GLAUDE DEBUSSY SUR SON LIT DE MORT
Croquis d'Othon Friesz, gravé sur bois par Dumser.
de celles de Magnard), l’on écrirait l’histoire musicale avec moins de fantaisie‘.
Enfin, c’est par un postulat plus contestable encore, qu'on semble en certains milieux tenir la sensibilité, l'expression, pour un élément inférieur de la musique et qui s’opposerait à la logique constructive. On n’en a pas le droit, depuis J.-S. Bach, le plus expressif et le plus « constructif » des musiciens. Il n’existe pas de logique a priori de la construction musicale; celle-ci est infiniment diverse : question d'espèce. La logique y est tout justement celle du développement de Ja sensibilité, dans l’usage que l’on fait d’un thème : elle reste fonction de la vie expressive d’un morceau. Il pourra, je l’ai dit, se rencontrer des « anti-sensibles » qui construiront mal et point ne suflira d’avoir, comme Albéric, renté l’amour*?, pour devenir un bon architecte musical. Je ne pense pas qu'il existe une musique vivante d’où soil banni l’élément humain : l’histoire entière le prouve. Les froides architectures sont l’ennui tout pur; elles sombrent dans un noir oubli.
La lecon de l’œuvre debussysie sera comprise si les générations futures ne tendent pas à fuir cet œuvre. Point arriviste, il nous enseigne la liberté — sans concessions au public (ni même au modernisme), et sans
4. On lit dans l’'émouvant article de M. J. Cocteau sur Erik Satie (Revue Musicale, août 1925) : « l'amour du reflet dans l’eau, voilà un vice de la France ». Cela me semble voir une toute petite partie de notre musique,
et ne rien voir du reste, qui pourtant existe — et que l’on devrait connaître. Mais, comme le dit fort bien M. Cocteau : «c’est toujours en conserve que la France mange ses primeurs ». — Non seulement ses
primeurs, mais presque toute là récolte venue en temps normal... 2. Je renvoie le lecteur à la Téfralogie de R. Wagner.
anarchie. Car Debussy s’imposait deux constantes diseiplines : celle de la technique et celle de la musicalité. Rester maître de tous ses moyens, ne pas se contenter d’un à-peu-près hâtif. Et faire de l’art une religion, mais sans dogmes préétablis.
Au terme de cette étude on souhaite, non qu’elle ait prouvé ce qu'une seule audition prouverait beaucoup mieux : la beauté de cette musique, — mais qu'elle ait rétabli, tout au moins, quelques vérités : éclairé des questions qu'on laisse trop souvent obscures et réfuté certains lieux communs, 2dées toutes faites que dénonce le Socrate de M. Paul Valéry — et dont le public fait sa nourriture quotidienne ainsi que trop souvent, hélas, les critiques. Mais les artistes savent ce qu’en vaut l’aune. Debussy n’aimait pas les phrases ; on n'en fera donc point, même pour conclure. Disons seulement qu’il fut, dans toute l’acception du terme, un grand musicien, un grand artiste, et — pourquoi ne pas l'écrire? une des gloires de cette France qu'il a tant aimée.