SAINTE-BEUVE
Taris, mai ISjl.
Le nom d'Hégésippe Moreau est aujourd'luii tousacré : le jour s'est levé sur sa tombe. Son œuvre, incomplète et inachevée, et comme arrêtée en sa fleur, restera, et, sous cet luimhie titre du Mi/onolis, ne perdra rien de son élégance délicate ni de son attrait mystérieux. Moreau a son public, un public enviable entre tous : des amis qui se le racontent de l'un à l'autre comme dans une tradition touchante , avec sa vie d'espérance et de mécomptes, d'amertume et de doideurs, avec sa poésie où l'idée est si haute, le sentiment si doux, même à travers lirouie et la malédiction d'un génie impatient et toujours ployé sous le poids d'autrui. Moreau ne se laissait aller à maudire qu'aux heures sombres, quand la faim était plus cruelle et le froid plus cuisant; mais rencontrait-il une main affectueuse quelque part et un cœur fraternel , il oubliait vite et pardonnait. Il pleurait alors comme un enfant, comme un poète, puis il chantait ses plus beaux chants. Il est mort, malgré tout, et mort de misère, parce que la poésie, qui vient de Dieu connue la religion, comme la religion aussi a ses martyrs.
Le mouvement littéraire de ce siècle a eu trois époques distinctes et profondément accusées : celle de formation, audacieuse et révolutionnaire, dès 1819; celle de développement, acceptée ou subie, et de vrai triomphe, un peu avant I83U; enfin une troisième, mélangée dcja et [»lus variée de saisons, plus capricieuse et plus individuelle, connue il arrive après une
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dispersion. C'est à cette époque dernière qu'appartient Hégésippe INIorenu. Il prend position et a sa date non loin d'Alfred de iMusset; il vient avec plusieurs de nos charmants poëtes, d'un vrai talent comme lui, moins forts pourtant, il faut le dire, car ceux-là ont maintenant tout donné, et l'oeuvre de INIoreau, dans sa demiéclosion, est d'une saveur meilleure, plus rare et plus exquise : on peut pressentir, aux merveilles de ce printemps , combien riche et généreuse eût été la moisson dont nous n'avons cueilli guère autre chose que les bluets. IMoreau était jeune et plein d'études; mais, parmi les contemporains, il avait lu surtout Déranger et Barthélémy. Resté sous l'influence directe de ces premiers maîtres, il en a pris souvent les défauts et les qualités , bien qu'il mélàt partout une veine heureuse de vivacité charmante et d'esprit. Il a, dans ses satires, l'indignation du cœur, la colère naturelle et allumée au dedans, que ne connaît point Barthélémy. D'un patriotisme moins mùr, sans doute, et d'une passion moins rélléchie que Déranger, il a comme lui, dans ses chansons, la pointe égayée et grivoise ; il a, de plus, la légèreté aimable et presque naïve de la jeunesse, ce rire frais, ouvert à la vie, épanoui au soleil, qui éclaire en quelque sorte et attendrit tout alentour ; qui n'est pas celui d'un bonhomme désabusé et railleur, mais celui d'un noble jeune homme, couromié toujours de chants et d'illusions. C'étaient Va les bons moments deMoreau, oii, sans souci du jour ni du lendemain, il se laissait ravir insensiblement, comme un oiseau, à la brise et au rayon, à la fleur et à l'amour. Lisez la Fermière, puis cette autre délicieuse romance : Si vous m'aimiez! puis le lierenant et les Contes où la poésie et l'art étiiicelleut
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nu loin comme un feu d'artifice et s'éporpillent partout comme en feuilles de roses. Et mènie, sous la gaze un peu claire de tel couplet trop ij;i»illard, ou le retrouve encore ému, sensible et doux, plutôt bienveillant que malicieux, plutôt spirituel (pie libertin. Enfin, Moreau se dégageait chaque jour davantage de ses lisières poétiques; il arrivait, dans un perfectionnement rapide, à son originalité, à son génie propre, et c'est peut-être un grand poète que nous avons perdu en lui.
IVIoreau avait une amie, une consolatrice, qui pleurait de ses douleurs et les partageait , et quelquefois le rattachait aussi luinièmeà l'espérance, ou tout au moins, à la résignation. Le souvenir de cette amie a bien souvent relevé sou àme et pacifié ses heures. Les bonnes et sereines pensées, les beaux vers lui venaient d'elle : elle était pour lui l'Ange Gardien, la Muse et la Fée, mais il avait choisi un nom plus doux encore et plus pur, il l'appelait ma sœur. C'est à cette sœur bien-aimée qu'il écrivait ses jolis Contes.
Les Contes à ma Sœur prennent rang à côté des plus gracieux et des plus fins de Charles Nodier. Ils ont le charme et la gentillesse de Trilby, sans imitation pourtant et sans prétention. Le sentiment en est jeune et vif , et compatissant ; la forme en est ingénieuse et naïve ; le s'} le élégant toujours, et souvent d'unccoquetterieinnocente qui nous amuseennoustouchant. Pour ma part, je n'ai jamais lu/e Guide Chêne ou la Souris blanche sans cette profonde et irrésistible émotion où l'accent se voile et (It-chit, et où les yeux se mouillent vite. Kl ce dernier petit chef-d'auvre, voulezvous savoir comment Moreau l'appréciait lui-même :
n Le Journal des Demoiselles, écrivait-il à sa sœur
xxxiv INTRODUCTION.
en décembre 1830, a dû publier ces jours-ci un conte de moi intitulé la Souris blanche. Cela est assez bien inventé, mais le style est négligé et trabit la précipitation. »
Quelques détails curieux et inédits, des vers de sa première jeunesse , des lettres tristes et vraies, recueillies avec soin, nous restituent, autant que possible , Hégésippe IMoreau dans sa vie intime et cacbée d'bomrne et de poète. L'importante et consciencieuse Psotice de M. Sainte- Marie Marcotte et le récent travail où M. Sainte-Beuve apprécie Fauteur du Mîjosotis avec son coup d'œil sévère, mais habile et sur, et son jugement sympathique à toutes les beautés élevées, à toutes les poésies , nous l'ont désormais rendu dans son individualité littéraire et morale : la piété de ses nombreux amis, des :inciens et des nouveaux, peut revenir à lui encore, et L'entendre et Taimer '.
Hégésippe Moreau a été poète de bonne heure. C'est de sa première enfance et du petit séminaire d'Avon qu'on pourrait dater ses premiers vers. Écolier joyeux et malin , trop loin encore de l'avenir pour y songer, il aiguisait et yrtJ*-»/^ son talent, si j'ose dire, dans de petites compositions piquantes et originales qui révèlent déjà assez bien la tournure de son esprit. H savait trouver l'épigramme et la mettre en relief.
\. Nous avons hâte d'adresser nos renieiccienienis à Mme Guérard, la Fermière de la clianson, qui a Meii voulu nous confier tout un trésor de lettres de Moreau et de détails précieux. Mme Guérard, qui a aidé le malheureux poêle ii subir la vie et à ne pas tomlier trop tôt sous le faix , est aujourd'hui encore , on le voit, pieuse et dévouée à sa gloire. — M. le docteur Michelin (de Provins ) a mis aussi à notre service son zèle infatiijable, sou goût sérieux et sa liienveillauce. Mieux qu'un autre, il comprend et apprécie : nous lui devons d'intéressantes re- ( lieiclies el des notes curieuses.
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— On in;i conté, à ce sujet, qu'un jour, dans une de ses visites pn^toiales, M. de C"*, évèqtie de Menux, venu au petit séniiuaire d'Avon, y fut très-longuement fi?teenvers, surtout par un jeune professeur, ecclésiastique pieux, mais rimeur peu IiaMle. I.e bon prélat manquait de critique : il applaudit sans réserve. ÎSIoreau, qui n'avait pas plus de onze ans, se fit le champion de la Mu>;e, doublement, ce jour-là, et maladroitement outragée. Il écrivit deux ou trois couplets qu'on se passa avec mystère à la ronde et qui furent chantés tout bas :
Connaisscz-vons nionsiear l'abbé, Savant depuis l'A jiisqii'aa B ?
A rimer il s'amuse ; Eh bien ,
La mémoire est sa mnse...
VoDS m'entendez bien.
Se; dlsroors ah hoc cl ab hac Enrhanieiii monsienr de fosnar :
Fn sot, dit la satire, Eli bien , PVoit plus sol qui l'admire.
Vous m'entendez bien.
11 était alors élève de cinquième, et commençait à réussir également dans la poésie latine qu'il aima toujours beaucoup. — Chaque année, auK vacances , dans In maison de madame Favier à Provins , il étudiait encore, avec avidité et sans choix : la bibliothèque de ISIM. Guérard était pour Itii l'unique ressource et le meilleur délassement. Il lut Voltaire et Rousseau, Diderot et d'Alembert, puis Schiller et "\\ alter Scott ; il lisait tout et ne perd:iit rien. Il quitta le séminaire à la lin de sa rhétorique, et fut placé à Provins, dans l'imprimerie de M, Leheau. L'âge et l'étude avaient développé son talent : ses essais «levenaient des œuvres.