XIV NOTICE BIOGRAPHIQUE
crab'e chambre. C'est alors qu'il s'écriait : Je m'enmiie! je m'ennuie! Pour raviver la flamme éteinte, il buvait des liqueurs spiritueuseset il fumait; il vendait jusqu'à ses chemises pour aller au spectacle. Lorsqu'il était correcteur d'imprimerie, il prenait en se couchant, le samedi de cliaque semaine, de l'opium, afin de dormir tout le dimanche, voulant oublier ses maux et rêver. Autant qu'il le pouvait, il fais;iit de ses rêves sa vie tout entière; il y attachait grande importance, il en parlait souvent et les racontait avec un talent de narration dont rien ne peut donner l'idée. Bien plus, il y ajoutait foi, car souvent il lui arriva de prévoir ainsi l'avenir; il écrit encore à sa sœur : « Je vous ai vue morte plusieurs fois; je ne suis pas superstitieux, mais c'est égal, je voudrais bien vous voir pour être sûr que ce n'est qu'un rêve. » Aussi ne parlait-il qu'avec un doute respectueux du magnétisme , du somnambulisme, de l'illuminisme, des idées de Swedenborg et de Saint-Martin. Sa doctrine sur la vie future était encore celle de certain personnage de Charles Nodier : les âmes de ceux qui ne sont plus errent dans l'espace et conversent quelquefois avec les vivants : ou bien c'était la métempsychose de Pythagore. Il en fait profession dans son livre, et son livre, ce sont ses confessions. — En un mot, Moreau était un rêveur, un être d'imagination, de fantaisie et d'amour, im poète, un vrai poëte, et... rien de plus.
Alfred de Vigny a très-bien décrit les infirmités dont sont atteintes ces natures inspirées, leur complète impuissance à rien faire qui ne soit l'Art Divin. Non : Moreau ne pouvait par ses propres forces sortir de l'indigence. Pour vaincre dans cette lutte perpétuelle qu'il soutint contre la fortune, il lui fallait, à défaut
NOTICE UlOlîK.Vl'UUjUt:. xv
de la protection s^ociale, le secours d'une nuiin à la lois affectueuse et puissante. Cette uiaiu se présenta une fois : ce fut celle de M. B*** , propriétaire à Dijon ; elle se retira bientôt : je ne sais ce qui l'avait blessée. H semble qu'avant de lui porter le dernier coup, le sort ironique ait voulu lui sourire. Pendant la dernière année de sa vie, sa situation devint meilleure : un imprimeur, M. Bétliuue, lui offrit une place de correcteur dans ses ateliers, et ne parut pas très-mécontent de sou travail : ce qui étonna beaucoup Moreau. L'un de ses anciens camarades de séminaire , M. A***, lui offrit aussi, à quelque temps de là, d'éditer ses œuvres, dépouillées toutefois de ce qu'elles contiennent de politique. Moreau avait besoin d'argent : il accepta et reçut en paiement lou francs et quatre-vingts exemplaires. Or, que dit-il de ce livre? Comment juiie-t-il le recueil, incomplet, il est vrai, de tout ce qu'il a produit, cet homme auquel on prodigue si témérairement les reproches d'orgueil.^ Écoutez : » Ce livre est uiauvais, « Ires-m.iuvais, mal fait, très-mal fait; sa publication " ne peut que me nuire, et, si elle a lieu, ce n'est pas * ma faute. -
Ueu.x voi.v dans toute la presse parisienne (celles de MM. Féli.x Pyatet Berthaud) s'élcveut pour proclamer son génie; elles parlent haut et sont animées de l'accent d'une profonde conviction. Kst-il enivré de leurs éloges, lui que tourmentait, dit-on, une soif inuiiodérée de la gloire.' Kcoutez encore : " Un journal grave, « ie i\alional, dont je ne connais aucun rédacteur, a « parlé de moi avec enthousiasme dansun feuilleton de « neuf colonnes. Cela , je l'avoue, m'a profondément o étonné , daburd parce que j'étais loin d'espérer de « pareils applaudissements, et ensuite parce que je ne
XVI NUTlCli lilUGKArillQUE.
« croyais pas les journalistes capables d'une admira- « tion sincère et d'un sentiment nnïf quelconque. J'ai « vu depuis ces Messieurs qui m'ont comblé d'éloges « et de caresses ; je leur ai dit : Vous me flattez. Ils « m'ont répondu en souriant : Quel intérêt aurions- « nous? Ils m'ont même offert de l'argent. Je savais " bien que j'étais un vrai poète, comme ils le disent, « mais je ne croyais pas l'avoir prouvé clairement jus- « qu'aujourd'hui. Partagez mon orgueil, mon ami, « décidément vous ne vous êtes pas trompé, vous n'a- « vez pas aimé un misérable, un fou. Il va sans dire « que je m'ennuie un peu moins. »
S'il ressent une douce joie, c'est qu'il songe à sa sœur; à sa sœur qui a cru à son génie, lorsqu'il était encore enfant, qui a persisté dans sa foi malgré les dédains et les railleries du monde, et dont l'événement vient enfin confirmer les prédictions. En échange de tant de tendresse et de bienfaits, il va lui donner au moins quelques feuilles de laurier. « Merci de votre « lettre, ma chère sœur, elle m'a fait éprouver la sen- « sation la plus pure et la plus douce que j'aie eue « depuis longtemps ; depuis ce temps, il vous en sou- « vient encore, n'est-ce pas, où vous me disiez à neuf « heures, quand je passais devant la porte de votre « chambre : Bonsoir^ monsieur Moreau '. Seulement « vos félicitations ont quelque chose d'ironique. C'est « un peu ma faute, à la vérité. I.e mot heureux qui « s'est glissé dans ma lettre précédente n'a pas été bien 't compris.. .. Je me sens heureux^ ma sœur, parce « que ma plus grande souffrance était le mépris qui « me suivait partout, et qu'aujourd'hui les éloges seuls « m'importunent. Je me sens heureux, parce que plu- « sieurs personnes de beaucoup d'esprit ont répété ce
NO net liKxiu A l'iiio i i:. w 1 1
« que votre cœur vous avait revoie avant elles : (^e « jeune homme est vraiment un poète ! .le me sens heu- « retix, parce qu'hier on p )uv.iit jeter mon nom comme n un opprobre à la sainte femme qui m'a tant aimé, « et qu'aujourd'luii, dussé-je mourir de chagrin , elle « peut se parer de mon amour et de mes vers. — Ces n deux phrases sentent hien i'orizueil, mais, écrivant « pour vous seule, je mets devant vous mon cœur à « nu. Je ne me crois pas un grand poète, tant s'en a faut! mais Dieu m'est témoin que je suis un vrai « poète; malheureusement je ne suis que cela. — Kt n comment voulez-vous que je sois heureux dans l'ac- « ception vuL'aire de ce mot? seul, tout seul, moi, n vieil enfant à qui il faudrait non-seulement un père « ou un tuteur, mais encore une mère, une nourrice, « une garde-malade, ou bien une sœur ? »
Dans ces circonstances, je revins à Paris, et je vis ■Moreau tous les jours. .\ ma sollicitation, il consentit à prendre quelque soin de sa santé qui, depuis plusieurs années, allait se détruisant. Je le priai de passer l'hiver dans un hôpital, m'imaginant qu'il en sortirait, au printemps, joyeux et ph in de force. J'osais encore espérer son bonheur; j'entrevoyais pour lui toute une vie nouvelle, il avait repris un peu de courage... [lélas! nous faisons de lonizs projets , et déjà la mort était à ses côtés, étendant la main et riant de nos rêves !
Il alla à l'hôpital. Il y resta deux mois. !S'ayant plus à s'occuper de son pain de chaque jour, il disait que cette vie était pour lui de l'opulence. II faisait des vers. Il ne se plaignait point. Tous ses souvenirs d'enfance lui revenaient a la mémoire. Il revoyait Provins, ses vieilles ruines, ses rues monlueuses où l'on voit cha-
XVIII NOTICK BIOGHAl'Ill QUIi.
que soir des gens du peuple assis devant leur porte ; et puis la ferme qu'il aimait tant, les grands troupeaux et surtout un chien qui, vagabond et inutile comme lui, courait autrefois les champs avec lui, s'arrétant quand il s'arrêtait, et le regardant dans les yeux lorsqu'il était rêveur, comme pour lui dire : La rime vientelle? « Le régime qu'on vous fait suivre, lui disais-jc alors, vous affaiblit; reprenez quelque force , et nous irons à Provins. » Et il souriait. Malade moi-même, conune je n'étais pas allé le voir à l'hôpital depuis quelques jours, il se leva, traversa la rue par une des plus froides matinées de décembre , monta trois étages , et faillit tomber évanoui sur le seuil de ma porte. Cette visite n'était-elle pas un dernier adieu? IN'était-il pas convaincu que sa mort était proche? Je ne sais, mais j'étais comme frappé d'aveuglement; je ne pouvais croire qu'il dût mourir encore. Huit jours après il me dit qu'il avait reçu dans la nuit les derniers sacrements. Notre entrevue fut silencieuse ; quand je le quittai : « Aimez bien ma sœur, » me ditil; Je l'embrassai et ce fut tout. Le lendemain, 20 dé' cembre 1838, un homme de l'hôpital entra chez moi et m'annonça que le n" 12 venait de mourir.
Je portai la nouvelle aux rares personnes avec lesquelles Moreau entretenait encore quelques relations amicales ; je croyais qu'elles viendraient seules à sou convoi; j'aurais voulu que, pendant le trajet de l'hôpital au cimetière , Moreau n'eût que peu de monde autour de lui, puisqu'il avait été presque seul durant son passage sur la terre. Mais ces personnes jugèrent convenable d'avertir les journaux; et, en effet, il y eut foule à son convoi, et, depuis ce jour , la presse a mille fois répété son nom, et, de tous côtés, ont surgi
NOTICE lUOt.UA l'illorii. XIX
autour de sa tombe des amis dévoués , et l'ou a fait de cette tombe un théâtre sur lequel on déclame pour et contre la société. Ah! si INIoreau pouvait un moment sortir du cercueil , il imposerait silence à ces amis posthumes dont le dévouement bavard accrédite les accusations de ses détracteurs II flagellerait de sa raillerie amere les hypocrites qui s'attribuent envers lui des mérites qu'ils n'ont pas , et disperserait cette foule empressée qui exploite ses os. A ceux qui l'accusent, il demanderait sur quoi ils se fondent pour soutenir que sa misère fut son ouvraize, de quel droit ils le jugent sans le connaître, le traduisent ii leur tribunal, quand, la mort ayant fermé ses lèvres pour jamais, il ne peut leur répondre; de quel droit enfin, mal instruits , ignorants de sa vie , ils le présentent, travesti et défiguré par leurs imputations mensongères, comme un épouvantail h la jeunesse littéraire.
Deux mots seulement en son nom :
Ce n'est point par les soins de la Société des gens de lettres que Moreau a été enterré. .Mort ou vivant , la Société des gens de lettres n'a rien fait pour Moreau.
De toutes les larmes qu'on a répandues sur sa mort, du dévouement de ses nombreux amis , il n'est pas résulté une oi)ole pour lui acheter un tondjeau. Un matin, au mois de janvier dernier, deux jeunes gens suivaient tète nue , a travers le cimetière du .Mont- Parnasse , les fossoyeurs qui avaient exhumé de sa fosse provisoire le corps de Moreau et le portaient à son dernier asile Ils étaient seuls.
Un critique de la lievue des Deux Mondes, tout en rendant justice à son talent, a confondu Moreau dans la foule des esprits avortés qui, dit-il, depuis Chatterton jusqu'à Kscousse, ont manqué leur destinée [lour
XX NOTICK BIOGRAPHIQUE.
la vouloir hâter trop. Le poëte serait mort, à l'entendre, de fièvre ambitieuse et gonflé d'orgueil. De faits, il n'en cite pas; ii n'en sait pas. Ses reproches, qui, adressés au commun des jeunes poètes, ne manquent pas de justesse, applifjués à ÎMoreau, sont une injustice.
Dans la Gazette de France a paru, le 15 juillet 1839, un feuilleton inspiré par je ne sais quelle passion : le fanatisme religieux et monarchique, sans doute. Calomnier un mort, s'acharner sur un cadavre , le salir d'une mauvaise plume trempée dans la boue, ce n'est pas seulement là faire un mauvais feuilleton , c'est commettre une mauvaise action.
Pour moi,ai-je réussi à esquisser l'ensemble de cette grande, simple et touchante fii;ure ? Plaise à Dieu! Au moins, n'ai-je rien dit que de vrai, rien qu'il ne me soit facile de prouver, rien même que le lecteur intelligent ne puisse vérifier d.nns ce livre. Que la critique juge donc comme elle l'entendra les essais poétiques de Moreau : c'est son droit; et qu'importe! ii se souciait assez peu de la gloire. iMais qu'elle s'abstienne d'outrager son caractère, il tenait à l'estime , et il la méritait. — Qu'on respecve cette tombe : elle est celle d'un poëte, d'un malheureux, d'un homme de bien!
Sainte-Makie M.\RC0TIE.
ISOTlCi: LITTEUÂIRK.
« Je in'étois arn'té, dit qiiehine part llé-
gésippe Morcau, dons une imprimerie toute petite, mais proprette, coquette, hospitalière; vous la connaisse/., ma sœur. » Mon cœur, dit-il encore,
Mon fopur, ivre à seize ans de volupté cclesle. S'emplit d'un cliasie amour dont le parfum lui reste. J'ai révc lebonlieur, mais le rcve fut court.
Il y eut en ces années un Hégésippe Moreau primitif, pur, naturel, adolescent, non irrité, point irn-ligieux, dans toute sa Heur de sensibilité et de bonté, animé de tous les instincts généreux et non encore atteint des maladies dti siècle. .Moment imique et rapide qu'il a essayé de ressaisir plus d'une fois, de retracer dans ses vers, et qui nous en marque aujourd'hui les plus doux passages. Il y a ainsi en chacun de nous , pour peu que notre fonds origi-iel soit bon, un être primitif, idéal, que la nature a dessiné de sa main la plus légère et la plus maternelle, mais que l'hommo trop souvent recouvre , étouffe ou corrompt. Ceux qui nous ont connu et qui nous ont aimé sous cette forme première, continuent de nous voir ainsi, et, si l'on a le bonheur d'avoir une sœur qui ait continué elle-même de vivre d'une vie simple et uniforme, d'une vie lidèle aux souvenirs, elle nou.> conserve à jamais présent dans cette pureté adolescente, elle nous garde un cuite dans son
XXII NOTICE LITTERAIRK.
cœur, elle nous adore telle que nous étions alors sous ces premiers traits d'un développenient aimable et pudique. Co noas-même d'autrefois, (|ui souvent, hélas! n'est plus actuellement en nous, subsiste en elle et vit comme un ange de Fra-Bartolommeo peint sur l'autel dans l'oratoire.
Hégésippe* Moreau a eu ce bonheur au milieu de toutes ses infortunes, et aujourd'hui, si l'on interroge sur le compte du poète celle qu'il appelait alors sa sœur, elle répond en nous montrant au fond de son souvenir ce Moreau de seize ans, « de Tàme la plus délicate et la plus noble , d'une sensibilité exquise , ayant des larmes pour toutes les émotions pieuses et pures. »
Je prends plaisir à inar(iuer ces premiers traits , parce que ceux qui ont le plus loué Moreau à l'heure de sa mort, en ont surtout fait un poëie de guerre, de haine et de colère. 11 l'était trop devenu eu effet, mais il ne l'était point d'abord ni aussi essentiellement qu'on le voudrait dire. Étendu sur son lit de mort à l'hospice de la Charité, le caractère qui était le plus empreint sur sa face . me dit uue personne qui ne l'a vu que ce jour-là, était une remarquable douceur.
Moreau ressentait vivement les tortures secrètes de cette pauvreté que La Bruyère a si bien peinte, et qui rend l'Iiounne honteux de peur d'être ridicule. Ainsi, la première fois qu'il avait dû voir M. Lebrun à Provins, il n'avait pas voulu lui faire cette visite parce qu'il avait des bas bleus. Il ne se guérit point de cette disposition à Paris, lors même que les privations les l)lus réelles, les souffrances positives et poignantes vinrent y joindre leur aiguillon.
NOTICF LU TI-KAlUi: xxill
On me le peint alors déjà atteint par lo souille d'irrilation et d'ainreur qui se fait si vito sentir sous les soleils trompeurs de Paris, méfiant, aisément effarouché, en carde surtout contre ce qui eilt semblé une protection . ayant le dtdain et la peur de la protection ; ne se laissant plus apprivoiser comme il s'était laissé faire à Provins quelques années plus tôt , enfin ayant contracté déjà cette maladie d'amour-propre et de sensibilité qui est celle du siècle , celle de l'aristocratique René aussi bien que du plébéien Oberman ou du mondain Adolphe, celle de Jean-Jacques avant eux tous, comme depuis eux elle l'a été de tant d'autres qui ont eu la même maladie sous des formes et des variétés différentes. 11 nous siérait peu , à nous qui parlons, de nous montrer trop sévère, l'ayant ressentie à notre jour et même décrite autrefois dans notre jeunesse. Moreau fut donc malade de ce que j'appellerai la petite-vérole courante de son temps ; il fut mécontent, sauvage, ulcéré, évitant ou repoussant ce qui eilt été possible, voulant autre chose que ce qui s'offrait à lui, et ne se définissant pas cette autre chose.
Ses poésies et ses inspirations, du moment
qu'elles cessent d'être intimes, ne sont pour la plupart que le reflet ardent et mélnuf^é , le conflit des divers éclairs qui se croisaient orageuscment alors dans l'atmosphère politique.
Après les journées de .Tuillet 1830, auxquelles il avait pris part vaillanunent , Mureau quitta pendant un temps l'imprimerie ; il s'était fait maître d'études, mais ce n'était pas une carrière. Il s'accoutuma, durant cette période fatale et liévreuse de deux ou trois années, à une vie irrégulière , désordonnée , errante , toute d'émotions et de convulsions. Il avait faim, et il
XXIV NOTICn: LnTKUAIRR.
composait;! travers ci'la des (liants <iiii se ressentaient de ce cri intérieur, par leur àpreté et leur amertume. Il rêvait au suicide, il commençait à se détruire. Il eut, en 1833, une première maladie qui le força d'entrer à l'hospice. Convalescent , une bonne pensée le sai>it; il partit pour Provins et alla demander riiospitalitéàmadame Guérard, à la ferme de Saint-lNIartin. Là, aux derniers rayons d'automne, repassant ses douloureu.x souvenirs, ceux de sa maladie, ceux de l'insurrection et des émeutes, et du choléra, rappelant même ses imprécations de colère, il se rétractait d'une manière touchante :
Ainsi je m'égarais à des vœux inipruJen's,
El j'allisais de pleurs mes ïambes ardenls,
Je haïssais alors, car la souffrance iriiie;
Mais un peu de bonheur m'a converti bien vile.
Pour que sou vers clémeut pardonne au genre humain,
Que faut-il au poète? Vu baiser et du pain.
Dieu ménagea le vent à ma i)auvreté nue;
Mais le siècle d'airain pour d'autres continue...
Et se considérant lui-même comme délivré des soucis à l'approche de l'hiver, il souhaitait à d'autres le même soulagement et la même douceur :
Dieu, révèle-toi bon pour tous comme pour moi. Que ta manne, en tombant, étouffe le blasphème; Empêche de souffrir, puisque tu veux qu'on aime; Pour qu'à tes fils élus, tes fils déshérités Ne lancent plus d'en bas des regards irrités ; Aux petits des oiseaux toi qui donnes pâture, Nourris toutes les faims; à tout dans la nature Que ton hiver soit doux; et son règne fini. Le poêle et l'oiseau chanteront : Sois béni!
Deux ans après, le souvenir de cette douce hospitalité lui revenait à la mémoire, et il envoyait pour étrennes (janvier 1836) cette délicieuse Romance à
NOTIC.r. I. ITTKIIAIRI-. x\v
celle à (|ui il avait dil. pour un jour du moins, ses pures et innocentes ( liarmettes :
Aiuour à lu fonniérc! elle esl Si geiilille el si douce! elc.
Il fallait à Hégésjppe Moreau, comme à tous les poètes doux et faillies, sauvages et timides, tendres et reconnaissants, il lui aurait fallu une femme, une sœur, une mère, qui, nuMee et cont'ondueavec l'amante, Teilt dispensé de tout, hormis de chanter, d'aimer et de rêver.
Si l'on considèie aujourd'hui le talent et les poésies d'Ilégésippe Moreau de sang-froid et sans autre préoccupation que celle de lart et de la vérité, voici ce qu'on trouvera, ce me semble. .Moreau est un poëte ; il lest par le cœur, par l'imagination, par le style : mais chez lui rien de tout cela, lorsqu'il mourut, n'était tout à fait achevé et accompli. Ces trois parties essentielles du poète n'étaient pas arrivées à une pleine et entière fusion. Il allait, selon toute probabilité, s'il avait vécu, devenir un maître , mais il ne l'était pas encore. Trois imitations chez lui .'■ont visibles et se font sentir tour à tour: celle d'André Chénier dans les iambes, celle surtout de Barthélémy dans la satire, et celle de Beranger dans la chanson. Dans ce dernier genre pourtant, quoiqu'il rappelle Déranger, Moreau a un caractère à lui , bien naturel, bien franc et bien poétique ; il a du drame, de la gaîté, de l'espièglerie , un peu libertine parfois, mais si vive et si légère, qu'on la lui pas.se. Qu'on relise le Joli Costume^ les Mucli-tes liosjùlaliéres. Ine des pièces sérieuses qui me semblent le plus propres a démontrer ses qualités et ses défauts est celle qui a pour titre : Un quart
XXVI NOTICE LITTKRAIRF.
d'heure de dévotion. Le poëte, qui s'est vanté d'être un païen de rjftîque avec André Cliénier et avec Vergniaux, qui a été trop souvent impie, irrévérent jusqu'à l'insulte, a un bon retour pourtant. Un jour de tristesse, un soir, il est entré dans i'éiilise de Saint- Étienne-du-Mont. Il n'y entrait que par désœuvrement d'abord, pour regarder et admirer comme d'autres curieux les merveilles d'arcliitecture élégante et fine qu'offre cette jolie église ;
Et la rongeur an front je l'avonerai moi-même..., Dans le temple an hasard j'aventurais mes pas. Et j'efllenrais l'antel et je ne priais pas.
Mais insensiblement il se rappelle le temps oîi, dans sa première enfance, il priait, et oîi il servait même le prêtre à l'autel :
Autrefois, pour prier, mes lèvres enfantines D'elles-mêmes s'ouvraient aux syllabes latines, El j'allais aux grands jours, blanc lévite du chœur. Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur. Mais depuis
Kt il énumère toutes les manières diverses d'égarements et de chutes, parmi lesquelles il a eu la sienne:
Combien de jeunes cœurs que le doule rongea ! Combien de jeunes fronts qu'il sillonne déjà ! Le doute aussi m'accable, hélas! et j'y succombe : Mon àme fatiguée est comme la colombe Sur le (lot du désert égarant son essor; El l'olivier sauveur ne fleurit pas encor... Ces mille souvenirs couraient dans ma mémoire. Et je balbutiai :— « Seigneur, laites-moi croire. ■> Quand soudain sur mon front passa ce vent glacé Qui sur le front de Job autrefois a passé, eic.
Sous cette impression intérieure, sous le rayon de cette ferveur retrouvée, le poëte, agenouillé devant le tombeau de Racine (qui se trouve dans celte église)
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fait un v(cii. Ce vœu, ce n'est pas d'aller à Jérusalenj eu pèlerin, mais c'est d'y aller en idée et en poésie, c'est de retracer à sa manière, en une suite de chants, quelques-uns des sujets saints, à peu près, j'imagine, conuiie M. Victor de Laprade l'a pu faire depuis dans
ses Poèmes évan^'eliques
Ou sent tout ce (ju'une telle pièce a d'élevé, de poétique et de toucliant ; que lui manque-t-il donc pour être uu clief-d'reuvre? Il lui manque la pureté et le golU dans le style. Dès l'abord le poète nous montre le curieux, l'amateur artiste, qui entre a Saint-Ktienne regardant et admirant les sculptures et les tableaux,
Èpouimetanl de l'œil chaque peiniare ascc.
Ailleurs il parlera du livre des Évangiles :
Page de vérité qu'à sa ligne dernière
Le Golgolha iremblanl »abla de sa iiuussiérc.
C'est ainsi que, dans une autre pièce, représentant l'entrée du Tasse à Home au milieu d'une pluie de courounes et de fleurs, il dira :
Le paavre fou sentit, dans la ville papale, L'ne douche de fleurs iaouder sou front pâle.
Epousseler, sabler, douclic de Jleurs , voilà le détestable style moderne, le style matériel, prétentieux et grossier, que certes on ne s'aviserait jamais d'aller chercher si près du tombeau de Racine, et qui, j'ose le dire, n'aurait jamais dil entacher non plus et charger le berceau de notre École romanli(jue, telle du n)oins que je lai toujours conçue. Oui, Ion pouvait se montrer plus voisin de la nature encore, de la réalité simple, modeste et sensible , que ne l'avaient été nos illustres poètes classiques, sans tond)er pour cela dans ce stjle lourd, plaqué et lechiii(|iic , (|(ii pré\;mt pies-
xxviii NOTICE LITTKKAlKli.
que p:irtout aujourd'liui. Héi^ésippe Moreau a eu le tort d'y trop sacrifier en comineiioant, et il n"a pas vécu assez pour s'en débarrasser et son affranchir.
On nous assure pourtant qu'il était tout à fait revenu, vers la fin, de l'illusion que lui avaient faite certains poètes ou rimeurs matériels et mécaniques, et plutôt robustes que réellement puissants.
Une de ses pièces irréprochables et qu'on aime toujours à citer est son Elégie à la Voulzie, jolie rivière ou ruisseau du pays où il était venu passer son enfauce ,
Bluet cclos parmi les roses de Provins.
On n'aurait point parlé convenablement de Moreau , si l'on ne rappelait chaque fois à son sujet ces vers délicieux , où il a comme rafraîchi son talent et son âme :
S'il est an nom bien donx, fait pour la poésie, Oh! dites, n'est-ce pas le nom de la Voulzie ? etc.
Et rappelant tous ses malheurs , ses pertes douloureuses, tous ses mécomptes et même ses colères, il ajoute dans un sentiment attendri et qu'on lui voudrait plus habituel :
l'ourlant je te pardonne, i ma Voulzie I et mùmc, Triste, j'ai tant besoin d'un confidcnl qui m'aime, Me parle avec douceur et me trompe, qu'avant De clore au jour mes yeux battus d'un si long vent, Je veux f.iire à les bords un saint pèlerinage. Revoir tous les buissons si chers à mon jeune âge. Dormir encore au bruit de tes roseaux chanteurs, Et causer d'avenir avec tes Ilots menteurs.
Si Moreau a pardonné à la Voulzie , ces charmants vers font aussi qu'on pardonne beaucoup à Moreau. On jette un voile sur ses faiblesses et sur ses erreurs;
NOTICE LITTKRAIRK. xxix
on vomirait abolir toute trace des quelques taches affligeantes de sa muse. Lui-même, dans une pièce à mon Ame , l'exhortant à s'envoler vers les cieux et à laisser ce corps qu'il a trop souillé, il lui dit:
Fois, Ame lilanclie, an corps malade et nu ; Fuis en chaniaiii vers le monde inconnu ! Fois sans trembler : veuf d'une sainte amie, Quand du plai>ir jai senti le besoin.
De mes erreurs, toi, colombe endormie.
Tu n'as été complice ni témoin.
Ne trouvant pas la manne qu'elle implore, .Ma faim mordit la poussière (insensé! ); Mais toi, mon .Vnic, à Dieu, ton liancé, Ta peux demain le dite vierge encore !
On voit que Moreau renouvelle en un point la doctrine indulgente de certains mystiques, qui ne font point l'âme responsable et complice des absences et des distractions du corps. Je ne prétends pas donner cela pour de la théologie exacte , mais pour de la poésie charmante.
Les Contes en prose d'Hégésippe Moreau sont tout à fait purs et irréprochables; ils pourraient même se détacher du reste des OKuvres et se vendre en un fascicule à part pour se donner à lire aux jeunes personnes et aux enfants. On y voit à nu le fond de son âme et de son imagination aux heures riantes et aux saisons heureuses. Tel il était aii[)rès de sa sœur, à seize ans. avant d'avoir laissé introduire dans son âme rien damer ni d'insultant. Conter chez lui n'était pas une n.oindre vocation que de chanter :
Je préfère un roule en novcuiluc Au doux murmure du printemps.
I.a pitié, le sentiment fraternel porté jusqu'au culte, la compassion féniinine la plus exquise, respirent dans
XXX NOTICE LITTEUAIKL.
le Gui de chêne. La faiblesse tendre qui a besoin d'appui, la souffrance et le martyre d'un être délicat, se retrouvent mêlés à de l'espièglerie et à de la lutinerie gracieuse dans la Souris blanche; c'est le plus joli conte de fées et le plus attendrissant; c'est moins naïf que Perrault, mais aussi aimable, aussi léger, et cela ne se peut lire jusqu'à la fin sans une larme dans un sourire.
Tel nous apparaît Moreau avant la politique, avant la misère extrême, avant l'aigreur ; tel il se retrouva sans doute à l'heure expirante et aux approches du grand moment qui élève les belles âmes et les pacifie. On devine, en lisant ces jolis récits et celui des Petits Souliers, et celui même de Thérèse Sureau, à voir cette imagination, cette gaîté, cette invention de détail, combien il devait être charmant quand il osait être familier, et qu'il consentait à être heureux.