‹ Le myosotis (volume 2)Chapitre 8 sur 73 · LES DEUX LA FAYETTE · texte numérisé non relu

LES DEUX LA FAYETTE

LE SOLP AT.

Bon villageois, quel est le maître Du château qui parait là-bas?

LE VILLAGEOIS

La Fayette.

VERS 1 m; 1) 1 1 s — L i: t très.

LE SOLDAT

Dieu ! c'est peut-être Le cliof dont j'ai suivi les pas.

LE VILLAGEOIS

Non, non, il sourit à nos fêtes.

Sans envier d'antres honneurs.

Et s'il ût Jamais des conquêtes.

C'est parmi nous et dans nos cœurs.

LE SOLDAT

Ce n'est donc pas l'homme célèbre Qui, jeune encor, vit autrefois Son nom , r oranie un tocsin funèbre , Gronder sur la tête des rois.

LE VILLAGEOIS

Qu'à votre héros Dieu pardonne !

Le ndire est ami de la paix; Peut-il faire trembler personne?

]l n'est armé que de bienfaits.

LE SOLDAT

A ta lueur de la mitraille, Quand son épée, auprès de moi.

Brillait sur le champ de bataille.

Combien il inspirait d'effroi l

LE VILLAGEOIS

Que l'antre inspire de tendresse.

Lorsque, sur ses genoux tremblants.

L'enfance implore une caresse Et joue avec ses cheveux blancs!

LE SOLDAT

Le feu. pour embraser la France, S'écliap|ie-t-il de l'encensoir.

On le nomme, et, dans sa souffrance, Le peuple encor sourit d'espoir.

LE VILLAGEOIS

Si les plaintes de la discite Troublent la p:iix de ces beaux lieux , l.e villageois, chez l>a Fayette, Entre eu pleoraul et sort joyeux.

XLii INTRODUCTION.

LE SOLDAT

Eh bien! à ces deux La Fayette, Ami, rendons le raônie honneur.

Buvez au chef que je regrette ; Je bois à votre hieiifaiteur.

Ils mériteraient que l'histoire Les couronnât d'un lustre égal, El dans le sentier de la gloire Chacun d'eux n'a qu'un seul rival.

Moreau, à cette époque , il est facile de le voir, hésitait encore et tâtonnait dans sa voie ; il cherchait..., il essayait sa main sur des cordes rebelles; mais le moment vient où la confusion va cesser et où l'on pourra sentir à travers tout , à certains cris de l'âme, à certaines notes vibrantes ou émues , qu'il y là en germe un beau talent qui ne demande qu'à se produire, une organisation poétique délicate et choisie. Autant et plus qu'un autre, il avait le rayon intérieur et l'élément divin, la puissance harmonieuse qui crée et vivifie , et la source pure qui jaillit du cœur des poètes pour exalter et enivrer les âmes. Ces débuts, quoique faibles et indécis , ne valent pas moins , en définitive, que la plupart des premiers essais des plus glorieux contemporains.

C'est en 1829 que Moreau, sur la foi de ses rêves autant que sur les promesses trompeuses de quelques protecteurs, vint réclamer à Paris deux choses dont il avait le plus besoin , comme orphelin abandonné et comme poète, de la gloire et du pain. Paris, toujours indifférent et insoucieux, resta sourd. La gloire a longtemps souri à Moreau: Galatée ironique et cruelle qui fuyait devant lui et l'égarait, et qui n'a laissé tomber le fruit d'or que trop tard ! — du pain , il en manqua le plus souvent , ou il ne l'a tenu guère , hélas 1 que des mainsde l'amitié. Il eut donc de douces

VHKS INKDITS — LETTRES. xi.lll

amies , des consolatrices dévouées , adorées comme des Muses et bonnes comme des Anges. C'était ]\l'"''Favier, qui veilla sur son berceau; c'était aussi M"" Guérard , l'aimable et compatissante fermière, qui le recueillit après elle ; puis "M"" Emma Ferrand , qui le soutint dans cette lutte iiiéi:ale avec la misère et les déceptions , et qui l'obligea à être poète quand même : « Pour le forcer à écrire, m'a-t-on dit, elle n'était visible que lorsqu'il pouvait lui offrir une pièce nouvelle; •- c'était surtout sa sœur, qui le suivait de loin comme une Providence jeune et attendrie, sa sœur qu'il avait initiée à ses désespoirs comme à ses espérances , à son cœur et à sa poésie. Nous avons de lui plusieurs lettres toucbantes, élevées, sincères, qu'il leur adressait aux bons et aux mauvais jours. On y voit partout sa vie et ses mille accidents, pleine d'incertitude et dancoisse, sa vie racontée par luimême, telle qu'il la sentait et la portait .Tout commentaire ici est inutile; il ne servirait qu'à affaiblir l'intérêt profond qui s'attache à ces pages, et nous devons nous borner à un simple travail d'arrangement et de choix.

Paris, 1820. — « .Te vais dire adieu aux romans et aux frivolités pour me livrer à des études plus sérieuses. Je suis très-ignorant, et jamais l'instruction ne fut plus estimée. Ceux même qui n'en ont pas ont l'art de paraître en avoir, et je crois qu'il me sera plus facile d'en acquérir que d'en afficher.

n Je travaille à un dratne que j'espère remplir de douleur et de passion. " C'était une Marie .Stonrt, qui est demeurée à l'état de projet, ou qui, du moins, n'a jamais été sérieusement entreprise.

XLiv INTRODUCTIO.Y.

« J'ai été entendre les apôtres d'une nouvelle

secte religieuse (les Saint- Sinioniens). .rapportais en entrant l'intention de me moquer tout bas de leurs doctrines, et j'en suis sorti attendri, touché, enchanté, et presque convaincu. »

A madame Favier, à Provins. Paris, 30 juin 1830. — , . .« J'attendais pour vous écrire le moment où j'aurais quelque chose d'heureux à vous apprendre , et je crois qu'il est arrivé. Depuis mon séjour à Paris, j'ai composé plusieurs petites pièces, dont l'une est en répétition. Si les autres ont le même sort, comme je l'espère, il me sera l)ien facile de pourvoir à tous mes besoins.»

Moreau fait allusion ici à deux ou trois vaudevilles qu'il écrivait vers ce temps-là , en collaboration d'un ami, jM. Auguste L. Ces petites pièces qui n'avaient, du reste , aucune prétention littéraire sont aujourd'hui perdues. C'est ce qui a pu leur arriver de mieux, dit M. L.; la gloire de Moreau n'a rien à y regretter.

« J'ai été plusieurs fois sur le point d'obtenir des places assez avantageuses dans une pension, par l'entremise . non pas de mes illustres protecteurs , mais de quelques jeunes gens pauvres et obscurs comme moi. Seulement j'ai été prévenu trop tard; elles étaient déjà prises, et les chefs d'institutions, en m'en témoignant leurs regrets, m'ont fait des promesses que je leur rappellerai à la première occasion. Je puis attendre, je n'ai besoin de rien pour le moment, que de vous exprimer le respect et la reconnaissance avec lesquels je suis, madame et chère bienfaitrice, etc. »

A la même. Paris, l*""" août 1830. — «Madame, l'interruption du service des postes m'a empêché de vous écrire plus tôt. Il est sans doute inutile, maintenant, de vous parler des événements qui se sont ac-

N tRS IMiniTS — l.KTTKi:S. xi.v

cunuilés sous mes yeux depuis huit jours Les journaux m'ont prévenu. J'ai pris les armes avec tous les jeunes gens de mon quartier. T,a petite troupe dont je faisais partie est relie qui a enlevé la caserne des Suisses après une fusillade de deux heures. Nous avons eu beaucoup de morts. Plus heureux que la plupart de mes jeunes camarades , je n'ai pas reçu la moindre éizratisnure. Je n'étais pas le seul qui ne sût pas encore manier un fusil ; mais quelques vétérans et des élèves de l'Kcole polytechnique nous aidaient de leur courage et de leur expérience. Enfin tout est terminé... à moins que des ambitieux ne veuillent recueillir le fruit do cette révolution toute populaire. D'après l'esprit qui réune autour de moi, je puis aflirmer qu'en ce cas le despotisme ne serait pas plus fort au Palais-Royal qu'aux Tuileries.

« Kn faveur des graves circonstances qui absorbent l'attention publique, pardonnez-moi, IMadame, de n'avoir pas commencé ma lettre par vous remercier de vos dispositions généreuses à mon égard. J'en suis pénétré de reconnaissance , et mon plus vif désir serait de pouvoir vous l'exprimer de vive voix le plus tôt possible »

A la même. Paris, 20 avril 1831. — " Madame, pardonnez-moi d'avoir différé quelque temps à vous écrire. Jeté dans une profession toute nouvelle pour moi (il était alors professeur et maître d'études dans la pension Labé) , il m'a fallu attendre et réfléchir avant de pouvoir apprécier mon sort. Assailli de dégoûts , contre lesquels l'expérience ne m'avait pas aauerri , j'ai d'abord hésité sur le parti que j'avais à prendre. Knfm, avec un peu de courage et do raison, j'ai surmonté ces premiers obstacles , cl maintenant

XLVi INTRODUCTION.

je me trouve assez heureux. L'érudition qui me manque est moins indispensable que je ne lavais craint , et d'ailleurs, il me sera facile dy suppléer en peu de temps. J'ai beaucoup plus de loisirs que je ne l'espérais, et je compte les employer à étudier les matières de l'e.xamen que doivent subir tous les candidats aux grades universitaires. »

Hégésippe Moreau en était là, cherchant à se prendre à la vie positive, à la saisir, en quelque sorte, par un côté, au hasard, et, pour cela, il essayait de tout. Mais toujours pauvre, et cachant son indigence avec pudeur, il souffrait. Un jour où , sans doute, il souffrait plus, ridée lui vint de s'adresser à un noble enne7)ii, à celui-là même qu'il avait offensé autrefoisdans la chanson àes Croix d'honneur, et il écrivit deux lettres, généreuses et belles, aussi honorables pour lui, il faut l'avouer, que pour M. G***, de Provins , à qui elles ont été envoyées.

Paris — « Monsieur, j'ai besoin de rencontrer

quelque part une main large et un noble cœur, et je m'adresse à vous pai'ce que JM. I.affitte est pauvre. Le début de cette lettre doit vous étonner, sans doute, et je crains que la signature ne vous étonne bien davantage, car je ne puis me dissimuler que je n'ai aucun titre à votre bienveillance. Je ne puis offrir pour garantie de remboursement qne ma jeunesse et mon courage, et l'on ne prête guère cent francs là-dessus. C'est la somme qu'il me faudrait. Ce qui me fait espérer cependant que ma demande ne sera pas aussi malheureuse qu'elle est indiscrète, c'est que vous avez déjà un des premiers encouragé mes tentatives poétiques; c'est qu'on m'a rapporté de vous des paroles si bienveillantes pour moi, que je vous aurais fait une vi-

VERS INÉDITS — LETTRES. Xivil

sile de reinoroieinent , si /avais su comment on fait une risite; enlin c'est que j'ai eu indirtctcinent, à ce qu'il parait, que!(iues torts envers vous, et que vous ne laisserez pas ec-liapper, j'en suis bien sih-, l'occasion de compléter une vengeance que vous avez si bien commencée. J'ose espérer une réponse, et me déclarer pour la vie, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant sei viteur. »

La réponse désirée ne se fit pas attendre: Moreau reçut, par le retour du courrier, le double de la somme qu'il avait demandée. Nous citerons encore la seconde lettre, où l'embarras et la crainte se déguisent si bien à travers mille saillies ingénieuses, pleines à la fois d'émotion et d'esprit, et auxquelles vraiment il eiU été difficile de résister.

Paris, {(> juillet 1834. — « Monsieur, le souvenir de xosolfres m'enhaniit :i m'adresser encore à vous. C'est la seconde et la dernière fois. J'ajoute ces mots, non que je craigne de vous lasser déjà, mais parce que j'espère que vous apprendrez ovec plaisir qu'une heureuse révolution s'est opérée dans mon sort. Je viens de trouver enfin ce que j'ai toujours cherché : un emploi qui me donne du pain en échange de la moitié de mon temps. Je suis chargé de la compilation quotidienne des journaux pour une Revue nouvelle. Douze cents francs par an, c'est le Pactole! .l'ai commencé le 1'' juillet, et quinze jours seulement me séparent de la fin du mois; mais, si j'ai bonne mémoi.e, il y a dans la vie des quinzaines dont la longueur donne un démenti au Calendrier. Je pensais à cela tout à l'heure au bureau, et j'avais grande envie de dire a M. le directeur : <> Si vous m'avanciez la moitié ou seulement le quart du mois courant , vous

xi.viii INTRODUCTION.

nrol)ligeriez beaucoup. » Mais je me souvins à temps que la pauvreté est une maladie honteuse dont il ne faut palier à personne. ..qu'à son médecin, et je vous écrivis.»

Cette nouvelle lettre en amena une autre, prompte et chargée comme la preniière fois.

Moreau perdit bientôt sa place; il vil son Pactole tarir, et la nécessité revint. Continuons à le suivre.

A madame Guérard, à Saint-Martin. Paris, 7 janvier 1834. — » IMadame, quoique depuis longtemps je n'aie pas donné signe de vie , je vous prie de croire que je ne suis pas mort et que mon existence est même assez active J'ai eu le plaisir de me voir recherché par quelques jeunes gens (du grand ton !)

Un jeune créole, entre autres, m'a rendu service en se chargeant pour moi de quelques démarches indispensables et qui me répugnaient. Je veux parler des sollicitations aux journaux. Et plut à Dieu que je ne m'en fusse pas mêlé! Ils avaient tous promis à mon noble ambassadeur ; mais , fatigué d'attendre , j'allai moi-même réclamer leur parole. Ils éludèrent toujours la question et je me résignai à la patience, persuadé que ces messieurs, préoccupés de graves intérêts politiques, n'avaient pas de temps à donner à la littérature. Mais voilà tout à coup que ***, de Lyon, arrive et s'installe à Paris, et que les journalistes à qui j'avais parlé lui prodiguent des éloges aussi bêtes que ses vers. A mes réclamations , ils répondirent qu'il sautait aux yeux que mes confrères étaient beaucoup plus forts que moi. Je répliquai que ce qui me sautait aux yeux à moi, c'est qu'ils étaient des imbéciles. Après avoir rompu ainsi avec les seuls hommes qui pouvaient me servir, et, par conséquent, avec mes premiers projets, je restai longtemps indécis et décou-

VERS INÉDITS — I.ETTRRS. xnx

ragé Les vers, quels qu'ils soient, à moins

de porter le nom de Lnni.nrtinc ou de Victor Huijo , n'ont aucun débit ;i Paris. Un jouriKil (jui les insérerait me fer.iit plutôt payer rinsertion qu'il ne me la paierait à moi-même J'ai fait un article en prose pour une Hevue ; s'il est publié, on me paiera le second. Je vous enverrai le numéro. Je vais présenter le plan dun vaudeville à Ancelot et celui d'uu drame à A. Dumas. Ce sont trois numéros que je prends à la loterie littéraire. Si aucuu d'eux ne sort, il est temps de renoncer au jeu , et j'y suis décide. Avant quinze jours , je saurai à quoi m'en tenir »

A la même. Paris, 9 juin 1836. — « Madame, j'ai tarde longtemps à vous écrire, quoique j'en eusse bien envie. J'étais si malbeureux alors qu'une pareille démarcbe vous aurait paru intéressée et làclie. J'attendais que mon sort cbangeàt pour vous donner de mes nouvelles. Le moment est arrivé. Cinq ou six dames, du grand monde , à qui mes vers et mes chansons avaient plu , ont opéré ce miracle. Je suis maintenant bien accueilli partout, prôné, caressé, occupé, presque heureux .. Je le serais tout à fait, Madame, si vous vouliez ; il suffirait pour cela de m'envoyer par la poste une phrase, une seule , ainsi conçue : '< Moreau, nous te pardonnons et nous t'aimons toujours. »

A la même. Paris 15 août 18.30.- . . . « 'Vous me demandez quels sont mes moyens d'existence ? Ma plume, mon espérance, la mort car je vous avoue que l'existence , fiit-elle pour moi ce qu'on appelle heureuse, m'est insupportable). Vous m'interrogez aussi sur le but de mes protecteurs ; vous auriez mieux fait de dire mes prufeclrices . car, à une seule exception près (M. B. de Dijon ;, toutes les personnes qui me veu-

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