‹ Le mutiléChapitre 8 sur 14 · I.A COUR DE FLORENCE · texte numérisé non relu

I.A COUR DE FLORENCE

Sanderino n'avait pas renoncé à ses desseins ; mais , par un sentiment de retenue qui avait sa source bien plus dans sa fierté vaniteuse que dans un mouvement de conscience , avant d'employer contre son rival les secrets de la pharmacie italienne ou le fer des braviy il voulait essayer le pouvoir de ses séductions sur le cœur de Gaëtana.

Ses efforts infructueux l'ayant convaincu de l'impossibilité de la réussite , il en était revenu aux moyens usités à cette époque en pareille circonstance. Un de ses afïidés s'était entendu avec un chef de bandits. Deux cents sequins pour un coup de stylet révélaient peut-être

imprudemment qu'un grand seigneur s'intéressait à cette affaire ; mais ce hrave avait juré de ne point chercher à connaître celui qu'il allait servir , et si , par hasard , il venait à savoir son nom , de le taire , même dans sa confession faite sur le chevalet , et de ne songer enfin à le prononcer que lorsque la corde trop serrée empêcherait les mots de passer.

Tout cela avait été conclu de bonne foi , sous serment , dans une église et la main au bénitier.

Mais lorsqu'il fallut en venir au fait , le hrave chargé de l'exécution , après s'être rendu dans la Vallombreuse , avoir parcouru , visité les lieux, inspecté l'habitation désignée, ne put reconnaître la victime à son signalement. On lui avait indiqué un jeune homme ardent , redoutable , contre lequel il fallait s'entourer de mesures de précaution , frapper de nuit et par / derrière. Il ne trouva qu'un pauvre infirme languissant , abattu. Le scrupule lui vint , et il retourna auprès de son chef chercher de plus sures informations ; car dans la morale de ces bandits , qui alors marchaient avec un moine confesseur dans leurs rangs , grande était la

différence entre un meurtre payé , commis par besoin , par état , ou un crime inutile , c'està-dire improductif.

C'est ainsi que Sanderino fut instruit du malheur de son rival. Il remonta à la source et en apprit la cause. Ne le craignant plus , il cessa de désirer sa mort. Il se sentit même plus à Taise , plus content , lorsqu'il calcula que , sans un grand fardeau pour sa conscience, il lui était loisible de s'en débarrasser facilement , décemment, par la calomnie. Il ne tarda pas à pouvoir faire usage de ce nouveau mo^^en.

Une grande solennité pour les arts , une fête donnée au palais Pitti lui en fournit l'occasion. Nous allons pénétrer avec lui à la cour de Florence, où bientôt il devait être question du Mutilé et de sa compagne.

Le grand-duc Ferdinand I^^ , dont Sanderino était l'un des courtisans favoris , venait de s'asseoir récemment sur le trône de Toscane après la double mort imprévue de François de Médicis son frère et de la belle Bianca Capello. Le poison avait joué son rôle dans cette affaire. Mille versions , les unes élaborées à la cour ,

]es autres dans les faibles conciliabules des partisans dispersés de la république florentine qui , depuis la conjuration de 1578 , n'osaient lever la tête j circulaient parmi le peuple , le divisaient , et réveillaient en lui ce vieil amour de liberté et ces souvenirs sanglans qui , depuis un demi-siècle , s'attachaient au gouvernement et à la vie privée des Médicis.

Doué de talens plus que de vertus, d'un caractère haut et libéral , quoique facile à surprendre , préoccupé de vastes projets pour la prospérité de la Toscane , le nouvel intronisé sentait le besoin de distraire fortement son peuple de ces idées , pour le rallier tout entier à lui.

Secouer le joug de l'Espagne qui depuis trop long-temps pesait sur l'Italie , rétablir l'ordre et la justice dans ses états , éloigner de ses côtes les Barbaresques , et purger les campagnes des bandes de brigands qui les infestaient , tel était son but. Mais pour l'atteindre , il fallait d'abord se rendre maitre de cet ennemi intérieur qui travaillait encore sourdement la républi™ caine Florence, Florence la mutine. De ce côté 5 il n'avait qu'à continuer l'ouvrage de ses

prédécesseurs , qui , peu soucieux de la moralité des moyens à employer , comme tous les usurpateurs succédant à un pouvoir démocratique , ne songeaient à adoucir les mœurs que par la corruption.

Déjà le hideux sigisbéisme , favorisé par eux, s'était introduit au milieu des familles , pour en relâcher les liens , en séparant Fépoux de l'épouse , et refroidissant le cœur des pères par un doute cruel. Le commerce , qui entretenait l'esprit d'indépendance parmi ces riches citoyens , qu'aucun lien de servilité ne pouvait rattacher au gouvernement , le commerce , à qui les Médicis eux-mêmes devaient leur prodigieuse élévation , avait reçu , depuis le règne de Gosme 1^^, de continuelles atteintes , d'abord par l'établissement de l'ordre religieux et militaire de Saint-Etienne , puis par la création des titres de noblesse , lesquels forçaient les Toscans à soutenir leurs dignités nouvelles par d'immenses achats de terres , par l'érection de majorats , par des substitutions perpétuelles en faveur des aînés , qui détournaient les capitaux de leur destination primitive , allumaient la guerre entre frères , divisaient les familles anciennes, et donnaient en même temps au trône

les grandes fortunes patrimoniales pour ornement et pour soutien.

Le plus noble de tous ces moyens de corruption, mais non le moins efficace, était lesencouragemens donnés aux arts et aux artistes.

Le grand-duc Ferdinand avait résolu d'essayer de se montrer digne du nom qu'il portait, d'opposer sous son règne Florence à Rome , comme métropole des beaux-arts , et de dompter le caractère superbe des Toscans, en faisant succéder pour eux le bruit des fêtes aux orages politiques du forum.

Sous prétexte de rétablir la façade nouvellement détruite de la cathédrale ( il duomo ) , il appela autour de lui les architectes , les peintres , les sculpteurs , qui pouvaient l'aider de leurs conseils ^ de leurs talens , pour Tembellissement de cette admirable basilique , et , lorsqu'ils se furent réunis , concertés , qu'ils eurent préparé leurs devis , leurs plans , approuvés préalablement par le conseil canonical , il les accueillit tous au palais Pitti avec les plus grands honneurs. Des réjouissances publiques furent même ordonnées ; il y eut des danses et des farandoles sur les places de la ville , des

joutes sur le fleuve , et , tandis que le peuple faisait retentir de ses cris de joie les rues de Florence , un spectacle plein d'un intérêt touchant avait lieu chez le grand-duc.

Dans les vastes salons du palais ducal , au milieu de jeunes seigneurs couverts de courts manteaux de soie et de toques emplumées , selon la mode espagnole , presque généralement suivie alors dans la Péninsule , on voyait des poètes , des historiens , des artistes , vêtus avec simplicité, entourés par des femmes élégantes qui, à Texemple du grand-duc, semblaient leur faire la cour plutôt que recevoir leurs hommages. La confusion des uns , leur air embarrassé et contraint , l'orgueil qui brillait sur le visage des autres , dont la plupart n'étaient là que pour ajouter au nombre et simuler encore la richesse de cette partie de l'Italie en talens de tous les genres , donnaient lieu à des contrastes piquans qui n'échappaient pas aux observations malicieuses des courtisans railleurs.

Après le tumulte des premières félicitations , Ferdinand , voulant dignement fêter ses hôtes , leur fit annoncer que pour amuser leur loisir

jusqu'à l'heure du repas, un célèbre improvisateur se mettait à leur discrétion , réclamant d'eux du silence et un sujet pour ses inspirations.

Cet improvisateur , c'était le Gelmi , fils d'un boulanger de Vérone , d'abord héritier de l'état de son père , et que le démon poétique avait ensuite chassé de ses foyers pour lui faire courir le monde.

Tandis que chacun prenait place pour l'entendre 5 et que des valets qui portaient sur leurs casaques brodées l'image d'un ballot^ blason marchand , armes parlantes des Médicis , construisaient une estrade au milieu du salon, deux hommes s'entretenaient familièrement et à voix basse dans l'embrasure d'une croisée. L'un était Sanderino, l'autre le chevalier Vanni, peintre célèbre , né à Sienne , doué de grandes connaissances 5 d'un esprit caustique et hautain , et qui alors traversait la Toscane en se rendant en Lombardie. Nous rapporterons une partie de leur conversation , qui peut nous aider à reconnaitre au milieu de cette foule les hommes remarquables d'une époque dont l'amant de Gaëtana peut-être eût suffi pour relever la gloire.

— Cotisons-nous , disait Vanni à Sanderino ,

pour attacher un nom et une idée à chacune de ces figures. Je ne connais ici que quelques peintres obscurs , à l'exception du Naldini , que vous voyez là-bas , souriant au plafond , assis dans ce riche fauteuil , sans s'inquiéter de la nièce du grand-duc , la princesse Marie de Médicis, debout près de lui ; car c'est le plus distrait des hommes.

— C'est par distraction sans doute aussi , interrompit Sanderino , qu'il est venu faire sa visite à son souverain en costume d'atelier.

— Mais voici l'attelage qui doit traîner à la postérité la gloire de l'école bolonaise... les deux couples de frères Garrache ; tous quatre travaillant sans relâche à l'illustration d'un seul nom. Aussi , il le faut avouer, il ira loin. Celui qui caresse sa moustache et joue avec le pommeau de son épée , c'est Louis , le chef de la famille. Son petit frère Paul est à ses côtés. Le nom qu'il porte sera lourd pour celui-là , et il fera bien de ne point quitter la compagnie de son frère et de ses cousins.

— Lequel des deux autres est Annibal ?

— Le voici : en surcot de velours noir, tenant

lestement de sa main renversée sur sa hanche une toque à la Raphaël j car il a voué un culte d'amour au maître ^ quoiqu'il se croie son égal pour la composition. Ce jeune homme pâle , à la figure maladive , à l'air timide et soucieux , et qui roule machinalement sous ses doigts les bords de son manteau de drap , c'est Augustin son frère, autrefois orfèvre, aujourd'hui peintre et graveur , et à qui Annibal voudrait faire abandonner les pinceaux pour le burin ; car il craint de se voir surpasser par lui. Sa jalousie est un hommage mérité qu'il rend au pauvre Augustin, le plus poète de tous les Garrache.

Mais en voilà assez sur les frères et cousins

Je ne vois plus ici , parmi mes connaissances , que Jacques Lippi qui vaille la peine d'être nommé. Maintenant, à votre tour, animez pour moi ces fantômes qu'un mot suffit peut-être pour grandir à mes yeux de toute la hauteur d'un piédestal.

Sanderino voulut d'abord lui faire passer en revue les gens titrés, les prélats, les chevaliers de St. -Etienne , et jusqu'aux moindres officiers du duc; mais Vanni l'interrompit.

— Ceux-là , leurs plaques , leurs habits suf-

fisent pour me dire ce qu'ils sont, et l'iiuportance de leur maintien pour m'apprendre ce qu'ils voudraient être. Bornons-nous, s'il vous plait, aux hommes de science et d'art : ce sont les héros de la fête.

— J'y consens. Voici d'abord le comte Bardi deVernio....

— Encore un comte ! . . .

— Attendez donc , c'est l'ordonnateur en chef des fêtes de la cour.

— Que m'importe !

— Et puis , il est de plus poète fort distingué.

— A la bonne heure î

— Vous voulez des poètes , ajouta Sanderino avec une sorte de nonchalance et en agitant à droite et à gauche les gants ambrés qu'il tenait à la main; en voici deux. Ce jeune homme , sans barbe au menton, qui cause en ce moment avec la princesse Marie , à qui le Naldini a permis de reprendre possession de son fauteuil , c'est Ottavio Rinuccini, le lyrique. On en fait grand

cas au palais, surtout la jeune princesse. Cet autre, c'est le Tassoni, auteur de la Secchia rapita (le sceau enlevé) , poème héroï-comique. Maintenant , voulez-vous des musiciens , des compositeurs? nous n'en manquons pas, Dieu et sainte Cécile en soient loués! Voici Emilio del Cavalière, Luca Marenzio , Giulio Caccini, Gorsi, Péri, Strozzi, Malvezzi... sept! une pléiade musicale complète !

— Et cet homme noir j en est-il aussi?

— Je l'ignore. Je sais seulement qu'il se nomme Bellarmin, et qu'il arrive de Louvain.

— Bellarmin! s'écria Vanni en entendant prononcer le nom du savant profes»3eur , non , ce n'est point positivement un musicien , mais un théologien , l'une des lumières les plus ardentes de l'Eglise- romaine , qui, dans tous ses écrits , soutient et développe cette thèse que les rois ne peuvent tenir leur pouvoir que de la volonté des peuples, mais que ceux-ci doivent entière soumission au pape.

— Alors , dit Sanderino , une belle réception l'attend à Rome.

Je crains fort, ajouta tout bas Vanni, en

jetant un regard scrutateur sur Bellarmin et sur le grand-duc , qu'il n'ait pas autant à se louer de celle qu'on lui aura faite à Florence. Ces deux ecclésiastiques avec lesquels il parait s'entretenir si vivement sont sans doute deux savans aussi?

— Savans! je n'en crois rien. Ce sont les prieurs de St. -Marc et de Ste.-Marie-Novella , tous deux en guerre depuis long-temps au sujet d'un baume précieux , d'une panacée universelle, que fabriquent et que débitent leurs moines, et qui profitent de leur entrée libre chez le prince pour tenter de lui faire prendre part à ce grand débat , le forcer à se prononcer pour l'un ou pour l'autre et à faire cesser la concurrence. La ville a déjà failli être en feu pour cette querelle.

— Peccavi! Je ne suis point physionomiste aujourd'hui , puisque je prends Bellarmin pour un chanteur et des moines pour des savans. Cependant, dites-moi quelles sont ces quatre figures vénérables de vieillards adossés, à l'extrémité de ce salon contre la tapisserie qui donne tant de relief à leurs traits caractérisés , et fait si bien ressortir les tons de leur chair et la blancheur de leurs cheveux ? Il

y a de la pensée dans ces vieilles têtes-là. Par la manière heureuse dont ils sont éclairés , par la simplicité de leurs poses et de leurs ajustemens , on croirait que c'est un tableau du divin Paul Véronèse qui vient de s'animer.

— Le premier, de notre côté, dont la fraise est encore plissée avec coquetterie et la moustache grise galamment retroussée, ditSanderino, essayant de mettre encore en défaut son interlocuteur, c'est un illustre. Il passa , vers le milieu du siècle , pour le plus grand séducteur de son temps , avant que l'usage des cavalieri serventi eût gâté le [métier en le mettant à la portée de tout le monde. C'est un de nos pères conscrits, à nous autres, ajouta le jeune fat en se passant la main dans les cheveux.

— Me suis-je encore trompé ? et comment figure-t-il ici?

— Le duc l'aime beaucoup et le loge même dans son palais?

' — Mais qu'a-t-il fait?

— Le récit de ses aventures amoureuses serait trop long à vous conter. Il a pu mettre

sur sa liste jusqu'à des sœurs et des nièces de

papes.

— Enfin , quels sont ses titres?

— Chanoine de Santa-Maria del Fiore,

— Mais son nom , mais son rang? Il est autre chose , sans doute , qu'un ancien séducteur.

— Ah ! poète , historien , que sais-je ! c'est Scipion Ammirato , qu'on surnomme , depuis qu'il vit à la cour , le prince des historiographes de son siècle.

— Grand nom ! qui me sauve et qui me suffisait seul. Maintenant , quel est cet autre vieillard couvert d'une espèce de daïmatique à l'ancienne mode , et que votre pléiade musicale vient d'entourer avec tant de respect.

— Palestrina , le prince de la musique ; car depuis Gimahué , le prince des peintres , et le Dante, le prince des poètes, dans votre république des lettres et des arts , on se jette les principautés à la tête. Le troisième vieillard, c'est Vincent Galilée ; encore un musicien qui cultive aussi avec succès les mathématiques ,

quoiqu'il soit plus connu par ses motets que par ses équations. Près de lui, vous vo^^ez son fils , cette tête de songe-creux : il le destinait aussi aux arts , à quelque commandement supérieur des violes et des trombones; mais le jeune homme a mal tourné. Il aprofessé à Padoue des principes d'une philosophie qui sent le fagot , dit-on , et ses nombreuses découvertes dans des sciences dangereuses pourront bien finir par le brouiller tout-à-fait avec l'Eglise.

Ce jeune homme indiscipliné , dont le père n'avait pu parvenir à faire un musicien , c'était le grand Galilée , déjà inventeur du thermomètre 5 du pendule et de la balance h} drostatique , et qui , quarante ans plus tard , à genoux devant un prêtre , devait faire abjuration de son génie.

— Enfin , demanda Vanni , ce dernier personnage vénérable à qui le grand-duc vient d'adresser la parole avec des gestes si affectueux?. . .

— C'est Jean de Bologne , un sculpteur.

A ce nom , si honoré , de l'artiste français , alors entièrement fixé à la cour de Florence ,

Vanni fit de la tête et de la main un salut aussi profond et aussi respectueux que si Jean de Bologne eût été là , près de lui , pour le recevoir et y répondre. Il s'apprêtait même à relever par un sarcasme Fair d'indifférence hautaine du courtisan en désignant si haute renommée; mais le murmure des conversations avait cessé autour d'eux ; on n'entendait plus sortir de quelques bouches que ce demi-sifllement qui appelle le silence. L'improvisateur était déjà sur son estrade , possesseur d'un sujet donné , fermant les yeux , et se passant lentement les mains sur le front.

Il avait à chanter la gloire italique au seizième siècle.

Essayant d'abord d'esquisser largement l'ensemble de ce grand tableau, il employa Vottava, mesure de prosodie créée par Boccace , et que l'Arioste et le Tasse avaient popularisée. Son début fut brillant et pompeux. Il représenta, des deux extrémités du siècle, deux Médicis, Léon X et Ferdinand I^^, se tendant la main, et les lyres des deux époques répétant le même nom avec reconnaissance. La première moitié de ce siècle avait vu s'élever sur l'Italie un de

ces météores de gloire qui Réapparaissent qu'une fois durant la yie d'un peuple. Tous les genres de talens réunis , et poussés à leur dernier degré de perfection , avaient tellement ébloui le regard par leur assemblage éclatant , qu'auprès de ce vaste faisceau de lumières, l'autre moitié du même siècle semblait devoir rester plongée dans l'obscurité... Mais silence!... Si le soleil, à son lever n'éclaire qu'un versant de la montagne , il n'en gardera pas moins les flammes de son inépuisable foyer pour le versant opposé. En effet , il s'élève , grandit , descend à l'horizon vers sa couche de pourpre, inonde de clartés ce qui d'abord était dans les ténèbres ; et le pâtre qui , debout sur le sommet du roc , a contemplé ce double tableau, jette un dernier regard sur ces coteaux chargés de pampres, sur ces carrés de seigle dont le vent du soir agite doucement la cime bleuâtre , sur ces vallées verdissantes d'où s'élèvent de chaudes vapeurs ; il rappelle ses souvenirs du matin , et se demande si le jour a été plus beau , le ciel plus riche de couleurs , la terre plus riante lorsque le soleil se levait à l'orient ou lorsqu'il touchait à son déclin.

Après cette ouverture exécutée à grand orchestre de px)ésie , et dont on applaudit tout

ce qui était à la gloire de Ferdinand , le Gelmi changea de rhythme , abandonna Vottava rima, et voulant se mettre plus à l'aise , entrer plus profondément dans les détails 5 en quelques centaines de versi sciolti, rimés ou nonrimés, il débita le panégyrique de la seconde époque , et passa à l'encens toutes les célébrités contemporaines et présentes.

Les poètes et les savans , qui n'étaient qu'en petit nombre dans l'assemblée , furent dépêchés rapidement; les sculpteurs et les peintres eurent leur tour : mais ce fut pour les musiciens que le poète improvisateur réserva les élans de sa verve et ses éloges les plus prolongés.

En effet , la seconde moitié du seizième siècle était l'ère nouvelle de l'harmonie et de la mélodie.

Élève de Claude Goudimel, de Besançon, Palestrina avait été le chef d'une révolution musicale en Italie. Avant lui, la musique des solennités civiles, les refrains populaires, répétés au coin du foyer ou au milieu des fêtes , les airs qui excitaient à la danse et au plaisir, aussi bien que le chant des églises , étaient tous composés d'après le même syetème harmoni-

que : un style figuré, barbare, confus , imitation dégénérée des modes de l'ancienne musique grecque. Palestrina, le premier, l'avait dépouillée de cette fausse enveloppe scientifique , si nuisible à l'expression et à la mélodie. Il avait fait entendre des chants purs , simples et nobles; sa messe du pape Marcel , son stahat^ avaient commencé une réputation à laquelle il avait mis le sceau par la création de ses madrigali à quatre et cinq voix.

Une autre révolution s'opérait aujourd'hui dans l'art si difficile , si compliqué , de la composition musicale. Emilio del Cavalière avait déjà fait à Florence le premier essai de la musique appliquée à une action dramatique complète. Gorsi , Péri et Giulio Caccini , en cherchant à retrouver la mélopée des Grecs, avaient inventé le récitatif.

Tel fut le sujet, fort peu inspirateur par luimême , que traita le Gelmi avec une grande adresse. Homme habile , il savait que les détails en seraient rebelles à la poésie ; mais il comptait sur l'effet d'un mot , d'un nom ^ d'un éloge à bout portant. Chacun devait s'intéresser à un tableau dont les modèles posaient encore

sous ses yeux , surtout dans ce temps où Fart musical, attaqué , défendu, controversé , avait failli allumer une guerre civile en Italie , et comptait un si grand nombre d'enthousiastes. Il ne se trompait point ; FefFet de ses vers fut prodigieux : à plusieurs reprises , on l'interrompit par des applaudissemens frénétiques et des cris d'admiration. Lorsqu'il eut cessé, chacun se leva ; les yeux étaient brillans , les figures animées ; et les applaudissemens redoublèrent. Plusieurs coururent l'embrasser , et Ferdinand lui-même , se mêlant à la foule des complimenteurs , prit gracieusement la main du Gelmi et lui laissa au doigt une bague d'un grand prix.

Alors s'engagea une conversation générale , bruyante , confuse , saccadée , où vingt sujets traités ensemble et tour à tour, mais où, comme dans l'improvisation du Véronais, il ne fut bientôt plus question que de l'art musical.

Après avoir entendu discourir Emilio et Gaccini , le grand-duc , adoptant leurs idées , voulut prendre part à l'élan qui se manifestait autour de lui , et ne point laisser échapper , dans un pareil jour , l'occasion de montrer sa bienveillance pour les arts. Afin de les mettre à

même d'essayer de leur nouveau système , il chargea sur-le-champ le jeune Ottavio Rinuccini de la composition d'un poème dramatique dont Péri , Gorsi et Gaccini devaient se distribuer la partition. Pour que la pièce fût représentée avec toute la pompe et tout l'éclat convenables , ii déclara qu'un théâtre allait être construit aussitôt , à ses frais , dans le jardin Boboii attenant au palais. Pûen ne devait être épargné pour hâter l'exécution de ce nouveau projet ; et Médicis , après avoir essayé de se tenir à la hauteur de l'enthousiasme général , se laissant séduire par ses propres idées , dépassa bientôt tous les autres , et pensa avec orgueil que peutêtre l'avenir mettrait au nombre de ses plus beaux titres de gloire d'avoir attaché son nom à la création du premier théâtre lyrique. Les architectes , les peintres présens , prirent , d'un commun accord , l'engagement solennel d'interrompre leurs travaux commencés , pour ne songer qu'à l'érection et aux embellissemens du nouveau monument , qu'ils devaient entreprendre sous la direction du comte Eardi de Verni.

Ces marques de munificence du grand-duc furent accueillies avec la plus vive reconnais-

JO

sance. Chacun y trouvait son emploi , chacun se félicitait; mille voix s'élevaient pour célébrer les vertus du souverain de la Toscane, et la protection éclairée qu'il accordait au talent.

Giuli Gaccini seul n'était pas encore satisfait. Il voyait autour de lui , pour construire l'édifice de sa gloire future , des poètes , des peintres , des architectes ; mais il lui fallait des chanteurs. Grand chanteur lui-même , il savait de quelle importance devait être 4ans une action dramatique une voix douée d'une ame. Quant à ses chœurs , il espérait rencontrer, soit à l'église , soit parmi les porte-faix de Rome , des organes pleins et sonores, et les castrats pouvaient y figurer facilement sous le costume féminin. Mais cela ne suffisait pas : il fallait des femmes , une surtout, pour jouer, chanter, s'attendrir, pleurer, aimer avec lui. Où la trouver cette femme encore jeune, jolie, au regard expressif, au gosier flexible, qui connût et surmontât les difficultés de l'art, sans cesser de se prêter à toutes les illusions de la scène ? Où la trouver, quand rien encore n'avait pu préparer sa venue? La jeune fille timide , élevée dans la culture des arts 5 quitterait-elle sa mère pour s'élancer tout

à coup sur les planches d'un théâtre et affronter les mille regards d'un public? Non , quelle femme , riche encore de grâces et de talens , oserait donc partager leurs travaux et s'associer à leur gloire ?

Le nom de Gaëtana fut prononcé... d'abord sourdement , à voix basse , dans un angle du salon ; mais il gagna de proche en proche ; bientôt , il se répéta plus hautement ; chacun se récria de souvenir ; car la plupart des hôtes du palais Pitti l'avaient été naguère du palais Strozzi , et la voix harmonieuse et argentée de la jeune fille semblait encore vibrer à leur oreille. Il y eut cependant encore un moment d'hésitation, de réflexion, comme si on eût craint (tant les têtes étaient exaltées sur le nouveau projet du grand-duc !) de traiter trop légèrement une si importante affaire. Mais on se rappela les charmes de sa personne , l'élégance de sa taille , l'expression pénétrante de son regard... Il se fit un silence, puis on applaudit tout à coup, et, dans un élan unanime, le nom de Gaëtana fut répété avec enthousiasme par toute l'assemblée.

Mais cette femme , sur le sort de laquelle on

délibérait ainsi , sans s'inquiéter de ses idées , de ses scrupules , de ses refus possibles , où la rencontrer, et qui la déciderait?

Sanderino se chargea de tout, u Rien ne sera plus facile sans doute , disait-il , que de décider Gaëtana à nous seconder dans une entreprise projetée en faveur d'un art qu'elle a cultivé et qu'elle aime. De plus, son état présent de gêne , la vie misérable qu'elle mène aujourd'hui , non loin du lieu qui lui rappelle ses anciens triomphes , la mettront bientôt à notre merci. Un obstacle cependant se présente : qu'on le lève et je réponds du reste, n

Il travestit alors l'histoire du satirique romain , qu'il représenta comme un malheureux convaincu d'hérésie et de nécromancie, et qui, par sortilège , phylactère ou brevet magique , avait lié le sort de cette jeune femme , si brillante encore , à son sort , à lui , démon à face humaine , tout sillonné des foudres de l'Eglise. « Faites , ajoutait-il , cesser le charme en séparant le sorcier de sa victime , et , dès demain , Gaëtana , rendue à la raison , au bonheur, aux arts , accourra d'elle-même au devant des largesses de notre gracieux souverain, m

Le succès de la grande révolution lyrique ne tenait donc plus qu'à un ordre d'arrestation, signé Ferdinand.

Quelques voix généreuses , sans connaître le proscrit, risquèrent un doute en sa faveur. Mais d'autres , en nombre beaucoup plus grand, combattaient par tous les moyens pour faire triompher la motion de Sanderino. Les uns (des ecclésiastiques peut-être) y applaudissaient au châtiment d'un hérésiarque et d'un sorcier ; les autres n'aspiraient qu'à aplanir la route qui devait conduire au nouveau temple de l'harmonie , et puis on voulait entendre et revoir encore la merveille du palais Strozzi.

Ferdinand de Médicis , monté sur le trône par un double empoisonnement , se laissa facilement persuader que pour complaire au Vatican , dont il avait à redouter les réprimandes , il devait continuer les vengeances du pontife.

Pour le pape et la chanteuse , il signa l'arrêt.

Dans ce moment , des cris bruyans et joyeux retentissaient au-dessous du palais. On entendait le galop des cavalcades au milieu des rires et des éclats de voix multipliés du peuple : c'é-

taient les vainqueurs du Calcio ou du jeu de ballon , divertissement fort honoré alors des Toscans qui le tenaient de leurs ancêtres ; ils venaient recevoir les complimens du prince, et déposer aux pieds de la jeune Marie la grande banderole des vaincus. Le duc et sa nièce marchèrent au devant d'eux. Chacun alors se dispersa de côté et d'autre pour prendre sa part de la joie populaire , et il ne resta bientôt plus dans les salions que le chevalier Yanni et Sanderino , qui tenait à la main l'ordre de s'emparer du sorcier, mort ou vif.

— Vous avez poursuivi ce malheureux avec acharnement, lui dit Vanni. De quelle espèce d'hérésie a-t-il été convaincu ?

— Ce n'est nullement pour cause d'hérésie qu'il fut condamné et mutilé à Rome.

— Vous le soupçonnez donc réellement coupable de magie ?

— Je ne crois point à la magie , ditSanderino.

Vanni le regarda fixement , et après quelques momens de silence , il lui tourna le dos brus-

quement et sortit. Sanderino se mit aussitôt en devoir de mettre l'ordre à exécution.

Ainsi cette grande assemblée , convoquée avec éclat pour procéder à la reconstruction d'une église , venait de décider l'érection d'un théâtre et cette fête brillante donnée en l'honneur du talent et des arts , aux acclamations universelles, se terminait par une nouvelle persécution dirigée contre un poète dont le malheur seul peut-être égalait le génie.

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