux forts toute influence dût
1. Cela résulterait de plusieurs articles récents : notamment d'un intérim de M. André George dans les Nouvelles littéraires, et d'une intéressante étude parue dans la Revue Musicale sur « Jacques Rivière et ses études sur la musique » ; elle est due à M. A. Schaeffner. Les termes de M. A. George sont formels : «et croit-on que nous l’aimions moins que certains ? Comme il faut au contraire, pour s'en détacher durement, savoir d'évidence que la santé, la vie méme d'un art sont à ce prix ! «
être féconde, et qu'ils n’assimilent que les éléments transformables en qualités. De fait, il est évident qu'admirer Pelléas, cela n’a point tué — ni même affaibli — M. Ravel, M. Florent Schmitt, M. Albert Roussel.
À côté de la compréhension superficielle de beaucoup d'étrangers, et qui est pour ainsi dire physique (ils sont charmés de l’aisance des enchaînements, des sonorités de l’orchestre, mais ne pénètrent pas la profondeur de Pelléas), — à côté d'autres musiciens de chez nous, successeurs directs, qui écrivirent de belles et grandes œuvres (ou de moindres, mais denses et chargées de musique), les jeunes ont tendance à se dire : « art pittoresque, 2mpressionniste, dangereux; charme morbide : prenons garde‘... Nous voulons construire. Cherchons
4. Et il semble que M. Ad. Boschot ait été gagné par la contagion de cette « modernité » lorsqu'il écrivait récemment, dans l'Écho de Paris : « Pour les qualités du poème, on est un aveugle qui cherche au fond de l’Océan. — Quant à la musique, sauf vers la fin et à deux ou trois passages, elle semble, aujourd’hui, rester à l’état d’intention.… Les moyens musicaux, malgré leur originalité, se développent peu, s’affirment peu, s'estompent, et ressemblent ainsi à des germes qui n'arrivent pas complètement à la vie »... Et plus loin, ce qui est, comme tendance esthétique, assez grave : « car toute musique, pour dégager sa puissance d'émotion, a besoin que l'auditeur collabore avec elle. Et, en ce moment du moins, l’art symboliste de Pelléas ne semble pas en harmonie avec la plupart des auditeurs. » — Ainsi, les cathédrales gothiques ne « dégageaient » point de puissance d'émotion, au xvrre siècle, parce que les sujets du Grand Roi ne comprenaient pas cette émotion ? Suivant le point de vue du critique, c'est là, ou bien un truisme assez inutile (s'il entend signifier qu'une musique incomprise ne fait point d'effet sur qui ne la comprend), ou bien un asservissement dangereux aux sautes de la mode, si l'on accorde quelque valeur à ces jugements d'auditeurs incompréhensifs. Or, en ce qui concerne Pelléas et Mélisande, il n’est pas douteux que sa beauté, réellement existe, autant que nous-même existons et qu'il existe une musicalité dans le monde. — Si, pour qui n'a point d'oreille et point de sentiment la musique est comme si elle n’était pas, cela est évident; mais tant pis pour les sourds et les insensibles.
la beauté musicale jure. Soyons forts, soyons sains, Soyons gais ».
On se souvient peut-être du manifeste de M. Jean Cocteau, à la première représentation du Bœuf sur le toit, de M. Darius Milhaud : « Assez de contours estompés. Nous voulons un art à l’emporte-pièce ! » Il complétait cette profession de foi par le conseil d'utiliser l’art populaire d'aujourd'hui : de la wie, füt-elle vulgaire; et surtout, craindre la « pédale debussyste », issue de l’extase immobile des Russes et des Orientaux : germe de mort, microbe de la paralysie rythmique...
Peut-être eût-il été raisonnable d'interpréter les paroles, sans s’attacher à la lettre... Peut-être aussi la nature des poètes les pousse-t-elle à quelque exagération. Et d’ailleurs, si intelligent que soit M. Cocteau, il y a bien certaine injustice en ces théories”. J’admets absolument d’autres sensibilités que la debussyste : à chacun la sienne: Une nature violente — celle du Concertino de M. Strawinsky, ou de Noces — a Île droit, le devoir de s’exprimer, si elle y met le génie du compositeur russe. Mais je ne saurais accepter la généralisation, la tyrannie d’une mode. On comprend que la bantise de distinction, devenue factice, des épigones de Pelléas, paraisse insupportable aux jeunes (à Debussy elle l’était déjà). Mais cela n’excusera point le défaut inverse, celui de la vulgarité?.
1. Surtout à l'égard de cette pédale debussyste. Car, à l’occasion, Debussy sait très bien mouvoir ses basses, et non sans vigueur. Et puis,
il y a chez M. Milhaud des « pédales » fort bien réussies ; c’aurait été dommage qu’il ne les eût point écrites.
2. Deux publics aujourd'hui — outre l'élite qui veut bien encore
Nous n'avons pas à considérer davantage les jeunes et leur orientation. On ne l’a fait ici qu’en raison de l’accueil des cénacles nouveaux”; mais il nous faut discuter à fond, et cela relativement à l’avenir de la musique debussyste, le bien-fondé de ces théories, quitte à dénoncer l'injustice de reproches implicites (art estompé, manque de « forme exacte »).
Estomper... eh, mon Dieu, pourquoi pas? Je me souviens d’un principe posé par certains peintres, 1l y a quelques années : « dans le dessin d’un bras ou d’une jambe, éviter que cela ne tourne : ce serait du trompel'œil ». Il y a quelque puérilité dangereuse à ces dogmes restrictifs. Pourquoi vouloir interdire telles manières de dessiner, de penser, de sentir — alors que chacun doit avoir la sienne propre, celle qu’il aimera le mieux — et que d’ailleurs, d’incontestables chefsd'œuvre (notamment la Ronde de nuit) n’obéissent aucunement à ce genre de principes? S'il est aujourd’hui (et pourquoi n’y en aurait-il point?) un peintre souhaitant des alliances de tons qui soient douces et d'une harmonie intime, — un poète rêvant d'autre chose que de bars ou de dancings, mais de plages lointaines ou sim-
comprendre — : 4° ceux qui disent : « La musique moderne, vous savez, moi... Et puis, is ne savent plus qu'inventer ! » (phrase entendue à une audition du Miroir de Jésus, d'André Caplet) ; 2° ceux qui sont résignés à suivre la mode, — et, voulant se montrer connaisseurs, croient devoir mépriser les « suavités impressionnistes ». Si un musicien a le tort de songer au public, il se trouvera coincé entre les réactionnaires — et les mélomanes, je ne dis pas « en avant », mais qui prétendent s'adapter au goût moderne. Et je le plaindrai.
1. D'ailleurs, un groupement, si actif, si talentueux même qu'il soit, est loin de représenter l’ensemble d’un art prospère, et l’on sait des jeunes pour qui Pelléas reste une sorte de modèle.
plement de tranquilles paysages, au soir, dans la pure campagne française, — s’il existe un musicien épris de la souplesse d'orchestre et de la subtilité d'accords qu'avec tant de simplicité dans la synthèse complexe, réalisèrent Gabriel Fauré et Claude Debussy; — et ces artistes libres, pour s'exprimer, s'ils veulent estomper légèrement les contours, — s’y refuseront-ils, simplement parce que la foule d'aujourd'hui ne comprendrait pas et que tel cénacle® a jeté l’interdit sur ces façons humaines de sentir? pourquoi n’y aurait-il que l’emporte-pièce et l’impitoyable ? il est permis de dire encore : je t’aime, ou : Je souffre, ou : je suis heureux, — et point seulement : 7e rigole, ou : je m'en fiche.
Mais il y a pis; et vraiment, je ne saurais admettre le point de départ (que j'ai discuté plus haut en réfutant ce prétendu « impressionnisme »). Tenir Debussy pour vague, inconsistant, estompé, sans trait précis”, — parce que son art en général est moins incisif que celui d’un Auric ou d’un Honegger, et conclure de là qu'il
1. On me répondra que la réaction antidebussyste n’est que le fait de quelques sensibilités particulières, et ne prétend rien « interdire » aux autres. Je le veux bien ; et je le crois en effet, de la part des compositeurs. Mais cela crée un mouvement d'opinion, une mode ; cela détermine une direction que suivent docilement les prétendus « connaisseurs », et c’est contre quoi je m'élève. Il est aussi nécessaire de pouvoir rester libre vis-à-vis des modes nouvelles, qu'à l'égard d’un debussysme intégral qui n'’admettrait que la seule beauté de Pelléas et des Nocturnes. 11 faut que les jeunes écrivent ce qui leur plaît, fût-ce à l « emporte-pièce » (à condition que cela soit musical). Mais il ne faut pas que leurs cénacles en viennent à restreindre le domaine de l’art et la liberté de l'artiste.
2. Cf., dans l’article de M. Schaeffner : « la délicieuse indistinction... » On ne peut que lui savoir gré de délicieuse; mais, en ce qui concerne indistinction, je fais d'expresses réserves et je renvoie le lecteur aux exemples que j'ai cités.
soit amorphe, c’est inacceptable. Parce que ce Français n’est pas lourd, on voudrait nous faire accroire qu'il manque de vigueur. Pourtant, la force, il n’en est pas que chez Brahms, ou chez le peintre Bœcklin. Quant à la précision, j'imagine que le plan et la ligne debussystes sont nets à des oreilles exercées; tant pis pour les autres, qui ne les savent discerner! Pour la forme exacte’, le mot semble clair; la chose l’est moins. Je l'ai déjà fait entendre : la fugue a-t-elle une « forme exacte? » En quoi exacte? Chaque fugue de Bach présente un plan et des moyens différents. Exacte ou non, la forme du Prélude à l’Après-midi d’un Faune, du Quatuor, des scènes de Pelléas, me paraît musicale, harmonieuse et logique. D'ailleurs, Debussy détestait l’à-peu-près et le désordre. Mais l’ordre, en musique, il est mille façons de le réaliser, et nul besoin pour cela de sécheresse ni de scolastique. Un développement de Claude Debussy, il est aussi absurde de le tenir pour amorphe, que de classer un chat parmi les invertébrés à cause de sa gracieuse souplesse.
Et il y aurait fort à dire sur la date de la réaction « anti-impressionniste ». En réalité, elle ne date d’aujourd’hui ni méme d'hier. Nos jeunes se tournent vers un art plus délibérément contrapunctique : 2/ s’affirmant déjà dans le Quatuor à cordes de Debussy. Et si l’on connaissait mieux le Prométhée de Gabriel Fauré (sans parler du Psaume de M. FI. Schmitt, du Final des Évocations de M. Roussel, des Symphonies de M. d’'Indy ou
4. C’est un terme que je trouve dans l’article de M. A. Schaeffner dont je viens de parler, sur Jacques Rivière et ses études sur la musique: