‹ Le Musiciens Celebres: DebussyChapitre 21 sur 37 · POUR COMMENTER LES PORTRAITS DE CLAUDE DEBUSSY · texte numérisé non relu

POUR COMMENTER LES PORTRAITS DE CLAUDE DEBUSSY

Ce livre, croyons-nous, resterait incomplet si nous ne le faisions suivre d’une sorte de portrait de Claude Debussy. Les détails biographiques qui précèdent se rapportent surtout à ses œuvres et l'étude de sa sensibilité y demeurait en quelque sorte esthétique, abstraite. Mais, sans indiscrétions touchant à la vie privée {alors

qu'il se montrait si distant), ne peut-on du moins s’approcher de lui, grâce au concours de certains qui l'ont vu de près, — grâce aux écrits que lui-même a laissés? Ses idées sur la musique (on les devine par ses œuvres), elles se trouvent en maint article de critique dont Monsieur Croche, antidilettante, réunit la partie la plus connue. Autrefois ces articles semblèrent paradoxaux : presque, simplement, des jeux d’esprit ou des manières de provoquer le scandale. Rien de moins conforme à la nature, à l'intention même de notre musicien : il disait, tout bonnement, ce qu'il pensait. Mais comme il se trouvait en avance de plusieurs années sur l’opinion publique, ce bon sens acéré, cet esprit lucide, plus modéré qu'extrémiste, paraissaient à la fois d’une « originalité » dangereuse et d’une malveillance excessive. A le relire, toute impression fâcheuse disparaît; il ne reste qu’un artiste aimant son art et qui s'exprime avec franchise. « Il apportait parfois, dans ses jugements sur autrui, une sévérité qu'il avait pour lui-même‘. » — On doit se méfier des réputations que fait le monde. Ne sachant voir que l’extérieur et jugeant sur Papparence première, il risque trop souvent de se tromper. De là, que parfois l’œuvre révèle un homme si différent de ce que l’on pense, — de ce que pensent même certaines gens qui l’on connu, mais superliciellement. La légende du Debussy « rosse », je la crois mensongère. Mais elle peut s'expliquer par la raison que le musicien ne se priva point de réparties sarcastiques : bien naturelle

1. Cf. Revue Musicale, numéro sur Debussy, article de M. René Peter.

revanche sur la bêtise humaine et l’incompréhension musicale. Debussy, qui n'avait pas énormément de patience et qui ne cherchait pas à ménager les imbéciles, même influents, prenait plaisir à certaines ripostes : sûrement, elles lui attirèrent des inimitiés: cela est tout à son éloge... Un critique que l’auteur de Pelléas tenait pour inepte, sortait avec lui du Cirque d'été, où Lamoureux venait de révéler Thamar (de Balakirew) au public parisien. Le journaliste avoue au compositeur : « Vous savez, je n'aime pas beaucoup cette musique. » Et Debussy de répondre, cinglant : « Il ne manquerait plus que ça! »

J'ai une admirative sympathie pour les audacieux qui risquent de ces boutades destinées à « leur faire du tort ». Debussy les semait au vent, sans compter. Mais examinez de près, et réfléchissez en face de tel apparent paradoxe : toujours vous y trouverez une raison sérieuse — parfois discutable, peut-être * — mais jamais dénuée de conviction ni de logique. « Quel dommage que le vieux sourd soit venu! ça allait si bien jusque là... » Evidemment : voilà de quoi indigner tous les fervents de la religion beethovénienne. Mais nous devons interpréter ces paroles incisives. Debussy, croyez-le bien, était parfaitement capable de reconnaître la puissance, la splendeur de la Symphonie avec Chœurs. Mais il sentait que l’art de Beethoven, malgré des sommets sublimes (ou plutôt à cause de ces sommets) avait dû réagir d’une façon contestable sur des-généra-

4. Ainsi, dans les reproches un peu vifs qu'il adresse au Chevalier Gluck.

tions de musiciens, pour ce qu'il les écarta de la subtilité charmante de Mozart (qu’ainsi envoûtés, les purs beethovéniens jugèrent « bien petite »). — et les ineitait à ne point se donner la peine de mieux connaître Bach puisque sa technique merveilleuse ne fut pas nécessaire, non plus, à l’auteur de la Symphonie pastorale'. L'école du génie fulgurant, — romantique, inné, — n’exige certes pas la meilleure des disciplines. Et Debussy rêvait à ce qu'aurait pu être l’histoire de la musique, si l’expressive solidité de Bach et la grâce mesurée de Mozart n'avait point cessé, pour un siècle, de régner au temple de la Déesse adorable.

On lui en a voulu d’avoir blasphémé le Dieu de Bayreuth et, sans respect, raillé le fracas de la /erblanterie tétralogique. Mais cet audacieux raccourci fait si bien image! À tort ou à raison, il est impossible à nos jeunes confrères de prendre au sérieux le tonnerre de Wotan : plaque de tôle, accessoire de coulisse. Évidemment, ce qu’il y a de réalisme manqué dans la Téfralogie ne doit pas nous rendre injustes : nul doute que Debussy, ancien pèlerin passionné de Bayreuth, ne gardât son émotion devant le final de la Va/kyrie; mais, de l’œuvre et de l’esthétique de Wagner il ne pouvait tout admirer, sinon il n’eût pas écrit Pe/léas. En somme il nous apparaît, dans cette circonstance, un modeste et courtois précurseur de M. Darius Milhaud (de qui le refrain : À bas Wagner! indigna tant de personnes), comme d'autre part il annonçait les Symphonies brèves

4. Je sais bien que Beethowen, surtout à la fin de sa vie, composa des fugues; mais leur écriture n’est pas du tout celle de J.-S. Bach.

de son jeune confrère, par les trois Sonates volontairement condensées.

Réservé, silencieux souvent, et d’un aspect impénétrable à qui ne lui inspirait point confiance, ennemi de tout battage et de toute représentation, — au fond, peut-être, assez timide, mieux à son aise dans l’isolement de la nature que dans les foules citadines, — humoriste à ses heures, impitoyable pour l’encombrante et solennelle bêtise, il n’est pas étonnant que Debussy ait dû sembler parfois d’une froideur déconcertante. Or, il suffit de sa musique pour dénoncer l'erreur de cette image superficielle. Mais il nous est précieux de retrouver notre avis chez certains qui l’approchèrent. Voici quelques citations, extraites du numéro de la Revue Musicale déjà mentionné (1° décembre 1920).

M. E. Vuillermoz, dans Autour du Martyre de saint Sébastien, retrace l’histoire des répétitions : « Pour la première fois les deux éléments‘ allaient être associés. Ils le furent avec une magnificence que n’oublieront jamais ceux qui eurent le privilège d’assister à ce premier contact des voix et des instruments... Debussy était venu assister à cette expérience... Cette exécution fut d’une qualité inégalable. Debussy, lui-même, qui avait à un très haut degré la pudeur de son émotion, ne put conserver son attitude habituelle de bienveillance sarcastique, ef, très ingénument, pleura! »

M. D.-E. Inghelbrecht (cf. Souvenirs, de la même publication) note que «les artistes que Debussy voulut

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