L’Auto du 16 janvier
coéquipier également amputé du bras droit. De telles équipes ne seront malheureusement pas difficiles à constituer, en raison du grand nombre de mutilés que les conseils de réformerendent tous lesjours à la vie civile. |
De l'application de la méthode Taylor au travail des mutilés
En même temps que l’on mettra à la disposition des mutilés les appareils et les machines appropriés aux travaux qu'ils ont à exécuter, il y aura intérêt à soumettre leur travail à une méthode scientifique, de manière à leur faire produire le plus possible, sans cependant aboutir au surmenage.
Le commandant Hourst, dans une remarquable étude, (1) a mis en lumière l'utilité à cet eflet de l'application de la méthode Taylor au travail des mutilés. qi
Le but essentiel de cette méthode est d’augmenter la production individuelle de l’ouvrier en supprimant les pertes d'énergie et les fatigues inutiles.
Taylor prenait pour base de ses observations, non
1. Commandant Hourst, Le Problème de la main-d'œuvre. La Taylorisaiion et son application aux conditions industrielles de
l'après-guerre. Librairie de l’École Spéciale des Travaux Publics Paris, 1916. \
un ouvrier moyen, mais un ouvrier choisi qu'il entraïînait par l’appât d’un gain supérieur. En demandant à l'ouvrier moyen de produire autant, Taylor aboutissait au surmenage de la main-d'œuvre.
Le commandant Hourst avec raison modifie sur ce point la méthode de Taylor et il pose comme règle, à la base de son étude, que «les moyens employés ne devront jamais avoir pour résultat de conduire au surmenage, même volontaire, et que la tâche imposée, ce principe fondamental, en dehors duquel on ne peut arriver à une solution méthodique, ne doit jamais être telle que l'usure de l’homme puisse en résulter même à longue échéance. »
La méthode Taylor, ainsi modifiée, conduit :
« 1° À augmenter le rendement de l’ouvrier, de la machine, de l’organisation industrielle, sans accroître la fatigue ou l'usure;
«2° À permettre, en conséquence, l’application de taux de salaires plus élevés ;
« 3° À utiliser chaque homme en la place où son rendement est le meilleur, eu égard à ses faculiés physiques et morales ;
€ 4° A employer le travail mécanique partout où il peut se substituer au travail humain ;
« 5° À se rendre compte, à chaque instant, du prix de revient de chaque objet fabriqué et à permettre ainsi l'établissement facile du prix de vente laissant un bénéfice connu ;
J.-B. Fauré : 9
Fur 134 —
« 6° Enfin, il base l’obtention des résultats ei-dessus sur l'évaluation chiffrée, mathématique et indiscutable d'éléments mesurables substituant ainsi le calcul à l’empirisme, l'observation à l’impression. » : Nous ne nous étendrons pas davantage sur cette méthode. Nous n’en retiendrons que ce qui se rapporte à notre objet: la sélection des ouvriers pour : utiliser chacun selon ses aptitudes physiques. Tous les mutilés, nous l’avons dit, ne sont pas atteints de la même façon et leurs blessures n’ont pas le même caractère de gravité. Ainsi que le conseille avec raison Île commandant Hourst, il faudra classer les mutilés en catégories composées d'individus restés susceptibles de produire un travail déterminé, suivant la nature et l’étendue de leurs mutilations.
Pour appliquer utilement le système Taylor, « il faudra étudier d’abord chaque mutilation possible suivant sa nature et son degré et déterminer quels mouvements elle permet et quels mouvements elle empêche. » nt
Le résultat de ces études permettra d'indiquer à chaque mutilé les voies où il devra chercher utilement l’usage de ses facultés restantes.
On ne s’arrêtera pas là. Comme nous l’avons vu
plus haut, il est souvent possible de remplacer le travail de tel membre, de tel muscle, par-celui de
tel autre membre, de tel autre muscle.
« C’est ainsi, par exemple, qu’on conçoit aisément
qu’une pédale puisse remplacer, pour un manchot, un levier ; qu’un volant placé ici sur tel outil, parce qu’on y applique généralement la main droite, puisse être posé ailleurs sur .un outil approprié, s’il est prévu qu’on doit le faire tourner de la main gauche.
« On voit le bel ensemble de recherches ouvertes à nos inventeurs, mais à la condition que les problèmes leur soient posés précis, c’est-à-dire qu'ils sachent à l’avance à quelle catégorie de mutilés ils doivent approprier la machine.
«En supposant le but atteint, une autre considération s'impose.
« Un même atelier ou, si on veut, une même fraction d'atelier, ne peut recevoir pratiquement et économiquement, pour le même travail, des mutilés et des ouvriers sains, ni même des mutilés de classes trop diverses.
« Les ordres détaillés du travail, les productions ne peuvent, en effet, conserver la constance nécessaire à un fonctionnement méthodique et réglé par homme et par outil que si les hommes et les machines sont sensiblement identiques et cette constance est indispensable à la production nombreuse et économique.
« Les industriels seront donc conduits à constituer des ateliers ou fractions d’ateliers de mutilés similaires fonctionnant avec des machines appropriées
ET MSP EL
ve 136 —
à la nature des mutilations, au classement indivi- . duel des mutilés employés.
« On voit que le classement méthodique s'impose |
encore avec plus de force, puisque lui seul permettra à chaque mutilé de savoir où s’employer, à chaque patron de savoir quels mutilés il peut em: ployer. »
Enfin, au point de vue social, le Taylorisme permettra de confier aux mutilés de nombreux travaux et de réserver par suite aux ouvriers valides des usinages plus difficiles.
Tels sont, brièvement exposés, les principaux avantages que présente l'application du Taylorisme au travail des mutilés ; à ce point de vue, il nous a paru bon de signaler cette méthode, et nous souhaitons que l’étude du commandant Hourst contribue à la répandre dans nos usines, pour le bien commun de nos mutilés et de leurs patrons.
V. — De la protection du mutilé contre les accidents du travail
ll appartient encore au chef d’entreprise d'assurer au mulilé le maximum de sécurité dans le travail.
Pour atteindre ce but, le chef d'entreprise devra s’efforcer de faire, dans la mesure du possible, une judicieuse répartition des travaux entre les ouvriers muiilés. |
Il est, en effet, établi que certains travaux entrainent, pour les ouvriers auxquels ils sont confiés, des accidents du travail de même nature. Ainsi les ouvriers qui travaillent dans les poussières sont souvent victimes d’accidents entraînant la perte d’un œil.
Il serait, dans ces conditions, imprudent de confier à un mutilé borgne un emploi qui l’obligerait à séjourner dans la poussière une grande partie de la journée. |
Les chefs d’entreprises devront, en outre, multiplier les appareils protecteurs dans les ateliers sur le trajet suivi généralement par les mutilés et sur les machines dont ils sont amenés à faire usage.
Enfin, la protection du mutilé et plus généralement de l’ouvrier contre les accidents du travail nous paraît devoir être obtenue d’une façon très efficace par l'application dans nos ateliers et usines des mesures de sécurité en usage aux Etats-Unis.
Ces mesures sont connues sous le nom de « plans d’ensemble contre lies accidents » (1).
Le plan d'ensemble comporte une série de mesures générales de nature différente, mais visant toutes au même but : diminuer le nombre et l'importance des accidents du travail.
1. Cowel (Alain), Plans d'ensemble contre les accidents et mesures de sécurité « La Utica », New-York, 1916.
Les précautions matérielles et de protection prises . autour d’un outil ou d’une machine ne sont qu'un chapitre du plan d'ensemble. Les Américains s’effor-. cent de faire surtout, par tous les moyens, l’éducation des ouvriers en matière d’accidents, de façon à créer en eux une mentalité spéciale, les rendant plus aptes à à comprendre les mesures de sécurité et de protection qui les entourent.
Cette éducation est donnée principalement par les « Comités de Sécurité », organisés dans la plupart des grandes usines. Il a été reconnu que leur fonctionnement a fait baisser le nombre des accidents de 70 0/0. Ces Comités comprennent des représentants des patrons et des ouvriers.
Les Comités de Sécurité s’efforcent d’obtenir une collaboration de cœur des ouvriers aux mesures de sécurité contre les accidents, en leur montrant les graves conséquences que les accidents du travail, dont ils sont victimes, peuvent avoir poureux-mêmes et leur famille.
Les Comités de Sécurité intéressent ie ouvriers à cet effet par des vues cinématographiques, des conférences, des lectures.
Certaines grandes compagnies industrielles distribuent à leur personnel des revues spéciales, dans lesquelles, à côté d’histoires gaies, on donne les dessins des machines dangereuses, des endroits périlleux, des pratiques vicieuses et où l’on indique les
moyens de corriger les unes et de supprimer les autres. |
On stimule les suggestions et les idées des ouvriers, sur les mesures de sécurité à prendre dans l’usine, par le paiement de primes en argent ou en nature et par une large publicité donnée à leurs suggestions lorsqu'elles sont retenues.
On récompense les ouvriers qui font connaître au service de sécurité des’ endroits dangereux ou des pratiques défectueuses.
A côté des Comités de Sécurité Rnobhnent les Comités d'Ouvriers. :
Les Comités d'Ouvriers signalent au service de sécurité toutes les mesures qui devraient être prises en vue de prévenir les accidents. Lorsque le même accident se produit à différentes reprises dans le même atelier, ils en recherchent la cause et étudient les méthodes capables d’en empêcher la répétition. Iis mettent en garde les jeunes ouvriers contre les mauvaises pratiques.
Enfin, certaines grandes compagnies allouent aux ateliers qui ont eu le plus faible pourcentage d’accidents, des primes en argent et affichent leurs noms dans les usines,
Ces mesures provoquent une émulation intéressante des ouvriers dans l’observation des mesures de sécurité, qui se traduit par une diminution importante du nombre et de la gravité des accidents.
Bien que cette organisation des Usines américaines intéresse l'industrie en général, sa mise en application dans les usines où sont occupés des mutilés augmenterait la sécurité du travail.