‹ Le mutiléChapitre 9 sur 14 · LES APENNINS · texte numérisé non relu

LES APENNINS

Le lendemain , au jour naissant , déjà une compagnie de piquiers et d'arquebusiers se dirigeait vers la Yallombreuse , lorsque . par un billet , l'un des poursuivans de Gaëtana l'avertit généreusement du danger.

Pauvre Florentine î il lui fallut encore une fois se mettre en route à la suite du proscrit. Et cette fois c'était sa patrie qu'elle quittait. Ils tournèrent vers l'Apennin , et marchèrent sans s' arrêterjusqu'au village de Nipozzano. On entrait dans le mois de mai; il y avait dans l'air des brises fraîches , de douces senteurs , et les berges herbeuses que n'avait point touchées le soleil, étincelaient de rosée. Mais les fugitifs n'avaient

plus d'ame à donner au plaisir; îa leur était absorbée par une douleur profonde , car chacun d'eux souffrait des peines de l'autre.

Pensifs , étourdis encore du coup qui venait de les frapper , de l'interruption du repos si doux qui avait semblé recommencer pour eux , ils suivaient lentement un sentier longeant le village , et dont la courbure leur permettait d'éviter l'entrée de Nipozzano , lorsque, de derrière une haie , des cris confus et joyeux , des rires éclatans et prolongés se font entendre et , tout à coup, devant eux, légères, folâtres , parées de leurs plus beaux ajustemens , en jupes cour tes , de couleur bleue ou écarlate , les cheveux en nattes , entremêlées de fleurs , et leur petit chapeau sur l'oreille, se montre une bande bondissante de jeunes filles de douze à quinze ans , qui , audacieuses avec la pudeur au front , se tenant toutes par la main , leur ferment le passage, en riant et en rougissant.

C'était dans toute la Toscane un des privilèges des fêtes de mai , d'aller ainsi , dès le matin , de maison en maison, réveiller les voisins, ou, sur la route , suspendre la marche du voyageur par un allegro maggio.

Le proscrit s'arrête étonné ; Gaëtana sourit le cœur brisé, car cet usage lui rappelle et la patrie qu'elle abandonne et les plaisirs passés de son enfance. Six jeunes filles, se détachant du groupe , présentent aux étrangers quelques fleurs cueillies dans les fossés et sur les bords du chemin , et , entonnant en chœur les paroles suivantes, en accompagnent l'air parleurs poses cadencées , par leurs mouvemens multipliés d'allées et de venues , se plaisant à voir voltiger les longs rubans de diverses nuances attachés au-dessus de leurs épaules.

(c C'est le maggio qui est revenu, le joyeux mai , qui donne de la chaleur au sang et fait qu'on s'aime mieux. Jouissez de la belle saison du plaisir et de l'amour, voyageur , jouissez-en gaîment , car aujourd'hui tout fleurit en même temps sur vos pas, l'espérance et les orangers, dont les fruits sont si doux. Allegro maggio^ allegro!.,,

»£ Le maggio est revenu, et, comme Thirondelle,vousvous mettez en route; comme elle, vous reverrez les amis que vous laissez derrière vous; vous les retrouverez heureux et bien portans ; vous leur raconterp vos aventures, après avoir,

à votre retour , jeté un regard satisfait sur vos ruches fécondes et sur vos oliviers chargés de fruits , car l'huile et le miel ne vous manqueront pas si vous répétez joyeusement avec nous : Allegro maggio j allegro / . . .

<t Quand le maggio est revenu, qu'avez-vous à désirer encore , vous qui pouvez presser dans votre main la main de votre belle et lui dire tout bas à Toreille ; m^ames-^t^? Marchez donc, et que la Madone de Lorette ou Ste-Catherine de Sienne se trouve sur votre route. Allegro maggio y allegro.',»^)

En contemplant les yeux brillans des jeunes filles et leur air candide et joyeux , le Mutilé oubliait qu'il était poursuivi , et qu^un moment de retard pouvait le perdre. Le bonheur a tant d'éclat et de pureté sur des fronts de quinze ans! Cependant, après que Gaëtana qui, mieux que lui, connaissait les usages du ^«(/^«o, eut distribué à la petite troupe quelques grains de corail de son collier , ils reprirent leur chemin , \ gagnant les hauteurs , tous deux pensifs ; lui regardant blanchir les deux mers sous un horizon immense, cherchant la trace des volcans, ou remuant du pied les débris d'un ancien monde ;

elle rêvant aux riches collerettes , aux broderies des manteaux de soie , ou prêtant l'oreille à la cornemuse des chevriers. Qu'il eût voulu lui faire partager les pensées fécondes dont il était assailli ! Un moment , oubliant son impuissance, l'appelant du regard, il se baissait pour ramasser un fragment de lave , ouvrait la bouche pour communiquer à son amie les idées fécondes qui lui arrivaient en foule; puis sa tête retombait sur son sein , l'éclat de ses yeux s'éteignait tout à coup , un soupir s'échappait de sa poitrine ; c'est qu'il comprenait alors que sa pensée n^appartenait plus qu'à lui seul et que , sur ce grand théâtre du monde , qu'il avait cru devoir remplir un jour de sa gloire , il ne devait figurer que comme un spectateur inutile et dédaigné.

Ils cheminèrent ainsi , évitant les cités populeuses , les routes trop fréquentées , ne s'arrêtant que lorsque la fatigue forçait Gaëtana de se reposer ; car le sentiment d'enthousiasme qui l'avait fait se précipiter sur la route de Rome à Florence , avait dû s'amortir. Le dévouement était toujours le même , plus grand peut-être , plus entier , mais nu , mais désillusionné : aujourd'hui c'était une vertu , presque un sacrifice ; l'ame ne soutenait plus le corps ; la pauvre

fille souffrait de la marclie , elle souffrait du soleil 5 du froid , des sentiers pierreux , du silence et de l'isolement.

Un matin , toujours se dirigeant à l'orient ^ ils franchissaient un long défilé des Apennins : le terrain montait ; le ciel était grisâtre ; une brume légère , condensée dans Tair, les pénétrait d'une fraîcheur humide. Resserrés entre deux rangs de rochers qui versaient l'obscurité sur eux, marchant lentement, l'un près de l'autre, enveloppés du même manteau, leur silence et la tristesse de leur ame étaient en harmonie avec les sombres objets qui les environnaient. Sanderino , les satellites de Médicis, dépêchés sans doute sur leurs traces , un avenir de misère qu'il ne pouvait même espérer de conjurer par le travail , faisaient se contracter le front du Mutilé.

Des idées plus vagues , mais non moins amères , préoccupaient Gaëtana. Une terreur d'instinct dans cette solitude , une appréhension douloureuse , mais sans objet déterminé , la faisaient se retourner avec effroi et se presser craintive contre son compagnon. Le cri d'un oiseau qui passait sur leur tête , ime feuille

flétrie qui se détachait et frôlait les parois du rocher , les plis du manteau qui se balançaient sur sa cuisse , le bruit monotone de leurs pas , tout était pour elle une impression pénible , énervait son cœur et remplissait ses yeux de larmes furtives , dont elle-même ne pouvait comprendre la cause. Dans ce moment , elle n'eût osé parler , élever la voix sans croire que le son de cette voix , l'écho répétant ses paroles , allaient évoquer ce fantôme confus qui obsédait son imagination , et hâter la catastrophe qui les menaçait.

Lorsqu'ils eurent atteint la hauteur du défilé, ils arrivèrent à un endroit où le terrain divisé formait comme un carrefour de montagnes. Là, un spectacle pompeux les attendait. L'obscurité avait disparu ; le brouillard n'était plus qu'audessous d'eux. A leur droite s'élevaient, en se mariant , de légères collines de marne grise et bleue , posées sur des bases de lave. Le ciel était pur, et parsemé seulement de bandes violettes. Le soleil , dépouillé de rayons , et se montrant tout à coup sur la cime de Monte-ïraverso , leur apparaissait comme une bombe ardente, jaillissant du cratère de cet ancien volcan. Devant eux , l'abaissement du sol leur permettait de

distinguer dans le lointain les champs douteux du Bolonais et les rives du Reno.

Cette vue ranima le poète ; ses sombres pensées s'effacèrent : jamais un tableau de la nature ne l'avait trouvé mieux disposé à l'admiration. Ce n'étaient point des champs de fleurs , des berceaux de pampres , des forêts verdoyantes , élevés par la main des hommes , et que l'aquilon peut flétrir ou renverser, mais des montagnes nues , immobiles , inébranlables , défiant les saisons et les tempêtes , et , ainsi que le génie , ne devant leur beauté qu'à leur grandeur; c'étaient des cieux animés ,-un soleil de flamme, un de ces spectacles enfin comme Dieu seul eu sait faire.

Long-temps il le contempla , puis , revenant à Gaëtana qui , rêveuse , était restée assise derrière lui sur une saillie de rocher, il vit de l'autre côté du carrefour et à ses pieds un spectacle plus âpre , mais non moins imposant. Une large ravine creusée par les torrens qui , dans les temps d'orage , se précipitaient des versans opposés des montagnes , semblait , par des monticules échelonnés les uns sur les autres , frayer un périlleux chemin vers les bas-fonds que la

brame voilait encore en partie , mais dont il devinait cependant les profondeurs, à ce sol crevassé de nombreuses gerçures , à ces vastes éboulemens , restes désordonnés de l'ancien chaos.

Il se plaisait à sonder de Fœil ces abymes , à se demander quelles mains , plus vigoureuses que celles du Crotoniates , avaient fendu , séparé ces blocs gigantesques , fouillé dans les entrailles de la terre , pour en bouleverser la surface , éteint ces fournaises allumées autrefois sur toute la chaîne de ces monts.

Il aimait à chercher, à suivre quelque fantasque analogie entre ces ruines si vives encore^ entre ces vastes monumens de la nature , brisés , tronqués , stérilisés par elle , et lui , le Mutilé ! ruine vivante aussi , tronçon d'homme , volcan étouffé !

Les grandes infortunes sont vaniteuses. Il se sentait soulagé en donnant , par de tels rapprochemens , plus d'importance encore à ses malheurs , et , penché sur le bord du ravin , il répondait à ce tableau désastreux par un sourire de sympathie.

Gaëtana, dont la délicate organisation se refusait aux distractions pénibles , données par la vue d'une nature convulsionnée , le retenait machinalement par ses vétemens , et , les yeux fixés à terre , semblait de plus en plus agitée par un triste pressentiment.

Un coup de feu se fait entendre.

Gaëtana pousse un cri , et se réfugie entre les bras de son amant , comme pour lui demander aide et secours , et , le front pâle , l'œil effaré ^ l'oreille aux écoutes , par un mouvement brusque et rapide , lui indique de la main de quel côté le coup est parti. Il se répète de colline en colline, trouvant un écho dans chaque angle du rocher. Le Mutilé se retourne, et, sortant avec peine de sa puissante contemplation , s'effraie , non du bruit qui s'éloigne en s'affaiblissant de plus en plus, mais de l'image de terreur empreinte sur les traits de Gaëtana. Il regarde; rien ne s'ofifre à lui; à son tour, il prête l'oreille ; tout est rentré dans le silence. Il pense qu'un fragment de roc détaché de la hauteur, en frappant le sentier granitique, a seul causé ce bruit ; mais il aperçoit alors une légère fumée, semblable à celle que produit la

poudre, s'élever au-dessus de l'une de ces collines marneuses situées à la droite du défilé.

Il n'en peut plus douter : des hommes sont là! — Peut-être des chasseurs poursuivent-ils leur proie à travers les bruyères. Il fait un geste pour rassurer Gaëtana; mais soudain : — Si c'étaient les gens du grand-duc , une meute de sicaires attachée à ses pas , et guidée par Sanderinoî.... Sanderino! jeune, puissant, passionné , a-t-il donc si facilement renoncé à la possession de Gaëtana? Lui! dont des obstacles inaccoutumés doivent irriter les désirs ; lui , le lâche ! qui n'a à craindre dans cette circonstance ni le crédit , ni l'épée d'un rival ; lui dont un Médicis se fait l'infâme complaisant ! Ah ! comment l'avoir pu penser qu'il ne poursuivrait pas nuit et jour la femme qu'il a convoitée, qu'il ne jetterait pas à travers tous les sentiers des Apennins ces sbires nombreux que la noble Florence n'entretient plus que pour protéger les crimes ou servir les amours de ses maîtres î Ce premier coup d'arquebuse n'est pour eux qu'un signal de ralliement i ... Ils songent à lui rendrela retraite impossible! — A cette pensée, un douloureux frémissement le glace jusqu'au cœur.

En effet , bientôt il voit les diverses issues de la montagne occupées par quelques hommes à figures sinistres , armés de coutelas ou d'escopettes; mais ce ne sont point là des soldats toscans. Sous de larges feutres, sans plumes, sans ornemens , les uns portent une résille sarde , une casaque de soie , un léger cotteron ; d'autres , sous de riches manteaux , des souquenilles délabrées , des sandales de chanvre ; tout ne lui révèle que trop la présence d'une compagnie vagabonde de bandouliers. Il pâlit d'épouvante , car il a la vie de sa maitresse à défendre. — Et il est sans armes ! — Tu en aurais , qu'en ferais-tu misérable ?

Plus rapides que l'éclair, mille pensées se succèdent dans sa tête pour lui faire entrevoir l'horreur de sa position.

Ces hommes, ce sont les compagnons du célèbre Lorenzo Albano , qui abandonna son riche palais de Venise , sa famille , sa place au sénat , sa jeune et belle épouse , pour aller dans les monts inaccessibles de la Sardaigne fonder une république de brigands. Marquant de sa croix de renonciation tous les domaines de ses pères , rayant de lui-même son nom du livre

d'or pour l'inscrire au livre rouge , il avait voulu ne tenir des hommes que ce qu'il pouvait leur enlever de force, ne se nourrir que de son butin , ne porter d'habits que ceux que dame Maraude amait filés pour lui. Pirate audacieux , terreur de toute l'Italie , comptant pour auxiliaires les barbets des Alpes, les bandits des Apennins et des Abruzzes , lorsqu'il l'ordonne , tout ce qu'il y a de meurtriers du Var au Volturno s'arme et marche. Sans pitié , sansremords, impie et railleur , ayant appris que Sixte-Quint était soupçonné par les autres puissances de favoriser secrètement ses rapines , qui entretenaient dans la Péninsule un état d'irritation favorable à ses projets , il écrit au pontife pour l'assurer de son respect, de la douleur qu'il ressent de ces faux bruits , attentatoires à l'honneur du saint-siége , et lui promettre qu'avant peu, en bon chrétien, il trouvera un moyen sûr de le justifier. Le lendemain il ravage la campagne de Rome , pollue une église près de Velletri , et dine dans le sanctuaire , le Christ sur son autel , les cierges saints allumés , et les cloches sonnant à pleines volées.

11 s'est fait proclamer par les siens Empereur de la mer , JKoi des montagnes , Prince dej^

vallées , et nul suzerain ne lève plus facilement que lui sur ses sujets et vassaux les impôts et redevances. Les paysans de la Toscane le surnomment aussi le Pape de Venfer, Infaillible comme celui de Rome , il tient à faire exécuter ses ordres , même ceux qu'il a dictés au milieu des crises de la débauche et de l'ivresse. Un jour , à la suite d'une orgie , où des ruisseaux enflammés de punch avaient coulé pour lui et les siens , on vint à parler de femmes , à vanter les charmes de celles de Terracine. Il jura qu'il ferait enlever la ville d'assaut , en plein soleil , pour qu'on put distinguer plus facilement celles qui seraient dignes de partager sa couche; et il tint parole. Une nouvelle journée des Sabines eut lieu, après quoi la ville fut livrée à l'épée. Depuis ce jour , un harem nombreux égaya la solitude de sa caverne royale , située dans les monts Limbaro. Pour l'alimenter, ses compagnons durent faire main-basse sur les femmes jeunes et belles aussi bien que sur les trésors les plus précieux. Enlevées, embarquées, soumises à son choix, s'il les dédaigne ou s'il s'en lasse , elles sont livrées à ses bandits ou vendues aux Barbaresques.

Voilà ce que le Mutilé savait , voilà les hom-mes qu'il voyait devant lui.

Que fera-t-il?

Tombera-t-il à genoux pour implorer la merci de ces misérables? Mais il ne l'obtiendrait pas. — Le peu d'or qu'il possède leur suffira-t-il? Que Gaëtana satisfera bien mieux à leur brutale cupidité î — Lui faudra-t-il donc la leur céder sans résistance? Oh ! que ne viennent-ils , les satellites de Médicis! qu'ils viennent!... il va la remettre entre leurs mains; lui-même il les suivra: il consent à descendre pour la vie dans le plus sombre des cachots de Florence. Vœux superflus! Il faut agir cependant, le péril presse. Les brigands , après s'être consultés un instant , s'approchent , et Gaëtana est là, sur son sein, l'entourant de ses bras, palpitante de frayeur , sanglotant , murmurant : (c Sauve-moi ! sauve-moi !

Un seul moyen s'offre à lui , inexécutable peut-être ; mais il le tentera. Il se courbe il la saisit avec force entre ses bras , l'enlève , et , tournant brusquement sur sa gauche , disparaît dans la ravine aux yeux de ses agresseurs étonnés.

Lancé sur la pente rapide , l'impulsion qu'il en reçoit lui fait précipiter sa course , même à

travers le terrain montueux et déchiré qui la termine. Plus il avance, plus les excavations, les escarpemens se multiplient sous ses pas. Il s'élance de rocher en rocher , entendant avec angoisse des coups d'escopette répétés par mille échos , les brigands l'ayant d'abord suivi dans cette lice périlleuse. Un précipice, ouvert en vaste entonnoir , lui barre le chemin ; il l'affronte , sans prévoir , sans calculer le danger , car déjà, dans ce grand déploiement de forces physiques , toutes les facultés de son ame ont été jetées en dehors ; sa pensée inerte n'est plus que d'instinct. Son œil n'a pu sonder ce gouffre dont la brume cache encore les dernières profondeurs. Peut-être si, contre toute attente , il y parvient vivant , il n'aura triomphé de tant d'obstacles que pour s'engloutir lui et cette femme aimée dont la vie tient à la sienne , dans les flots du Reno ou de la Stella qui baignent la base d'une grande partie de ces montagnes.

N'importe , il ne voit que ces hommes , les infâmes compagnons de Lorenzo; il ne songe qu'à préserver Gaëtana d'une effroyable captivité. Il ne comprend de péril que celui qui est là , derrière lui , qu'il croit entendre s'élancer par bonds sur ses pas , siffler à son oreille , qui

le glace de son ombre ou le brûle de son souffle. Essayant de se frayer dans l'abyme une route oblique , il s'appuie contre les parois en talus ; il fait quelques pas... son pied se fixe avec peine sur le sol humecté par le suintement des sources , verdi par les mousses , les byssus , rendu plus glissant encore par des couches de ces plantes gélatineuses qui rayonnent transparentes sur les terrains aqueux , ou par des amas innombrables de petites limaces qui aspirent au matin la rosée et les brouillards. . . Quelques frêles arbustes , des broussailles , croissent çà et là. — Mais comment les saisir ? — Il avance cependant... il avance... Tout à coup le terrain

dévale sous lui sa chute doit être horrible.

Sa pensée s'égare , s'éteint une lueur la rallume. Il fait face à l'abyme , et debout, immobile , ancré sur ses talons , il se laisse glisser , descendre , entraînant avec lui les terres , les cailloux , les fragmens rocailleux qui roulent et bondissent à ses côtés. Serrant contre sa poitrine son précieux fardeau , dont ses bras engourdis ne sentent plus le poids, avec lequel lui-même il semble être confondu et ne former qu'un seul corps animé par deux ames, il suit la pente sablonneuse , encore bercé d'espoir , car son cœur est plein d'amour, et la tête de Gaëtana

repose sur la sienne. Mais cette Gaëtana , dont il ne peut voir les traits , dont il ne sent plus les mouvemens , si elle n'avait servi qu'à parer pour lui le coup mortel ? si elle avait été frappée par le plomb des assassins de Sardaigne î . . . Pensée horrible ! — Gaëtana existe-t-elle ? — Qui le lui dira? — Il la tient dans ses bras et il ne peut connaitre son sort , et peut-être luimême il mourra avant d'éclaircir ce doute affreux.

En ce moment il brise du pied le nid d'un vautour, qui s'élève en criant, et tournoie, menaçant, sur son front. A cet objet réel viennent se joindre des objets fantastiques , fruits de son imagination en délire. Sa tête se remplit de bruits confus ; des flammes passent devant ses yeux ; il croit se sentir dans un char qui roule ; il croit que le vautour s'est attelé au char et l'emporte dans les airs ; et l'oiseau terrible , l'œil ardent , le fascinant du regard , tournant vers lui son cou dépouillé et convoitant une double proie, le suit jusqu'au fond du gouffre en rétrécissant son vol circulaire.

Cette longue agonie morale , cette luUe prolongée de la vie contre la mort , cette vision où

tout n'était pas chimère , ce supplice où tout n'était pas réalité , ce voyage interminable , si plein d'émotions , de faits variés , et où l'ame et le corps semblaient avoir pris deux routes différentes , l'une 3'élançant dans les espaces de l'air , tandis que l'autre s'abymait dans les profondeurs du sol : tous ces événemens si multipliés , ces sensations si compliquées , n'eurent que la durée d'un instant , d'une minute ; mais dans cette minute , chaque seconde avait apporté son développement , avait fait vibrer son timbre , avait agrandi son cercle. Que d'hommes ont accompli une existence entière sans avoir autant senti , autant souffert , autant vécu !

Le Mutilé , parvenu au fond du précipice , y resta immobile dans une espèce de torpeur, Le sable et les débris entraînés à sa suite , amoncelés autour de lui, lui servirent de socle, de point d'appui pour le soutenir et empêcher sa chute , lorsque vint à cesser la rapide impulsion qu'il avait reçue. Ses pieds étaient déchirés , ses vétemens en lambeaux ; par la violente pression de ses bras, le sang avait jailli de ses poignets tronqués ; les blessures faites par la main du bourreau s'étaient rouvertes , et il ne distinguait rien, il ne sentait rien. On eut dit à le voir , du

haut de la montagne, lui et sa Florentine, l'un de ces groupes de marbre dûs à la statuaire antique , et que l'on découvrait de loin dans les profondes excavations de Pompéia , nouvellement fouillée.

Perché vis-à-vis d'eux , sur l'angle d'une pierre , immobile comme eux , le vautour , les ailes à demi-éployées , le cou tendu , l'œil hébété , n'osait attaquer son ennemi debout encore. Tout à coup , sans changer de place , il battit bruyamment de l'aile. Le Mutilé releva la tête ; ses esprits lui revinrent ; des visions qui l'avaient épouvanté , il ne restait plus devant lui que le vautour qui , le voyant se mouvoir , s'élança hors du gouffre et se perdit dans les nues ; des bruits confus qui l'avaient assourdi , une chute d'eau prochaine était le seul qui se fit entendre encore. Il regarda autour de lui : à sa gauche , le précipice s'offrait sans issue ; à sa droite , l'une des branches de la Stella se frayant un passage à travers l'écartement des masses calcaires , s'était creusé un double lit d'inégale hauteur , soit qu'un côté du sol lui opposât plus de résistance que l'autre , soit plutôt que le cours d'eau ne présentant pas toujours le même volume , n'occupât ses deux

conduits qu'accidentellement et gonflé par les pluies d'orage.

Quoi qu'il en soit , dans ce moment , le torrent avait sa rive ; un chemin praticable était frayé sur l'un de ses bords. Le Mutilé , se débarrassant aussitôt 5 non sans efforts , des obstacles qui retenaient ses pieds captifs , se hâta de suivre la route que la Providence ouvrait devant lui , avant que l'irritation fébrile qui le soutenait encore se fût apaisée et que le repos ne l'eût rendu au sentiment de la douleur physique.

Il suivit d'abord le cours du torrent , descendant avec lui cette pente brute et nue , suivant ses détours à travers les déchirures de ces blocs immenses de marbre et de granit , n'apercevant le ciel que comme une bande longitudinale, étroite , dentelée , anguleuse. Se courbant sous les pointes de rochers qui menaçaient sa tête et celle de Gaëtana, bientôt il a vu le torrent s'engouffrer et disparaître dans un vaste réceptacle souterrain creusé au milieu de ces montagnes. Mais d'autres chemins lui sont ouverts 5 la route s'élargit devant ses pas ; une sorte de végétation reparaît ; un faible horizon frappe sa vue. Franchissant les fondrières et les ravins , il parvient enfin jusqu'aux sentiers des étages

inférieurs deTApeniiin, soutenant toujours dans ses bras sa maîtresse évanouie. Mais du moins maintenant il sait qu'elle existe : son front s'est humecté de son haleine , et le fardeau qu'il porte prolonge seul sa force surhumaine. — Un jour , avant un an peut-être , dans ses bras et contre son cœur plus navré, c'est ainsi qu'il doit te soutenir encore 5 pauvre Gaëtana !....

Quand elle revint à la vie, à la lumière, sa première pensée fut celle du désespoir. Elle crut se retrouver au pouvoir des bandits ; elle crut que ses sens ne l'avaient abandonnée que le temps de fermer et de rouvrir les yeux , et chercha , stupéfaite, le carrefour des montagnes arides, et les collines marneuses, et ces figures effrayantes qui l'avaient tant épouvantée. Elle ne vit devant elle qu'un paysage riant, des buissons d'églantiers, des touffes d'arbres verts, et sur sa gauche un petit hameau encadré dans des haies vives d'aubépine , et dont les cheminées fumaient. Tout semblait y faire présager le calme et le bien-être. De riches plantations de mûriers et d'oliviers s'y développaient sur le versant des coteaux ondulés qui servaient de première ceinture à cet Éden. Non loin d'elle, une vache, attachée par la corne, y paissait dans

de hautes herbes ; auprès étaient parqués des brebis et des béliers , protégés par un chien vigilant, de race bolonaise; de longues bandes de toile blanchissaient dans les prairies ; des hommes équarrissaientdes chênes; un moulin à eau , entouré d'une oseraie , et mis en mouvement par un ruisseau, bordé de flambes jaunes, tournait à l'entrée du village , et le bruit régulier de sa roue , les chants des travailleurs , le sifflet même du pâtre , ajoutaient à l'animation du tableau. Tout, jusqu'à la température , était changé pour Gaëtana. L'air lui arrivait tiède et doux à sentir. Il lui semblait qu'aucune crainte, aucune appréhension de danger ne pouvait l'atteindre là. Pendant quelques instans, elle se vit seule , et son isolement ne l'effrayait pas, ne lui déplaisait pas ; elle crut rêver ou sortir d'un rêve, et déjà se demandait si leur exil de la Vallombreuse,leur marche dans les montagnes, la rencontre des bandouliers , cette détonation retentissante, ces têtes hideuses, n'étaient point un jeu bizarre de son imagination : car, ces faits accomplis , quel pouvoir surnaturel avait donc pu la sauver du danger? Comment se trouvaitelle tout à coup, d'un endroit sauvage et stérile, transportée dans cette vaste et fraîche vallée ? Tout cela n'aurait-il été que chimère , songe ,

vertige, folie peut-être? et, lapensée encore indécise , cherchant et craignant la vérité , flottant dans un doute qui n'était point sans charme , comme se réveillant à la vie, au bonheur, elle souriait au spectacle inattendu qui l'entourait, lorsque, en se retournant , elle aperçoit près d'elle, étendu à ses pieds, pâle, ensanglanté, presque mourant , son compagnon d'exil , son amant et son libérateur (elle n'en douta pas). Mais par quels moyens était-il parvenu à tromper les efforts des brigands de Sardaigne ? Quels périls avait-il bravés pour l'arracher au déshonneur?— C'est ce qu'elle devait ignorer toujours.

Agenouillée près de lui sur le gazon, elle étancha le sang qui coulait de ses blessures , et, dans sa tendre gratitude, le pressant contre son sein , l'appelant son dieu , son sauveur , le couvrit de larmes et de baisers. Mais le Mutilé, sombre , impassible , les lèvres contractées , semblait ne recevoir qu'avec indifférence les caresses de Gaëtana.

Si elle pensa qu'en ce moment la fatigue et la douleur paralysaient tous les mouvemens de cette ame ardente , elle se trompa. Brisé de

lassitude et d'émotions , le Mutilé songeait peu à ses souffrances. Sorti miraculeusement d'une tentative désespérée, il n'avait point dans le regard un seul éclair de joie pour sa merveilleuse réussite. Il ne voyait dans les moyens employés par lui pour le succès, que des preuves de sa dégradation. — u Ah! se disait-il, avec une tristesse profonde , quel est donc désormais mon rang parmi les hommes? Que fait auprès de moi cette femme qu'il ne m'est plus permis de protéger ? Je suis jeune, audacieux, robuste, et mon courage ne peut se manifester que par la fuite! Reculer sans cesse devant mon ennemi, mettre entre nous l'intervalle des champs , des plaines, la barrière des fleuves, des montagnes, l'espace béant d'un précipice! fuir! toujours fuir! me cacher!... voilà ma gloire à moi!... Ce serait la honte d'un autre ! )>

Les meurtrissures de ses pieds s'opposaient à ce qu'il put continuer sa marche : il fallut se résoudre à séjourner en cet endroit. Ils étaient dans les belles vallées de Scarperia , plus belles encore par le contraste qu'elles présentent avec les autres parties de l'Apennin , sur la ligne qui conduit de Florence à Bologne. Gaëtana descendit vers le jeune pâtre , l'appela d'un geste ,

et celui-ci , laissant à son chien la garde du troupeau , accourut , et l'aida à transporter au hameau voisin le voyageur souffrant.

Ce petit pays était presque entièrement peuplé d'anciennes familles florentines , qui , à la prise de leur ville par les troupes impériales, en 1 53 1 , se réfugièrent au milieu des montagnes pour y trouver un reste d'indépendance, et pouvoir braver avec plus de sécurité le gouvernement des Médicis , qui ne songeait guère à elles. Une seule maison dans ce village avait une chambre meublée , une locanda , réservée aux étrangers que des rais(ms de commerce ou de plaisir attiraient dans la vallée. Cette maison d'apparence rustique , et où l'hospitalité ne s'exerçait que bourse déliée , appartenait cependant aux descendans du célèbre Feruccio, le dernier héros de la république.

Le malade , soutenu par le pâtre et par Gaëtana , introduit dans ce castelletto ^ qui , à l'extérieur , ne présentait que l'aspect ordinaire d'une hôtellerie de village, avec son pignon surmonté d'une branche de pin , sembla frappé d'abord du singulier ameublement de la salle de réception. Les murailles , tapissées d'images

de sainteté, de chapelets, de rameaux bénits, se montraient chargées encore de lourds trophées, composés d'instrumens d'agriculture et de guerre, artistement confondus ensemble. On y voyait près des boyaux , des bêches et des pioches , de vieilles cuirasses , héritage de famille , de longues hallebardes surmontées de bonnets d'acier; plusieurs fusils à rouet et à mèches y brillaient, luisans comme s'ils sortaient d'un des arsenaux de Vienne ou de Milan, et , quoique à cette époque , et dans ces contrées , où souvent des bandes de malfaiteurs exerçaient leurs ravages , il ne fut pas rare de rencontrer des paysans conduisant la charrue le sabre au côté et i'escopette en bandoure, tout cet appareil belliqueux, un tel luxe d'armes dans une chaumière , surprit le Mutilé , et ne laissa pas que de faire impression sur l'esprit d'une jeune femme , façonnée aux mœurs de Rome et de Florence , et qui avait rêvé le calme parfait à la vue de cette riante vallée,

La figure grave et sévère des maîtres du logis , leur costume de couleur sombre , l'air de réserve et de froideur avec lequel ils les accueillirent, furent loin de dissiper cette première impression. L'hôte et ses trois fils , assis autour

à'xmfacone, foyer ardent de braise, placé au milieu de la salle , se levèrent à l'entrée des nouveaux arrivans ; mais aucun d'eux ne les salua et ne leur fit les complimens d'usage. Gaétan a ne douta pas un instant que sa parure froissée , flétrie , les vêtemens souillés et lacérés du banni, ne fussent l'unique cause de cet accueil glacial. Elle se trompait.

L'hôtelier Peraldi poussait jusqu'à l'afî'ectation l'austérité des mœurs républicaines, ce qui ne l'empêchait pas de lever sur les voyageurs la dime de Saint-Julien du mieux qu'il pouvait. L'orgueil qu'il ressentait de compter un héros dans sa famille , la crainte d'avilir le sang plébéien , mais illustre , dont il sortait , surtout devant des étrangers , partisans des Médicis peut-être , voilà quelles hautes raisons lui avaient fait mettre au nombre de ses hanitudes invétérées la gravité du maintien et le mépris de toutes les politesses de convenance ^ usitées alors dans Florence la prostituée. Au milieu des siens même , qu'il avait instruits à agir et à penser comme lui , il conservait ce ton de roideur et cette dignité d'apparat, ne parlait que par sentences, ne se découvrait le front qu'en prononçant le nom du Christ ou celai de

ru

Feruccio, et semblait ne s'animer que lorsque la cause de son pays était mise enjeu devant lui. Alors il avait de longues histoires à raconter , de longs discours à faire, après lesquels il retombait dans un état méditatif dont on le retirait difficilement.

Imbus de ses principes , ses fils prenaient leur part de ses vieilles haines pour tout ce qui touchait au gouvernement des Médicis. Le plus jeune surtout, Antonio, sombre, mélancolique, tourmenté d'une humeur noire, vivait à l'écart, taciturne, silencieux , comme épiant l'occasion de faire éclater sesressentimens; car depuis son enfance il entendait son père et les principaux du village s'entretenir sans cesse de projets de révolte , de complots ; et lui , fatigué de ces éternels délais, se sentait impatient de lutter contre le pouvoir qu'il détestait autrement que par de vaines menaces, des bouderies de femme et des colères d'enfant.

Tels étaient les quatre individus qui se trouvaient dans la salle commune. Gaëtana cependant ne tarda pas à se remettre de son émoi. L'hôtelier ayant fortement frappé ses mains l'une contre l'autre , deux femmes entrèrent :

la plus âgée , alerte encore , portait sur sa figure cet air de vivacité et de bienveillance qui , dès le premier coup d'œil , vous assure d'un service si vous en avez besoin , et vous promet encore de ne pas vous le faire long-temps attendre. C'était la gouvernante, ou plutôt la maestra di casa y depuis que la mort avait privé le vieux Peraldi de sa compagne. Seule elle connaissait l'art de soumettre au joug ces ombrageux républicains qui l'aimaient , et la redoutaient même ; car ses conseils étaient tellement bons à suivre, tant de fois les prédictions de sa sagesse s'étaient ponctuellement accomplies, elle possédait un si grand nombre de secrets pour guérir les maux- ou pour les prévenir , que , sans sa bonté naturelle , on eût pu penser que des rapports mystérieux existaient entre elle et le malin esprit, resté possesseur de l'arbre de la science. Le bruit en avait couru d'abord, parce qu'on la disait originaire de la valiée de Mesolana , en Suisse , où les femmes naissaient sorcières ; mais comme ses sortilèges ne tournaient jamais qu'à l'avantage de chacun , on la laissait faire. La jeune fille qui la suivait , Maria , fraîche et jolie , et le sourire sur les lèvres , était le dernier et le plus chéri des enfans de Peraldi.

A la vue de Tétranger, de Tétat pitoyable dans lequel il se trouvait , le bon cœur de la Maestra éclata tout à coup. Elle se récria, gronda, gourmanda le père et les fils, ouvrit les armoires , en tira du linge , donna vingt ordres à la fois. Grâce à elle, tout fut mis en mouvement dans la maison, chacun eut son emploi, et l'immobile Peraldi lui-même 'dut descendre chercher un vin généreux à son caveau, dont seul il gardait la clef, tandis que deux de ses fds transportèrent le malade dans la caméra locanda, que le pâtre retourna dans les champs pour en rapporter les simples qui lui furent désignées, et que la jeune Maria, au mo^^en d'un long trépied de bois , suspendit une chaudière d'eau sur le focone, Antonio seul , inactif, toujours rêveur, debout contre la fenêtre basse, sur laquelle il faisait courir machinalement ses doigts, ne songeait qu'aux derniers récits de son père, et sentait se développer de plus en plus dans son ame les germes dévorans qu'y avait semés l'imprudent vieillard.

Le malade était dans sa chambre, bien aérée, située au levant , et dont la vue s'ouvrait vers la petite place du village. Il reposait, les pieds enveloppés, en un large fauteuil de cuir de

buffle ; un drap blanc , un seul , mais exhalant une senteur d'iris , venait d'être placé sur un lit capable de renfermer sous sa couverte six voyageurs fatigués de la route. Gaëtana, assise, le coude appuyé sur le fauteuil et se laissant aller à ses pensées , fixant sur son amant un regard vague et douteux, poursuivait encore le secret , inexplicable pour elle , de sa délivrance. Peraldi tenait d'une main une grande coupe de verre nuancé et doré , en forme de gondole , et de l'autre une fiasque à double anse , pleine d'un vin moscadello en honneur dans le pays. Ses deux aînés, les bras croisés, semblaient attendre , comme lui , pour agir , les ordres de la Maestra. Celle-ci allait , venait , sortait, rentrait, se multipliait , abattant la poussière des meubles , des murailles , disposant sur une petite table de cyprès, noircie avec l'écorce de noix 5 des compresses , des bandages , des flacons de diverses grandeurs, contenant de l'huile et des baumes ; puis , ayant terminé la toilette du lit , elle s'approche du malade et se met en devoir de le débarrasser d'une partie de ses vêtemens déchirés et maculés... Tout à coup une exclamation d'horreur lui échappe. — « Il n'a pas de mains! )> s'écrie-t-elle.

Tous reculent , saisis d'épouvante , comme si

le démon lui-même fût tombé au milieu d'eux. Maria et le pâtre , qui arrivent en ce moment , à la vue de ce tableau de stupéfaction , partagent rejfifroi général , dont ils ignorent cependant encore la cause.

— Qui êtes-vous? demande enfin le vieux Peraldi d'une voix émue , mais menaçante , en s'adressant au Mutilé.

Celui-ci semble se réveiller d'un profond accablement , relève la tête , et les marques d'une vive et vertueuse indignation s'impriment sur sa figure souffrante , car il a deviné les soupçons de son hôte. Pâle , les mains jointes , Gaëtana se tourne vers Peraldi et d'une voix suppliante : « Ne l'interrogez pas ; ceux qui l'ont privé de l'usage de ses mains l'ont aussi privé de la parole. 3)

L'horreur redouble parmi les assistans.

Mais Gaëtana, à. son tour, entrevoit sur les traits du vieillard la pensée qui l'agite : elle se rappelle que dans plusieurs Etats de l'Italie , la privation du poignet est le châtiment du vol ; celle de la langue, de la calomnie. La misère du Mutilé lui semble comblée; elle jette un cri

de douleur , se redresse avec désespoir sur ellemême comme pour défendre et justifier son amant : mais , rouge de honte , suffoquée , sentant fléchir ses genoux , et ses yeux s'obscurcir, elle se détourne et tombe dans les bras de la jeune Maria qui, accourue près d'elle, et tout en larmes , la presse sur son cœur avec de sublimes transports de pitié.

— Mon père ! mon père ! dit la jolie enfant , cherchant à vaincre son émotion , et à donner à sa voix l'accent le plus persuasif: ce sont d'honnêtes chrétiens!...

— Il faut le croire , ajoute la vieille camériste , en élevant la voix et en saisissant la main de Gaëtana, dont elle s'est soudain rapprochée; il faut le croire, car cette jeune femme ne peut être la compagne d'un bandit ; au surplus , guérissons-le d'abord , et prenons confiance en Dieu pour le reste.

— Que Dieu nous assiste donc, reprend Peraldi , d'un ton radouci , après que l'oracle de ]a maison eut , par l'autorité de ses paroles , donné plus de force aux larmes de Maria; que l'oiseau soit de proie ou n'en soit pas , nous ne

lui ferons point quitter le perchoir dans l'état où il se trouve : il dormira en paix dans l'asile qu'il aura payé. Cependant, ajoute-t-il (mû par un sentiment de curiosité qui lui fait pour un moment oublier la rigidité de ses principes républicains) , il est arrivé ici en fugitif, les pieds meurtris ; et vous savez tous que , d'après les lois nouvelles qu'ils ont imaginées quiconque arbore pour enseigne la pomme de pin , contracte l'obligation de connaitre tous ceux qui s'arrêtent sous son toit : telle est la loi, la règle ; l'observe qui voudra , peu importe : mais enfin si cet inconnu n'a pas de raisons pour cacher ce qu'il est , pourquoi ne le saurions-nous pas? et, fût-il coupable, il n'y a point de délateurs parmi nous ! Gaëtana n'hésite plus. — C'est un proscrit î dit-elle.

— Un proscrit ! par le sang de Feruccio , indignement versé à Gavignana , s'écrie le vieil hôtelier, en retirant son bonnet et l'agitant sur son front (mouvement aussitôt imité par ses deux fils). Un proscrit ! Je le reconnais pour l'hôte de mon foyer, et malheur à celui qui , par violence , ferait tomber un cheveu de sa tête! Mais qu'a-t-il donc fait?... Et tous avancèrent d'un pas pour se rapprocher du Mutilé,

qui déjà semblait étranger à la scène qui se passait autour de lui.

— Hélas î il osa lutter contre un pouvoir bien redoutable et se faire le défenseur de ses concitoyens.

— C'est une grande imprudence, dit la Maestra^ en reprenant auprès du malade ses fonctions interrompues , et le débarrassant de son manteau.

— C'est une belle action ! dit Peraldi , qui , d'après l'accentuation toscane de Gaëtana , ne doutait point que son compagnon ne fût du même pays qu'elle, et ne voyait plus en lui qu'une victime des Médicis , un ennemi de ses ennemis. Un proscrit patriote, s'écriait-il, trouvera toujours place autour de ma table, asile dans ma maison , dussé-je ne jamais entendre sonner l'or passant de sa bourse dans la mienne. La proscription n'est point une plaie honteuse que l'on doive cacher aux habitans de cette vallée , car tous pensent comme moi ; et s'il se trouvait parmi nous un traître capable de vendre le sang de l'étranger, le sien en tiendrait compte. Cependant , ajouta-t-il , en chan-

géant de ton et se tournant vers le pâtre : Giacomo, il est inutile" d'ébruiter cette affaire; la discrétion est la meilleure serrure que possèdent les hommes pour mettre leur trésor à l'abri. Si tu parles , songe bien que tu dois à mon frère to^i droit de pacage , et qu'il peut te l'ôter.

Attiré par le bruit , Antonio venait d'entrer dans la locanda. — Regarde ! lui crie le vieillard, en désignant l'étranger du geste; voilà l'ouvrage de la tyrannie ! ils lui ont coupé la langue et les mains !

Le jeune bom.me contempla quelques instans le Mutilé avec une avide curiosité , une attention muette. On l'eût cru insensible sans la contraction qui se remarquait à la partie inférieure de son visage et les artères qui lui battaient aux tempes. — Il est bien malheureux, dit-il enfin , car il ne peut plus tenir un poignard.

La Maestra jeta sur Peraldi un regard de reproche qui semblait lui dire : « Quelles horribles pensées cherchez-vous à mettre dans la tête de vos enfans ! 5) Et , déroutant aussitôt la gravité de l'entretien , forçant les idées à pren-

dre une autre marche , elle les contraignit tous , à l'exception de Maria, à s'occuper avec elle du pansement du blessé , imposant à chacun sa tâche. Les pieds du Mutilé furent soigneusement lavés dans une eau tiède , mélangée d'une forte décoction de racines de peuplier; puis, elle enveloppa ses jambes de mousse trempée d'huile, frotta ses bras et ses épaules endoloris de baumes fortifians , lui fit vider d'un coup la gondole pleine de moscadello : après quoi deux des frères le prirent entre leurs bras et l'étendirent dans le lit. Pour surcroît de précaution , la gouvernante plaça sous le chevet un évangile de Saint- Jean , déclarant que si le mal résistait , sa dernière et sa plus sûre ressource serait d'avoir recours à rarf de Saint- Anselme ^ qui consistait dans l'apposition d'un lambeau de linceul pour la guérison des plaies, remède souverain et jouissant alors d'un grand crédit, surtout dans les armées italiennes.

Chacun sortit bientôt , et le Mutilé , brisé , courbaturé par la souffrance, fatigué d'avoir figuré dans cette scène , acteur muet et immobile , malgré ses douleurs poignantes , ne tarda pas à s'endormir. Le soir venu, la jeune Maria offrit à l'étrangère de partager sa couche , et ,

154 LE MtJTILÉ,

le lendemain , toutes deux se réveillèrent liées d'une tendre amitié.

Avant l'expiration de la semaine , le Mutilé pouvait se tenir debout et se promener dans sa chambre. Gaëtana , par ses soins , par un redoublement d'amour , avec du calme sur son visage et de l'espérance dans ses yeux , était parvenue à lui rendre le repos de Famé , si nécessaire à toutes les guérisons. Assidue près de lui , prodiguant à son amant ses trésors de pitié et de tendresse , elle lui laissait voir assez combien le malheur parle éloquemment au cœur des femmes î

Maria venait souvent aider son amie à distraire le convalescent ; et quand il avait besoin de repos , de sommeil , toutes deux allaient respirer l'air dans la vallée , se promener au bord du ruisseau , écouter le bruit du moulin , jouer avec la chèvre favorite de Giacomo. Il semblait alors à Gaëtana que le bonheur parfait fût revenu pour elle ! Le son d'une voix qui répondait à la sienne était si doux à son oreille , une figure qui lui souriait en l'écoutant avait tant de charmes à ses yeux ! Elle contait à la jeune villageoise une partie de ses malheurs , passant sous

silence , avec un merveilleux instinct de pudeur , ce qui eût pu alarmer l'ame naïve d'une enfant : mais dans le narré de ses traverses , parfois la coquetterie lui revenait malgré elle , presque à son insu , et elle n'omettait point de dire les persécutions que lui avaient attirées sa beauté , ses vingt ans , et Tharmonieuse flexibilité de sa voix. Du reste , maintenant elle ne regrettait rien ou croyait ne rien regretter , et ne demandait à l'avenir que des instans semblables à ceux dont elle jouissait alors.

Un jour, les deux amies , rentrant au village, furent étonnées de voir un grand nombre d'habitans rassemblés sur la petite place et presque devant la maison de Peraldi. Gaëtana se troubla, et toute une série de nouveaux malheurs se déroula dans sa pensée. Mais Maria, prenant l'avance , courut s'informer de ce qui se passait, et Gaëtana, rassurée rien qu'en la voyant revenir, se rapprocha avec elle du cercle de curieux , où leur attention fut bientôt vivement éveillée.

Un improvisateur causait ce rassemblement dans le hameau. C'était le Gelmi qui, encore tout parfumé d'un encens de cour, comblé des bienfaits du grand-duc , se rendait dans sa

patrie , et , chemin faisant , ne dédaignait pas d'exciter l'admiration et les largesses des bons paysans de la vallée , rançonnant ainsi les sujets après le souverain , ne perdant jamais une occasion d'accroître sa gloire ou sa fortune, aussi bien inspiré devant des chapeaux de feutre que devant des toques de velours , ne se souciant guère plus d'avoir pour accompagnement les accords des harpes , que le bruit des sonnettes des deux mulets qui composaient son équipage et par-dessus tout cela vivant joyeusement et largement en route.

Lorsque les deux jeunes amies vinrent grossir le nombre des spectateurs , le Gelmi demandait un sujet pour ses chants , un thème sur lequel il put étendre ses broderies poétiques ; et dans son rustique auditoire , nul ne semblait se disposer à faire droit à sa demande ; chacun le regardait l'œil étonné, la bouche béante, et sans avoir l'air de chercher même un sens à ses paroles , quand tout à coup un vif mouvement se manifeste sur un des points de l'assemblée. Antonio Peraldi, le front nu, le geste véhément, se fait jour dans le cercle , jette sa bourse de cuir aux pieds de l'improvisateur, et , l'œil enflammé , lui crie d'un ton impératif : —

« Chante la liberté et la gloire de la vieille <c Toscane! n — Un murmure approbateur se fait entendre , des hravi éclatent dans la foule plus resserrée, et soudain une pluie de pièces d'argent et de monnaies de cuivre tombent autour du Gelmi.

Celui-ci ne se fit point prier. Comme il avait chanté l'illustration des Médicis , il célébra les bienfaits de la liberté , avec autant de chaleur, autant d'entraînement , empruntant même à son improvisation du palais Pitti quelques-uns des vers les plus saillans et des images les plus pompeuses, pour les replacer avec adresse, déguisés, fardés, dans son nouvel œuvre. Au reste, n'y mettant nul effort : républicain de naissance , flatteur par caractère , vaniteux , prodigue et gourmand, il s'inquiétait peu du «ujet , et n'était soucieux seulement que de s'attirer l'approbation et les bonnes grâces de son auditoire , quel qu'il fût.

Cette fois, personne n'eût à se plaindre. L'improvisation fut vive et chaleureuse , l'auditoire reconnaissant.

Lorsqu'il eut fini , deux mouvemens opposés se firent remarquer dans cette assemblée com-

posée de gens dé même opinion. Les plus timides , effrayés d'avoir écouté jusqu'au bout ces vers audacieux, observaient un profond silence , et , baissant la tête , interrogeant furtivement du regard les figures qui les entouraient , souriaient ou se troublaient , selon qu'ils y croyaient découvrir des signes de terreur ou de sécurité. Les autres, émus , entraînés , enthousiasmés , sautaient , criaient , riaient , embrassaient le poète , aux pieds duquel il ne tardèrent pas à déposer , comme hommage , un monceau de cédrats , des melons cocomeri de Pistoie , des mortadelles , des tortues du lac , et toutes les friandises que produisait ou que possédait l'heureuse vallée.

Les deux jolies filles , toujours en observation devant la foule , s'étonnèrent de ne pas voir parmi ces derniers ce fougueux Antonio , dont la brusque exaltation avait seule provoqué une scène qui pouvait n'être pas sans danger pour les liabitans de Scarperia. Elles le cherchèrent des yeux et ne l'aperçurent point , même lorsque le Gelmi , se disposant à reprendre sa route , emboursa les pièces d'argent , chargea un mulet à bagages de ses provisions et de sa menue monnaie , et prit congé du pays,

en envoyant gracieusement des baisers à ses auditeurs , dont une partie le suivit encore quelque temps , et dont le reste se dispersa.

Antonio était déjà dans la petite cellule qu'il habitait à l'étage supérieur de la maison de son père. Là , accroupi sur une natte , les coudes sur les genoux et la tête dans ses mains , il se répétait , les yeux fermés , les accens de liberté qu'il venait d'entendre ; il se les répétait , pour y trouver de vertueuses instructions , des ordres !....

Il se persuadait que l'arrivée du poète véronais au milieu de cette vallée des Apennins n'avait point eu lieu sans quelque vue secrète de la Providence. C'était elle qui l'avait guidé à travers les sentiers périlleux des montagnes , jusque sur la place d'un misérable village, pour venir éprouver le courage d'un pauvre paysan, et, par un mot inattendu , lui arracher le secret de son éternelle pensée, faire jaillir l'étincelle du caillou, la foudre du nuage. Puis encore , il se rappelait les cris de joie et les battemens de mains de son père et des autres , et se disait que si on honore ainsi celui qui parle au

nom de la liberté, que ne devrait-on pas à celui qui agirait pour la reconquérir !

Son cerveau ne se remplissait que de projets terribles , des visions d'un avenir de gloire , de rêves libérateurs ; et lui , il aspirait à tenter l'exécution de ces nobles desseins ; il se croyait appelé par une voix divine à mettre la main au grand œuvre. Et quand il se fut bien enivré de ses pensées , que son sang embrasé eut exalté ses esprits et troublé sa raison , il sentit le plancher de son camerotlo tourner et s'agiter sous lui : la voix divine , la voix mystérieuse frappa distinctement son oreille ; il ouvrit les yeux , et vit dans l'angle obscur de sa cellule une lumière blanche et vive glisser du haut en bas , s'étendre sur la double paroi , des caractères de feu courir en serpentant sur la muraille , et y tracer son devoir. Il jura d'obéir.

En cet instant où les chants de liberté du Véronais bouleversaient ainsi l'ame d'Antonio Peraldi , au-dessous de lui , dans la chambre du malade, la même cause faisait naitre d'autres transports.

Le Mutilé était assis près de sa fenêtre , aspirant la fraichenr du vent d'est , lorsque le Gel mi

fit son entrée dans le hameau. La rumeur qui ne tarda pas à s'élever sur la petite place ouverte devant lui, attira son attention. Il fut témoin de rénergique apostrophe d'Antonio, et l'admira. Il entendit le poète nomade ; sa facilité l'étonna ; mais la médiocrité de ses vers fut loin de satisfaire cet esprit difficile. Cependant quand il en vit les effets , lorsqu'éclatèrent les cris répétés d'admiration , lui-même se prit à l'émotion générale 5 ses idées ambitieuses de célébrité l'assaillirent avec plus de force ; la gloire lui parut belle ,même au village : il envia ces hommages grossiers , mais sincères , dont on entourait le Gelmi. Cet homme, lyre vivante, dont chacun pouvait tirer des accords à volonté, lui sembla doué d'un sens de plus que les autres hommes ; ce talent qu'il avait d'abord dédaigné , il en devint jaloux. Commander ainsi à son inspiration , rhythmer sa pensée , parler librement cette langue divine , dont les plus splendides génies ont long-temps bégayé les mots avant de les pouvoir articale|:, voilà ce qui lui sembla un don venu du ciel , le comble de l'art , et le complément d'une grande organisation poétique. — Mais comment le cerveau pouvait-il suflire à tous ces travaux divers, à toutes ces élabora tions successives et rapides de la pensée,

nécessaires à raccomplissement de cette œuvre de révélation subite? Comment Fesprit pouvaitil , d'un seul coup , saisir , embrasser un sujet dans son ensemble , lui marquer ses divisions , le créer dans ses détails, le revêtir de pompe d'images, d'harmonie, se soumettre à toutes ces actions simultanées , produire enfin le vers léger , tendre , sonore , en préparant celui qui va suivre, grave et majestueux?

Il essaya. 11 s'imposa un sujet ; mais ses pensées confuses ne se groupaient qu'avec lenteur. L'expression le fuyait , rebelle, fantasque , capricieuse. Il ne s'élançait en avant que pour s'arrêter , bronchait à chaque pas , timide , irrésolu, décontenancé , voulant toujours régler lesmouvemens de son imagination , au lieu de se laisser emporter par elle. Erreur ! car ce n'était plus un coursier bridé , sellé , que l'on guide du mors et de l'éperon , qu'il avait devant lui pour le conduire ; c'était un cheval fougueux, indompté, aux jarrets nerveux, à la croupe bondissante, au poitrail haletant , qu'il fallait saisir par la crinière , monter d'un bond , et suivre en aveugle dans sa course inspirée.

Il l'osa ; il y parvint. Il se reconnut doué au

plus haut degré du talent de l'improvisation,, cet homme à qui la parole était interdite à jamais. Les pensées audacieuses , inattendues , naissaient , fermentaient , se développaient avec rapidité dans sa tête , et , pour les peindre , les vers sonores et brillans , étincelans de verve , jaillissaient en foule , pour venir expirer éteints sur ses lèvres closes et muettes. Cet état de faiblesse et d'irritation, de force morale et d'impuissance physique , le jeta de nouveau dans un profond abattement , auquel des transports de rage succédèrent ; puis une fièvre ardente le saisit.

Ainsi , deux fois les chants du poète véronais étaient venus ajouter à sa misère. L'effet n'en avait pas encore cessé pour Antonio.

Dans la soirée de ce même jour , le bruit se répandit parmi les habitans de la vallée qu'une troupe nombreuse de gens d'armes, commandée par un jeune seigneur de Florence , avait paru sur la route de Fiorenzuola à la Scarperia. Chacun pensa d'abord qu'ils avaient été envoyés pour surveiller et repousser les compagnies de bandouliers qui exerçaient leurs ravages de ce côté ; mais Maria , se rappelant les récits de

Gaëtana, fit part de ses soupçons, de ses terreurs à sa famille, rassemblée alors dans la chambre de la gouvernante pour les travaux et les prières du soir. — Ces hommes armés, c'étaient les sbires dépêchés sur la trace des deux fugitifs ; ce jeune seigneur , c'était le chevalier Sanderino , favori de Médicis. A ce dernier mot , Antonio , qui avait à peine semblé prêter attention aux paroles de sa sœur , leva la tête ; puis il rentra dans sa méditation.

Le vieux Peraldi parut d'abord déconcerté , soit à cause du danger que pouvaient courir ses hôtes , soit par un retour sur lui-même. Cependant il se remit bientôt , prit un ton rassuré , et , tout en interrogeant du regard la figure de la gouvernante , il proposa de mettre sur-le-champ en lieu de sûreté le Mutilé et sa compagne , pour les dérober aux recherches des persécuteurs , ou , arborant ouvertement le saint drapeau de l'hospitalité , d'appeler tout le pays aux armes pour le défendre.

— Votre tête folle , couverte de cheveux blancs , ressemble aux volcans couverts de neige , dit la Maestra, Croyez-vous trouver chacun disposé à risquer ses biens et sa vie pour

protéger des étrangers que vous-même connaissez à peine, et envers lesquels vous n'exercez qu'une hospitalité d'aubergiste ?

Le vieillard se tourna vers elle d'un air de mécontentement. — Aubergiste! murmura-t-il, le descendant de Feruccio ! et à ce nom révéré , le père et les fils inclinèrent leur tète , en se la découvrant.

— Béni soit le souvenir de Feruccio ! répondit la gouvernante ; que le ciel récompense ses mérites , et qu'il nous gardç à tous une bonne place dans le saint Paradis ! Mais ce n'est pas de lui qu'il est question ici. Songeons à nos hôtes î — A nos amis , ajouta Marie à demi-voix. — Soit. Mon avis est qu'il ne faut pas les alarmer sans raison. Gardons nos mauvaises nouvelles pour nous. Un coup de lancette peut sauver un malade , un coup de langue peut le tuer. Voici donc ce que je propose : ce Sanderino n'est pas encore près d'ici ; laissons aux proscrits leur nuit de repos; demain, avec le jour, on enverra Giacomo en avant, le plus loin qu'il pourra , sur la route praticable aux cavaliers , qui conduit à Fiorenzuola. Il verra, il s'informera 5 et nous préviendra en coupant droit par

les sentiers des montagnes qu'il connaît mieux qu'aucun autre habitant de la vallée . Si le danger se détourne , nous laisserons le malade guérir à son aise, et la jeune femme dépenser avec nous la bonne humeur qui , dit-elle , lui est revenue au milieu de nous. — Maria, d'un coup-d'œil, remercia la gouvernante. — Que si le péril s'approche, nous ne resterons pas les bras croisés et les pieds enracinés dans le sol devant lui : alors seulement , croyez-moi , il faudra sonner le tocsin aux oreilles du pauvre homme malingre et souffreteux, et lui marquer l'heure du départ et la route à suivre. Est-ce votre avis?

Chacun approuva; à l'exception d'Antonio, qui , voyant son père renoncer si facilement à ses idées belliqueuses , avait brusquement pris congé de la famille et regagné son gite.

Au jour naissant, le nouveau projet était mis à exécution, et déjà le pâtre Giacomo voyageait lestement dans l'Apennin, mettant l'oreille contre terre pour entendre le pas des chevaux, ou escaladant le sommet des rochers pour voir de loin briller au soleil les cuirasses florentines.

Le Mutilé sommeillait encore, épuisé par ses émotions précédentes; Gaëtana, ignorant le

danger, prenait plaisir à le voir reposer ainsi, et , attendant patiemment son réveil , disposait des vases de fleurs dans la locanda, rangeant tout , mettant tout en ordre à petit bruit.

Depuis quelque temps l'heure du repas était «onnée pour l'hôtelier , et la famille , réunie dans la salle commune, n'attendait que l'arrivée d'Antonio pour se mettre à table. Cependant Antonio se faisait attendre ; on ne l'avait point vu de la matinée , et Peraldi , impatienté , se disposait à dire le Benedicite sans lui. — Tout à coup les yeux de la gouvernante , levés vers cette partie de la muraille où brillaient , échelonnés , des fusils de toute espèce , s'y arrêtent fixement. Elle reste immobile , la pâleur au visage ; une idée de terreur semble la préoccuper, puis, soudain, avec un geste convulsif, et comme saisie d'une de ces inspirations subites qui parfois viennent surprendre les habitans des montagnes , elle s'écrie d'une voix retentissante : — <( Pourquoi ce vide sur la muraille? une arquebuse a été enlevée de sa place !... par qui?.., dans quel dessein? courez! on tue un homme près du Ponte-Calvoî 3>

Peraldi et ses fils, dans une horrible anxiété,

semblait attendre qu'elle achevât de s'expliquer; mais pendant quelques instans elle garda le silence ; ses yeux se détachèrent avec lenteur de la muraille, s'arrêtèrent tour à tour sur chacun de ceux qui l'entouraient ; ensuite elle passa péniblement la main sur son front , et , tombant dans une espèce d'accablement , ne laissa plus échapper que ces mots : — « Il n'est plus temps!... restez!... s'y reprendre à deux fois, quelle horreur ! . . . )>

Tous se regardaient avec étonnement , ne sachant encore que conclure des paroles ambiguës de la Maestra^ et cependant, quoiqu'ils n'osassent se communiquer leur pensée, ils s'accordaient sur le sens qu'ils devaient donner à ses révélations, mais sans y ajouter une foi entière , ne pouvant s'expliquer les causes probables d'un si terrible événement.

Un meurtre!... L'absence d'Antonio, l'arquebuse enlevée disait assez que c'était le plus jeune des fils de Peraldi qu'elle avait voulu désigner. — Mais une tout autre idée que celle de l'homicide ne pouvait-elle l'avoir poussé hors du domicile paternel? — La chasse ou la cible ne suffit-elle pas pour le retenir? Il est infati-

gable, adroit, et ces exercices lui plaisaient beaucoup naguère. — Errant dans les montagnes, il a peut-être rencontré un voyageur égaré , et lui sert de guide pour le remettre dans son droit chemin ; car, malgré sa tristesse habituelle, il est bon et bienveillant.

Et après ces questions , les regards se tournaient vers la Maestra y comme pour lui demander une réponse plus rassurante , et qui apportât un adoucissement à la blessure qu'elle avait faite ; mais elle gardait un silence obstiné.

— Mon frère , dit Maria , n'a point d'ennemis : à la vie de qui donc eût-il voulu attenter, ou qui eût voulu attenter à la sienne?

— Qui sait? répondit en soupirant le vieux Peraldi; avec déjeunes têtes, il suffit parfois d'un mot, d'un geste , et les querelles vont vite et loin entre gens armés. Mais, s'écria-t-il en se levant précipitamment , et se croyant éclairé par une lueur inattendue , n'a-t-elle pas parlé du Ponte-Calvo, sur la route de Fiorenzuola?. . . Antonio n'a pu aller de ce côté. . . quel motif l'y eût conduit? C'est de Giacomo qu'il s'agit. Le malheureux ! il y aura rencontré les sbires

de Mëdicis , qui peut-être le prenant pour un espion... ah! pauvre Giacomo!... N'est-ce pas cela? Répondez, Leonora, dit-il en s'adressant de nouveau à la gouvernante : c'est deGiacomo qu'il s'agit , n'est-il pas vrai ? Pourquoi hier avons-nous écouté vos conseils!... Que n'ai-je suivi ma première idée ! . . . les étrangers seraient en sûreté , et Giacomo... Mais parlez donc !... du moins, faites un signe de tête.... Voyons, répondez ! répondez ! je vous l'ordonne.

La Maestra resta immobile , impassible , ne fit point un geste , n'articula point un mot , et parut à peine s'apercevoir de l'injonction qui venait de lui être adressée , d'un ton auquel cependant on ne l'avait point encore accoutumée,

— Malheureux Giacomo , répétait Peraldi , cherchant à se détourner lui-même de ses premières appréhensions ; malheureux jeune homme ! . . . Dieu punisse l'assassin ! , . . Gomment annoncer à sa mère...

— Ail, mon père! mon père! s'écria alors Maria, après avoir jeté un regard vers la fenêtre basse de la salla, c'est lui-même; je l'aperçois qui accourt de ce côté.

— Lui ? Antonio ? mon fils î ... .

— Non, dit la jeune fille avec une profonde émotion.... c'est Giacomo.

• — Lui ! alors , Leonora , que signifient donc vos visions, vos prédictions? Nous avons été bien dupes de nous alarmer si vite des vains propos d'une vieille folle. Votre esprit est dérangé, je n'en doute pas... vous avez révé... vous avez menti... cela est certain. Puis, interrompant tout à coup cette brusque apostrophe : Mais pourquoi donc Antonio tarde~t-il tant?... s'écria-t-il en renversant sa tête et se couvrant les yeux de ses mains , avec un mouvement de désespoir.

En cet instant , Giacomo entra. Il était haletant , essoufflé ; mais sur sa figure brillait cet air de satisfaction contrainte qu'apporte toujours avec lui le messager possesseur d'une nouvelle importante, fût-elle même de nature à répandre plutôt l'effroi que la sécurité.

— Les soldats de Florence étaient en route , dit-il; mais sans doute ils ont déjà rebroussé chemin : maintenant le berger manque au troupeau , car le chef de l'escorte a été assassiné.

— Assassiné! répétèrent Peraldi et ses fils, saisis d'épouvante , et fixant leur regard stupéfait sur la Maestra, restée dans la même position, toujours muette, et ne paraissant éprouver ni surprise ni terreur.

— Oui, assassiné, au Ponte-Calvo ^ ajouta Giacomo ; du moins voilà ce qui m'a été répété, car le temps m'a manqué pour aller jusque-là.

Maria pleurait à sanglots. Elle se rappelait le mouvement expressif et le départ de son frère , la veille au soir, après qu'elle eut nommé Sanderino comme chef de l'escorte et favori du grand-duc , et ne doutait plus qu'il ne fut l'homicide.

Elle ne se trompait point. En effet, la bouche de l'innocente enfant avait désigné la victime au fanatique jeune homme , qu'un vague désir de meurtre poursuivait sans relâche. Cette nuit même , il s'était enfui secrètement de la maison de son père , emportant l'arquebuse. Après six heures de marche, à travers des sentiers montueux , il vit poindre le jour , et le brouillard du matin, se dissipant peu à peu, lui permit de s'orienter plus sûrement, et de connaître le lieu où il se trouvait. Il côtoyait le mont Badia ;

et lorsqu'il en eut escaladé le premier versant , il aperçut devant lui le val riant de Mugello , et sur sa droite le mont Grespino. Non loin de là , un triple rang de rochers, prolongeant les derniers embranchemens de la montagne, venait s'arrêter brusquement en jets inégaux, en arcades rompues , en promontoires , sur le bord d'une petite rivière qui , dans cet endroit , coupait en deux la route de Fiorenzuola à Scarperia. Un pont , taillé dans un roc vif, aride , nu , que n'entourait aucune végétation, et que pour cette raison on nommait communément le Pont- Chauve ( Ponte-Calvo ) , renouait les parties disjointes de îa route et rétablissait la communication.

Ce lieu lui parut propice à ses desseins. L'escorte devait nécessairement avoir recours à ce passage, et de l'une des sombres cavités des rochers , il dominait le pont , et pouvait d'autant mieux ajuster son coup , qu'il voyait tout sans être vu. De plus , s'il voulait fuir, ces masses granitiques , parallèles au chemin , et n'offrant d'issue que du côté de la montagne, lui présentaient encore un moyen presque infaillible de salut, en forçant à un long détour

ceux qui prétendraient le poursuivre. Il résolut donc de demeurer là et d'attendre.

Pour s'affermir dans son projet sanglant , il repassa dans sa mémoire tout ce qu'il avait en-* tendu dire à son père des crimes des Médicis , et de la honte déversée par eux sur la mèrepatrie. S'il ne pouvait frapper le tyran luimême , du moins le coup retentirait dans son cœur, car c'était sur l'un de ses favoris qu'il allait s'essayer. Plus tard , il ferait mieux peutêtre. Il se rappelait encore les chants de liberté du Gelmi et les caractères de feu inscrits dans le coin obscur de son camerotto. Ses doutes de conscience dissipés, il fit sa prière du matin, prépara son arme , et attendit avec un calme frénétique le moment d'agir.

Le bruit d'une trompette retentit derrière le mont Grespino, puis il cessa tout à coup. Adossé contre l'angle rentrant d'un rocher qui voûtait sur sa tête et le couvrait d'ombre, Antonio, du haut de sa retraite , le corps à demi-penché , s'appuyant sur son arquebuse , prêtant l'oreille et l'œil fixé sur une bande de terre jaunâtre qui fuyait en marquant le détour de la route , présentait l'image hideuse du crime qu'anime la

T engeance ou la cupidité , et aucun de ces deux mobiles si puissans ne pouvait avoir accès dans son cœur. L'homme dont il convoitait la vie avec tant d'acharnement ^ il ne l'avait jamais vu, n'en avait entendu parler qu'un moment, et se rappelait à peine son nom. Une haine, née de l'éducation , de l'esprit de parti , seule l'excitait contre lui. Le connaissant, il l'eût aimé peut-être ! Voilà quelles idées lui vinrent soudain, lorsqu'un hennissement de chevaux , distinct et rapproché , lui fit comprendre que sa victime arrivait.

La cavalcade débouchait sur la route. Il pouvait facilement distinguer à sa tête un jeune homme , à la figure efféminée , aux formes élégantes , et monté sur un genêt d'Espagne, qui , ardent , les naseaux ouverts , semblait frémir, indocile , sous la main qui le guidait. Les insignes de l'ordre de Saint-Etienne, suspendus sur la poitrine du cavalier, le faisaient reconnaitre assez. C'était lui. Antonio fit le signe de la "croix , prépara son arme , en pressa le rouet ; mais déjà sa pensée n'était plus en harmonie avec ce mouvement machinal de meurtre. Le doute revenait.

L'amour de son pays , sa haine contre ses oppresseurs , quelque noble et grande que fût son intention , lui donnaient-ils bien le droit d'arracher la vie , par surprise , à un être qui jamais ne lui avait fait offense? S'il était poursuivi, atteint , dagué, arquebuse par les soldats , ne risquait-il pas son ame en mourant dans un état d'impénitence? Cependant, auraitil si long-temps médité, caressé, nourri dans son cœur une idée de force , pour l'étouffer au moment où l'exécution s'offrait facile et certaine? Une action dictée par sa conscience, par ses inspirations d'en-haut , lui paraitraitelle tout à coup criminelle , lorsqu'il ne fallait plus qu'oser? Aurait-il quitté de nuit, avec mystère , la maison paternelle , dérobé une arme au foyer domestique , usé pendant six heures ses espadrilles contre les rochers des Apennins, pour venir tranquillement, au soleil, voir défiler l'escorte sur le pont ?

Dans cette perplexité d'esprit , une résolution moyenne lui vint , qui , sans lui ftiire renoncer entièrement à son premier projet , put tranquilliser sa conscience. Il essaya de tenter Keu. Déjà la troupe touchait au Ponte-Calvo ^ qui n'avait pour parapets que quelques lourds frag-

mens de pierres siliceuses , alignées sur ses côtés.

Certain de son adresse et de l'invariable justesse de son coup-d'œil , il dirigea le bout de son arquebuse , non plus sur Sanderino , mais sur son cheval , laissant au ciel le soin de décider du sort du cavelier. Le coup partit , déchira le poitrail de Fanimal fougueux, qui, bondissant tout à coup, désarçonna son maître, et le lança sur sa droite , dans la petite rivière coulant de Test à l'ouest.

Antonio disparut aussitôt derrière la ligne des rochers , s'enfuit , troublé , hors de lui , persuadé que Sanderhio avait dû se briser la tête contre les masses de granit qui bordaient la rive et saillissaient même du milieu des eaux. Engagé dans le meurtre , et devant en porter la responsabilité , ne pouvant désormais faire un pas en arrière , il ne cherchait plus à en discuter la justice et l'opportunité. Dieu luimême avait prononcé. Il s'applaudissait de son action , jusqu'à se reprocher alors de n'avoir osé frapper un coup plus sûr. Marchant ainsi au hasard , en suivant l'escarpement du sentier, il arriva sur les bords de la petite rivière. De

là 5 masqué par des arcades de rochers , le vent lui apportait les cris, les imprécations tumultueuses des soldats sur le pont. Un bruit plus rapproché frappa son oreille. Il n'en pouvait voir la cause ; mais le flot venait battre à ses pieds avec plus de force ; des cercles grandissaient sur la rivière et en agitaient la surface ; il entendait comme un mouvement régulier de rames. Il crut qu'une barque , chargée de sbires, avait été détachée pour lui couper la retraite. Il voulut fuir : sa pensée confuse refusa de lui indiquer îa route à suivre. Indécis , terrifié , il resta en place , s'abritant du rocher, chargeant son arme pour défendre sa vie. Le bruit cessa; puis , sanglant , meurtri , les vêtemens ruisselant, un homme parut soudain devant lui. C'était Sanderino, que le courant avait entrainé, et qui peut-être allait remercier le ciel de sa délivrance, lorsqu'un coup d'arquebuse le fit tomber mourant sur le sable et poussant des cris lamentables. Épouvanté de ces cris et du tumulte qui redouble sur le Ponte - Calvo y voyant déjà briller et courir des hallebardes le long de la crête granitique , excité au crime par le crime lui-même , le meurtrier, sans pitié, sans remords, poussé par une insjûration féroce , s'élance , s'acharne sur sa proie , l'achève

da couteau , Tégorge impitoyablement. —

<( Malheureux î que vous ai-je fait? Vous

tuez un homme mort !....)>

Ces derniers mots sont les seuls qui aient retenti à son oreille ; ces mots , encore enivré de sang , il se les répète avec joie ; ce sont les mêmes que prononça son aïeul Feruccio en tombant frappé par l'Espagnol Maramaldo. Il croit dans ce rapprochement trouver la justification de son meurtre , et ne songe plus qu'à l'honneur qui doit lui en revenir au yeux du vieux républicain Peraldi.

S'enfonçant dans les détours des montagnes , il avait pris des chemins où les chevriers seuls eussent pu le suivre ; mais sa marche en fut doublée , et la nuit n'était pas loin lorsqu'il revit la Scarperia , et la maison que signalait une branche du pin.

La consternation y régnait plus que jamais. Son absence prolongée donnait tant de poids aux paroles inspirées de la vieille gouvernante , qu'alors nul n'osait en douter. Chacun gardait un silence morne et douloureux , qu'interrompaient seulement de temps en temps de vagues

exclamations de Peraldi. Une crainte plus forte encore que celle de la culpabilité de son fils agitait son ame : — Si la mort de Sanderino avait été vengée ! — Plus confiant dans les révélations de la Maestra , il la consulta à ce sujet ; mais , abandonnée par cette puissance surnaturelle qui Favait animée un instant , elle ne put trouver de réponse. Alors le vieillard , cberchant un appui à sa douleur, invoquant tous les saints dont les images étaient sous ses yeux, avait fait vœu , et juré sur le crucifix , que si son fils revenait à lui coupable , mais vivant , il renverrait à Ptome se purger d'un crime pour lequel il était plein d'indulgence au fond de son cœur, car il s'en reconnaissait complice.

On entendit frapper vivement à la porte. Toutes les têtes se redressèrent , et s'illuminèrent d'espérance et de terreur. C'était encore Giacomo , toujours aux aguets ; mais cette fois il apportait pour nouvelle le retour tant désiré du fugitif, m'avait entrevu descendant la colline Verte ; et comme la colline Verte est située presque à l'opposite du chemin de Ponte-Calvo y aussitôt avec îa joie que causait l'arrivée d'Antonio, l'espoir revint de le trouver étranger à l'attentat commis. Ce n'était point lui que

Leonora avait voulu désigner. — Une pensée cruelle pouvait-elle lui venir , à lui , qui , il y a deux ans à peine , pleurait sur la mort de ses mésanges ? — Sa tristesse habituelle n'était le résultat que d'une disposition passagère d'esprit ; — un amour contrarié peut-être. — Cette passion ne suffisait-elle pas pour motiver l'emploi de son temps ? Et , renforcé par tous ces propos rassurans , l'espoir se changeait en certitude.

Gaëtana , qui , depuis une heure , témoin des angoisses muettes de la famille , prodiguait à Maria les consolations qu'elle en avait reçues , dans l'ignorance de ses peines cependant , voyait maintenant éclater les signes du contentement sur la figure de ses hôtes , et se réjouissait de leurbonheur 5 comme elle s'était attristée de leur chagrin, toujours sans en deviner la cause , et sans chercher même à pénétrer un secret qu'on semblait vouloir dérober à sa connaissance.

Ce fut dans ce moment , oM'imagination leur riait à tous . que le meurtrier parut devant eux, pâle 5 méconnaissable , les traits décomposés par la fatigue , par un long jeûne , couvert de

poussière , en désordre , ses sandales , à demidétachées , claquant sous ses pieds , et les vêtemens tachés de sang.

Le vieillard , déjà levé pour courir à lui , à sa vue était retombé sur son siège, les bras encore tendus , mais la terreur sur le visage.

— D'où viens-tu? pourquoi ce retard? lui cria- t-il enfin. Sais-tu que ce favori du Médicis, ce Sanderino.... Il ne put achever.

A ce nom , Gaëtana , effrayée , avait pressé convulsivement le bras de son amie.

Le jeune homme s'avança vers son père et s'agenouillant devant lui : — Bénissez-moi , lui dit-il , c'est moi qui l'ai tué !

Tous baissèrent les yeux. Le vieillard laissa pesamment retomber ses bras, et garda quelque temps le silence. Gaëtana, atterrée de surprise et d'elfroi, connaissait enfin le mot de cette sanglante énigme , qu'elle ne pouvait cependant encore expliquer.

Toujours à genoux , et promenant un regard étonné sur les siens , Antonio, au lieu de l'ad-

niiration qu'il croyait due à son dévouement , voyait sur chaque figure sa réprobation écrite. L'élan d'enthousiasme qui l'avait fait courir au devant du meurtre, le commettre, et s'en glorifier hautement , se refroidissait , et le laissait livré à une nouvelle et horrible perplexité.

Il se rappelait les cris de bonheur et les bénédictions qui avaient accueilli le G elmi célébrant la liberté. « Mieux vaut donc celui qui lâchante que celui qui la sert? se disait-il à lui-même. Et portant une main à son front, de l'autre s'appuyant sur le sol , il resta pensif et découragé.

— Je ne te maudis point , mon fils , dit alors Peraldi , dont une émotion puissante rectifiait alors la raison naturellement exaltée ; j'aime à penser que ton cœur n'a pas dicté la sentence exécutée par ton bras. Les maximes les plus généreuses , en fermentant dans de jeunes cerveaux , y laissent un levain impur. Grois^mpi , quand les peuples opprimés se lèvent unanimes , ils frappent sans remords , car le nombre non seulement fait la force, il fait aussi le droit. Quelques hommes généreux peuvent même se réunir pour tenter de renverser un pouvoir

tyrannique ; du moins ils échangent leurs lumières, annulent ou mettent à fin leurs projets, et le résultat proclame de quel côté se trouvait Dieu; mais la raison d'un seul n'est jamais suffisante pour décider de Theure où l'on peut enfreindre cette loi divine qui défend l'homicide. Tu t'es mépris, et moi-même avec toi. Peut-être ai-je semé l'ivraie avec le bon grain . Tu iras à Rome implorer du Saint-Père notre pag:*don à tous les deux.

— Qu'il soit ainsi fait ! s'écria la Maestra ^ reprenant tout à coup son ton et sa vivacité ordinaires , qu'il parte , qu'il s'éloigne ; car les sbires ne peuvent tarder à se montrer dans la vallée.

— Mais , dit Peraldi , il est sans doute exténué par le jeûne et par la fatigue.

— Qu'il mange , s'il a faim ; qu'il dorme , s'il peut dormir, répondit-elle. Pendant ce temps, nous préparerons , Maria et moi , sa besace et ses provisions ; ses frères mettront les roues à la voiture et harnacheront le cheval. Il est temps aussi que nos hôtes nous disent adieu : ils partiront avec lui.

Ce n'était point dans ce jour qu'on pouvait

négliger les avis de la gouvernante ; tout fut ponctuellement exécuté selon son désir 5 et , comme si le ciel eut pris plaisir à justifier ses prévisions , les préparatifs à peine terminés , une bande de cavaliers entra dans le village.

Heureusement la maison de Peraldi avait sur le derrière une issue qui de sa cour conduisait dans les champs.

Peraldi indiqua la route à suivre jusqu'à la frontière , en passant par Gastellouchio ; et la Maestraj en se séparant d'Antonio , lui remit le hâton du voyageur , préparé par elle , pour le préserver de toute mauvaise rencontre sur la route. C'était un scion de sureau , dans lequel la moelle comprimée lui avait permis d'introduire quelques petites pierres sympathiques et constellées , certaines poudres , et des feuilles de verveine en nombre impair. Son père lui présenta des armes peut-être plus sûres pour sa défense; mais le jeune homme, détournant la tête, les repoussa de la main. Enfin les trois fugitifs montèrent dans la voiture , après des adieux long- temps prolongés.

Bien avant Gastellouchio, le chemin devint

impraticable. On dut couper obliquement sur la droite , et , en quelques heures , ils atteignirent une chaussée plus large et plus facile au charriage. Antonio la reconnut, et frémit de tout son corps, mais sans rompre le silence qu'il avait gardé jusqu'alors. C'était la route de Fiorenzuola. Il mit pied à terre ; ses compagnons de voyage en firent autant : Gaëtana , souffrante , abattue , s'appuya sur le bras du Mutilé , dont les forces commençaient à revenir. La lune se levait ; le ciel était pur et semé d'étoiles ; mais la pauvre voyageuse songeait à son destin contraire , et , la nuit , au milieu de ces montagnes qui sans doute avaient été le théâtre du meurtre , se voyait avec effroi sous la protection du meurtrier. D'autres pensées la préoccupaient encore , et disposaient son ame à l'attendrissement. Le sort de Sanderino excitait sa compassion. Il n'avait été son persécuteur que par amour ; et quelle femme ne sait trouver une excuse aux excès d'une passion dont elle fut l'objet?

Ils marchaient ainsi, Antonio quelques pas en avant , quand soudain Gaëtana le vit se rejeter précipitamment de l'autre côté de la route , comme s'il eût mis le pied sur un reptile. Ef-

frayée elle-même , elle regarda quel objet pouvait causer sa terreur , et n'aperçut qu'une croix taillée grossièrement , plantée sur le bord du chemin et près d'un pont , dans un terrain nouvellement remué. Elle comprit tout , et quittant le bras qui la soutenait, prosternée devant cette croix , elle donna des pleurs à la victime, en priant pour le repos de son ame. Et lorsque, achevant sa prière , elle leva les yeux , Antonio était près d'elle, à genoux , implorant sans doute du ciel ce pardon qu'elle venait d'y envoyer.

Le Mutilé les contemplait , croyant ce double transport de piété né seulement du simple aspect d'une croix. S'élevant plus haut, plongeant de la pensée dans le ciel , et par-delà toutes les étoiles , il y cherchait ce Dieu au nom duquel un prêtre sans pitié avait ordonné son supplice.

Tous trois se remirent en route. En traversant le Ponte-Calvo y Antonio , hors de lui , crut sentir Tarche s'agiter sous ses pas, voir la montagne vaciller ; et son œil épouvanté distingua, se mouvant au milieu des rochers , une forme gigantesque, sous rapparence d'un jeune homme pâle 5 sanglant ; une croix comme celle de Saint-

Etienne , mais flamboyante , brillait sur sa poitrine : il était embusqué dans cette retraite que le meurtrier avait occupée le matin même , et à son tour il l'ajustait de l'arquebuse. Au moindre bruit des flots de la petite rivière , il lui semblait que des voix couraient le long du rivage , murmurant confusément les dernières paroles du mourant. Des vertiges troublaient sa tête , et ce ne fut qu'en chancelant, et comme frappé de folie et d'ivresse , qu'il parvint à traverser le pont.

Il venait de le franchir. Le Mutilé lui fit signe de s'arrêter , et , immobile , prêta l'oreille dans une douce extase. C'était un air de flûte, gracieusement modulé, qu'on entendait dans le lointain , sans doute un berger du mont Badia, qui charmait sa veille en savourant la beauté et la fraîcheur de la nuit.

Le reste du voyage s'acheva paisiblement. Sur les limites de la Toscane, après Pietra- Mala , où , dans l'obscurité , des feux magiques semblent sortir de terre , Antonio prit congé des deux amans , chargea un vetturino de reconduire la voiture à son père , et prit le chemin de la Romagne pour gagner le duché

d'Urbin , à pied , son frêle bâton de voyageur à la main et la besace sur le dos.

Enfin le poète allait toucher une terre libre et hospitalière , où la proscription ne pèserait point sur sa tête. Il connaissait à Bologne le célèbre Ulysse Aldrovende , savant philosophe. Il vivrait avec Gaëtana tranquille sous sa protection. Le sage vieillard était aveugle; il lui servirait de guide , et jouirait de la douceur de ses paroles pleines de charme et d'instruction. Rempli de ces idées, il atteignit le village de Scaricalasino , à l'extrémité duquel s'élevait le poteau qui sépare la Toscane du Bolonais.

Du côté qui lui faisait face , se montraient les armes du grand-duc , avertissant le banni qu'il n'était pas encore à l'abri de la persécution , et que sur ce sol qu'il achevait de parcourir, un homme à la livrée de Médicis pouvait apparaître tout à coup devant ses yeux , s'interposer comme barrière entre lui et ses espérances , ravir sa maîtresse à son amour, et le priver même pour toujours de la vue des montagnes et du ciel. Mais quelques pas de plus , et il braverait tous les efforts des sbires de Ferdinand , respirerait à longs traits l'air de la liberté , sous la tutelle

d'un peuple généreux. Dans ces champs , dans ces plaines qui se déroulaient à ses regards , les murs de chaque cité, le toit de chaque maison, Tombrage de chaque arbre, s'offraient à lui avec leur inviolable droit d'asile. Là , il jouirait du repos , il serait aimé , il serait libre du moins. Il s'élance , joyeux , ranimé , presse le pas , franchit la frontière , et de l'autre côté du poteau aperçoit.... les armes de Sixte-Quint !

Sixte-Quint était maître de Bologne. Le Mutilé se trouvait de nouveau dans les états de son bourreau.

Tandis qu'à la Vallombreuse les deux amans ne vivaient que pour eux et retirés du monde , le Bolonais avait passé sous le joug de fer du Pontife. Les proscrits ne pouvaient s'arrêter ; ils ne firent qu'entrevoir la tour penchée de Garisende , et cette chapelle miraculeuse, qui , sapée par la mine , monta dans les airs d'un seul bloc, et retomba perpendiculairement sur sa première base. Le poète parcourut un instant cette péninsule formée par deux fleuves , et où les triumvirs de Rome s'étaient autrefois partagé l'univers , et devant ces grands souvenirs une inspiration ne lui vint pas, et son ame resta froide. 11 fallait

fuir encore ! Le patron d'une barque les reçut à son bord , et le lendemain , après avoir traversé difFérens canaux , ils prirent terre dans les états de Venise.

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