Théâtre des Champs-Élysées, au printemps de
2. C'est-à-dire au temps qu'il signait ses œuvres : « Ach. Debussy ». (Cf. la première édition des Arielles oubliées).
divin... J'ai l’orgueil de lavoir connu mieux que personne. C'était un cœur d'enfant, fier d’une jolie cravate plus que d’un compliment sur son génie, dont, d’ailleurs, il ne doutait pas, mais qui lui paraissait une chose si naturelle qu’autant valait n’en point parler — sinon d’une certaine manière, un peu rude, que nous savions bien, nous qui l'avons aimé avant qu’il ne fût adoré ».
Je m'en voudrais de ne point citer ces lettres reçues par M. R. Godet, et que je trouve dans son étude sur « le lyrisme intime de Claude Debussy » :
« Entre temps, j'ai écrit deux mélodies avec ce qui me reste de plumes. Cela vous est dédié et n’est pas que pour vous plaire, mais pour vous donner une preuve de pensée amicale. J'aurais encore mille choses à vous dire, elles ne vaudront qu’une fois vous présent. Alors cessera peut-être un sentiment insupportable de vivre en des lieux d’exil où rien ne m'attend, où il me semble qu'être quelqu'un ne puisse aller sans cabotinage, et où la musique manque d’infini »...
« Je suis tout heureux, cher ami (laissez un peu parler ma petite sensibilité, ce ne sera pas long), oui, je suis tout heureux d’une amitié qu'un naïf orgueil avait pressentie, et aussi la secrète pensée que des peines sincèrement subies devaient être partagées. Tout ça, c’est peut-être encore des vieilles façons de voir la vie, mais heureusement que nous ne sommes pas modernes! »
Oui. — Pas modernes. — Lui que d’incompréhensifs critiques traitèrent de quintessencié, jamais il ne se
préoccupa de loriginalité factice", ni de ce qu'il fallait faire ou ne point faire, ni de se tenir « à l'affût de la mode ». Et c'est pourquoi sa musique reste jeune. Admirable sincérité de n’avoir écrit, point du tout pour arriver ni pour sembler faire partie du dernier bateau, mais simplement pour exprimer ce qu'il avait en luimême — avec la faculté, toujours présente, de savoir aimer el découvrir la musique chez les autres... Je n'oublie point un fait personnel, et que l’on me pardonnera de citer : en 1913 ou 1914, les concerts Colonne donnèrent des fragments de mes Études antiques ; Debussy s’en fut à la répétition du samedi matin, avec la curiosité bienveillante de mieux connaître son confrère (ce qui, après tout, est plutôt rare).
Cette musique qui, selon la juste remarque de M. R. Godet, vient du dedans, jamais Debussy ne l’asservit à des caprices de la mode, à des exigences de cénacles. « Le goût de la liberté, écrit M. G. Jean-Aubry”, cest à la base et au couronnement de l'esprit de Claude Debussy, comme de tout esprit français digne de ce nom : non pas le goût du désordre ni le sens destructif, ni l’effusion débordante des philanthropes révolutionnaires, mais une secrète discipline à soi-même imposée. » Voyez aussi, dans le même article : « Ce désir d'ouvrir des fenêtres est constant chez Debussy » (nous
1. Ah, le rêve de l’imprimeur « artiste » qui s’en va chercher, pour ses titres, des caractères tarabiscotés et de guinguois, pour faire nouveau !... Rien de plus contraire à la conception -debussyste. Claude- Achille, jamais, ne s’adonne au « modern style ».
2. L'œuvre critique de Claude Debussy : Revue Musicale, numéro sur Debussy.
citerons plus loin ses propres lignes de la Revue Blanche, que résume cette conclusion).
.… «Plus que personne il savait le danger des formules et même de celles qu’on avait faites d’après lui. »
. CI n’a de goût pour aucun système, fût-il nouveau. Il n’a d’objection entière contre rien, mais il s'oppose naturellement à tout ce qui se fait par force, au nom d'une autre direction que celle de la sensibilité. » — Quant aux « critiques qui manient l’équerre et le fil-àplomb », quant aux « formules soi-disant imprescripüibles », quant «auxattitudes prises une fois pour toutes», cela se situe à l'opposé du point de vue debussyste.
En somme, et c’est bien simple, et l’on se demande pourquoi le monde ne l’entend point : lorsqu'un artiste a véritablement quelque chose à dire, il ne se préoccupe ni de théories, ni de mode, ni de modernité ou de réaction, ni d’être révolutionnaire ou traditionnel. //ne se demande pas : Que dois-je faire? Mais 1l s'efforce de réaliser, pour le mieux, ce qui lui plaît. Le mépris des idées toutes faites et des gens en place va de pair avec l'indifférence aux fétiches du jour. C’est, dans le plus fervent amour de la musique, la seule « esthétique » debussyste'. Elle fut la même chez tous les grands maîtres, de Monteverdi à Gabriel Fauré.
1. Cf., ces lignes de Xavier Leroux, que j’extrais de la revue Les Arts français (1918, ne 16) : « Chez lui. toutes les impressions devenaient musique ; il ne savait les traduire avec éloquence que musicalement. Sa facon d’être, d'écrire, il ne l’a jamais cherchée. il l’a eue en lui dès les premières années... Il n’avail pas de système musical. Il écrivait sincèrement ce qu'il entendait en lui, et comme il l’entendait. Il n'avait pas à fuir ou à éviter la banalité, puisqu'elle ne fut jamais en lui. Il avait pour les systèmes une profonde aversion. »
Avant que de citer des fragments de ses articles, où nous le retrouverons si bien lui-même, peut-être ne sera-t-il pas inutile de commenter les portraits illustrant ce livre, par ces lignes de M. A. Suarès, qui véritablement feront vivre ces portraits d’une vie intense :
« L'ironie naturelle, comme l’inclination au plaisir ; une malice pleine d'esprit et l’aveu de toutes les gourmandises; la flèche au coin des lèvres: quelque nonchalance dans l’accent; quelque charme précieux dans les gestes; une ardeur désabusée et savante; une nature forte et sensible; toujours du goût et beaucoup de simplicité sous une apparence parfois contraire. Debussy n’est pas plus homme du monde que bohème de Montmartre. Il a du chat et du solitaire. »
« Le front était bien celui qu'on trouve aux grands ouvriers du nombre, maîtres du rythme, suprêmes artisans de l'harmonie; il poussait en avant sa bosse ronde, cette saillie convexe qui s’oppose au miroir courbe des poètes. Etles géomètres, virtuoses du nombre, ont aussi de ces nœuds bombés au-dessus des sourcils. À qui l’observait mieux, le regard de Claude-Achille disait surtout l'homme qui sort de l’ordinaire, encore plus que le musicien. Ces beaux yeux caressants et moqueurs, tristes et chargés de langueur, chauds et pensifs, n’étaient-ce pas ces yeux de femme accomplie et souveraine, qu'ont parfois Les artistes, comme s'ils avaient été femmes avant d’être ce qu'ils sont, dans une autre vie? le regard, d’ailleurs, pouvait prendre une pesanteur étrange, une extrème attention, regard de poète à la française, qui analyse jusque dans la rêverie et ne cesse pas de comprendre. »
Cette faculté de comprendre et de rester conscient jusque dans une très vive sensation, jusque dans l’intuition de l'artiste créateur, cet étrange et pourtant réel dédoublement de l’être à la fois sensitif et intellectuel, c'est là sans doute un privilège réservé aux plus grands, et d'où leur vient cet équilibre de la sensibilité et de la raison, signe des belles époques classiques. Il est sûr que Debussy le possédait. De Ià, sa pénétration si juste des œuvres, — la précision et l'émotion, tout ensemble, qu'il apportait à son rôle de critique musical. Sa prose justifie laphorisme de Boileau : « Ce que l’on conçoit bien s'énonce clairement. » J'y songeais encore, il y a peu de temps, à lire quelques fragments de M. Ravel reproduits dans le numéro de la Revue Musicale consacré à l’auteur des Histoires naturelles. D'excellents musicographes collaborèrent à cette étude ; mais si érudite que soit leur science, si intelligent leur esprit, si habile leur plume, il me semble que M. Ravel leur dame le pion; et l’on regrette qu'il écrive si rarement. Mêmes qualités chez Debussy. La pensée est nette, le style imagé, d’un raffinement simple et juste. Toujours, la concision de qui sait exactement ce qu'il veut dire. Point de lirtérature ajoutée (et point de verbiage philosophique) comme on le regrette trop souvent chez ceux qui parlent de musique ; et cependant la forme reste littéraire, sans nulle platitude, comme sans aucune prétention de mauvais goût. — D'ailleurs, Debussy ni M. Ravel n’eurent le bénéfice d’une culture intensive dans le temps de leurs « humanités », moins complètes que celles de beaucoup de forts en thème. Mais l’instinet d'artiste, la
claire perception de ce que l’on veut faire entendre, — et cette seconde culture, acquise après la vingtième année par la lecture des grands prosateurs et des grands poètes, ont remplacé l'entraînement auquel on soumet les élèves des classes de rhétorique supérieure. — C’est pourquoi vous rencontrerez, dans les articles de Claude Debussy, des trouvailles précises, simples et délicates, riches d'intelligence et de sensibilité.
On déplore que ces articles ne soient pas plus nombreux. Mais pour un compositeur, elle .est fatigante, insupportable, l'obligation de suivre régulièrement les concerts dominicaux et d'assister à tous les nouveaux drames lyriques. Que parfois ils s’y résolvent, c’est afin d'augmenter quelque peu leurs maigres ressources. Debussy, dès 1902, n’y était plus absolument contraint... Il n’écrivait point, d’ailleurs, avec l’aisance extrême d'un Vuillermoz ou d’un Roland-Manuel. Chacune de ces études lui coûtait des soins, du temps, — et à la longue, la sujétion lui en devenait fastidieuse. Il faut bien dire qu'à tant de concerts, peu d'œuvres intéressantes ont l'honneur d’une première audition; un créateur a meilleur but que de rendre compte d'essais insignifiants.
L'ensemble de sa critique ne comporte guère plus de quarante articles : collaboration à la Revue Blanche, d'avril à décembre 1901 (il avait alors quarante ans, et bientôt devait commencer l’orchestration de Pelléas et Mélisande); au Gil Blas (janvier-juin 1903); à la Revue S. I. M. (novembre 1912 à mars 1914).
Une sélection fut réunie, depuis, sous ce üitre : Monsieur Croche, antidilettante. — Ce monsieur Croche
(personnage de fiction, naturellement) n’est autre, à bien des égards, que Debussy en personne. Ainsiles dialogues entre le musicien et son interlocuteur ne sont que la discussion avec soi-même, dont un artiste doué de « l'esprit de finesse » a besoin pour s'exprimer avec une juste subtilité, et voir les choses de points de vue différents.
N'est-ce pas du Debussy tout pur, que cette profession de foi de Monsieur Croche :
« Je suis curieux des impressions sincères et loyalementressenties beaucoup plus que de la critique : celleci ressemble trop souvent à des variations sur l'air de : « Vous vous êtes trompé parce que vous ne faites pas comme moi », ou bien : « vous avez du talent, moi je n'en ai aucun, ça ne peut pas continuer plus longtemps ». J'essaie de voir, à travers les œuvres, les mouvements multiples qui les ontfait naître et ce qu’elles contiennent de vie intérieure : n'est-ce pas autrement intéressant que le jeu qui consiste à les démonter comme de curieuses montres? »
Quel juste bon sens que celui de ces lignes, et comme on songe au vide stérile de certaines « analyses thématiques » commentant le cyclisme d'ennuyeuses symphonies ! Debussy ne laissait pas de railler certaines de ces œuvres, facticement construites sur de vieux thèmes populaires :
« On remua les moindres provinces de l'Est à l'Ouest; on arracha à de vieilles bouches paysannes des refrains ingénus, tout ahuris de se trouver vêtus de dentelles