‹ Le myosotis (volume 2)Chapitre 10 sur 73 · LU INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LU INTRODUCTION

sur laquelle on ne peut pas fonder son avenir). Le temps approclie, et je n'ai pas encore fait beaucoup de progrès Et puis mes enfants, au rebours des hirondelles, se sont envolés loin de Paris à rapproche de l'été. — Je viens de vendre un volume de prose et de vers qui devait être composé à mon choix. Pour composer ce recueil ', d'où la politique devait être exclue, j'ai été obligé de prendre une à une mes pièces de vers les moins mauvaises et de les mutiler misérablement, ce qui , je l'avoue, m'a fuit mal au cœur. »

Tel est le chemin de Moreau à travers le monde ; telle est sa course aride, fatiguée, à peu près sans ombrages. Vainement, pauvre poète, il s'en allait, jetant partout à pleines mains les trésors de son âme, les fleurs merveilleuses de sa pensée, la terre ingrate lui rendait des ronces, et ses vers s'y déchiraient l'aile. Il s'en allait,... mais une ombre, attachée à ses pas, le suivait sans cesse : un spectre pâle et traînant son linceul, triste comme le désespoir, amer comme la faim, jeune et poète comme un frère, — l'ombre et le spectre de Gilbert ! ... — Qu'on lise maintenant (c'est la vraie conclusion des lettres qui précèdent) un dernier fragment, le plus beau de tous, d'une vérité douloureuse et profondément sentie , d'une prophétie terrible et trop tôt justifiée.

A sa sœur — .... « Le manque du nécessaire a toujours paralysé mes efforts en littérature. Pour gagner, il faut avoir. Si j'étais un fils de famille au lieu d'être tout simplement Hégésippe Moreau, il y a longtemps, je crois, que j'aurais de la réputation. Un monsieur

1. 11 s'.igit ici de l'édition in-8" de 1838. Les poésies d'H. Moi eau ont é;é lélaliiies aussi liien que iiossiMc avec iionibic de pièces nouvelles daiislédilioade }l. iMasgana (1842).

VEUS IM'DITS — LETTRES. iiii

que je n'ai vu qu'une seule fois, chez madame Ferrand, et qui a joué un rôle i)olitique sous la Restauration, RI. de V*'* vient de m'adresser une épître de quatre cents vers où il me flatte beaucoup, ce qui enchante madame Emma Fenand. Ces gens-là me laisseront viourir de faim ou de chagrin , après quoi ils diront : C'est dommage ! et me feront une réputation pareille a celle de Gilbert. Ma sncur, ma bonne sdcur, pardonnez-moi de vous entretenir si longuement de mes peines. Le malheur rend un peu égoïste. Si vous étiez là , je ne pourrais m'cmpècher de poser ma tète sur votre épaule et de pleurer comme un imbécile, et je fais comme si vous étiez là : seulement au lieu de parler, j'écris... »

La première édition du Myosotis a paru en 18.38, et ce volume de vers, d'un goiU si pur et si distingué, eut, dès celte époque, une sorte de succès dans le monde littéraire et républicain. Félix Pyat en donna un compte-rendu au Sational (jeudi 21 juin 1838\ L'article est bienveillant et juste dans l'ensemble, mais .Moreau est classé par le critique au rang des poètes ouvriers, ce qui est honorable sans doute, mais peu exact. Moreau n'a jamais été ouvrier que par surprise , si je puis dire , et encore , ouvrier des plus maladroits Son malheur, celui de tous les vrais poètes, était de ne pouvoir travailler ni réussir à rien, excepté à l'œuvre divine et au travail intérieur. — Henri de Latouche devint aussi un des fervents admirateurs de son talent. On m'a raconté qu'un jour, resté sous le coup d'une visite de Moreau et entrant chez Béranyer, il s'écria dès la porte : — « J'ai rencontri' enfin un plus urand poète que vous! »

Moreau a ires-rarement fait ce qu'on appelle au-

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jourd'hui, à tort ou à raison, de fart pour l'art. Chacune de ses pièces , même celles où la fantaisie semble dominer le plus, a son inspiration extérieure et réelle le plus souvent , ou son allusion directe. Pendant les fêtes de Juillet, il aperçoit aux Champs-Elysées la princesse Marie en calèche découverte, et il écrit au retour sa jolie chdin^ow la Princesse. A l'hôpital de laCharité, et déjà sur son lit de mort , il entend le canon gronder de loin sur le berceau du Comte de Paris, et il improvise aussitôt le Baptême :

Je méditais une ode ou pis peut-être...

Un autre jour, c'était le Quart-d'heure de dévotion , prélude et avant-propos d'un grand poënie catholique: la, Passion du Christ , qu'il voulait dédier à l'archevêque de Paris; et qu'on nous permette, à ce sujet, de rappeler en la rectifiant une appréciation, favorable d'ailleurs à quelques égards, de M, Nicolas dans ses Études philosophiques sur le Christianisme (t. III, à la fin) :

« Hégésippe iMoreau (c'est M. Nicolas qui parle), ce nouveau Gilbert, dont on a dit à la tribune nationale qu'il était mort d'une manière lionteuse... pour la France , non pour lui , avait franchi les dernières bornes de l'impiété, et, comme il nous le dit lui-même et ne le prouve d'ailleurs que trop par le recueil de ses poésies , s'était joué des choses les plus saintes. Un soir, à travers les folles dissipations de son existence, passant devant une église déserte, il y entra. Ce qu'il y éprouva, lui-même nous le raconte dans une pièce intitulée Un quart-d' heure de dévotion .^ pièce dans laquelle on aurait tort de ne voir qu'un thème de fantaisie, mais qui est l'expression vivement sentie

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d'un cœur vrai tlaus la lani;ue naturelle d'un grand poète. »

Moreau n était pas un impie : il était malheureux, et le maliieur, quelquefois , eloiszne de Dieu et fait douter. Toutes les âmes ne sont pas résiiznées : la douleur, qui s'exhale ici en prière ardente et eu larmes pures , ne saurait trouver ailleurs que la colère ou l'èpigramme. Il faut plaindre et ne pas juger trop sévèrement ces pauvres déshérites que Dieu absout peut-être. .Moreau, elivé dans une maison religieuse, avait gardé, malgré tout , comme il le dit lui-même , un peu de vieille foi, et , un soir, dans les dernières années de sa vie , l'infortuné poète alla se jeter aux pieds d'un prêtre, et fondant en pleurs : « Sauvezmoi, dit-il, j'ai la foi du Charbonnier! » Mais l'ecclesiastiiiue ne con)|irit pas; il oublia que la grâce de Dieu a ses heures et qu'il faut la saisir au passage et sur le fait, comme le voleur de l'Écriture; puis il ignorait aussi les tendresses pieuses et la sainte pitié qui relèvent toujours un esprit délicat et une âme supérieure. Moreau, rebuté par lui, ne revint plus.

Une explication encore. Dans sa touchante et adorable pièce : La foutzie, Moreau a consacré en beaux vers le souvenir d'un ami, le plus jeune et le plus préféré, Camille Guérard, qui mourut à quatre ans. Recueilli lui-même par M"" Guérard et dans sa famille, il a\ait connu tour à tour le premier sourire et les premières caresses de l'enfant; il l'aimait comme un ange gardien ; aussi le nomme-t-il avec sa mcre et près d'elle :

Le fossoyeur m'a pris el Camille et ma mcrc. Uégésippe .Moreau avait l'ûme douce et franche,

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accessible à toute généreuse émotion comme à toute bonne pensée, le cœur plein de dévouement et de sympatliie; son caractère était bienveillant, aimable, un peu facile. On a trop calomnié sa vie. Aux prises , cbafjue jour , avec la nécessité , isolé dans le inonde, repoussé ou méconnu, brisé enfin et jeté sur un lit d'iiôpital, ses défaillances morales s'expliquent, s'excusent même. Il faut pardonner aux poètes comme aux femmes, parce qu'ils sont faibles, parce qu'ils ont eux-mêmes beaucoup souffert et beaucoup aimé. — La mémoire de Moreau est restée au cœur de ses amis irréprochable et sainte, aussi belle que ses vers : des amis! il en a eu déjà plus d'une jiénération. Trop jeune pour l'avoir connu, je viens, le dernier de tous et le plus humble , poser aujourd'hui mes genoux sur sa tombe , dire son nom avec une larme, et laisser ma couronne.

Octave LACROIX

LE 31Y0S0riS

DIX-HUn ANS.

J'ai dix-luiit ans : tout change , et l'Espérance Vers riiorizon me conduit |)ar la main. Encore un jour à traîner ma souffrance, Et le bonheur me sourira demain.

Je vois déjà croître pour ma couronne Quelques lauriers dans les fleurs du printemps C'est un délire... Ah ! qu'on me le pardonne : J'ai dix-huit ans!

J'aime Provins, jaime ces vieilles tond)es Où les Amours vont chercher des ahris; Ces murs déserts qu'hahilent les colombes. Et dont mes pas font treudtler les débris. Là, je m'assieds, rêveur, et dans l'espace Je suis des yeux les nuaires flottants, L'oiseau qui \ole d la femme qui passe : J'ai dix-huit ans!

Bercez-iuoi donc , 6 rêves pleins de charmt s , Rêves d'amour... Mais l'aquilon des mers A jusqu'à moi porté le bruit des armes, La Grèce appelle en secouant ses fers.

Loin de la foule et loin du bruit des villes , Dieux ! laissez-moi respirer quelque temps , Le temps d'aller mourir aux Thermopyles : J'ai dix-huit ans !

Mais quel espoir ! la France jeune et Gère S'indigne aussi de vieillir en repos :

Des cieux émus par quinze ans de prière La Liberté redescend à propos.

Foudre invisible et captif dans la nue , Hier encor , je te disais : Attends !

Mais aujourd'hui, parais; l'heure est venue : J'ai dix-huit ans!

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