‹ Le Mutilé de la Guerre dans l'IndustrieChapitre 22 sur 55 · La Réforme sociale, 1°-16 mars 1916, p · texte numérisé non relu

La Réforme sociale, 1°-16 mars 1916, p

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physique. Moralement, il faut les avoir beaucoup vus, longtemps observés, pour connaître leur mentalité et comprendre tous les dangers qui les menacent. Ils sont rares les caractères qui trouvent en eux-mêmes suffisamment d'énergie pour se guérir ou pour s'adapter, par leurs propres moyens, à un travail nouveau. La solitude, mauvaise conseillère, changera rapidement l’état moral du blessé qui deviendra un obsédé de l’infirmité; il recherchera le camarade atteint de sa double maladie; ils se réuniront au cabaret, s’exciteront, se monteront la tête et ne songeront plus, en tombant dans l'ivrognerie, qu’au profit qu’ils pourront retirer de leur blessure. J’ai découvert plusieurs fois, dans notre voisinage immédiat, de louches débits qui empoisonnaient, au moral comme au physique, ces malheureux, rognant honteusement sur un demi-salaire déjà maigre... J’ai toujours observé, au contraire, qu'une direction morale immédiate et une poigne médicale paternelle iransformaient le malade, lui donnaient confiance et lui faisaient exécuter l'impossible pour s'améliorer et se guérir. Le blessé de guerre se trouvera dans des conditions identiques. Aujourd'hui, sur son lit de misère, entouré de soins éclairés des médecins et du dévouement de ces femmes admirables qui ont tout abandonné pour le sauver, il aura confiance et courage ; il retrouvera peut-être demain, momentanément

dans sa famille ou dans son entourage, le réconfort nécessaire à son triste sort. Mais après, livré à luimême, ayez la certitude qu’il risque les mêmes dangers que l’accidenté du travail. Les œuvres doivent être toutes prêtes pour le recueillir immédiatement et en prendre la direction » (1).

M. le D: Paul Descomps, médecin du Centre de neurologie de Toulouse, écrit dans un de ses rapports : « Quand faut-il rééduquer le mutilé ? Toujours avant la réforme, en cours de traitement. Ce principe est essentiel. Les avantages à ne pas attendre la réforme, mais à agir en cours de traitement sont capitaux :

« 1° Au point de vue du blessé, qui accepte volontiers une rééducation lorsqu'il se sent retenu à l’h6pital par un traitement utile à son état, mais qui est toujours rebelle à une rééducation après reforme. Pendant son traitement, pendant qu’obligatoirement il est retenu à l’hôpital pour s’y soigner, il accomplira le plus souvent avec joie, parfois même avec enthousiasme, cette rééducation qui,en occupant les.

‘loisirs monotones de la vie d'hôpital, lui apportera aussi l’oubli des mauvais jours passés et la promesse bienfaisante — fût elle parfois illusoire — du retour prochain à la vie normale. Quel abime entre la mentalité du blessé en traitement et celle du biessé

1. La Rééducation et la réadaptation au travail, ouvrage cité.

réformé, et, comme il était facile de prévoir le succès de la rééducation avant la réforme.

2° « Au point de vue de l'Etat, les avantages sont immenses. D’une part, économie de temps, puisque le mutilé reprend plus tôt sa place dans la société, et, partant, gain social notable ; d’autre part, écono- mie d’argent considérable, puisque, cetie rééducation étant faite en cours de traitement, l’état gagne la totalité de la somme que les œuvres de rééducation après réforme consacrent à cette tâche » (1).

M. le D: Mosny, membre de l’Académie de Médecine, s'était exprimé avec beaucoup de force : « La rééducation professionnelle aura d’autant plus de chance de succès qu'elle sera plus précoce; c’est immédiatement après la phase médico-chirurgicale, à la sortie de l'hôpital ou du service de physiothérapie, dès que la consolidation est acquise qu’il faut l’entreprendre ; plus tard serait trop tard » (à).

L'opinion de MM. les D" Borne, Descomps et Mosny, est certainement juste. Pour des raisons physiologiques, psychologiques, pécuniaires, on à le plus grand intérêt à rééduquer le mutilé le plus tôt qu'il se peut, avant que, réformé, il ait repris contact avec la vie libre. Malheureusement, pris au dépourvu

1. Rapport fait à la Direction du Service de Santé de la 17° Région, 15 jauvier 1917.

2. D' Mosny, la Rééducation professionnelle et la réadaptation au travail des estropiés de la guerre.

par l’atroce guerre, on n’a pu dès le début appliquer un programme müûürement étudié. Beaucoup d'œuvres ont reçu des mutilés après réforme, parfois moralement diminués et, dans ces conditions, les essais de rééducation ont trop souvent abouti, dans les premiers temps, à des échecs. Cela n’est pas douteux.

Les pouvoirs publics ont pris des mesures pour que la rééducation soit immédiate. M. Godart, au nom du Gouvernement, l’a déclaré à la tribune du Parlement. Les instructions du ministre de l'Intérieur et de la direction du Service de Santé, d’accord avec les avis des personnes compétentes consultées, en font foi.

d) L'élément psychologique

Nous croyons utile d'insister sur l’élément psychologique, que l'expérience a mis en lumière : nous verrons plus loin que cet élément jouera un grand rôle dans la rééducation professionnelle agricole, telle que la conçoit M. le D: Paul Descomps.

Dans la rééducation professionnelle industrielle également, les éducateurs doivent d’abord, comme le préconise M. le D' Borne, connaître dans ses moindres détails l’âme de leurs élèves.

Ensuite, durant toul le travail de la réadaptation, ils ne doivent pas perdre de vue l’esprit et le cœur de l’estropié. Ce qu'il a perdu physiquement peut être recouvré, si l’on peut dire, moralement et intel-

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lectuellement. Ce phénomène heureux a été observé. Il faut veiller à ce qu’il se produise le plus souvent possible. Tout en essayant de rendre aux membres atteints un peu de leur souplesse ou de leur force, en remplaçant les membres amputés par des appareils de prothèse les meilleurs qui soient, il faut nourrir aussi l'esprit du mutilé d’une science claire et précise, développer son intelligence et lui donner une énergie morale à toute épreuve.

M. le Professeur Amar a pu dire au cours d’une conférence : « Le blessé ou le mutilé possède une capacité de travail parfaitement utilisable. Il représente une valeur quelquefois intégrale. Il compense même le déficit physique par une bonne volonté agissante qui accroît son rendement social. C’est un fait psychologique dont les instructeurs auront à faire leur profit, car il est indéniable. »

e) Les moyens de rééducation

Comme nous avons eu à cœur de le dire, l'effort de la France, de tous les Français, en faveur des glorieux défenseurs revenus mutilés a été admirable. De tous côtés des œuvres ont été créées, selon les idées ét les sentiments de chacun, pour la rééducation, œuvres philanthropiques généreuses, mais sans lien entre elles. À ceite heure, elles doivent être suriout regardées comme autant d'expériences. Il

faut discerner les bonnes méthodes des mauvaises. ù

Plusieurs systèmes ont été mis en usage. Un des premiers a élé le placement des mutilés à rééduquer dans un atelier patronal. Ce système a fait faillite. Les ateliers seuls de M. Kula ont connu un succès relatif. 11 faudrait trop compter sur la bienveillance du patron, la solidarité des camarades valides, sans parler des difficultés de nourriture, de logement et de surveillance. M. Dubois, directeur des ateliers départementaux, qui s’est spécialement occupé de cette étude, a constaté l’échec de ce système.

On a utilisé ensuite les quelques ateliers existant déjà, comme les ateliers départementaux Marsoulan. : Les résultats n’ont pas été très satisfaisants ; mêmes inconvénients : pasde surveillance, contact avec des femmes, des vieillards, manque d'organisation moderne.

Seuls, les ateliérs créés de toutes pièces ont donné et semblent pouvoir donner les résultats attendus. ;

« L'expérience. écrit M. A.-L. Bittard, dans un article retentissant, a démontré la supériorité de l’enseignement professionnel technique, et a presque, partout indiqué que la formule pratique de la rééducation professionnelle était : « l’école des blessés », c'est-à-dire l’école d'apprentissage méthodique, rationnel, gradué, entouré de toutes les garanties :

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